CAPTIVITÉ D'OCCIDENT
CIIAPITKE PREMIER.
PROGRÈS DE LA PUISSANCE ROM AIME DAMS LA JUDÉE , DÉCADENCE DE LA MONARCHIE DES JUIFS SOUS LES SUCCESSEURS DES MACUABÉES ET LES ROIS 11ÉIIOD1ENS.
An G8 av. J.-C. — 8 dep. J.-C.
Les enfants d’Israël avaient éprouvé bien des vicissitudes, lorsqu’ils tombèrent sous la domination romaine; les traditions sacrées parlent, pour la première fois, des légions de la république, dans le livre des Machabécs. Après que la reconnaissance des peuples eut élevé Judas, l’alné des sacrificateurs de Modin , au rang de pontife suprême, les Juifs, pour échapper à la vengeance des rois de Syrie , sollicitèrent l’alliance de Rome. Les victoires des consuls remplissaient alors l’univers, la Grèce venait d’être subjuguée , et les noms de trois grands rois d’Orient, Persée, Philippe et An tiochtis, s’étaient mêlés dans les pompes du triomphe aux noms de Sparte et d’Athènes. Judas Machabée envoya donc vers Rome deux vieillards, Eupolémus, fils de Jean, et Joseph , fils d’Éléazar. Après une longue navigation, les députés touchèrent au rivage du Tibre ;
ils virent la ville éternelle; et bientôt un décret du sénat , inscrit sur les tables d’airain , accepta l’alliance des Juifs : •> Les nations soumises aux « Romains devaient, à l’avenir, respecter les nou- « veaux alliés de la république; aucun peuple ne « devait être assez hardi pour fournir «lu blé ou de u l’argent aux ennemis des Hchreux. Si la Judée « était envahie par les rois d’Égypte ou de Syrie , « les légions romaines protégeraient Israël , ses » villes, ses campagnes ; et , de son côté, Israël dc- « vait marcher comme auxiliaire parmi les cohortes « alliées (1). »
Dans le système du gouvernement des Romains, les alliances sollicitées par les nations étrangères étaient considérées non-seulement comme un hommage rendu à la majesté du peuple , mais encore comme un acte de sujétion politique. Quoiqu'il n’existe aucun monument qui constate précisément l’influence que la république romaine acquit sur le gouvernement de la Judée , on doit penser que son pouvoir fut bien grand , si on l’apprécie d’après les besoins qu’avaient les Hébreux de la protection du peuple roi et de l’intervention de scs armes. Sans
(t) Krehs, Décréta Roman, pro Judœis. C'est une collection de (ont les traités entre le peuple juif et le» Romains.
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cesse obligés de se défendre contre les Ptolémées , l’Arabe du désert et les rois de Syrie , successeurs d’Anlioclius le Grand, les Juifs, dans cette lutte sanglante, durent souvent recourir à la médiation du sénat, et aux légions qui campaient sur leurs frontières; et, à son tour, l'ambitieuse Rome dut profiler de ces guerres fréquentes pour augmenter son influence et affermir son autorité. Cependant la Palestine ne subit entièrement le joug de la république que sous Pompée , et à la suite des divisions qui agitèrent les successeurs des Machabées.
Au moment où commença l’alliance entre Jérusalem et Rome, les fils du sacrificateur de Modin gouvernaient encore Israël; Simon, le dernier des Machabées, après s’être acquis la reconnaissance du peuple dans la lutte sanglante de la ville sainte contre les rois de Syrie , avait péri dans les murs de Jéricho, victime de la trahison , au milieu des pompes d’un jour de fête. Ilyrcan , son fils, qu’il avait eu d'une esclave, succéda au titre de prince de la nation et de pontife suprême, alors héréditaire dans la famille des Machabées. Son glaive toujours victorieux avait assuré la liberté tic la Judée, et les terres des Israélites s’étaient agrandies du vaste pays des Iduinécns et des riches cités de Juppé et de Sainarie; mais, tandis que les rois d'Égypte et les monarques successeurs d’Anliochus rendaient hommage, par leur alliance, à l'éclat tout nouveau du peuple juif, il se trouva quelques docteurs dans les écoles qui rappelèrent à la multitude qu’Hyrcan n’avait point eu pour mère une Israélite, et que les lois de Jéhovah .excluaient de la suprême sacrificalurc le fils d’une femme étrangère ou captive. Dès ce moment , la Judée fut pleine de troubles et de séditions (1).
Durant la longue domination des rois d’Assyrie sur la Judée, il s était élevé , parmi les Juifs, deux sectes rivales : les pharisiens, rigides observateurs de la loi dont ils étaient dépositaires, exerçaient sur la multitude enthousiaste l'ascendant qu’usurpent toujours les pratiques extérieures de la piété ; les saducéens, au contraire, qui composaient les classes éclairées et polies , négligeaient , dans leur morale facile, les prescriptions minutieuses des docteurs, et jusques aux commandements de Jéhovah ; les monuments rapportent même que , lorsque les Assyriens possédaient encore le temple de Jérusalem , on avait vu des pontifes saducéens charger leur tête de couronnes de fleurs, à la manière des prêtres de Vénus assyrienne, et sacrifier, au pied du tabernacle, des victimes défendues. Ces deux sectes s étaient longtemps disputé la puissance, et l'élévation des Machabées au pouvoir suprême n’avait
(1) La plupart des détails qu'on va lire sont pris dans Joseph?, lib. xit cl xv, et dans les traditions ralibiniques.
