AU MOYEN AGE
INTRODUCTION
L’histoire n'offre pas de plus curieux spectacle que l’existence du peuple juif durant le moyen fige et dans les sociétés modernes. Tandis que toutes les grandes nations de l'antiquité ont disparu avec leurs lois et leurs institutions, et que la main du temps a dissipé les vastes empires de Perse, d’Égypte et d’Assyrie, une peuplade presque ignorée aux jours de sa splendeur, s’est sauvée du naufrage, et a conservé, dans cette ruine universelle, ses moeurs et ses coutumes nationales. Le peuple juif n’a plus de patrie; le sol qui vit ses rois, ses pontifes et son temple saint, a passé sous une domination étrangère. Cependant, accablé par ses malheurs, lorsque tout change autour de lui, Israël semble embrasser ses autels avec une force nouvelle , et tirer de ses inforiunes mêmes un dévouement absolu aux institutions des ancêtres. Chose extraordinaire ! ce peuple qui, dans ses prospérités, courait avec tant d'inconstance aux autels de Moloch , de Baal et des dieux d’Assyrie, aujourd'hui que Jéhoiah ne se manifeste plus à lui par des miracles, a senti redoubler sa ferveur pour des croyances que ne fortifient plus cependant, ni les foudres de Sinal, ni les paroles des prophètes.
L'histoire du peuple juif, aux époques que nous venons d’indiquer, sera toujours un grand sujet île méditations philosophiques. Si déjà ses antiques annales offrent un puissant intérêt jusque dans leurs merveilles, si la critique éclairée y trouve un vaste champ pour comparer les croyances, les fables ingénieuses de l’ancien monde, et recueillir les premières traces de la civilisation , quel tableau plus curieux encore ne présente pas «à l’observateur cette autre période du judaïsme qui commence à la grande dispersion d'Israël , après la ruine du temple? Jusqu'alors l’histoire du peuple juif est pour ainsi dire circonscrite dans un certain cercle de faits et d’idées qui sont familiers à notre enfance , et qui
forment le fondement de notre éducation religieuse ; les Juifs ne se trouvent en rapport avec les autres peuples que passagèrement, et à la suite de ces grands désastres qui les soumettaient à de pénibles captivités : mais après leur dispersion, ils s’établissent sur tous les points du monde connu ; leur population errante se trouve soumise à l’influence des gouvernements, des mœurs et delà civilisation de tous les peuples, de sorte que leur histoire, à partir de celle époque , se mêle à toutes les grandes révolutions politiques et religieuses.
Il a suffi d’exposer les caractères du sujet, pour sentir l’importance d’une bonne classification historique ; il serait presque impossible, en effet, d’éviter une extrême confusion , si , dans un si vaste tableau , on ne distribuait les faits par grandes époques, dont les deux termes doivent être choisis parmi les révolutious contemporaines qui ont le plus influé sur l’existence du judaïsme. Quoiqu'il se mêle nécessairement toujours un peu d’arbitraire dans le choix de ces grands événements, il nous a paru que nous pourrions faire commencer la première période à l’influence de la domination romaine sur la Judée, au moment de la décadence de la race des Machabées et de l’apparition du christianisme; nous en placerons le terme à la publication des codes Théodosien et Justinien, qui changèrent la condition politique des Juifs, et au triomphe du Coran dans la Syrie, l’Égypte, la Perse et l’Arabie , principe d’une civilisation nouvelle.
La seconde époque commence h la formation des royaumes barbares dans l’Occident; elle doit comprendre, par conséquent, tout le moyen Age et finir au xvi* siècle , à la grande réforme de Luther dans l’Occident ; et dans l’Orient , à la conquête de Constantinople par Mahomet II.
La troisième et dernière époque, enfin, cora-
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prendra l'histoire du judaïsme, au milieu des opinions religieuses et philosophiques , depuis le xvi* jusqu'au xviii* siècle. TJn appendix sur la situation actuelle des Juifs servira comme de complément à ce tableau.
