HUGUES CAPET. - CHAPITRE LIV
rOÉTIQL’FS TRADITIONS DES RACES.
La Langue d’oc. — Les troubadours.— Guillaume IX, comte de Poitiers. — Ebblc de Vcntadour. — Azalaïs de Porçaraigues. — Rambaud d'Orange. — La Lauguc d’oil. — Trouvères. — Anglo-Normands. — Philippe de Tban. — Geoffroy Caimar. — Benoît de Sainte-Maure. — Robert Wace. — Trouvères français.— Traditions chevaleresques. — Charlemagne.— Roland. — Renaud. — Ogier le Danois. — Arthus et la Table ronde.— Les lignages romanesques. — Les paladins. — Les coursiers. — Les épées. — Les cathédrales. — Mystères «le l'architecture. — Légende de pierre. — Histoire chevaleresque de la croisade par les vitraux de Saint-Denis.
DOUZIÈME SIÈCLE
Le retour des pèlerins, après la grande croisade, avait jeté sur la société un esprit tout nouveau : que de sensations indicibles les croisés n’avaicnt-ils pas éprouvées durant leur long voyage! Le souvenir de l'Orient était comme une légende d’or qu’ils rapportaient dans la patrie! Quelle différence entre les approches de l’an mil avec son sombre cortège de désolations, et ce douzième siècle qui s’ouvre pour une race toute voyageuse ; elle a visité l’Italie, la Grèce, Constantinople et Jérusalem : les châteaux, les cités, les cathédrales mêmes changent de physionomie; la génération est pleine de gaieté! on rit, on folâtre en face des souvenirs du passé : de merveilleuses histoires viennent agiter les longues soirées; l’aspect des populations s’anime ; les baladins, les troubadours cl les trouvères apparaissent et viennent réciter, au son des instruments eide la vielle des jongleurs , les mille aventures extraordinaires qu*ils ont ouïes dans leur pèlerinage. On ne voit plus que méncslrandics, troupes joyeuses qui vont de château en château pour égayer, par maints faits et gestes, les dames, seigneurs et varlets ; c’est un mouvement simultané de poésie et de chants dans les deux langues d’oc et d’oil (1).
Les troubadours et les trouvères , joyeux chanteurs , sc font entendre en même temps , car les
(1) On n’a pas assez rendu de justice aux travaux de M. Roquefort sur la poésie des douzième el treizième siècles. Tout le moode s'en est servi; et tout le monde l’a critiqué. yoyex , au reste, la préface des Bénédictins, Histoire littéraire de France, continuée par une commission d«.* l’Institut.
(2> Plusieurs Chartres le désignent sous le nom de Corns de Peitj'cu. Mss. cité par Bcsli.
barons des contrées d’Europe sont allés en Palestine. Quel est ce noble comte qui nous apparaît dans les annales du Poitou et de l’Anjou? II est petit de taille, mais son œil est vif, spirituel; la plus gracieuse figure cache un extrême abandon de mœurs ; enjoué , bouffon , comme toute la race méridionale, son origine est illustre; les Chartres le désignent sous le nom de Guillaume IX, duc d'Aquitaine, et c’est ainsi qu’il appose son sccl (2).
Le voici en son couvent, impie el moqueur, qu’il a établi à Niort; il a construit des cellules d’amour, et en chacune d’icelles a établi une abbesse du plaisir (3). Grand trompeur de dames que ce Guillaume , qui fil des vers pour célébrer toutes les jouissances de la vie! Pèlerin parlant pour la croisade, il chante encore les plaisirs de son château et de ses fiefs. Lisez le Doux Adieu de Guillaume aux dames du Limousin et du Poitou , aux plaisirs et aux amours. « Je laisse tout ce que j’ai aimé, et 4 ma noble chevalerie , et mes étoffes coloriées , et mes belles châtelaines (4). » Il part, combat à outrance; de retour de la croisade, le digne seigneur est plein de gaieté , il eonte mille prouesses, il remercie I)ku et saint Julien dans sa langue romane et provençale de ses bonnes fortunes. San/t Julio , le patron de ses châtellenies, pourquoi ne protégerait-il pas ses amours (JS) ?
A côté du seigneur Guillaume, et comme son vassal , se place Ebblc , vicomte de Vcntadour ; c’est encore de la digne cl bonne chevalerie : quel opulent seigneur, quel riche féodal! gai, loyal, et se ruinant en folles dépenses ; Guillaume , duc d’Aquitaine, comte de Poitou , est son supérieur ; mais , plus splendide que lui, il rivalise dans ses fêtes. Je vous dois une belle aventure. Il arriva qu’un jour le vicomte de Vcntadour s’en vint au castel de son seigneur, suivi d’une dizaine de chevaliers , de varlets et d’écuyers de son hôtel. Quand ils arrivèrent, ledit seigneur allait s’asseoir au festin, et comme le dîner était un peu court pour le nouvel arrivant , on lui dit d’attendre ; or il sc passa une ou deux heures avant de les repaître de viande. Quelle pauvre fête on donna au vicomte de Venladour ! Un festin sans paon féodal aux ailes dorées et sans hures de sangliers ! Quel avare seigneur que ce Guillaume d’Aquitaine, murmura le vicomte de Vcntadour ; il reçoit bien tristement son vassal ! Or
(3) BÉsr.otcTiss, conlin. par l'Institut, Hist. llttêr. de France, tom. xm, pag. 42.
(4) AU»y lay» tôt quant atnar inclli dnicrla cl ernuelh
El «te drap de color me tuclb E bel causar c scmbelt.
(5) Dicus en lau e sanh Julia. M. Raynouard a donné le I texte «le toutes les poésies des troubadours.