été, en quelque sorte, que le triomphedes pharisiens sur les saducéens, de la race «les sacrificateurs sur celle des rois, enfin de la multitude enthousiaste sur la philosophie indifférente. Les Machabées , élevés par la secte des pharisiens, s’appuyèrent d’abord sur elle ; mais il entre dans la nature des choses que les opinions se séparent tôt ou tard des hommes qu’clics ont portés à la puissance, soit que ceux-ci , une fois parvenus , se croient assez forts pour agir seuls , soit que les opiuions deviennent elles-mêmes trop exigeantes pour qu’on puisse les satisfaire. Hyrcan et les pharisiens s’étaient donc éloignés les uns des autres; et ce furent les prêtres de cette faction qui , dans les cérémonies de la pàque, ameutèrent le peuple contre le prince, en lui rcprochaut d’avoir pour mère une captive de l’idiimée. Hyrcan chercha, dès lors, un appui dans la secte des saducéens ; et bientôt sa cour nombreuse, et le sanhédrin même, se composèrent des adeptes les plus fervents des principes de celte secte.
A la mort d’Hyrcan , sa mémoire fut maudite autour du tabernacle , et les trompettes ne retentirent pas comme pour les princes et les pontifes. Cependant Arislobule son fils adopta la même politique. Les suducéens remplirent sa cour et les tribuuaux de justice. Leurs opinions indulgentes favorisèrent toutes les innovations que le jeune prince osa tenter: issu de la race des sacrificateurs, il ceignit la couronne des rois ; et contre la loi de Dieu même, le sceptre de Juda fut ainsi enlevé de la maison de David , pour passer dans une famille sacerdotale. Dès ce moment Arislobule habita le palais de David et de Salomon ; il eut des femmes étrangères, et des gardes qui veillaient près de sou lit d’ivoire selon les mœurs royales d’Israël; les courtisans saducéens fléchirent le genou devant celle race nouvelle, distinguée sous le titre de princes asmooéens. Arislobule, suivant l’expression de Josèphe, ne promena que deux ans le manteau de pourpre dans les villes de la Judée; il transmit sa couroune et son pouvoir à son frère Alexandre Jannéc, qui siguula son règne de vingt-sept ans par la conquête des côtes de Ptolémaïs , de Jofne et d’Antédou. Tandis qu’il agrandissait ainsi les antiques domaines des Hébreux et que le territoire de la Judée se peuplait de nouvelles cités , les pharisiens, dont l’influence devenait chaque jour plus meuaçanle, soulevaient encore le peuple. Durant la fête îles tabernacles, on vit une de ces séditions quidéjà s’étaient manifestées sous le règne d’Hyrcan : la multitude , excitée par les docteurs de la loi , jeta des citrons à la tête du nouveau roi , et plaça dans sa main un roseau en signe de moquerie. La guerre se déclara dès lors plus vive entre le monarque et le peuple, les pharisiens et les saducéens.
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Pendant neuf ans que dura cette lutte sanglante , le palais et le temple invoquèrent également le secours des soldats étrangers ; on vit , chose étonnante! dans les murs de Jérusalem même, des guerriers pisidiens et ciciliens combattre sous l'étendard du successeur des Machabées, et les rigides pharisiens invoquer le secours des peuples d'Assyrie , les plus antiques ennemis d’Israël. Après d’étranges vicissitudes , Alexandre demeura vainqueur, et signala son triomphe par d'épouvantables vengeances. Le peuple remarqua avec une sombre inquiétude, que, pendant qu'il célébrait sa victoire, et que, couronné de fleurs, il vidait la coupe des festins avec les philosophes saducëeus et les courtisanes de Ptolémaïs , huit cents pharisiens mis en croix par ses ordres subissaient la peine des voleurs et des esclaves.
Telle est cependant la force des opinions populaires , qu'elles dominent tôt ou tard les résolutions des princes : an lit de mort, Alexandre Jannée, cet ennemi puissant des pharisiens, fut obligé de recommander à la mère des deux héritiers qu’il laissait , de s’appuyer sur ces mêmes hommes qu’il avait persécutés naguère , parce que seuls ils pourraient protéger les jeunes années de ses fils, et assurer les droits incertains de sa race. La reine Alexandra s’abandonna , en effet , à toutes les inspirations de la secte orgueilleuse des pharisiens. L’esprit d’une vengeance dévote et d'une inquisition domestique marqua les actes de sa faible administration. La royauté ne fut plus, dans les mains des pharisiens, qu’un instrument docile des volontés du sacerdoce, que le glaive du souverain pontife, suivant l’expression d’un talmudiste.
Alexandre avait laisse deux fils ; l’alné portait le nom d’HjYCin , son aïeul ; élevé dans le sein du temple, sous la conduite des prêtres et des lévites, il avait contracté toutes les habitudes du sacerdoce, et son caractère naturellement faible s’était encore assoupli sous les mains habiles qui avaient présidé, dans le sanctuaire, à son éducation royale. Aussi les pharisiens le destinaient à la succession de la couronne; et, en attendant sa majorité légale , ils l’habituaient chaque jour, dans le temple, à abaisser le diadème devant la tiare des pontifes. L’aiitre fils d’Alexandre Jannée se nommait Arislobule : un caractère hardi, une volonté prononcée. Pavaient fait distinguer de son frère dès sa plus tendre jeunesse; et les pharisiens, qui s’étaient empressés de reconnaître la royauté en la personne d’Hyrcan , afin de la dominer, l’avaient disputée au jeune Arislobule, dans la crainte qu’il ne les domin.lt euxmêmes : c’est pourquoi les saducéens, leurs rivaux, avaient accueilli les disgrâces d'Aristobule et fait de ses droits leur propre cause, lorsqu’il s’agit de
DES Jl’IFS AU MOYEN ACE.