Chacune des périodes que nous venons d’indiquer est marquée d’un caractère particulier dans les annales de la Synagogue. Dans la première , on voit la société des Juifs sc diviser en trois captivités principales, pour nous servir de l’expression des rabbins : la captivité d'occident , qui se compose de tous les Juifs dispersés sur la surface de l’empire romain ; la captivité dOrient ou des dix tribus qui fixèrent leur demeure sur les rives de l’Euphrate, après le retour d’Esdras dans la Judée; enfin la nouvelle captivité d'Égypte , sous les Ptolémées et les Romains.
De grandes révolutions signalent ces trois captivités : dans celle d’Occident, les Juifs se trouvent d’abord en présence de la puissance romaine et du polythéisme. Rome, qui avait conquis le monde, envoie ses légions vers Jérusalem ; les successeurs des Machabées et les rois hérodiens subissent le joug et régnent par la permission des Augustes, puis la Judée est réduite en province; la tyrannie des procurateurs , la guerre civile entre les sectes religieuses, la révolte armée, entraînent la ruine de Jérusalem; le sanctuaire n’existe plus, et avec les sacrifices communs périssent les liens de la patrie; les Juifs sont dispersés sur la surface de l’empire ; leur religion , leurs coutumes nationales, d’abord l’objet du mépris et de la rigueur des lois , prennent un caractère auguste aux yeux des partisans du nouveau platonisme. En même temps s’élève une religion rivale : le Christ a paru avec des doctrines ; ses sectateurs, longtemps persécutés, triomphent; le culte nouveau emprunte ses lois, ses souvenirs et ses prophéties aux livres juifs; le voilà d’abord tout empreint des principes du judaïsme, sc détachant peu à peu de son origine première à travers les hérésies que celte lutte fait naître et les haines qu’elle excite ; il prend la pourpre et la puissance. Dès lors s’établit et se consacre une législation où respirent les vieux ressentiments de deux sectes rivales; on sc maudit également et dans la Synagogue et dans l’Église; cette lutte inspire de grands travaux aux docteurs; des écoles se forment à Tibérias et à Jafné , où les rabbins enseignent les préceptes de Jéhovah et les sentences des sages; c’est dans leur sein que sc publient la Mischna rtlcTalniud de Jérusalem, en même temps qu’une hiérarchie de pontifes et de prêtres se forme
comme spontanément sous l’influence d’un patriarche prince héréditaire des Juifs.
La captivité d’Orient présente un spectacle. non moins curieux. Dix tribus dispersées par Salmanassar établissent leur demeure aux rives de l’Euphrate et dans les anciennes villes des Mèdes; de là elles se répandent sur presque toute la surface de l’Asie ; ces colonies survivent aux grandes révolutions des empires de Perse et d’Assyrie. C’est dans cette captivité qu’on peut comtempler le judaïsme face à face avec la religion des mages, ce culte du feu et des astres, que Jéhovah avait proscrit tant de fois , mais qui agit insensiblement sur les opinions et la science des rabbins de Bahylone. C’est sous cette influence que naît et se développe la cabale judaïque, mystérieuse combinaison de signes, de lettres et de nombres. Lorsque Jérusalem tombe réduite en cendres, un gouvernement particulier s'établit, et les dix tribus saluent un prince de la captivité; là sc voient encore une hiérarchie de rabbins , les écoles célèbres de Pundebita , de Neherdea et de Sora. Le rétablissement du culte dit feu sous les Sassanides, cause aux Juifs de sanglantes persécutions; quelque temps confondus avec les chrétiens dans l'Arménie et sur les frontières limitrophes des deux empires de Constantinople et deCtésiphonle, ils s’en disliguent bientôt par la haine qu’ils leur portent; et dans la longue lutte entre Constantin et Sapor, ils semblent préférer la domination des mages à celle des évêques chrétiens.
