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CHAPITRE LUI

DÉVELOPPEMENT DE l’iNTELLIGLNGF. AU DOUZIÈME SIÈCLE.

Philosophie. — Opposition contre saint Bernard. Fin et mort d’Ahclard et d’Hélohe. — Disciple* d’Abélard — Bérenger. — Morl «le saint Bernard.— Principe* d’hérésie. — Histoire. — Les chroniques. — Impulsion donnée par la croisade. — Chronique» sur le pèlerinage. — Orde»ic Vital. — Sucer historien. — Odon de Deuil. — Légendaires.

Lorsqu’une vaste entreprise échoue . même par des causes extraordinaires ou fatales, le génie qui l’a conçue en supporte la triste mponsnbililc ; on ne lient compte ni «les acci«)cnls ni «les failles qui ne sont pas les siennes; on va droit à lui , cl comme il excile naturellement beaucoup «le jalousie, toutes les petites passions s’agitent pour le perdre. Ainsi fut saint Bernard (4); la croisa«lc n’avait point réussi, elle avait entraîné des malheurs incalculables; bien des châtellenies «le France <;taienl veuves, tant de familles portaient le deuil «lu lointain pèlerinage! Alors <;clata une aigre et violente opposition contre saint Bernard; n’étail-ce pas lui «pii avait excité les barons à prendre la croix? n’avait-il pas entraîné la génération en dehors «le la patrie? n’avait-il pas dépeuple les villes, les hameaux, les bourgs par la puissance «b* sa parole ? Ce cri fut immense, il frappa toutes l«*s oreilles, cl saint Bernard se vil obligé «le se justifier à la face «le tous : il le fit avec sa supériorité hahitudle. « Si la grande expédition n’a point réussi , à «jui la faute ? s’écrie-t-il; à «pii faut -il imputer ce malheur?

ron *onl anglaises, liv. u, chap. it. M. «le Paslorel a fort bien établi qit’Abénor a rédigé ccs luis. Continuai. I/ist. tlitêr tom. xiii, pag. OC, in -4°.

(4) Comparez Otto Freisimg, Gesl. Frtdeiic., lib. i, cap. tx ; Guillaume de ISkubrige, liv. i«r, chap. xx ; et Gavfrid. ri la Bernard. , lib. m, cap. «v.

il 'est- ce pas aux barons eux-mêmes, à leurs péchés, à leurs dérèglements, à leur insouciance pour les grandes prescriptions catholiques ? Pouvait-il répondre d’un pèlerinage dissolu , où tant de péchés avaient été commis? Il s’élait passé tant «le désordres • Ce n’était pas lui «pii avait mené les chiens en laisse , porté le faucon sur le poing et savouré le vin au milieu «les courtisanes (I). »

A l’époque où saint bernard se manifesta «l’une manière si hautaine en réponse aux plaintes «pii de toutes paris s’élevaient contrit lui , l'abbé «le Clairvaux sVtail placé «i un degré «le puissance telle que rien désormais ne pouvait l’éhranler, et celle circonstance Pailla fortement à briser li s ennemis «pii l’accusaient. La lutte avait été longue, «lilfieile contre les esprits rebelles ; mais après «l’incroyables efforts, saint bernard était reste maître «h? l’école scolastique, la seule «pii réellement put lutter avec lui; ici j’ai b«‘soin «le revenir sur les temps et «le reprendre la longue lutte intellectuelle «l'Abélard cl «le l'abbé île Clairvatix : dans le concile «le Sois* sons, où les doctrines d'Abélard furent ouvertement condamnées, saint Beruar«l , avec celt*’ sii|k;riorité d'esprit et cette puissance d’aulorilé «pii commandaient à tout, lui avait dit : « Vbélard, abaisse ton front devant 1rs vérités «le l'Église ! * Abélard , l’intelligence rebelle, s’était agenouillé ! l'abbé de Clairvaux le flétrit et le condamna par ces grandi s paroles (2) : « Abélard est un dragon «pii dresse des embûches en secret; «pie dis-je? il ne craint plus aujouril'hui de se montrer; et plût à Dieu «pie ses écrits fussent renfermés dans «les coffres nu liru d’èlre débités et lus dans les places publiques! Ils volent ntolbeureus«'ment par le momie, ces fruits empestés de l’erreur; prenant pour ténèbres la lumière «pi’ils haïssent , leur poison funeste a pénétré «lans les châteaux et dans les villes; ils ont passé île nation en nation, d'un royaume à un autre: à quels temps sommes-nous arrivés! on fabrique un autre Évangile, on propose une foi nouvelle aux peuples, on bâtit sur un autre fonderm-nl que celui qui a été posé ; on traite des vertus et «les vices contre les règles de la saine morale, des sacrements d’il ne manière qui n’csl rien moins que sure du mystère d’un Dieu en trois personnes avec une téméraire curiosité. Abélard , nouveau Goliath , s'avance avec tout son appareil de guerre, précédé «le son écuyer Arnaud «le Brescia; l’union de ces d«'ux hommes ne saurait être plus étroite, semblable à celle des deux éraillés

(1) I«om Cri.il a lu à l'Institut , le 21) août 18041, une curieuse dissertation sur louleceltelpoqiiericsamt Bernard.