prononcer sur fa succession d’Alexandre; de manière que ces deux frères, dans leur longue querelle, devinrent en quelque sorte les organes des intérêts cl des passions des deux partis. Après la mort de la reine Alexandra , qui seule contenait encore les haines prèles à éclater, Hyrcan cl Aristobtile prirent ouvertement les armes l’un contre l'autre. Les pharisiens, puissants auprès d’un prince faible, et sur la place publique, théâtre de leurs intrigues, s’enfuirent honteusement du champ de bataille; et Hyrcan, abandonné de tous, fut réduit, par un traité, à l’exercice de l'autorité pontificale dans le temple, tandis que son frère, vainqueur, montait sur le trône de Jérusalem, aux acclamations des saducéens. llyrran ne put longtemps supporter le joug de l’obéissance , et , traversant les contrées qui séparent la Judée du pays des Muabilrs, il s’enfuit vers la ville de Pétra, capitale d’Arétas, roi des Arabes, sollicitant des secours contre l’usurpation de son frère. Il ne fut pas difficile au pontife mécontent d’exciter ces hordes errantes à envahir les riches contrées de (îaza et d’Ascalon ; et bientôt les lentes noires îles Arabes, mêlées à celles des Israélites dévoués aux intérêts d’Hyrcan , parurent sous les murs de la cité de David et de Salomon.
Dans ce temps, Pompée, vainqueur de Milhridate, poursuivait ses glorieux succès contre Tigranes, roi d’Arménie. Scauriis, son lieutenant, consul désigné pour l’année suivante , occupait par ses ordres Damas et les campagnes de la Syrie. Tandis que celui-ci s’avançait vers les frontières de la Judée et que les aigles du Capitole traversaient les forêts de cèdres qui peuplent le Liban, chantées par David, des envoyés d'Aristobule , nouveau roi de Jérusalem, vinrent solliciter le consul de délivrer les murs de la ville sainte de la présence des Arabes et de l'ambition menaçante du pontife nyrcan. Les Israélites déposèrent aux pieds de Scaurus quatre cents talents d’or , des vases pleins de baume , et de l’huile fine recueillie sur le mont des Oliviers. Scaurus reçut, du haut de son tribunal, les vieillards d’Israël, et annonça aux légions rassemblées qu'elles allaient pénétrer dans la Judée , pour mettre un terme aux dissensions publiques qui agitaient Jérusalem. En même temps, quelques centurions, messagers du consul, sc rendaient sous les tentes du roi des Arabes, et lui commandaient, au nom du peuple romain, d’abandonner le territoire des Juifs. Telle était alors la puissance du nom de Rome,qti’Aré(as n’osa point refuser d’obéir aux ordres du consul; ses cavaliers agiles, les archers nahalhéeus, sc retirèrent à Pétra, abandonnant ainsi le malheureux Ilyrcan et les Juifs fidèles n sa cause.
Ce prince recourut lui-même alors à Pompée ,
qui venait d’arriver à Damas ; mais son frcre Aristobule l’avait encore prévenu. Slrahon rapporte que, tandis que les rois d’Orient admiraient la puissance et la grandeur de Pompée , et qu’ils déposaient à ses pieds des couronnes d’or et des vases d’airain , on vit arriver les envoyés d’ Aristobule, roi des Juifs, qui étalèrent aux yeux des légions éblouies, une vigne d’or d’un admirable travail. « Nous avons vu depuis, continue Strahon, celle vigne dans Rome , consacrée dans le temple de Jupiter du Capitole : juste hommage rendu à la majesté de l’empire et à l'autorité de ses magistrats! »
Pompée voulut entendre les prétentions des deux princes asmonéens ; un tribunal fut élevé au milieu des jardins de Damas. Le peuple d’Israël, les princes successeurs de Salomon et de David . abaissèrent leur front devant les images de Rome et les trophées du consul. Hyrcan le premier éleva la voix contre rusurpalion de son frère. La loi d’Israél consacrait , disait-il, les droits exclusifs de l’alnë au gouvernement du peuple et à la direction des sacrifices. Cependant Aristobule, ail mépris des commandements écrits et des traditions , avait placé la couronne des rois sur sa tète , excitant les peuples à la révolte. » Aristobule répondait , à son tour , qu’Hyrcan avait perdu l’autorité par sa faiblesse et son indolence, et que le peuple avait appelé le plus capable à la succession des Asmonéens; que, dans des temps difficiles, le glaive des Machabées ou le sceptre de David ne devaient être confiés qu’à des mains vigoureuses qui pussent réveiller l’antique gloire d'Israël.
Ces disputes pour la couronne des rois de Jérusalem devinrent si vives , que les licteurs furent obligés d'imposer silence aux deux princes et à la multitude. L’historien Josèphe, qui nous a conservé le tableau de celle scène tumultueuse , ne manque pas de dire que , tandis qu’Hyrcan était accompagné des vieillards , des pontifes d’Israël et des sages pharisiens , Aristobule s'etait fait suivre de quelques jeunes gens orgueilleux , qui avaient oint d’essence précieuse leur chevelure flottante , et revêtu d’un manteau de pourpre leur corps affaibli par la luxure et la débauche.
Pompée ne prononça point sur les prétentions des Asmonéens. Sous prétexte de la guerre contre les Nabalhëens, il renvoya la decision solennelle sur les droits des princes et de la nation au retour de son expédition lointaine : mais le fougueux Aristobule, dans son impatience de reprendre le sceptre, ne tint aucun compte de la volonté du
(!) Anliç. Jud.t liv. xiv.
f,2) A|>pian. Bell, Mi/h., c. 108.
consul (1). Dans lu ville de JcdélioQ, ses couriisans saluèrent une seconde fois son autorité suprême ; et des messagers partis de Jérusalem annoncèrent au peuple de Dieu qu’un nouveau prince régnait sur la maison sainte, et que les hommes pieux lui devaient, comme aux rois d'Israël, le service de leurs bœufs, de leurs charrues, les vingt mille cores de froment et les trois cents mesures d’huile, pour les besoins de ses femmes et des officiers de son palais.