DOUZIÈME SIÈCLE
HUGUES CAl’ET. — DOUZIÈME SIEGER.
le seigneur Guillaume entendit ces propos el voulut surprendre Ebble de Ventadour. Que fit-il? Un beau jour il arrive chez son vassal avec cent chevaliers de sa suite: Kh bien! te voilà pris sans doute, magnifique seigneur de Ventadour; il l’arrive cent gros ventres à nourrir cl à repaître ! Laissez dire, laissez jaser (I). A peine ledit duc d’Aquitaine est-il entré que cent varlets viennent avec des aiguières pour les laver et les parfumer ; puis quelques nii> mîtes après le banquet féodal commence, et l’on y voyait se déployer vingt faisans dorés , dix hures de sangliers , de larges pâtés de venaison , et les écuyers servaient avec de belles escuelles d’or. Quanti le festin fut étale et mangé, le magnifique seigneur tle Ventadour fit couler la cire et le miel de Narbonne à pleins tonneaux ; le miel de Narbonne était aussi précieux que l'or, et chacun put en prendre tant qu’il en voulut. La splendide réception qu’il avait faite à son seigneur fut chantée par de nobles troubadours en des ters de la langue provençale.
A côté de ces dignes figures de chanteurs de la Langue d'oc, les chroniques placent encore Augier, le podte des jeux de mots. Voici donc comment il parle le gai baladin : •. Qui voudrait être le serviteur qui dessert en serrant les riches dans leur cour de courtoisie Y » Cependant Augier avoue « que le siècle ne peut pas empirer depuis que Yejnpereur Frédéric 1" a Y empire (2). » Augier est le poète ennemi des vieilles femmes qui mettent du blanc sur leurs joues et du noir sur leurs yeux depuis le front jusqu’au-dessous de l’aisselle. Son ami Arnaud est le chantre des coursiers sellés el des chevaliers armés de belles lances et «le bonnes épées; il fait des sirvenles contre la lâcheté des barous. Quelquefois c'est un troubadour galant pénétré d’amour et de crainte pour sa dame. Qu’elle est gracieuse la noble Provençale Azalals de Porçaraigues, née d’une bonne race de Moutpellier ; elle aimait tendrement Guy, le vicomte <3) ! Elle fit ; pour lui des chansons plaintives où elle dit ses amours ; elle s’élève coulre l'infidélité des amants : une de ses plus tendres amies a pour servant Kambaiid , prince «l’Orange , le plus léger des chevaliers comme le plus noble des trouvères : « Folles femmes <|ui vous attachez aux grands, s’écrie-t-elle,
(1) Celle belle histoire oui rap|K>riéc par le chroniqueur Geoffroy de Vigeois, pag. 5âiî, Tua des plus curieux annalistes du moyen Age, el par Ici Bénédictins, Hist. littér. , tom. xiii. pag. 120. Lisez aussi Baluze, Hist. de la maison d’ Auvergne, lom. i*‘, pag. 284. Éilit. Paris, 1708, in-fol. i
(2) F oyez l'article sur Augier ou Ogier, dans l 'Hist. Iltl. de France, tom. xm, pag. 410. litstuiCTUss, continuation de PInstiluI.
(5) Oom Yvissêre. Hisl. du Languedoc, lom. i«r, p. 43.
pour moi j’ai un ami loyal qui ne trahira ni mon amour ni mon corps; va, mon digne jongleur, va porter celte chanson à Guy, qui a pour lui la bravoure et la joie, va lui dire toute ma peine (4). » Ce fut en effet un des seigneurs les plus dissipés et I un des nobles chanteurs que Uamhaud d’Oiange dont se plaint si tristement Azalaïs ; franc et loyal ,
| épicurien léger, libertin, affranchi de tout joug. Il s’éprit comme un fou «le la comtesse de Die, celte femme poüle et dissipée «pii épousa Guillaume de Poitiers, lige «les comtes de Valentinois: «lue la vie soit douce à la comtesse de Die !
La po«:sie provençale est «lonc toute pleine de jovialité et d’amour ; c’est le sensualisme pur, tel «pie peut l'inspirer le Midi et les feux de son soleil. Cette poésie rieuse, insouciante, ne se retrouve pas dans les graves poèmes du Nord ; les trouvères anglo-normands sont plutôt des chroniqueurs en vers «pii gardent mémoire des traditions antiques qu’ils ne sont «h-s poètes. Leurs travaux immenses embrassent «les masses «le vers rimes «pii tombent avec cadence et monotonie : quand ils ne racontent pas les faits et gestes des vieux temps , ils font retentir les histoires bretonnes, normandes ou Scandinaves (3); ils mêlent à leurs traditions quehpies féeries «lemi-sauvages transmises des forèls de la vieille Gaule ou «le la Bretagne : point de tendre galanterie encore ; le temps n’est pas venu «les [ cours plénières, des puits «l’amour de la Flandre ! el de Picardie dans les froides régions. Si le pul'te ! se permet «pielques descriptions de la campagne ,
1 c’est la violette pâle et bleuâtre sous les premiers frissonnements «le la feuillée, c’est la prairie normande avec ses froids pommiers et ses herbages humides. Bien de chaud comme la rose, l'œillet , le jasmin «les poésies provençales. Voulez-vous connaître ces sérieux poètes anglo-normands qui s'abreuvaient de cidre el d’hydromel dans les noires châtellenies de la Bretagne et «le la Normandie? C’est d’abord Philippe de Than , seigneur «le fiefs à trois lieues «le la ville «le Caen la studieuse. II n’y a point ici d’amour sous l'ombrage fleuri ; son livre est un traité de philosophie, d’astronomie tout à la fois (6); il traite en vers l'histoire naturelle «les oiseaux , depuis le hibou à l’œil rond , au plumage gris, jusqu’à la fauvette; el puis les pierres
(4) Une «le* causons d’ÀzalalsdePorçaraigue» a été conservée dan* le m«s n“ 7225 «le la Bibliothèque royale.
(5) De grave* disputes *e «ont élevée» *ur la priorité «le* poésie* do la Langue «l’oc et «le la Langue «Poil. Deux savant*, au reste spéciaux , ont traité ces questions. M. Raynouard, «laus sa Collection des Troubadours, et il. l’abbé de la Rue, «tan* se* Bardes et Trouvères , 1835.