(2, Epis toi. 189, pap. 182.

(3) Celle longue éplirr a été conservée tout entière dans les éditions de Mabillon. Elle porte le n» 189.

d’une huître qui ne laisse aucune entrée à l'air pour les séparer; imitateurs de celui «pii se transforme en ange «le lumière, ils présentent !«•$ apparents de la piété «lans leur extérieur sans en avoir ni l’esprit ni la réalité. C’est à la faveur «le ces «lebors imposants qu’ils surprennent la religion «le ceux qui prêtent avec sécurité l’oreille à leurs «liscours... (3). Jugez maintenant, ô successeur «le Pierre, si celui «|ui attaque la foi «le ce prince «les ap<)tres doit trouver un a&ile auprès «lu saint siège ! »

Ainsi done, poursuivi partout en France, dans les conciles, à Rome auprès du pape, Abélard se soumit à suint Bernard, «pi'il alla humblement visiter à Clairvaux, comme la pensée devant laquelle il failuiL abaisser le front. Dès ce moment sa vie fut paisible, et saint Bernard lui terni une main st'Coiirable ; le grand abbé ne voulait que sa soumission à l'unité calho)i«|ue, et il s’en félicite comme d’une victoire, car il estime rintclligcnc<! d'Abélard ; il aime à le voir à ses côt«;s. Le vigoureux scolastique, l'esprit impétueux et sensuel, parvenu à sa soixante-troisième année, mourut au prieuré «le Saiul-Marcel , à Cbâlons-sur-Saône (4). Après le concile de Soissons , Abélard n'est plus un maître de sciences rebelle à l’Église, c’est un théologien qui soumet sa pensée à saint Bernard et au pape. Son corps fut inhumé sous les pierres froides. Jamais monument ne fut élevé à sa mémoire, jamais cénotaphe ne fil briller après sa mort l'histoire de ses malheurs , comme une fausse science a voulu le démontrer. Il commença son existence sur le mont Sainte-Geneviève , et il la finit dans une abbaye silencieuse. Telle était In vie scientifique à celle époque; son origine était dans quelques cellules, elle finissait au désert, lleloïse, qui sVtail attachée ail docte Abélard parmi dévouement absolu , vécut encore quelques années dans sa retraite du Paraclet: femme aux passions vives, aux i«l«*es extraordinaires , elle fut pour les devoirs de. la vie pins hardie peut-être encore qu'Abclard ; elle a haine «l«*s institutions sociales, elle ne veut que l’amour ; Héloïse considère l'union sainte de l'homme et de la femme comme un fardeau et une gène pour les études philosophiques; l’amour tout naturel, tout seul, voilà sa vie. La philosophie est son culte ; jeune fille encore, elle «léclame avec violence, chose inouïe, contre le mariage. « Je vois, ditelle, le motif qui vous engage à m’épouser; vous cherchez à satisfaire mon oncle et à mettre vos

(41 La véritable tombe d'Abélard portait ces deux vers :

Eii salit in tumulo , Pelrus hic Jaeet Àbevlardtu ,

Ctti soi/ palutl tciOlte qmdquid erat.

f'oyet Pet. Clun-, tlv. tv, épis». 4.

iis

jours en sûreté. vous n'y réussirez pas; je connais son caractère, il bail dissimuler une injure lorsqu’il ne peut se venger, mais il n’a pas IVuue assez noble pour pardonner. C’esl donc un piège tendu à votre simplicité que ces beaux semblants d’amitié qu’il étale à vos yeux ; mais quand même la réconciliation serait sincère entre vous de part et d’autre, songez-vous à l’infamie qui doit rejaillir sur vous et sur moi de l’engagement que vous me proposez ? Je vous Te demande, de quel œil le monde, l’Eglise et les philosophes regarderont-ils une femme qui les aura privés d’une lumière destinée à les éclairer? quelles imprécations ne lancera-t-on pas contre moi pour m’être asservi et rendu propre celui que la nature avait formé pour le bien public (lj? Y songez-vous? encore une fois, vous, me parler de mariage! Ignorez-vous donc ce qu’en ont «lit tous les sages «le l'antiquité? Consultez l’Apôtre , il vous le représentera comme un joug dont une âme élevée ail dessus des sens doit toujours se préserver, et qu'il n’est jamais avantageux de reprendre après en avoir été délivré. Interrogez vos oracles les philosophes, ils vous prouveront, par les plus fortes raisons, que cet clal ne peut compatir avec la recherche de la vérité. Eli effet, comment pourrezvous accorder les devoirs île votre chaire avec les embarras du ménage? Quelles convenances entre des écoliers et des servantes , entre des écritoires et des berceaux , entre des livres cl des quenouilles, entre des plumes et des fuseaux ? Un savant, absorbé dans des méditations philosophiques ou théologiques, entendra-t-il paisiblement les cris des enfants , les chansons des nourrices , et tout le tracas bruyant d’une famille occupée de divers soins? Aussi remarquons-nous que, sous le paganisme, comme parmi les juifs et leschréliens, les personnes les plus éminentes en sagesse n’ont pas balancé à préférer le célibat nu mariage (2). »