Ce fut alors que les légions de Pompée s’approchèrent de Jérusalem (2) pour punir les prétentions d'Arislobule et venger la majesté de Rome outragée. De vives dissensions agitaient les habitant* de la cité sainte : les uns voulaient reconnaître l’autorité d'Hyrcan , les autres soutenir la royauté d’Aris- ; lobule; les troubles civils avaient si profondément j enraciné les haines et les ressentiments, qu’on vit des Juifs seconder les efforts des légions et assiéger le temple même de Jérusalem. Ce temple, la partie la mieux fortifiée de la ville , élait entouré de fossés profonds et de murailles élevées. Les machines terribles que l’art de la guerre avait perfectionnées à un si haut degré chez les Romains , ne pouvaient que difficilement jouer contre ces fortifications inexpugnables , qui , selon l'expression de Tacite (3), semblaient avoir été conçues dans la prévoyance des haines que les mœurs et les coutumes des Juifs devaient , dans la suite des âges, inspirer aux nations voisines ; mais un grave incident vint faciliter l’attaque des légions et les projets de Pompée, h Nous avons une coutume parmi nous , « dit Josèphe, qui nous défend de repousser même « la violence pendant le jour du sabbat , et d’em- « pêcher l'ennemi de faire un ouvrage quel qu’il « soit. Lorsque les Romains eurent connu cet « usage, ils profilèrent de nos solennités pour « approcher , sans résistance , leurs tours roulan-
tes, leurs plates formes et leurs machines de « guerre. Pendant ce temps , nos prêtres et nos ti lévites offraient leurs sacrifices pieux , sans « détourner la tète, et les cris de guerre ne leur •t causaient pas plus d’émotion que le chant de nos « filles et les hymnes saintes. Ainsi, continue u l’historien, on peut connaître, par cet exemple, « combien les Hébreux honorent Dieu , et avec u quelle sollicitude ils observent la loi de Moïse. « Réflexion qui peint bien l’ëlat de la société des Hébreux, telle que l’a\aient faite les opinions religieuses des pharisiens et la rigidité puérile des docteurs de la loi.
Le troisième jour le temple fut pris; les soldats
(3) Tacite, Hb. v, ‘J.
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
pénétrèrent dans le sanctuaire , dans ce lieu révéré dont les pontifes d'Israël ne s'approchaient que saisis d’un saint tremblement et d’une pieuse terreur. On vit alors, selon l'expression d'un ancien, les dieux tutélaires de Rome s'asseoir sur les foyers domestiques de la divinité de So/yme , et le dernier temple de la Syrie s’abaissa devant le Capitole.
Cependant Pompée respecta le sanctuaire de Jéhovah. Parcourant les parvis et les enceintes les plus secrètes, il ne fut point tenté de porter une main sacrilège sur le chandelier d’or, les tables et les vaisseaux de métal précieux , que la piété des Juifs avait consacrés depuis longues années. « Ce « ne fut point par respect pour ces superstitions « séditieuses , s’écrie Cicéron dans la tribune aux « harangues, que Pompée ne toucha point aux » richesses consacrées à Jérusalem, mais par simple « condescendance , afin d’éviter le soulèvement de « la nation entière (1). » Le consul romain ne montra pas la môme modération à l’égard des cités de la Judée. Quelques-unes avaient obtenu des privilèges municipaux ; elles en furent dépouillées. Jérusalem et les villes les plus opulentes furent accablées d'impôts; les Juifs ne purent plus se réunir, célébrer leurs fêtes religieuses , que sous la surveillance inquiète du gouverneur de la Syrie. La Palestine ne fut point encore réduite cependant en province romaine (2). Hyrcan obtint , sous le titre de sacrificateur suprême, le gouvernement politique de la nation ; mais toutes les villes de la basse Syrie que la conquête avait réunies depuis longtemps au territoire de la Judée, et d'autres cités, telles que Scylhopolis, Saraarie, Gaza, Joppé, Azop, qui en avaient toujours fait partie, furent placées sous l’administration provinciale du proconsul de Syrie, et détachées à jamais du gouvernement de Jérusalem. Quelques villes furcul aussi maintenues dans leur liberté municipale; et le consul , dit Josèphe , qui avait détruit les murs de la ville sainte , fit relever, pour l'amour de Dëmé‘ trius, son affranchi bien aimé, la cité de Gndara, qui avait vu naître l’esclave fidèle et nourri ses premières années (3).
(1) Cicer. pro Fiacco. c. 28, $ 68. I.'orateitr romain te sert aussi de l'expression pudorem en parlant de la conduite de Pompée; il faut la prendre dans le sens de dignité. On doit donc dire : Ce fui par te sentiment de sa propre dignité qu'il ne toucha point aux trésors du temple.
(2) Sigonius, de Rep. ttebr., iv, 4, dit, en parlant de la soumission de Judée : Pompeiui , dux romanus , in prov incite formutam redegit. Il s’est fondé, sans doute, sur le texte d’Ammicn Marcellin, qui raconte en ces termes la soumission de la Judée: Pompeius , Judœis domltis et Hleroso/ymis captfs , in provineiarium speciem, reclori
Après avoir prononcé sur le sort de la nation de Jéhovah , Pompée revint è Rome , où l'attendait la gloire du triomphe. Dans celte solennité guerrière, Aristohule fut attaché parmi les rois vaincus qui suivaient le consul au Capitole , et le nom de Jérusalem parut , dans la voie Appicnne , mêlé aux trophées de la victoire et aux insignes de la valeur romaine.