(0) Notice dans la bibliothèque Collouicnc, fol. 48. Abbé de *.* Ritz, Jrcheotogla , tom. xi*.
précieuses qui brillent au doigt du baron et sur la ronronne «les comtes; (a peinture «les oiseaux de proie, le faucon au noble vol, le hérisson qui emporte avec tant de grâce les grappes du raisin pendant à la vigne, quand le temps est venu de vendanger (car le froid .Normand songe avec délices au vignes du Poitou , où le raisin mûrit sous le soleil). « Approche, beau temps «les vendanges, le petit oiseau monte aux branches, il voit la grappe la plus mûre, la coupe, la broie et l’emporte pour servir «le pâture à ses pauvres petits nu nid (1). » Ah ! «pie le trouvère normand voudrait quitter les pâturages de Caen pour le pays des vendanges et «lu vin, avec son soleil chaud cl réparateur !
Geoffroy Gaimar déploie les vieilles annales des rois saxons , il fouille et remue en antiquaire les origines depuis la Toison d’or, qui se reproduit si souvent dans la chronique bretonne, jusqu'à Guillaume le Roux , «le la race normande : c’est le poste «les traditions ; harde ecalde , et ménétrier lui-même , il fait l'histoire «le Taillefer «pii précédait l'armée «le Guillaume , en jetant sa lance et son baslonnel «levant le baronnage de Caen, de Ruyeux et «le Rouen (2).
Ecoulez maintenant Benoit de Sainte-Maure «lans sa vaste histoire de Normandie; le patient et poétique trouvère a écrit vingt-trois mille vers «le huit pieds ; sa grande chronique versifiée commence à l’irruption des Normands sous le barbare Haslings, et se termine à la vie des trois enfants de Guillaume le Bâtard ; Benoit de Sainte-Maure remonte haut dans l’histoire , et quelles limites pourraient l'arrêter, puisqu’il va jusqu’à l'expédition des Argonautes, au voyage «l’Ulysse d'après Homère, «le clerc merveilleux. » C’est le mélange des mœurs du moyen âge et de l’antiquité grecque; c’est la confusion des souvenirs du passé et des mœurs contemporaines (3). Robert Wace, savant chanoine de Bnyeux , est l’historien poète. S’appelait-il Wistacc ou lluace? qu’importe pour le grand travailleur? Wace était né dans l’Ile «le Jersey, au diocèse de Coutanccs , la ville où sc voit encore le beau clocher de l’époque normande. Il fut élevé à Caen
(IJ El tens de vendenger
tore* munie al palmcr,
LA ù la grappe velt,
La plus meure sélt ;
S’inabatlc raisin,
M ull II esl mal vclsin
(%Archeolog., lom. xu. Pour la vie de Geoffroy G.iimar, voyez aussi : Canlerbury Taies of Chaucer , vol. iv, pag. 51. Il y a un manuscrit de scs poésies dans le Musée britannique , 13, A. xxi.
(3) Archcolog. , t. xu. Le bel ouvrage de Warton donne de grands détails sur Benoit de Sainte -Maure :
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la studieuse, « où il fut tout petit porté » ; puis vint en France, et retournant à Caen encore ««le romans faire s’entremit, moult en escript et moult en fit. .♦ Robert Wace , grand clerc lisant , écrivit d’abord le roman du Brui , chronique l imée «les traditions galloises et bretonnes. D’où viennent les vieux Bretons? quelle est leur origine? Or le clerc lisant répond « «pie c’est de Briitus , petit-fils «l’Ascagnc et arrière-petit-fils d’Enée , cl «le Rrutus on a fait Bretons. Il y eut un fier roi nommé Cadtinllaslre «pii clôt la descendance du lignage de Rrutus » ; c’est en quinze mille trois cenis vers que la chronique de Wace est contée : quand les ménestrels accordaient leurs harpes et leurs vielles , leurs trompes et bticcincs, Robert Wace s’écriait : « Qui veut ouïr et veut savoir de roy en roy, et d’oir en hoir, qui cil furent et «lont vinrent qui Angleterre primes tinrent (4). » Dans ce long poème commence à se déployer l’antique fable du roi Arthus et des chevaliers de la Table ronde , le Charlemagne breton. Wace écrit celle œuvre par le commandement du duc de Normandie , roi d’Angleterre, car les Bretons furent leurs ancêtres. Robert Wace recommande aux naïfs ménestrels de dire au peuple •(uc les vers qu’il chantait n’étaient ni tout mensonge ni toute vérité, «car le canleor canle, et le fahleur fable » ; c’est son métier.
Des traditions fabuleuses et bretonnes , Robert Wace s’en vient à ses chers ducs de Normandie , ses suzerains naturels , et c’est ce qui fait le sujet du roman «lu / lois ou de Rollony le chef primitif des Scandinaves aux champs de Rouen et de Caen; il forme comme la seconde branche dans le lignage «le l’histoire d’Angleterre : le chantre veut réciter « les félonies des félons et les liants faits des barons. «Ce poème, maître Wace le commença en 1 160. « Depuis que Dieu en la Vierge descendit par sa grâce, alors un clerc de Caen , qui eut nom maître Wace, s’enlremist de l’histoire de Rou et de sa race (3). » Wace gagna à celte riche chronique le bon canonicat de Bayeux. Ce n’était point trop , car il avait fait un bel éloge en treize mille vers des ducs de Normandie et de la «ligne nation du Nord, active et féconde. Dans celte œuvre , point d’iinagi-
The History of engtlsh Poelrjr , tom. u , pag. 323.
(4) Celte généalogie est passée de là dans toutes les vieilles histoires de France ; voici , au reste, comment s’explique Robert Wace :
Qui vieultoir cl vleult savoir üc roy en roy, et d‘oir eu hoir,
Qui cil furent et dont vinrent Qui Angleterre primes tinrent.
(5j Mil et cent et soixante ans eut de temps et d'espace Puis que Uiex en la vierge descend! par sa grâce,
Quant un clerc de Caen , qui ot nom malttrc U'ace, s'eair cmlit de l'estolrc de Rou ri de sa race.
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nation ; on y retrouve la chronique rimcc ; ce sont les histoires de Guillaume de Jumiègts et Dudon de Saint-Quentin ; il en suit pas à pas les annales , méthode commune qu’on retrouve dans les trouvères de la race franque (I).