Après ces incroyables paroles d’une fille séduite et mère , qui appelle le célibat auprès de son amant et le provoque au déshonneur pour elle et pour son fils , n’est-il pas permis de dire qu'on ne trouve rien dans Héloïse de la femme : ni timidité, ni pudeur, ni bienséance? Son caractère s’empreint de je ne sais quoi de mâle, de pédant et de philosophique qui la fait disserter sur les idées que les

(1) Celte ipllrc extraordinaire pour une femme chaste porte le n° 24. Aussi Héloïse avait-elle quelque chose des vertus mâles de l'homme. Et quod excelle ntius est omnibus, mutiebrem mollUiem exsuperasti, et in virile robur induré s ti , lui écrit le moiue Hugues Métel. l'oyez Hugo, S. Ani. mon., tom. ii, pag. 348.

(2) É pitre , n» 24.

(3) Major est prudentia vestra, lui écrit encore le même moine Hugues, cafamus rester eutamis dnctorum super -

femmes sc contentent de sentir (3). J'ai toujours éprouvé une certaine répugnance pour ces caractères d’Abélard et d’Héloïse, pour celle union d’un scolastique charnel et d’une Femme qui raisonne moins par ses instincts que par ses études. 11 faut parcourir cette légende scnsualiste du moyen âge, en la dépouillant de tout le prestige mensonger dont on l’a vainement entourée. Il y a au fond de ces deux âmes je ne sais quoi de sec, de dialecticien qui les enlève à leur douce mission sur la terre. Heloïse vécut vingt ans après Abélard ; les dernières traces «le sa vie sont une lettre que l'abbesse du Paraclel adresse à Pierre le Vénérable, abbé de Cluiiy; elle lui recommande son fils Astralabe, clerc du diocèse de Paris , afin qu’il puisse obtenir un bénéfice (4). I.e cartulaire de l’église de Saint- Marcel île Cbâlons fixe la mort d’Heloïse en 1163, dans les calendes de juin (3). Elle fut un des disciples les plus ardents d’Abélard , elle exalta ses doctrines , elle-même devint quelque temps comme la pensée et la tête de l’école scolastique au moyen âge.

La doctrine d’Abélard ne mourut pas en lui, et l’école voulut une fois encore dominer l’Église. Parmi les disciples d’Abélard , et le plus ardent ennemi de saint Bernard , se trouve Pierre Bérenger, le hardi prosateur du douzième siècle; il était. de Poitiers, l’ami de cet Arnaud de Brescia dont l'histoire a gardé le souvenir. Pierre Bérenger a écrit l’apologie d’Ahelard son maître contre les vives attaques de l’abbé de Clairvaux , à l'époque où la scolastique se trouvait séparée de la puissante intelligence ; il va droit â la grande renommée de saint Bernard pour le braver de face, il n’hésite pas à la flétrir. « Ne voilà-t-il pas, s’ecrie-t-il , une parole bien puissante pour attaquer notre maître à tous, Abélard! Kl pourquoi cela? Parce que vous avez beaucoup écrit, fécondité d’autant plus admirable aux yeux de la multitude, que vous passez pour n’avoir point étudié les arts libéraux. Mais il n'y a rien en cela qui doive surprendre ceux dont vous êtes plus particulièrement connu ; vous voir, au contraire, embarrasse pour parler et pour écrire serait un phénomène bien plus étrange pour nous , instruit comme nous le sommes des exercices de votre première jeunesse. Ne sait-on pas , en effet ,

eminet aut œquatur. lléloïse avait inventé une nouvelle méthode pour faire les vers: Dictando,versiflcando, novtl u net uni verba notando. Iltto, S. Ant. mon., t. il, p.348.

(4) Abkluio, Opuscut., pag. 302.