Le pouvoir que la république abandonna nu vieil Hyrcan , absolu dans les matières religieuses, reçut bientùt , pour les affaires civiles, d'étroites limites. Gahinius , à qui la Syrie venait d'être confiée , établit sur les débris de l'ancien gouvernement une grande aristocratie, placée entre les mains des sages et des vieillards d'Israël. La Judée fut divisée en cinq districts, tous soumis à la juridiction d’un sanhédrin , espèce de conseil politique et judiciaire, chargé tout à la fois de l’administration intérieure, et de rendre la justice au nom du gouvernement suprême des Romains. Jérusalem, Gadara, Amalh , Jéricho et Séphoris devinrent les chefslieux de ces juridictions nouvelles , et les décisions des vieillards sur les lois de Jéhovah durent être rendues sous les auspices des Césars, et marquées de l’annce des consuls de la république.
Tandis que les caprices des proconsuls de la Syrie agrandissaient ou morcelaient tour à tour l'autorité des princes asmonéens, Crassus traversait la Palestine (4), pour accomplir son expédition contre les Parlhes. Les légions visitèrent, dans leur marche, Joppé, Ascalon et Jérusalem; toutes les cités, toutes les campagnes qui séparent la métropole sainte des villes situées du côté de l’Égypte, furent ravagées parles troupes auxiliaires de Rome.
Une opinion générale s était répandue dans tout l'Orient , que le temple de Jérusalem contenait des richesses immenses, recueillies avec soin par la piété des Juifs. Crassus, qui selon le mot de Cicéron, avait mérité son nom par son avarice au milieu des guerres civiles, visita le temple, et, en présence des prêtres et des lévites en larmes , porta sa main sacrilège sur les vases d’or et d'airain travaillés par les ouvriers de Tyr et de Damas. Depuis longues
delatâ jurlsdictione, formavit. xiv, 25. Cicéron, dan* son enthousiasme pour Pompée , s’écrie : Quàm cara ( *c. Ula gens Judccorum ) dits immortatibus esset, docuit quàd est vida, quôd elocata, quàd servait!. Cic. pro Fiacco. On voit toutefois qu’il ne dit pas que la Judée cùl été réduite en province romaine : en effet, nous avons préféré l’opinion de Tacile. Hist., liv. v, que confirme Josèphe, Ant. jud. , liv. xiv. Ce ne fut que postérieurement que la Judée devint une des provinces du grand empire.
(3) Josèphe, Ant. jud., liv. xiv.
(4) PI » ta rq. in Crasso ; Dion Cassius. xxxix. Comparez avec Josèphe, Ant. jud., xiv, et de Betto jud., t, 0.
CAFtPIGttB.
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE années, le pontife Elzéar avait placé dans un réduit obscur une énorme lame d'or massif du poids de trois cents mines, qu’il avait couverte de bois d’olivier , afin de la dérober à ces avides gouverneurs de provinces que Rome envoyait pour administrer la Syrie. Lorsque les prêtres virent l’avare puldieain enlever le chandelier à sept branches, les tables des pains de propitiation et l’arche sainte, ils députèrent vers Crassus les plus anciens sacrificateurs, lui offrant de racheter les objets sacrés que des mains profanes avaient arrachés au service du temple. Crassus consentit à ce que les enfants d 'Israël lui demandaient; mais lorsque le pontife, tirant cette masse d’or du réduit qui la dérobait aux regards, la montra aux envoyés de Crassus, ceux-ci s'en saisirent, et ne rendirent, au mépris du traité, aucun des vases précieux dont ils s’étaient emparés. Aussi l’historien des Hébreux ne manquet-il pas de présenter la défaite de Crassus chez les Parthes et l’humiliation des étendards de Rome, comme une vengeance céleste; tandis qu’un lalmudisle compare le proconsul parjure à cet aigle de la fable qui , ayant dérobé des viandes consacrées sur l’autel des sacrifices, est consumé par les charbons ardents qui s’y étaient attachés.
Ces événements se passaient dans la Judée, au moment où César disputait le monde à Pompée. Maître de l’Italie, le vainqueur de la Gaule cherchait à susciter des ennemis dans l’Orient à son redoutable compétiteur; à cet effet, il se servit lotira tour d’Aristobule , d’Hyrcan, d’Antipater, père de ce fameux Ilérode qui depuis régna sur les Juifs. On vit alors dans les plaines de l’Égypte, parmi les cohortes alliées de César, trois mille soldats Israélites , levés dans le pays du Liban ; et les cités de la Judée offrirent au maître de l’empire le tribut d’un bouclier d’or en signe de soumission et de dépendance.