Il en est peu cucorc de ccs trouvères issus de la race franque, et tous méritent à peine d’èlrc distingués. Le premier porte le titre de Thibaut de Vernon ; on reporte ses poésies au milieu du douzième siècle. Thibaut a translate la Vie des saints dans la langue vulgaire; il s’est fait le biographe en vers de sainte Thasic, de sainte Catherine et de sainte Marie l’Égyptienne. Ces vies de femmes chrétiennes, d'abord écrites en latin, furent translatées en rers français par la rime du poète. Thibaut de Vernon reste pieux dans toutes ses œuvres; il s’est peint comme l’expression de la chasteté dans son épisode du clerc de Rouen. Si les troubadours de la Langue d’oc oubliaient tout pour l'amour de leurs dames, le pauvre clerc de Rouen se vouait à la Vierge ; puis il s’exalte pour un amour profane : que fait-il, le pauvre clerc? La Vierge lui apparaît pour lui reprocher ses profanations d’âme ; alors Thibaut déchire ses vêlements, il renonce à un amour vulgaire pour se jeter aux pieds de la Vierge, le symbole de l'exaltation morale. Dans l’autre épisode , lin chevalier, épris d’une dame inflexible , vient de nouveau sc consacrer à la vierge Marie, la sainte mère de Dieu ; mythe peut-être encore de la grandeur de la femme (si). Un trouvère du nom de Lambert versifie en parlage vulgaire la vie de Sainte Balhilde, l’epousc de Clovis II, fils de Dagobert; sainte et gracieuse vie, où se manifeste l’empire chrétien de la femme sur le barbare. Un autre Pierre de Vernon, poète sans grâce cl sans amour, écrivit en vers les enseignements d’Aristote, philosophie rimée sèchement; Aristote est son seul inspirateur cl la source de sa poésie ; il traduit avec une attention indicible les conseils qu’Arislote écrit à Alexandre de Macédoine , les préceptes qu’il lui donne pour garantir son corps et son âme : « Les rois doivent honorer les savants, rendre à tous la juslice.se montrer généreux après la victoire (3). Le règne d’un bon prince est comme la pluie qui ranime la verdure, nourrit les arbres et les fruits ; mais qu’on prenne bien garde à la crue d’eau qui enlève les
(1) Le Roman du Rou , au rosie fort difficile à lire , se trouve parfaitement analysé dans la notice <ksmss.,tom. v, pag. 2t-78, sur un manuscrit de Sainlc-Palnye.
(3) Le miracle du clerc de Rouen a été donné par la Ravaliêrè. La conversion d’un chevalier est plus vivement versifiée :
Pour ce tous vue! aire cl conter
Tn bien que j'ois raconter «
D’un chevalier qui élolt pris
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terres. » Ccs enseignements au roi , le poêle les ëlemi très-loin ; dans un système d'instruction adressé au monarque sous le nom d’Alexandre, selon Pus du temps , le poète , tout en parlant d’Aristote, termine ses vers en invoquant Jésus- Christ dans une fervente prière chrétienne. Ainsi était l’esprit de l’époque : un mélange continu «les souvenirs de l'antiquité et des dogmes catholiques; il en était de la poésie dans l’histoire comme de ces miniatures du moyen âge, qui reproduisent h-s personnages de David , de Salomon , de la reine «le Saba, vêtus «lu costume chevaleresque; lt* poète décrit l'antiquité tout en restant empreint «lu sièete dans lequel il vit ; il blasonne l'Écriture sainte et la Grèce antique; Aristote fut alors presque transformé en Père «le l’Eglise, et Hector, le fils de Priais, en chevalier du douzième siècle.
Toutes ccs poésies bretonnes, normandes ou de la race franque se rattachent à certains noms de légendes «pii apparaissent uniformément dans le moyen âge. Le souvenir qui rayonne et brille sur tous les autres dans la tradition, c’est Charlemagne, le grami empereur. Ce nom domine partout , il absorbe la cbroniipie, la poésie. Tantôt Charles le Grand fait la guerre aux Saxons , et dans sa vaste enjambée il parcourt l’espace qui s’étend de la Seine jusqu’à l’Elbe; tantôt il passe les Pyrénées pour combattre les Sarrasins jusqu’à l’Èhre. Quelquefois aussi les trouvères le font partir en pèlerin conquérant pour la Palestine, où il va délivrer le saint sépulcre comme Louis VII, et après lui Philippe- Auguste. Les romanciers peignent Charlemagne comme un prince tour à tour emporté et débonnaire, impétueux et trompé; lui, le grand Charles, devient la personnification des Carlovingiens (4) ; ou confond tous ses faibles enfants en lui ; on le retrouve plus d’une fois sous les traits de Charles le Chauve et de Charles le Simple ; il a pour mère Berlhe aux grands pieds, la chaste épouse de Pépin; il prend et <|uitle ses femmes comme un roi de race saxonne ; il brise ses barons comme le fer de son cheval ; et ses barons pourtant se jouent de lui, parce qu’il fallait bien que l'idce féodale, l’indë* pendance des vassaux , se manifestât d'une certaine manière (3) et se produisit dans les chansons de Geste.
D'amori et »l flirt entrepris
Qu'il n'en pouvult être Hvnis.
(3) La Bibliothèque royale possède un exemplaire do V En teigne me ni d'. 4 ris lofe ; fonds de l’Église de Paris, in-4» N , n*>5, fol. 173. M. Roquefort l’a cité. Glossaire de la langue romane, Table des Auteurs, tom. n, pag. 7C8.
(4) Le plus beau et le plus naïf portrait de Charlemagne sc trouve dam la Chronique de Turpin.