(5) LVpU.iphe porte l'empreinte de toute relie histoire doctorale d'Héloïse : Obiit, ma g nu s We dortor XJ kalend, Mali, anno MCXl.ll , au no suo climacterico ; Hetoissa verô XI’ il katend. Junil, anno MCLX1IÏ. Crcditur enim XX annis et amptiùs mérita supervixisse.

que voire principale élude était alors île composer des chansons bouffonnes cl d'autres poésies propres à divertir le public? Ce (pie j’avance n’est point fondé sur un bruit incertain , j’en atteste votre patrie, où vous avez reçu votre éducation ; je vous interpelle vous-même là-dessus et vous cite à votre propre conscience. Eh quoi ! ne vous souvient-il pas des efforts que vous faisiez pour surpasser vos frères dans ce genre d’escrime ? Avez-vous oublié combien vous vous trouviez blessé de rencontrer quelque rival dont la verve pétulante pouvait aller de pair avec la vôtre? Je pourrais, sur le rapport de témoins respectables, insérer ici quelques traits de ces jeux licencieux, mais je crains de salir le parchemin par de pareilles citations ; au reste , des choses si connues n’ont pas besoin de preuves. Exercé de la sorte au style badin et satirique, vous ne rougissez point aujourd’hui de le faire passer dans des matières toutes divines, et cette espèce d’éloquence, aussi peu sensée que diffuse, est regardée par les sots comme une manière grave et noble de s’exprimer (1) ; mais les personnes sages et éclairées ne prennent pas ainsi le change , c’est aux choses et non pas aux mots qu’elles s’attachent , persuadées que la vérité peut se rencontrer sous l’écorce grossière d’un discours sans art , et que des ornements étudiés ne servent souvent qu’à prêter un voile spécieux à l’erreur (2). » Saint Bernard éprouvait ici le sort de toutes les destinées un peu hautes, de toutes les intelligences un peu élevées; il était attaqué dans sa vie , dans sa personne , parce que la supériorité importune. La voix de Pierre Bérenger n’avait pas assez de retentissement dans le peuple pour qu’il pût lutter longtemps contre saint Bernard ; c’était de ces critiques qui s’attachent a un grand nom , le piquent , mais ne le tuent jamais. Qu'arriva-t*il ? Pierre Bérenger, l’expression de la scolastique, s’abaissa devant l’abbé de Clairvaux , comme l’avait fait Abélard son maître (3). Sans doute le mauvais succès de la croisade avait fait douter de l'infaillibilité de saint Bernard, mais il n’avait qu’à parler pour réveiller les mêmes sympathies et la même obéissance, car il était l’organe de l’Église. Que pouvait être auprès de lui le scolastique Bérenger, à peine connu en dehors de la montagne Sainte -Geneviève? L’abbé de Clairvaux avait encore une influence assez magique pour imposer partout la loi de sa parole,

(1) On a inséré dan* les œuvres df.\bélard celte violente diatribe contre saint Bernard. f'oy. édition de Paris, IGlO.

(2) Ku r.Làiio. 0/>er., pag. 502.

(3) Pierre Bérenger avoue plus tard qu’il a volontairement adopté les opinions de l’abbé de Clairvaux. Proceuu temporis meum taper? crevit , et in sententiam Âhbatis pedibus, utdicilur, ivf. Notuiesse patronus capitulorum

ex r me ue.

et l’idée de croisade était si peu affaiblie , que le vieux Suger voulut lui-même tenter une expédition dans la Palestine , au milieu des reproches qui de toutes parts s'élevaient contre le pèlerinage de Louis Vil.

Cependant l’esprit d’hérésie se manifestait sur quelques points de l’Église catholique ; l'examen éclatait dans sa force. En lisant avec attention les écrits de Gilbert de la Porrée, on aperçoit un mouvement hardi de pensée et de critique dans quelques esprits avides de nouveautés. L’enseignement sur la Trinité n'existe plus dans son origine primitive et pure; on personnifie les mystères, on les matérialise dans des* figures , on les explique par des symboles divins , par des mythes empruntés aux systèmes de Platon et d'Aristote. Les études philosophiques des vieilles écoles grecques et d’Alexandrie mènent à l’hérésie, taudis qu' Arnaud de Brescia tente une réforme populaire dans les mœurs et les habitudes du clergé. Dans la lutte contre ces nouveautés, saint Bernard sent sc réveiller son intelligence puissante; il est l’homme de l'imité et de l’Église; quand une école s’élève, on le voit défendre avec énergie le catholicisme et les principes inaltérables ! Et qu’importe la haine des scolastiques? Il marche toujours droit dans sa voie jusqu’à sa mort qui arrive le 20 août 1 133 (4). Plus tard il fut canonisé , c’est-à-dire élevé à la grandeur et à la puissance du Panthéon catholique. La justice de la postérité envers une grande renommée arrive après le tombeau ; les défauts s’effacent sur le bronze qui s’élève au sommet de la colonne triomphale (3) ! et saint Bernard , qu’on accusait d’avoir dépeuplé son siècle , fut placé dans toute la force de sa renommée; l’Église ne fit que confirmer ce témoignage du peuple. Le pieux moine qui a suivi pas à pas l’histoire de saint Bernard, rapporte avec douleur ses derniers moments : « Il fut, dit-il, regretté des nobles et du commun , mais il fut surtout pleuré par les femmes.» C’était, en effet, l'éloquence qui allait à leurs émotions et à leur cœur, et mieux que les hommes elles sentent la gloire. Saint Bernard était tout esprit , il idéalisait la vie, il la faisait sortir de ce caractère matériel qui la rapetisse en ne la faisant plus que chair et sang. Bien de merveilleux comme celte parole qui soulevait les générations pour la croisade, et entraînait des familles entières dans la solitude ; quoi de eompa-