Au milieu de ces divisions intestines et de ces guerres étrangères, commence la puissance de la maison d’Hérode (1). L’histoire parle a peine des ancêtres de ce roi, célèbre parmi les Juifs. Les traditions de la Synagogue nous présentent l’aïeul d’Hérode comme un prosélyte étranger, qui servit longtemps les pontifes d’Apollon dans le temple et les bosquets de Daphné. Touché de la grandeur du culte des Hébreux et îles pompes de Sion, il embrassa la religion de Jéhovah et en devint un des adeptes les
(1) Quelques grandes questions se sont élevée* sur l'origine de la maison des Hérodes, entre le père llardouin, Scaligcr et Casauhon; ces trois savants ont longtemps disputé sur divers points d'érudition qui ont une assez haute Importance dans la marche générale de l'histoire. Ainsi ils se sont demandé quelle était la généalogie des Hérodes , le lieu de leur naissance, leur religion, l'étendue du royaume j
plus ardents. Antipatcr, son fils, dont Josèphe célèbre les talents et l’activité, acquit, dans la querelle pour la succession «les Asmonéens, toute la confiance d’Hyrcan, que son indolence rendait peu capable de l’autoritc souveraine. Lorsque Rome montra sa puissance à Jérusalem, Antipater adora l’autorité nouvelle, et sa prévoyance aida son ambition adroite et flexible à deviner, pourainsi dire, le vainqueur dans les guerres civilrsqui agitèrent la république : quatre fils, près «le lui. concouraient à ses vues et servaient ses desseins. Il avait obtenu d’Hyrcan, et du sanhédrin de lu Judée, pour Uérode et Phasael, les aînés de ses enfants, le gouvernement suprême de la sainte cité de Jérusalem et delà province de Galilée, la plus riche des contrées de la Palestine. Hyrcan avait à peine remarqué cet envahissement progressif de sa propre autorité, et , abandonnant sans regret le poids fatigant des affaires publiques , il se contentait d’étaler dans le temple les pompes superbes des juges et des rois. Cependant, plusieurs fois, les murmures des grands s’étaient fait entendre, et Israël avait demandé combien de temps encore la puissance «le Juda demeurerait dans la main des esclaves et des Iduméens. Hyrcan paraissait insensible à ces plaintes, lorsqu’on vint lui dire qu’Hcrode avait paru dans Jérusalem avec le faste des rois, et que la trompette avait retenti comme dans les grandes solennités publiques. On peut priver de toutes choses les princes faibles, de l’autorité comme «le la puissance, dit Tacite; maison n’est usurpateur à leurs yeux que lorsqu’on sc montre avec la couronne d’or et le manteau de pourpre. Hyrcan , qui avait subi dans le palais la tutelle absolue d’Anlipater, se réveilla lorsqu’il apprit qu'Uérode s’était promené dans la sainte cité, suivi d’un chœur de vierges et de jeunes hommes, selon les royales coutumes d’Israël ; il l'appela devant le tribunal des anciens pour répondre sur scs desseins : mais la puissance romaine couvrait le jeune ambitieux de sa protection formidable (2), et l’autorité d'IIyrcan s'affaiblit encore par cet effort tardif et malheureux. C’était en effet toujours vers Rome que se tournaient la politique et les vœux de la famille des Hcrodes. Comme le sénat et les consuls faisaient ou défaisaient les rois, et que l’aigle du Capitole, selon la belle expression «le Salluste , planait sur l’univers pour y distribuer les couronnes , il était naturel
d'Héroric le Grand; quelle était la nature de .«on pouvoir et ses rapports avec l’empire romain, etc.Toutes ces questions ont été assez clairement résumées parBasnage, qui trop souvent ne touche les choses, comme on le sait, que pour les rapetisser. Voyez Histoire des Juifs, liv. i , chap. 2.
(2) Josèphe, Ànt.jud liv. xiv cl xv.
que ceux qui tentaient de parcourir la périlleuse carrière de l'ambition , fixassent leurs regards vers celte autorité toute-puissante. Aussi les rapports entre Jérusalem et Rome ne furent jamais plus fréquents que pendant l'administration d’Antipater et de ses fils. Josèphe nous a conservé une longue suite d’actes du sénat ou de simples décrets des magistrats de la république, presque tous favorables aux Juifs; et cet historien , quoique dévoué ù la famille des Asmonécns, ne peut se dissimuler que les concessions qu’il célèbre furent moins accordées aux sollicitations d'Hyrcan qu’à l’adulation ingénieuse d’Antipater, de Phasael et d’Hérode. lorsqu’il s'agissait du payement des tributs, d’envoyer des présents aux sénateurs , aux maîtres de l'empire ou aux plus influents de leurs affranchis , c’était toujours la famille des Hérodes qui, par une adroite intervention, se montrait seule dans ses rapports bien capable d’appeler sur elle la bienveillance du gouvernement romain. Les proconsuls d’Asie et les magistrats de la Syrie et de l’Égypte connaissaient à peine le vieux Hyrcan , relégué dans le temple ou dans ses palais dorés de Jérusalem, tandis qu’Antipater et ses deux fils les suivaient dans leurs expéditions militaires, et leur olfraient lour à tour le dévouement des Juifs et les trésors de la Palestine. Aussi un rescrit solennel d’Antoine éleva à la dignité de tétrarque Hérode et Phasael , changeant ainsi leur autorité précaire en un pouvoir durable et ne dépendant plus que de Rome. Dans cette situation , il était facile de prévoir que la maison des Asmoncens cesserait bientôt de régner, et que le pouvoir, échappé de la main d'Hyrcan , allait chercher une nouvelle famille, comme pour s’y consolider (1).
Ce fut alors qu’Antigone, fils d’Aristobule, exilé, fugitif, invoqua, pour soutenir les droits de sa race, le secours des Partbes, que la défaite de Crassus avait rendus l’efFroi des colonies romaines de l’Orient. Ce noble rejelon de la famille des Asmonéens alla sous la tente de Pacorus, roi des Partbes, et obtint l’assistance des barbares pour délivrer la Palestine du joug des légions de Rome et de l’usurpation du fils d’Anlipater (2). S’il faut en croire le témoignage d'un historien qui déplore la corruption des mœurs de sa patrie, Antigone conclut un traité honteux avec les Parthes , pour relever le trône des Machabéea r non-seulement le jeune prince rendit la Judée tributaire de Pacorus; mais chaque année cinq cents filles d’Israël, des plus belles
cl des plus nobles, devaient être amenées, revêtues
(I) Josèphe, Ant.jud., tlv. tir.
(9) Sur celle invasion des Parilies, voyez Cicéron, ad Famifiar., xv,4 : l’oralcur avait été lérao n oculaire. Com-
DES JUIFS AU MOYEN AGE. m
de riches babils, au milieu de ces hordes farouches , et ces vierges de Sion , à peine nubiles, étaient destinées à devenir le partage des chefs et des guerriers qui sc seraient distingués dans les combats.
Les Parthes, comme un torrent, débordèrent sur la terre des Hébreux. Les légions alfaiblies n’opposèrent que d’impuissants efforts à l’invasion des barbares. Les cités de Sidon , de Ptolémaïs subirent le joug de la victoire , et saluèrent , sous le glaive des Parthes, le jeune Antigone roi légitime d'Israël. Jérusalem fut dès lors remplie de troubles et de divisions publiques. Les partisans des Asmonéens favorisaient les prétentions d’Antigone, l’un de leurs descendants les plus légitimes; d’autres Juifs, qui avaient adopté les mœurs et les habitudes romaines, servaient l’ambition d’Hérode, en soutenant les droits d’Hyrcan , sorte de fantôme royal relégué dans le fond du temple.