Des colonies transportées par les ordres d’Alexandre le Grand et de Ptolémée Lagus, quelques débris peut-être de ces anciens Hébreux longtemps esclaves sous les Pharaons, forment la population de la nouvelle captivité d’Egypte. Les Juifs protégés par les Lagides, se multiplient dans les grandes cités qui avoisinent le Nil ; ils y reçoivent des privilèges et la faveur d’honorer Jéhovah; des oratoires s’élèvent ; Onias, prêtre fugitif de Jérusalem, vient bâtir un temple dans la basse Égypte, et les sacrifices sont accomplis comme au temps des pontifes d’Israël. Dans l’Égypte se forme aussi une hiérarchie de sages et de vieillards; on ne remarque pas dans les études cet esprit étroit , ce caractère singidier qui se manifeste dans les écoles de la Judée et même de Rabylone. Les Juifs d’Égypte peuplent les académies fondées par les Lagides; ils communiquent par des traductions la science mystérieuse de leurs livres saints, et empruntent, à leur tour, à la philosophie et à la littérature grecques, des pensées plus généreuses et un goût plus épuré : les ouvrages de
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Philon el de Joscphe sont empreints de ce nouveau caractère. Mais si les hommes éclairés se rapprochent par la science , les multitudes restent toujours avec leurs préjugés el leurs inimitiés; les cités populeuses de l’Égypte, Alexandrie surtout, voient éclater de tristes divisions. Les progrès du christianisme viennent encore compliquer la situation politique des Juifs : d’abord le mélange des doctrines juives et égyptiennes avec la nouvelle religion du Christ favorise mille hérésies diverses, tandis qu’une haine jalouse inspire de longues persécutions ; lorsque le christianisme triomphe, les disputes des Ariens et des Nestoriens, auxquelles les Juifs se mêlent toujours, excitent une vive agitation dans les principales cités de l’Egypte; elles ne trouvent un terme que lors de la grande invasion par les musulmans. Ici finit la première époque.
Une ère nouvelle commence ; l’empire romain est envahi par les barbares du Nord ; leur multitude victorieuse s'établit dans les plus belles provinces et y apporte de nouvelles mœurs , de nouvelles habitudes. C’est au milieu du système militaire féodal, mêlé à l'enthousiasme religieux, qu’il faut suivre lès Juifs dispersés; quoique ce système , agissant également sur toute la surface de l'Europe , dût produire à peu près les mêmes résultats, et empreindre d’un caractère presque uniforme l’histoire des Juifs à celle époque, toutefois les accidents de la politique sont assez nombreux pour donner à chacune des captivités dans le moyen âge des couleurs particulières.
Dans ITtalie, après la domination passagère des Lombards, les Israélites se trouvent en rapport tout à la fois avec tes papes , les républiques nais- santés, l’esprit de commerce et de liberté. Dispersés dans l’Allemagne, ils subissent le système féodal dans toute son énergie; chaque électorat , chaque évêché, chacune des villes libres, ont des lois particulières qui les concernent ; on dispute sur la propriété d’un Juif , comme sur celle d’un fief ou d’un cheval de bataHIe, jusqu’à ce que la bulle d’or vienne fixer leur condition et leur existence dans les différents électorats de l’Empire. En France , en Angleterre, le même esprit règne dans la législation, quoiqu’il soit facile de remarquer que sa marche est plus régulière; cependant des coutumes locales , pleines de bizarrerie et de nouveauté, varient incessamment ce tableau. Dans l’Espagne, les Juifs, d’abord soumis aux lois dévotes des évêques visigolhs, voient commencer pour eux Père d’une brillante captivité sous les califes ; c’est à cette époque que les plus savants des rabbins compo-
CAPtVIGDC.