(5) Les romans du cycle de üiarU-magnc sont fort nom-
HUGUES CAPKT. —
\utour «le Charlemagne sont 1rs douze pairs qui forment autant «('épisodes et «le poèmes épiques. Si le fort lignage «le Pépin et «le son fils inspire les vers des trouvères, les pairs «le Charlemagne ont aussi chacun leur histoire. Connaissez-vous le «lue N.iymes «le Bavière, si prudent et si fort dans le couseil, à la barbe blanchie, la tète rase, mais surmontée «l’une couronne? A ses eûtes siège le traître Ganelon «le Mayence , le félon discourtois. Qu’a-t-il fait jamais, le traître, si ce n’est «l’entraîner son seigneur en «le fatales aventures, «pii finissent par la catastrophe «le Roncevaux? Combien de fois les chansons de Geste ne parlent-elles pas de Rolaml le fier homme, ce neveu «le Charlemagne qui brise les rochers et fracasse les boucliers ; et d’Ogier b; Danois. ce preux du Non! siégeant parmi les pairs «le Charlemagne (1)? Déjà ne vous ai-je pas conté l’hisl«*ire «le ce bon Renaud de Monlauban, «le ses dignes frères tous montés sur Bayanl qui galope, le beau coursier fringant dans la plaine (à); Ogier le Danois est le chef «lu lignage saxon qui enloure Charles le Grand quand il tenait sa cour plénière à Cologne, à Francfort ou à Mayence. Chacun «le ces pairs a son lignage poétique; tous ces trouvères viennent tremper tour à tour leurs belles chroniques d’imagination , «lans celle généalogie qui pren«l tous les preux, depuis la chaste mère «pii les mit au monde, jusqu’au dernier fils ou dernier parent du lignage; «>n appelait cela des branches, car la généalogie «le ces gramlcs races était comme un arbre au vaste tronc, où pcmlnient 1rs beaux fruits, les feuilles vigoureuses et les branches pleines de sève. Quand la primitive chroni<pie était écrite, ou le premier chant «le Geste composé, on l'ornait , on l'embellissait de mille manières. Charlemagne eut ses neveux, la maison de Mayence ses traîtres et ses perfides enfants. La race méridionale , si ingénieuse , ne s’épuisa pas en produisant Renaud de Montauhan ; elle eut aussi son linon de Bord«‘aux et la louchante histoire de la maison de Boves (3).
Le inonde réel ne suffit plus : géants immenses comme Rohoaslrc, nains contrefaits à l'œil bizarre, fecs bienfaisantes ou sombres magiciens, châteaux
breux ; on peut le voir «lans la préfaco «le M.Pâris, adressée a M. «le Monmeripié. On a beaucoup trop classé 1rs romans «le chevalerie; il y avait alors confusion comme «lans tout ce «fui touche le moyen Agé.
(1) Rien «le plus complet n’a été «lit sur Rolaml cl les pair* «pie dans les noies sur la traducliou «le V À rioste , par XI. Mazny.
(2» f'ojre z cbap. V «le ce livre.
(3) l.e catalogue «le la Bihl«olhè«|ue «lu «oi contient plus «le trois cents romans de chevalerie; si le faux esprit du dix-huitième siècle ne déparait pas la Bibliothèque des Homans, on y trouverait de précieux (enseignements sur
DOUZIÈME SIÈCI.E.
de diamants sur la colline ou plaines resplendissantes d’émeraudes, d'esearhoucles , de saphirs et de topazes, vous rayonnez dans les chants de Geste, si austères d'abord dans les formes primitives! Un siècle plus lartl , les trouvères , avec cette brillante couronne d'étoiles sur le front , s«î montrent partout, en Angleterre comme en France; l'Arlhus des Bretons n'est-il pas Charlemagne tic la race germanique ? n’est-il pas le même souverain puissant et débonnaire? ne voyez-vous pas assis à sa Table ronde» les pairs «le son royaume portant leur épée haute? La Bretagne a scs Lancelot du Lac, son Tristan «le Lconois, s«»s féeries du tombeau «le Merlin avec ses célèbres prophéties. El ceci n’est point l'imitation d’une poésie sur l'autre; les questions de priorité du Nord sur le Midi sont oiseuses ( S); ces compositions simullamn's sont venues «l'une même civilisation ; partout il y avait des comptées, partout une châtellenie forte et audacieuse, des races d’hommes «pii s’cnlre-cho«pi aient, «le vaillants barons, des lignages qui de père en fils se transmettaient le grand devoir «l'une valeur invincible; partout surgit, comme si la terre était frappée du pied, le même fond poétique.
Ces Iignag«*s se remontrent généralement comme dans les nations primitives; les familles sont resserrées, et chacune a sa généalogie; il y a un blason, non-seulement pour les chevaliers, mais encore pour les armures, pour les chevaux de bataille, pour les cas«{ucs et pour les épées. Le «ligne coursier que vous voyez bondir sur la poussière? a ses ancêtres, sa descendance, son histoire, et vous savi*z combien il est doux de les suivre «lans b? fort haras de cavales hennissantes. On connaît d'où sort Bayard et qui l’a engendré, lui «lonl les naseaux jettent le feu (5)! Un beau coursier est le compagnon fidèle du chevalier, il en caresse le poil luisant, il le suit avec joie quand scs yeux intelligents brillent, et quand il secoue sa crinière. Le casque, l’armure et l'é|»ée ont aussi leur famille ; la bonne Joyeuse de Charlemagne , In Durandal de Roland . Carmel de Mamhrin , l'impénétrable bouclier «pii rend invulnérable, sont trop chers au cœur des
lVspril de» chansons «te Geste. Comparez toujours avec la préface de M. I\lris sur Merle nus gratis pies fl (tarin le Itohcrain. XI. de raulmy cl Saiiile-Palayc avaient préparé ce vaste terrain de la chevalerie.
(4) Celle division surtout éclata entre XI. It.vynouard el M. l'abbé «le la Rue ; l'iin l’éditeur des Troubadours , l’autre des Trouvères. On trouve dans Wallon, ! lis tory <>f enjlish Poelry , tom. Ier, el Wdrchêolog., lom.xu, les plus utiles renseignements sur les traditious bretonnes.
(5) La Chronique de Tnrpin même parle de Bayard. Comparez avec Saiule-Palaye dans sa Dissertation sur la chevalerie.
paladins pour qu’ils n'en recherchent pas l’origine et n'en sachent pas la primitive chronique ! Que de charmes n’y a-t-il pas dans cet univers tout nouveau, où l’imagination sc promène en souveraine comme dans des palais de saphir ! C’est après les croisades que la poésie prend le plus vaste développement ; le siècle de Philippe-Auguste voit s’accomplir les grands poèmes de chevalerie qui furent récités aux cours plénières pendant de si longs siècles (1).