Le sanctuaire ne retentit plus alors des hymnes de Sion et des chants de reconnaissance; autour de l'arche sainte , on n'enlcnduil que des cris de fureur et les anathèmes des partis. Les barbares s’avançaient vers Jérusalem au bruit de ces tristes débats; et tandis que les scribes cl les pharisiens disputaient sur les droits des princes et l'antique éclat de la couronne de Salomon, Pacorus, à la tète des cavaliers parthes, plaçait scs lentes sous les murs de la grande cité d'Israël. Il y avait peu d’espoir pour les partisans de la domination romaine; et ce fut dans ces tristes circonstances qu'llyrcau et Phasael résolurent eux-mêmes de s'abandonner à la foi des Parthes : llërode, plus méfiant, demeura dan» la sainte cité. Les deux princes furent accueillis dans le cainp des barbares; Pacorus étala devant eux les pompes insultantes de la victoire; cl au milieu de l'ivresse des festins, le pontife couronné ne put voir saus gémir les cinquante filles d’Israël , livrées par Antigone, offrir la coupe à la table des grands, et, par leurs dauses lascives, provoquer d’infâmes amours. Enfiu, la perfidie des Parthes se montra tout entière : sur l’ordre de Pacorus, llyrcan et Phasael furent jetés dans les fers. On soumit le pontife aux plus infâmes traitements : comme il était écrit dans ta loi que la pourpre royale et la tiare des grands prêtres ne se reposeraient jamais sur l'Israélite mutilé, Hyrcan eut les oreilles coupées à la manière des esclaves d’Orient, et ses droits furent à jamais éteints. Phasael fut obligé de se donner la mort en sc brisant la tête contre les murs de sa prison : mais,
parez avec Dioa Cassius, il; Plut, in Cicer. Quant aux événements considérés par rapport à la Judée, consultez Josèphe, dntiq.jud., liv.xir.
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
avant d’expirer, il eut encore le temps de prévenir Hérode de leur triste destinée ; et lorsque l'eunuque tle Pacorus arriva dans Jérusalem pour se saisir d'Hérodc, celui-ci avait déjà fui avec Mariamne son épouse, quelques-uns de ses serviteurs et de ses amis. Vainement chercha-t-il à réveiller l’enthousiasme des nations, antiques alliées des Hébreux : les Parlhes avaient répandu la terreur jusque sur les frontières de l'Égypte. Ilérode s’embarqua donc dans le port d’Alexandrie, et, après une navigation heureuse, il vint débarquer à Blindes. De là , traversant sans pompe les magnifiques voies qui conduisaient à Rome, il se rendit dans le palais d’Antoine, auquel il raconta les infortunes d’IIyrcan et de Phasael. Selon l’usage de la république, Hérode plaida lui-même sa cause devant le sénat assemblé, et ce qui dut sans doute étonner les Juifs qui habitaient Rome, c’est que, pour revendiquer le sceptre de Juda, Hérode parla plus souvent de son dévouement pour les institutions de Rome que île sa vénération pour le culte de Jéhovah. Enfin , le sénat plaça le diadème sur son frout, et déclara la race des Asmonéens et le jeune Antigone ennemis publics. La cent quatre-vingtième olympiade, sous le consulat de Calvinus et d’Asinus l'ollio , on vit le nouveau roi de la Judée marcher, dans toutes les pompes de la royauté de David et de Salomon, vers le Capitole, pour offrir les sacrifices d’usage à Jupiter protecteur de Rome. « Il s’avançait, dit Josèphe, précédé de joueurs de flrtlc, des tribuns et îles consuls. Antoine et César ne dédaignèrent pas de se mêler «à cette grande solennité publique : ils s’étaient placés aux deux côtés d’Hérode, comme pour lui faire honneur, et réunir le triple éclat de leur puissance. »
Pendant ce temps, Venlidius vengeait dans la Syrie la défaite de Crassus et la honte des aigles romaines : malgré la répugnance invincible des véritables Israélites pour les mœurs et les opinions des Romains , quelques-uns d’entre eux s’étaient organisés en troupes auxiliaires ; et plusieurs fois , Venlidius , dans ses lettres au sénat et aux triumvirs , avait loué le zèle et la valeur des soldats de Josèphe , frère d’Hérode. Dans ces circonstances, Antoine jugea nécessaire d’envoyer le nouveau roi de Jérusalem dans la Judée, afin de servir les armes romaines. Hérode traversa la Grèce, visita les cités d'Athènes et de Sparte , débarqua enfin ail port de Ptolémaïs. Lorsqu’il eut touché le sol de la Judée, la guerre civile devint plus vive et plus sanglante. Les partis s’accusaient réciproquement de trahison et d’apostasie. Tandis que les
(1) Jotêplte, Antlq.jud., lit;. xir.