objectorum Abœlardo ; quia etsi sanum sapèrent , non sanô sonabant. Apud Anv.i.uio. Oper., pag 52 i.

(4) Le» épitaphes de saint Bernard sont très-nombreuses; on peut les irourcr dans les éditions des œuvres de saint Bernard de 1001, 10G9, 1633, pag. 2053-2054.

(3) Il fut canonisé en 1 174. f'oy. les Bollandbtes , Art. Sanct. 20, aug.} tom. iv, pag. 243.

rable à relie force d'un orateur ? Les temps modernes se font de fausses idées sur les époques finies ; ce qu’on appelle fanatisme n’est qu’un héroïsme de cœur, et la postérité salue ces hommes qui , avec quelques harangues , remuent les peuples et les portent à d’immenses choses! La croisade fut malheureuse sans doute, elle n'eut pas pour résultat de préserver les colonies chrétiennes; qu’importe? Les siècles actuels n’ont-ils pas vu de grandes entreprises qui aboutissent à des catastrophes? Et faut-il, pour cela, nier les génies qui les avaient conçues et les capitaines qui les avaient dirigées? Je n’aime pas qu’on brise la valeur des hommes qui, en secouant lé pan de leur robe, traînent après eux les peuples dans les immenses voies de la postérité (1).

La philosophie est une suite de systèmes qui passent avec les siècles et se transforment dans leur formule; les idées succèdent aux idées comme les feuilles aux feuilles ; mais ce qui survit dans cette entraînante mobilité des temps , c’est le récit de 1 histoire, la narration des faits simples et enchaînés les uns aux autres; aussi j’abandonne volontiers les écoles de Sainte Geneviève avec leurs bruyantes disputes; je me hâte de descendre la montagne scientifique qui retentit du QuadririumtV Aristote, tant j’ai besoin de soulager mon esprit dans le récit de la naïve chronique. Les croisades sont le grand événement qui anime les chroniqueurs, et cela devait être : des populations entières ont vu l’Orient ; on a quitté le clocher, l’ermitage , la cité sombre et obscure pour les voies de la Palestine ! on a salué la vague bleue et ondulée, les terres lointaines, les oiseaux aux étranges plumages, la gazelle qui a fui, le maigre chameau des déserts, et la merlette qui traverse la mer à tire-d’aile, les villes au marbre blanc, les débris de l'architecture grecque et romaine. Que d'émotions nouvelles pour les chroniqueurs, qui naguère restaient reclus dans leurs monastères ? Ici c’est Robert le moine, abbé de Saint-Remy de Reims, qu’il a quitté pour suivre les pèlerins francs à la croisade; n'est-il pas témoin oculaire? Après le concile de Clermont , Robert le moine a suivi les croisés en Palestine; il a vu

(1) Je fais remarquer que toutes les épitres de saint ficrnaiil , qui tombent à l'histoire de France, ont été parfaitement classée* par dom Rrial , Recueil des Hist. des Gaules, tom. xv, |iag. 541-G25. Mais Mahillon et Martenno sont les véritables éditeurs de saint Bernard. Ils ont recueilli du saiot 480 lettres. F oyez Histoire littéraire de France , tom. xm , article Saint Bernard , pag. 144-178.

(8) Robert! Monachi Historia hierosotymitana. Il a été publié dans le Gesta De i per Franco* de Bongara, pag.3l ,

infol.