sèrent leurs ouvrages les plus remarquables sur l’astronomie, la médecine et la philosophie. Au milieu de l’ignorance de cet âge , ce pourra être un spectacle assez curieux que de voir naître et se développer la littérature hébraïque : l’activité des Juifs pour les nobles travaux de l’esprit est alors surprenante ; leurs écoles sc multiplient dans le sein de toutes les synagogues, et conservent l’esprit de la science avec le goût des études sérieuses. A ce tableau se joint naturellement celui du commerce des Juifs; car la littérature fut souvent chez eux une branche d'industrie. Ici se place cette histoire merveilleuse du commerce des Juifs dans le moyen âge, qui fait encore l’étonnement de notre civilisation avancée. L’Europe n’a plus de communications; les routes sont peuplées de châteaux fortifiés où des seigneurs toujours armés exercent leur courage rapace sur les marchands et les voyageurs : rien n'arrète les Juifs ; presque partout ils obtiennent le privilège du prêt à usure; là ils achètent la ferme des péages, des tonlieux el des droits féodaux ; ils parcourent les foires, fournissent les églises et les barons de tout le luxe de l’Orient , chaque villago a son Juif, chaque cité sa synagogue ; et lorsque le zèle religieux a assez de force pour commander leur expulsion, rarement une ou deux années s’écoulent sans que le prince ou le baron ne tes ait rappelés dans ses États.
Dans l’Orient, triomphent à celte époque les doctrines armées du prophète : Mahomet asservit quelques populations juives campées sous la tente dans le désert; ce sont des Juifs qu’il daigne choisir pour l’aider à écrire le Coran, et ce livre des sentences est puisé presque en son entier dans les annales sacrées du judaïsme , et dans les commentaires des rabbins. Cependant l’islamisme persécute les Juifs, et l’esprit d’intolérance se manifeste comme dans l'occident chrétien : ainsi, chose remarquable! deux religions , filles de la Synagogue , oublient , dans leur triomphe, leur origine commune, et, encore tout empreintes des lois de Moïse, prennent le glaive contre leurs aînées qui semblent en conserver plus fidèlement les traditions et les préceptes. La domination superbedes successeurs du prophète s’étend rapidement sur l’Égypte , l’Assyrie et la Perse : au milieu des grands désastres qui affligent l’Orient, Jérusalem devient encore la ville sainte; le fidèle musulman y baise avec ferveur la pierre mystérieuse d’où Mahomet s’éleva vers le septième ciel; et tandis que le chrétien y adore le tombeau du Christ , le Juif verse des larmes sur les débris du temple de Salomou. Singulière desliuée d’une
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cité presque inconnue clans l'univers ancien, et dont les ruines réveillent encore tanl de souvenirs et d’enthousiasme ! La domination des croisés dans l'Orient n’est que passagère; le gouvernement féodal, établi par les assises des barons, règle un moment l'existence des Juifs qui habitent la Syrie, la Palestine et l’Arménie , en même temps que les sultans de Perse protègent les dix tribus captives sur toute la surface de leur empire. Après celle époque , l’Orient est plein d'invasions armées , et subit tour à tour le joug des Karismiens, des Tarlares et des Turcs : il est curieux de voir ce que deviennent les Juifs au milieu de ces gouvernements violents et éphémères , qui se renversent avec fracas les uns sur les autres, et placent le droit du glaiTe au-dessus de tous les principes.
Eufin s’ouvre la troisième période : l'esprit humain s'est lentement avancé vers une grande révolution; l’imprimerie commence à multiplier les livres; et les abus de l’autorité ecclésiastique ont réveillé les doutes et les controverses : la réforme sc propage; mais encore dans toute la ferveur d’une secte , elle n’est pas plus tolérante que le catholicisme. Luther se déclare le plus ardent adversaire des Juifs ; leur condition change peu dans les pays soumis au protestantisme , surtout lorsque les lois féodales y conservent leur force , comme en Allemagne. Cependant on étudie plus que jamais les livres juifs, les controverses des rabbins et les combinaisons de la cabale; plus de trois cents ouvrages hébreux sont déjà sortis des presses de Hambcrg à la fin du xv* siècle. Le goût général «les études sérieuses se propage , et les lumières favorisent la tolérance; quelques pays seuls restent en arrière de ce grand mouvement; l’Espagne voit encore ses aulo da-fé , et enfin la grande expulsion des Juifs sous Ferdinand cl Isabelle. En France, la persécution se mêle aux guerres civiles. Dans rilalie, si l’esprit de liberté et de commerce protège souvent les Juifs , la législation humiliante et sévère des derniers pontifes s’éloigne peu du système de persécution adopte dans le moyen âge. L’Angleterre ne les voit plus sur son territoire , d’où ils ont été expulsé* deux siècles auparavant. Dans ce mouvement général, des colonies juives vont habiter le nouveau inonde ; d’autres peuplent quelques Iles de la Méditerranée et le continent de l’Afrique. Elles sc multiplient surtout dans l’empire ottoman, depuis que Constantinople est tombé au pouvoir de Mahomet U.