L'impulsion des croisades s’étend à tout ; les multitudes se sont agitées dans de lointains climats; des sensations nouvelles ont épanoui les imaginations ; les pèlerins n ont-ils pas vu le style lombard des basiliques, les découpures sarrasinoises et la pierre travaillée par les Normands à Naples et dans la Sicile? Les constructions franques s’en ressentent , et les cathédrales apparaissent avec leurs ogives dans la Langue d’oc et la Langue d’oil. Jusqu’à l’an mil, époque sombre et sédentaire, les basiliques sont marquées d'un type triste, austère et régulier; des murailles froides et nues, des tours carrées fermées d’une grille de fer comme un château d'hommes d’armes ; au-dessous une chapelle souterraine pour abriter la châsse, quand elle était menacée par les invasions des Hongres et Normands; quelques fenêtres longues qui ressemblaient à des meurtrières pour tirer l'arbalète sur le féodal impie et profanateur, des autels vides et nus, un baptistère de pierres froides, une chaire dans le pronaos pour prêcher au peuple ; à côté, le champ sacré, la terre commune avec les tombes sépulcrales à la manière romaine, en forme de bahieutn en pierres carrées (2) ; des ossements çà et là dispersés, une croix de bois au centre. Au pied du Christ, une tète de mort aux yeux creux, aux dents blanchâtres ; quelques lumières dispersées sous les voûtes éclairant un C/iristos grec avec Pierre et Paul à côté; telle était la basilique chrétienne à l’époque de l’an mil , avant que les croisades n’eussent profondément remué les générations.
Tout à coup des sentiments plus heureux s'emparèrent du peuple; la maison de Dieu offre un aspect d’exaltation où rayonne la joie : aux tours
(1) f'oy. mon Histoire de Philippe- Auguste.
(2) J’ai visité les catbédralej de France, d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, d'Espagne, antérieures au douzième siècle; toutes sont marquées de ce commun caractère. Il y a (aul de commissions retentissantes pour les monuments publics, et uul travail n’est sorti de ce bruit de bureaux , de ce luxe de commissaires et d'inspecteurs, l'oyez la préface des Bénédictins, sur P Histoire littéraire, loin xi.
(S) A toutes les époques, il est des mots qui deviennent comme un vocabulaire, cl Ton s'csl pris de belle passion |Kmr raisonner sur l’art moyen âge. ti y a eu de puériles cl singulières explications sur les ogives et les basiliques ;
DOUZIÈME SIÈCLE
carrées succède l’ogive qui vient se balancer en berceaux comme une forêt pétrifiée; la cathédrale devient un magnifique symbole; c’est tout à la fuis les légendes du saint , les exploits de chevalerie et les grands exemples de moralité ; la pierre se façonne en mille oiseaux él ranges , en animaux bizarres qui vous regardent depuis des siècles , avec ccs yeux fixes qui ont rencontré les yeux de lant de générations maintenant au sépulcre. Ne cherchez pas de systèmes de philosophie (3) ou des mythes hérétiques sur ccs façades si merveilleusement travaillées; c’est l’histoire simple du Nouveau et de l’Ancien Testament , ou bien la chronique et le récit naïfs de la translation des reliques. Voici la création du monde, quand Dieu fit éclore, de sa seule parole, les races éteintes et les oiseaux qui volent aux cieux, le serpent qui rampe sur la terre, les fleurs épanouies et les fruits savoureux, l’homme enfin maître par l’intelligence, esclave par le péché hideux , sous la forme de ees mille animaux immondes. Là c’est la Cène du Christ, le lavement des pieds, et les apôtres qui adorent le divin maître; plus loin la translation des reliques et des châsses bénites d'or et d’argent, reproduite sur la pierre froide. Voyez-vous 1’évèque avec sa crosse en main, la mitre en tète et la chape brodée par la faux du temps, qui creuse et dentelle tout, car le vent a souffle là des siècles (4)! Voyez-vous ce peuple qui les entoure, celte multitude de tètes roules, comme si Dieu les avait pétrifiées?
Que de pensées se refoulèrent dans mon esprit quand je le contemplai pour la première fois , magnifique cathédrale de Strasbourg ! Souvent, au coin d’une travée du monument chrétien se développait toute la moralité de la vie humaine: comment l'homme naquit tout empreint du péché originel , tristement représenté par l’oiseau de proie à l’œil rond et au plumage noir , fatale légende qui exprime comme nous portons tous au fond de l’âme le poids douloureux de la vie, les déceptions qui tuent , la fatalité qui nous pousse. Sur celle pierre du bas-relief se reproduit encore un cadavre que le ver rongeur assiège ; vous la voyez par
l'historien imitateur de Vico s’est surtout livré à des ihéoiiis trophaules pour expliquer des choses bien simples pourtant, cl qu’il aurait pu trouver dans les légendes et la Vie des saints. Mais on préfère vivre dans les nuées que de consulter les Chartres et les monum<-nts de* vieux siècles.
(4) L’histoire de l’art par les grandes cathédrales reste à faire; la Normandie a de savants antiquaires qui ont expliqué les beaux débris de Rouen, de Caen et de Rayeux. Voyez les Mémoires de ta Société des Antiquaires de Normandie. C’est là que la science modeste et sérieuse i>sl concentrée. En province, il y a des savants érudits qui vivent comme les vieux Bénédictins sous la poussière des chai ti es.