Constantinople, Nîcée , Antioche et Jérusalem, ccs villes orientales. Le chroniqueur ne dira « ni mensonges, ni choses frivoles, mais la vérité pure; » et cette vérité a pour lui un attrait indiedde, car il s’agit de la Palestine et de ce grand poème de la conquête (2). L’archevêque Baudri (3) n’a point fait le pèlerinage ; il n’a pas vu de ses yeux , mais il a écouté tous les récits de ceux qui sont revenus du saint tombeau ; il a consulté les vieux barons, les nobles chevaliers, les plus sincères : comment voulez vous qu’il n'ait pas beaucoup appris et beaucoup retenu? Maintenant c’est Raymond d’Agiles, le Provençal , le chanoine de l’église de Puy ; lui, le chroniqueur à l'imagination ardente , a conservé le cachet de la race méridionale : il est diseur d'aventures merveilleuses, crédule au dernier point, vantard des hauts faits de son comte de Saint-Gilles. On dirait j à l’ouïr, que les Provençaux ont tout fait dans le glorieux pèlerinage, et que les Francs austères, les hommes du Nord, se sont entièrement effacés devant les chevaliers de Provence et les barons de la Langue d’oc (4) ! Albert d'Aix est l’historien du long pèlerinage, il apporte une sorte d’examen et de critique sur tous les récits des pèlerins ; il étudie et compare, il est étendu, développé, c’est l'histoire la plus complète, c’est le chanoine qui, dans les loisirs de sa cathédrale, a (ont vu, tout écouté ; il n’a pas la vive couleur de Raymond le Provençal, mais il est exact comme les esprits du nord de l'Europe ; il peut sc tromper, mais il n'invente pas (3).

Ces vives impressions du pèlerinage en terre sainte donnèrent une grande impulsion à la chronique, même à celle qui , ne quittant pas le clocher, reste purement nationale. Qui ne se sent vivement entraîné vers 1’hisloire des vieux temps, lorsqu'on lit, par exemple, la chronique d’Orderic Vital, moine de Sainl-Évroul , la plus belle œuvre historique du douzième siècle pour la race normande! Elle porte le titre d 'Histoire ecclésiastique (G) ; mais les annales d’Orderic embrassent tous les grands faits depuis Guillaume le Conquérant. Ordcric le Normand est le conteur d’anecdotes, il règne dans toutes ses pages un esprit romanesque qui se ressent

(5) His/oria hierosotymitana Baldriçi, arc hi épis copi . Üo.igabs, ib'ni.j |>.ig. 85.

(4) Ralmondi de Agiles, canonicl P odie nsis , historia Francorum qui cepi runt Hierusatem. Bout Ans . p. ,159.

(5,i Historia Hlerosotymilanœ expedilionis , édita ab Alberto, canonlco ac custode Aqucnsis ecctesiœ super passagio Godefridi de Bullione et atiorum principum. Bcixgabs, |>ag. 184.

(C) Orderici Fila lis, Angligcncn cœnobil , tticcnsis monachi , hist ,riœ ecc.esiastica’ ,tibri XlJJ in J JJ partes divisi. Di car.s*«. Coffret, des Hist. normands.

Digitiz

déjà »le l'influence des trouvères et de la poésie ; et dans cet étalage immense de faits il se trouve surtout une admirable peinture des mœurs normandes et anglaises. Je me suis plus d’une fois retrouvé dans les villes de Normandie, à Caen , à lUmcn , à Erreux, avec Orderie Vital à la main; c’était mon guide et mon compagnon des vieilles mœurs, et quand j’apercevais les traces îles âges passés et ces femmes du pays de Caux à la coiffure du douzième siècle, il me semblait voir reparaître le vieux moine Orderie reprochant à son siècle les mœurs nouvelles et la dissolution de la société : Orderie raconte-t-il la mort d'un roi, mille réflexions inorales surgissent sous sa plume. Guillaume le Conquérant descend au tombeau, et Orderie Vital s’écrie : « Hommes sensuels et voluptueux, qui fûtes présents à celte scène, vous apprîtes par là quelle estime on doit faire de celte félicité passagère et charnelle dont vous êtes épris. Qui ne dut, en effet, se convaincre, en voyant ce cadavre hideux et corrompu, de la nécessité d'acquérir, au prix d’une salutaire mortification , des plaisirs infiniment meilleurs et plus durables que ceux d’une chair qui , if étant que poudre, doit bientôt retourner en poudre (1)?» Orderie Vital, l'historien sévère comme tous les clercs du Nord , s’élève avec énergie contre la dissolution des mœurs; la société lui échappe , il le sent, et il s’en plaint comme si on lui arrachait les habitudes de sa vie. Il faut voir avec quelle douleur mélancolique Orderie Vital se lamente sur les coutumes nouvelles. A toutes les époques il y a des vieillards qui pleurent le temps qui fuit, ils regrettent les mœurs d'un autre âge comme les souvenirs brillants de leur jeunesse; pour eux les roses n'ont plus leurs fraîches couleurs, le ciel n’a plus le même reflet, les brouillards s'épaississent, le vent qui fit bruire la feuillée dans leur jeune vie, souffle comme le vent d'automne qui jaunit et emporte la feuille morte. Hélas! les années viennent cl les sociétés se renouvellent! ce n'est pas la nature qui change, mais le corps qui devient plus débile pour la sentir, les yeux qui s'affaiblisseut , le cœur qui tremble, les pas qui chancellent.