Le xv in* siècle porte les fruits des travaux du xv r; la philosophie propage les idées géné-
reuses de tolérance et de liberté d’opinions; les Juifs vont enfin se confondre dans la grande famille sociale : mais l’esprit de critique et d’examen attaque les antiquités et les croyances des Juifs; l’école du xviii* siècle cherche même à déverser la haine et le mépris sur les enfants d’Israël, sur leurs mœurs et leurs habitudes; de sorte que le judaïsme perd pour ainsi dire en vénération ce que les Juifs gagnent en liberté politique. Quelques-uns même, parmi les Israélites, suivent l’impulsion et le mouvement des esprits : une secte de philosophes s’élève au sein de la Synagogue; elle néglige les cérémonies et les préceptes du culte pour défendre les lois d’une morale générale. Le préjugé contre les Juifs s’efface insensiblement : l’assemblée constituante leur accorde le droit de cité; ils l’avaient obtenu en Angleterre sous le long parlement. L’Allemagne modifie aussi sa législation en même temps que la Hollande, la Pologne et la Suède leur accordent de nombreux privilèges. Les vastes conquêtes de la république française respectent partout la situation des Juifs; toutefois leur état féodal change dans les électorats qui composent la confédération du Rhin lors de la paix de Presbourg et du traité de Tilsill ; dans cette époque, sc placent les convocations du grand sanhédrin à Paris, et les décrets contre les usures des Juifs de plusieurs départements de (a France, et contre le refus de service. Après la chute de l’empire, le droit commun et la tolérance se maintiennent encore dans la plupart des États de l’Europe; car il est de ces conquêtes de l’esprit humain que rien ne peut arracher aux générations nouvelles. Arrivé au terme de cette période, il n’est plus possible que de résumer clans un tableau général la situation actuelle des Israélites sur tous les points du globe.
Tels sont les faits généraux que présentent la marche et les développements du judaïsme clans les temps où nous devons le suivre, et tel est, par conséquent, le travail que nous nous sommes proposé. Les annales d’un peuple qui, toujours lui-même, traverse tant de siècles cl se trouve en rapport avec tant de civilisations diverses, ne peuvent manquer d’exciter à un haut degré l’intérêt de la génération actuelle , génération toute sérieuse , qui se plail à chercher des exemples et des leçons dans les grands spectacles de l’histoire. Le caractère de notre époque est un esprit d'investigation qui marche par les faits aux résultats; et nous croyons répondre à ses goûts comme à ses besoins, en retraçant le plus curieux des phénomènes historiques du temps présent comme du temps passé.
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L’histoire a fait aujourd’hui de trop grands progrès parmi nous, pour qu'on puisse se borner, comme dans le siècle dernier, à reproduire , en les habillant, quelques ouvrages d érudition ou des travaux déjà exécutés sur un sujet : il faut remonter aux sources, si l’on veut exciter un peu d'allen lion. Noire éducation historique est assez avancée pour qu’il soit facile de distinguer les ouvrages puisés aux sources mômes de ceux qui ne sonl faits, pour ainsi dire, que de seconde main : il y a dans les monuments originaux je ne sais quelle empreinte contemporaine, quelle fleur de vérité qui passe dans les écrits qu’on leur emprunte, et qui est comme une noble récompense exclusivement réservée aux travaux consciencieux. Un se prive de cet immense avantage, dès qu’on s’en rapporte aux recherches toutes faites des érudits du dernier siècle : ces hommes laborieux avaient lu beaucoup de faits sans doute; mais, comme on l’a déjà ingénieusement remarqué, ils en savaient peu , c’està-dire qu'ils n’avaient ni assez de goût pour les choisir, ni assez de philosophie pour les éclairer; les plus grands événements de l'histoire venaient mourir dans leurs mains , parce qu’ils n’y apercevaient jamais que l’objet d'une dissertation sur un mot ou d’un commentaire sur une date.