ÎIÜOI ES Ci P ET. - ONZIÈME SIÈCI.E.
milliers cette vermine «le pierre «pii s'attache aux flancs , aux cuisses grasses et sensuelles ; c’est la mort delà chair, c'est rauéantisseiucnlde la matière ; c’est une grande leçon donnée au sensualisme qui s’enfle le ventre aux festins , ou qui cherche les plaisirs de la chair dans les femmes à la chevelure d’or , folles femmes qui se flétrissent dans vos embrassements , et deviendront poussière comme vous dans le tombeau (I). Mais quelles sont ces trompettes retentissantes et ces anges de la résurrection ? Le corps meurt , mais l'âme survit ; elle s’élève vers Dieu en sa gloire qui la juge dans sa miséricorde profonde ! le paradis est pour le pauvre, l’enfer pour le riche et le puissant. Que «le consolations le serf ne trouvait-il pas dans ce spectacle «le la mort qui rongeait la chair et le corps du fier baron ! quelle égalité devant la faux fatale ! la république des stipulcres , la fraternité du linceul, consolaient de la servitude , et un jour tous ne devaient -ils pas s’élever comme un chœur de fantômes , sans gants féodaux, sans bannières blasonnées, sans armure de fer pour écouter la parole de l'él,ernilé ! A la face de ces scènes de mort incrustées sur la pierre, le serf ému écoutait encore dans les saintes basili«|ues les hymnes «pii s'élevaient jusqu’à Dieu. Si le son «le l’orgue retentissant faisait frissonner ces imaginations grossières, si les Psaumes exprimaient les déceptions «le la vie (2), les douleurs de l’existence , les malheurs du riche , l’avenir consolant du pauvre; si le terrible Di es iras bruissail sur l’âme du féodal bardé de fer, comme l’éclat du tonnerre , ces émotions devaient favoriser les idées de liberté et consoler le souffreteux dans la servitude ; car avec ces caractères indomptables de la féodalité, ne fallait-il pas tous les prestiges et réveiller toutes les sensations ? Les ogives élancées, l’orgue frémissant , les sculptures sombres et bizarres, ces tombeaux «pie l’on foulait aux pieds, ces croix de bois , ces hymnes , tout cela était en harmonie , et faisait vibrer mille voix inconnues qui saisissaient l’âme et l’entraînaient dans un moude fantastique et indifférent aux vanités et aux douleurs «le la terre.
La plupart des cathédrales , dans la Gaule chré-
(1) Dans les beaux bas-reliefs nouvellement découverts à Notre-Dame, toute celte grande histoire de la vie humaine se trouve reproduite sur la pierre. Je désirerais une explication des savants ; mais les bénédictins n’existent plus, et les sciences s'agitent autour de iptolqucs places lucratives sans rien produire.
(2) L’histoire du chant ecclesiastique a été faite par l’abbé Lebœuf, le savant qui a le mieux connu les diocèses de Paris et d’Auxerre; ce serait un travail à compléter. A quoi cmploie-l-on mes jeunes et studieux amis de l’école des Chartres? A étiqueter des inventaires; ou bien deux ou trois
tienne, «latent «In douzième siècle (3): voyez Reims «Inbord avec scs merveilles, scs ogives incrustées , ses pontifes cl ses évêques qui bénissent de leurs doigts roides depuis des siècles la ville municipale ; Amiens, fière de ses portiques; Strasbourg avec sa flèche «pii semble braver la foudre dans les airs ; la cathédrale de Ilouen , de construction normande ; celles «le Caen el «l’Évreux , d'Orléans et de Blois sur la Loire ; enfin la hasilhpie des saints martyrs à Saint-Denis en France, l’œuvre merveilleuse de Suger, appartiennent à celte épo«|ue de catholicisme producteur. Bâtir une cathédrale était le souci de toute une génération ; il y avait alors un peuple d’ouvriers ; des corporations tout entières venaient mettre la main à ces grands travaux qui occupaient les popidntions des villes et des campagnes (4). Les uns taillaient la pierre comme pour le temple de Salomon , les autres façonnaient les grandes poutres , l’orfévre incrustait les rubis et les émeraudes dans les châsses saintes, tandis «pie le pieux moine dessinait sur les vitraux la vie du Christ et les gran«les hisloires de la patrie (3). C’était une œuvre joyeuse et sainte que la construction d’une cathédrale, l’époque en était marquée dans les fastes de la ville, du bourg et de la campagne réjouissante. L’église était l’orgueil de la cité; sous le sanctuaire l’esclave devenait libre ! les communaux accouraient en foule pour apprendre «pi’ils étaient égaux avec les barons ; on leur montrait le ciel ouvert pour les pauvres et les souffreteux , et l’enfer pour les puissants «le la terre.
Aussi le peuple mettait son corps et son sang, ses aumônes el son bien pour façonner cette belle perle «pii se posait au centre de la cité resplendissante. Il faut voir avec quel soin l’économe Suger s’occupe de sa cathédrale, et veut orner celte précieuse maison des martyrs «le Saint-Denis en France. Ce fut l’an 1140 que le pieux abbé commença l'édifice d«‘son église; t’ancieniic avait deux défauts, elle était trop étroite pour l'affluence du peuple qui s’y rendait aux grandes fêles, «en sorte, dit Suger, que pour arriver aux reliques des saints martyrs , les femmes marchaient sur la tête «les hommes (6). » L’église, en plusieurs endroits, mena-
érudils faciles les font travailler pour eux et profitent de leurs ardentes et fortes éludes ! Voyez, au reste , préface des Bénédictins, lom. xi, Hist. tilt, de France.
(3} BéxÉDicTixs, Hist. litl. de France, lom. xi (préface).
(4) tbid.
(5) Dissert, de l’abbé Lebœuf. M. Éraeric David a longuement disserté , dans la continuation de VJtlst. tilt, des Bénédictins sur l’origine el le développement de l’architecture dans les cathédrales. Il n’y a pas grande portée dans ce travail.