Ce chagrin et ce souci de la vie qui s’en va, Orderie Vital l’apporte dans ses plaintes sur le changement et les coutumes nouvelles. Son indignation pour ce qui est neuf se manifeste contre les modes, contre les coutumes; le vieux chroniqueur s'indigne des plus petites innovations. « Foulques, comte d'Anjou, dit-il, pour couvrir la difformité

(1) Je considère Orderie Vital comme le chroniqueur le plus important du douzième siècle. Il offre autant d'intérêt que Walter Scott dans'la peinture d'une époque.

(2) Plus lard ce» soulier» nommés <1 la poulains furent à

de scs pieds , imagina une espèce de souliers dont la mode en peu de temps su répandit dans toute l’Europe : on les nomma pigaccs (2); leur forme était extrêmement longue et se terminait en une grande pointe recourbée en manière de queue de scorpion. Un certain Robert, courtisan futile du roi Guillaume le Roux , fut le premier qui introduisit à la cour de ce prince celle sorte de chaussure; il y ajouta un nouveau raffinement, en portant plus larges que de coutume ses souliers, qu’il garnissait d'etoupes en dedans, et dont il contournait la pointe en forme de corne de bélier. Cette bizarre invention , qui lui lit donner le sobriquet de cortiard , fut adoptée par toute la noblesse, chez qui elle passa pour une marque de distinction. Le goût était alors entièrement dépravé, suite de la licence des mœurs, qui ne connaissait plus de bornes. On abandonna les traces des héros pour se livrer à la dissolution la plus effrénée; on méprisa les remontrances des prêtres, et on ne voulut plus suivre que des usages barbares , soit dans la façon de x vivre, soit dans celle de s'habiller, car on portait, à la manière des femmes, de longues chevelures que l’on entretenait avec grand soin ; on se servait de chemises et de tuniques fort étroites , mais en récompense très-longues et traînantes jusqu’à terre (3) , on ne faisait plus aucune différence des jours consacrés à la piété, et l’on sc permettait toutes sortes de divertissements en tout temps ; le jour se passait à dormir cl la nuit à boire et à manger avec excès, à jouet* aux jeux de hasard, à folâtrer et à quelque chose de pis. C’est ainsi qu'ont été abolies , depuis la mort du pape Grégoire VII , du roi Guillaume le Conquérant, et des autres princes religieux, les bonnes coutumes de nos pères; car les habits de ceux-là étaient modestes et proportionnés à leur taille. Par là, ils avaient la liberté de monler à cheval et de faire tous les exercices du corps, que la raison et l’occasion pouvaient exiger ; mais, de nos jours, tout est changé : une jeunesse débauchée adopte la mollesse des femmes, et les courtisans cherchent à plaire au sexe en imitant les vices qui lui sont propres. Ils mettent à l’extrémité de leurs pieds des figures de serpents , qu’ils admirent en marchant comme quelque chose de beau; ils balayent la poussière avec les longues quêtics de leurs tuniques cl de leurs manteaux ; leurs mains , instruments destinés à servir le corps avec agilité, sont couvertes de longues et larges manches qui les empêchent d’agir; ils ont la tète

la morte jusqu’à Charles VU. y oyez Dcc.isce, Gloss , vo Pigaciu , Pouhthia.

(3) C’est la même plainte que celle «le Guiberl de Notent .

De yitA suâ. lib. i.

rase par-devant comme les voleurs, cl par-derrière une longue chevelure comme les femmes publiques (1). Autrefois c'était la coutume des pénitents , des captifs et des pèlerins de laisser croître leurs cheveux et leur barbe, et par là ils faisaient connaître leur état ; mais à présent , parmi tous les hommes, c’est à qui aura les plus longs cheveux et la plus longue barbe; vous les prendriez pour des boucs et à la figure et à l’odeur, et à la lasciveté des mœurs. Ces cheveux qui leur sont si chers, ils ne se contentent pas de les laisser croître, ils les frisent et les tordent en différentes manières; une coiffe leur couvre la tète sans bonnet ; à peine voit-on quelques chevaliers paraître en public la tète découverte et tondue, suivant le précepte de l’Apôtre. Leur habillement et leur démarche font assez connaître ce qu'ils sont au dedans , et comme ils observent les devoirs de la religion (2). » Ainsi , pauvre vieillard , Orderic Vital s’indigne contre les tendances au changement qui animent les générations nouvelles; il ne pardonne ni les cheveux longs ni les riches vêtements. Il faut bien s’y soumettre à cette lamentable loi qui affaiblit nos yeux et brise notre chair; aucune de nos œuvres ne vit , la forme change, la coutume périt ; que faire? faut-il pousser incessamment le cri déchirant de nos douleurs? faut-il prendre de nos deux mains les jeunes tètes pour crever les yeux qui brillent, imprimer sur leur front des rides cl leur arracher leur chevelure flottante? 1