Si le présent ouvrage se distingue sous quelque rapport, s’il a mérité les suffrages de l’Institut, c’est peut-être par cette conscience de recherches qui ne se satisfait que dans l’élude des monuments originaux. L’auteur a parcouru les siècles qu’embrasse son travail, rassemblant les faits épars et les lois dispersées, et c’est avec ces débris qu’il a cherché à reconstruire l’histoire du judaïsme. On s'apercevra aisément que ce travail présentait de nombreuses difficultés ; il n'en est pas, eu effet, de l’histoire d’une société passant pour ainsi dire au milieu de toutes les autres , comme de celle d’une nation particulière qui a ses annales et ses chroniques où tous les faits sont groupés et réunis: il faut une longue étude pour rechercher dans les chronologistes juifs , les Pères de l’Eglise, la législation de l’empire, les conciles et les monuments de tous les pays, les traces d’une nation qui a traversé les sociétés du moyen âge sans laisser plus de souvenirs dans les annales contemporaines que n’en laisse un voyageur dans la mémoire d'une peuplade barbare. L’auteur ose croire qu’il a rem-
pli cette tâche avec quelque attention; il est peu de faits qu’il n’ait soigneusement recherchés , peu de renseignements qu’il ne se soit procurés ; il doit à MM. les consuls dans l’étranger d’importantes communications sur l’histoire des Juifs et leur situation actuelle dans les quatre parties du monde; il n’a voulu publier son travail qu’après avoir consulté tout ce qui a été écrit sur ce sujet, et de savants rabbins ont bien voulu lui communiquer des faits qui peuvent intéresser leur nation.
On demandera peut-être, maintenant, dans quel esprit est écrite cette histoire ; si l’auteur est favorable aux Juifs ou s’il leur est opposé. A celle question il n’y a qu’une seule réponse à faire : l'histoire n’est point un mémoire sur procès où l’auteur doive nécessairement adopter une opinion et la défendre; c’est pourquoi il laissera parler les faits ; car chacun d’eux porte son propre jugement un peu mieux que l'historien ne pourrait le faire luiméme. On comprend mal l’esprit d’indépendance et d’investigation de notre siècle; on méconnaît jusqu’à ses lumières , en lui présentant une sorte de leçon toute faite sur chaque événement qu’on raconte: l’esprit de système, qui a produit de si importants résultats dans les sciences, peut être la cause de graves erreurs, appliqué aux recherches historiques.
Ne voir dans les faits que les auxiliaires d’une opinion , c’est rétrécir les grands devoirs de cette haute magistrature qui appelle au tribunal de la postérité les siècles et les générations. L’auteur peut donc répondre sans crainte qu'il ne sera pas plus favorable aux Juifs qu’il ne leur sera contraire; qu’il racontera les faits ainsi qu’il les a trouvés, se bornant à les éclairer par la critique, et à les réunir dans cet ordre philosophique qui est aussi éloigné de l'esprit de système que la raison peut l’être de la passion. Assez de divisions agitent la société contemporaine, sans encore en empreindre le passé : que l'histoire , dégagée de tous les préjugés des partis et des opinions politiques, ressemble à ce temple des anciens où les initiés ne pouvaient pénétrer que l’olivier de la paix à la main, et en se dépouillant, suivant les paroles de l’oracle, de toutes les passions terrestres qui obscurcissent la rue et troublent fa raison.