(H) Dotn Félihicu. dans son Histoire de F Abbaye de
ICO
HUGUES CAPET. - DOUZIÈME SIÈCLE
cnit ruine ; outre cela , le portail , bus cl ouvert par une seule porte, était masqué par une espèce de portique que Charlemagne avait fait élever sur le tombeau du roi Pépin , inhumé de son choix hors de l’église , pour expier les excès de Charles Martel son père. Suger détruisit ce monument a tcc la permission du roi, cl fit transporter ailleurs le tombeau de Pépin ; il construisit un nouveau portail ouvert par trois portes et flanqué de deux grosses tours , également propres à servir d'orne* ments durant la paix , et de défense en temps de guerre. Les battants des portes furent faits en bronze doré, avec des bas-reliefs où étaient représentés divers mystères, et Suger lui-même aux pieds de Jésus-Christ, avec ce distique qu’il lui adressait : •> Accueille ce vœu de Suger, juge suprême; fais-moi trouver avec clémence parmi mes propres brebis. » De l<à Suger travailla au chevet de l’église , qu’il réédifia de fond en comble avec la croisée, et finit par la nef, qui fut achevée l’an 1 144. Le roi posa la première pierre de l’édifice , et plusieurs prélats se firent honneur d’en travailler d'autres après lui. Suger enrichit l’église de pieux ornements; un retable d'or pesant quarante-deux marcs, orné de pierreries, fut placé sur l’autel de Saint-Denis; trois tables de même matière qui environnaient le grand autel , un crucifix d’or pesant quatre-vingts marcs, qui fut l’ouvrage de sept orfèvres que Suger avait fait venir de Lorraine , et une infinité d’autres richesses, dont une partie venait de la libéralité des rois , des princes , des prélats que le pieux abbé a eu soin de nommer ; sur la plupart de ces ouvrages , il avait fait graver des vers de sa façon; il en avait aussi fait tracer sur les vitraux pour l’explication des histoires ou des allégories qui y étaient représentées (1). »
Maintenant il faut vous les dire ces histoires; sur ces beaux vitraux de mille couleurs , Suger y a fait peindre les patriotiques annales de la première croisade, les exploits des Francs pour délivrer les frères d’Orienl. Nicée d’abord est reproduite par une tour sur un petit vitrail bleu; la tour est haute, au sommet parait une seule tète d'homme qui embouche une corne de cerf pour annoncer l’approche
Saint-Denis , a donné la description des premiers travaux de la cathédrale, il cite cc passage tout entier de Suger.
(1) On voit combien l’art de l'orfèvrerie était avancé dansle moyen Age. C'était une de* grandes corporations avec bannière ; l’or était déjà très-abondant dans les églises. Voyez Lesoeop , Dissert. sur t' Histoire ecclésiastique de Paris, 1741. Son bel ouvrage , comme celui de Félihien, a servi à tout les travaux médiocres qu’on a publiés en corrompant le peuple et les idées. 4
(3) Les vitraux de Saint-Denis ae retrouvent entièrement
des croisés (2). Les braves pèlerins entourent Nicée avec leurs machines de guerre ; la halisle frappe îi coups redoublés , les pèlerins sont tout couverts de leurs boucliers ; ils prennent Nicée. A son tour Antioche est assiégée ; on voit la cité sur un vitrail à fond d’or, et «le ce beau bleu que nul n’a pu trouver encore (3). Après Antioche vient Jérusalem sur fond de gueules ; les croisés attaquent la ville sainte avec impétuosité; rien de comparable aux brillantes couleurs de leurs armures , les traits en sont grossiers, mais les émaux sont si purs, si éclatants ! A la bataille d’Ascalon le choc des armées se déploie sur le vitrail ; les mécréants conservent dans leurs regards une teinte sauvage: ils portent pendues à leurs selles les têtes des chrétiens , que l’on reconnaît à l’expression douce cl martyre. Les pèlerins ont la croix sur leurs casques, tous sont couverts de cottes de mailles et d’armures impénétrables (4); les chevaux se heurtent, les lances se croisent, on voit briller les banderoles flottantes au bout des lances ; les armures de eeltc chevalerie sont semblables à celles des Normands dans la tapisserie de la reine Mathilde. Plusieurs fois, dans ce vitrail, Suger se peint lui-même ; on le voit avec sa figure vénérable, petit de taille, aux yeux fixes, aux traits roides , tel que nous le décrit sa vie écrite par frère Guillaume (3).
Ce luxe de couleurs, cette magnificence d’orfevrerie , qui paraissent là éclatants, commencent a se reproduire aussi dans les châtellenies. Ne cherchez plus ces manoirs simples et antiques , ces tours demi-romaines en pierres noires et épaisses ! Le château commence à se construire dans la forme d’ogive; il a son oratoire, ses vitraux, sa salle de repos resplendissante , où se déploie le paon avec ses ailes. Les meubles se façonnent en bois de chêne, s’incrustent d’ivoire , de cèdre et d’ébène; la chaise féodale est couverte de soie empruntée à Constantinople durant le pèlerinage ; le bahut où s’asseyent les varlets est enrichi de bas reliefs qui représentent le sanglier poursuivi par les chiens , ou le cerf aux abois. Le livre d’heures de la châtelaine est recouvert d’une riche étoffe brodée de saphirs, de topazes ou d’émeraudes (6). Tout estai
reproduit* dans le Père Montfaucon, Monuments de fa | Monarchie française, tom. lf».
j (3) Planche U*.
(A, Planche 5.
(5) L’art moderne a po mieux dessiner que le Père Monlfaucon, mais rien ne peut être comparé à l'exactitude des Bénédictins. Les religieux travaillaient avec une si naïve j conscience !
(G) La Bibliothèque royale contient des livre* d'heures du 1 dixième au quatorzième siècles , avec ces magnifiques reliures brodées de piprreries ( salle 1" des mss. ). Depuis
progrès de luxe; les tristes époques sont oubliées; l’an mil n’cletid plus ses noires ailes sur la génération ; les trouvères et les troubadours vont de manoir en manoir pour égayer les longues soiréesr. Oui ne peut conter quelques merveilleuses histoires? car on a tant vu, tant voyagé! Et quand les générations en sont là , la tristesse s’envole. Lorsque les grandes distractions arrivent, qui pourrait songer encore à la vie solitaire? Il y a dans ce douzième siècle un besoin d’agitation qui résume toute l’existence dans les croisades. Naguère l'horizon était borné par la forêt sombre, par l’étang, par le vivier empoissonné , le monastère ou la colline déserte ombragée de sapins. Au douzième siècle le ciel s’étend bleu et brillant jusqu’en Palestine; les idées s’agrandissent, l’époque se revêt d’une robe de pourjire et d’or, elle pare son front d’un diadème éclatant. Tout est joyeux comme aux périodes de jeunesse et de renaissance!