Suger, historien , est plus grave; sa chronique n’est point empreinte d’aussi vives couleurs, il ne décrit pas continuellement les mœurs contemporaines; il raconte avec l’exactitude des moines de Saint-Denis; il est sec, mais exact; rarement il se livre à des épisodes ou des incidents ; c’est un biographe qui écrit la vie d’un roi ou les annales d'un règne ; il s'attache aux faits et les dit en les accompagnant ici là d’une pieuse réflexion (3). Odon de Deuil, qui succède à Suger dans l’abbayc de Saint- Denis, est bien plus vif, bien plus coloré; on sent qu’il a suivi Louis VII à la croisade; l'imagination déborde, car il revient de sou pèlerinage avec les impressions d'Orient ; son récit est plein de Constantinople et des merveilles qu’il a vues. Suger est resté sous les voûtes sombres de Saint-Denis; tout

(!) Il va dam une autre partie du texte, Caput villtî vêtant sine pi/co, pag. 118 i.

(2) OiiDEaic Vital, pag. G82.

(3) La chronique écrilo par Suger porte le titre : F ila Ludovici //, régis j l'/titippi filii, gui dictas drossas , auctorc Sageno, abbatc Ocati AreopagiUr üionysii. Dlciicsjf, lom. iv.

(4) C’eftl Odon de Deuil qui m'a paru le plus vivement se rapprocher par la couleur d’Ordcric Vital, le peoilic des

s’en ressent dans ce qu’il a écrit ; il y a l’empreinte du ciel brumeux et de la Seine qui coule monotone au pied des tours. Odon de Deuil, au contraire, a vu tant de pays , étudié tant de coutumes , appris tant d’usages! Il décrit, il peint le Bosphore avec ses belles eaux . Constantinople et ses palais de marbre, Antioche et ses bosquets odorants. Suger est le froid administrateur qui coule les événements un à un comme ils arrivent , avec leur empreinte austère. Odon de Deuil a l’imagination plus romanesque, il sent, il éprouve autant qu'il raconte; il a des colères, de l'indignation , tandis que Suger réfléchit et fait de la politique , alors même qu’il dit les événements de son monastère ou les annales de son administration (4).

Les véritables poètes de l'histoire sont encore les légendaires; là se déploient l’imagination abondante et les sentiments de la plus haute morale! Le pieux moine qui écrit les chroniques d’un solitaire ou d’un saint prédicateur se propose toujours un but d’enseignement pour la génération ; s’il dit la vie d'une vierge chaste et pure, c’est pour élever la grandeur de la femme et honorer la continence dans une société livrée à la brutalité féodale; s’il exalte un moine aux vêtements déchirés, à la physionomie amaigrie , c’est pour le présenter en opposition avec ces hommes d'armes abrutis sous la venaison cl passant leur vie au cliquetis des coupes (3). La légende élève le serf par l’égalité chrétienne; elle fait du faible le fort, du souffreteux un être privilégié qui trouvera sa récompense au ciel : la légende u'esl pas faite pour les heureux ; elle peut être dédaignée par l'homme puissant qui s’enivre de vin et d’amour; mais le pauvre, le cœur abîmé, que ne trouve-t-il pas dans la légende? quelle consolation pour sa vie , quelle fierté ne doit-il pas éprouver en voyant exalter les misères cl les sacrifices? La légende est dans l’existence et l’imagination «le l'homme ce qu'il y a «le plus consolant ; nous en portons tous une gravée au fond de notre cœur ; elle se déroule dans nos jours de tristesse , et à mesure que la vie avance , nous en arrachons chaque soir une feuille, pour arriver ensuite au fatal désabusement , la véritable mort de l’homme : alors, hélas! il n’y a plus de légende !

duo de Normandie; j'ai déjà «lit que nous délions cette chronique au savant père ChilQct , de l'ordre des jésuites.

(5) Les Rénédictins ont publié, à la suite de V/Iisl. tilt., xn» et vol. in-4*, un abrégé «les légendes du «loutième .■uêelc. Mais c'est daus les Uollandistcs qu'il faut les lire. Los légendes des neuvième et dixième siècles sont très-sombres; celles du douzième ont quelque chose qui se ressent du mouvement imprimé par le.« croisades.

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