François llourgoing, trad. de Josèplif, pag. b 09. An-
partisans d’Hérode dénonçaient les amis (VAnligone comme les auteurs du traité honteux avec les Parlhes, les amis d'Antigone les accusaient à leur tour de vouloir livrer aux légions romaines le temple saint et les villes de Juda. Ces déplorables débats durent souvent rappeler aux Israélites qu'ils n’étaient plus celle grande nation indépendante sous ses rois et ses pontifes, et que désormais toutes les questions ne devaient plus se porter que sur le choix d’une domination étrangère. Bientôt Jérusalem vit sous ses murs Hérode et les troupes romaines. La sainte cité fut encore prise et livrée au pillage, le temple presque détruit. Les talmudisles, qui racontent en gémissant cette grande catastrophe, ont remarqué qu’il y eut plus de sang répandu sous Y/dumceti couronné que lors de'la grande ruine y sous Salmanassar. Josèphe est plus favorable au roi Hérode , et avoue sans déguisement que ce prince empêcha autant qu’il le put le massacre commandé par les tribuns. Tandis que les légions usaient du droit barbare de la guerre, Ilcrode suppliait Sosius, qui commandait le siège, île faire cesser le carnage , afin qu’on ne lui remit pas une capitale en cendres et des cités sans peuple ; des prières il en vint aux promesses, et il s'engagea de payer au tribuns avides une somme équivalente au butin qu’ils auraient pu faire. A ces conditions, le glaive cessa de frapper, et Jérusalem fut sauvée d’une entière destruction. La politique d’Hérode réserva toutes ses vengeances contre Antigone, qui pouvait nuire à l'affermissement de sa domination, et contre les partisans des Asmonéens. Dans les murs d'Antioche, le jeune prince fut mis en croix. Premier exemple, s’écrie Strabon , d’un roi que les consuls aient livre à ce supplice ignominieux, réservé par nos coutumes aux seuls esclaves!
De la royale famille des Asmonéens, n'existait plus alors qu’ Alexandra , fille d’Hyrcan , et les deux enfants qu’elle avait eus d’Alexandre, fils d’Arislobule(l): Mariamne, l’aînée, avait épousé Hérode; son jeune frère, aussi du nom d’Aristobule , vivait retiré dans le temple , sous la garde des pontifes et des sacrificateurs. Alexandra sa mère avait conçu pour Hérode une haine profonde , que nourrissait le désir secret de replacer sa race sur le trône de Jérusalem. Durant les guerres d’Orient, Alexandra l s’était unie de la plus vive amitié avec Cléopâtre,
| qui tenait alors Antoine à scs pieds. La belle reine d’Egypte portait un tendre intérêt au jeune Arislobulc, que sa mère. n’avait osé envoyer à Rome, I parce que , suivant le vieux traducteur de Josèphe, ! -iV était dans la fleur et beauté de son uye (2).
tolne, continue le vieux traducteur, êtoil abandonné à paillardise et chercholt ses plaisirs en telle vitainie ,
HISTOIRE PHILOSOl’irTOVE DES JUIFS Al MOYEN AGE. 48o
Cléopâtre employa Jonc toute «on influence sur l’esprit et le cœur d’Antoine pour le rétablissement de la maison des Asmonéens; mais le triumvir résista à ses prières et à ses larmes. Les intérêts de Rome n’étaient point alors encore effacés de sa pensée , et il s’agissait bien moins , dans la décision qu’il fallait prendre à l’égard du trône de Jérusalem , d’une simple préférence accordée à Aiistobule sur llérode, c’est-à-dire , d’une affection personnelle , que du triomphe d’une royauté ancienne et nationale, sur une royauté nouvelle et reconnaissante qui devait son autorité au sénat de Rome et à la protection de la république. La mort violente du jeune Aristobule, étouffé dans le bain par l’ordre d’Hérode, ne put même rien changer aux résolutions de la politique. Hérode se soumettait avec tropdecomplaisanceaux moindres désirs d'Antoine; il était trop détesté, en même temps, des pharisiens et de tous les Israélites rigides observateurs de la loi, pour qu’il fût jamais à craindre que le désir insensé d’une domination indépendante l'entraînât dans la sédition ou la révolte contre la république ; et celte considération dut souvent conduire le sénat et les magistrats de Rome dans des voies d’indulgence et de pardon pour les actes sévères d'une juridiction domestique, ou pour les crimes secrets que la politique d’Hérode jugea nécessaires à la conservation de son autorité. Durant ces longs débats sur la couronne de Jérusalem, Antoine détacha de la Judée les terres fertiles où se recueillaient chaque année le baume et les parfums, et en conféra les riches produits à la reine d’Egypte. Un commentateur de la Misna déplore cette profane destination que le caprice des vainqueurs donnait aux grasses récoltes de la terre promise , et se plaint de ce que les parfums destinés à l'offrande des lévites et à l’autel des sacrifices, allaient brûler aux pieds d'une femme idolâtre , oindre ses noirs cheveux , et servir ses adultères amours.
J.a bataille d’Aclium changea encore une fois la face du monde. Octave saisit le pouvoir, et l’Orient le salua du nom de César, llérode avait servi les intérêts d’Antoine dans celle longue lutte; il était donc à craindre qu’Auguste , irrité, ne le privât de cette autorité royale qu’il avait conservée avec tant de peine à travers les orages de la guerre civile. Le roi de Jérusalem s’rraburqua pour Rhodes, où venait d’arriver le vainqueur d’Aclium ; et, déposant à ses pieds la couronne et la pourpre , il avoua son attachement pour Antoine et les justes motifs
ne craignant point d*cn être puni, à cause de sa puissance. Telles étaient les moeurs et les habitudes romaines I
(1) Jou'phe, Anliq. jud., liv. xv. t.e père ll.irdouiu , toujours systématique, a soutenu qo'llérodc ne reçut le
de sa reconnaissance : mais sa longue fidélité pour la cause vaincue n’était-elle pas la meilleure garantie de son dévouement pour le nouveau maître de la république? llérode , fidèle à Antoine fugitif, ne devait-il pas devenir le plus zélé des rois tributaires de Rome , si elle daignait lui conserver le gouvernement d’Israël.
Octave rassura le tremblant Hérode (I). Il savait combien la Judée turbulente avait besoin d’un chef qui , né dans son propre sein , montrât du dévouement à la ville eternelle; il dissimula ses plaintes, car la guerre civile était à peine terminée ; il loua même dans Hérode sa fidélité pour Antoine; et, remettant le sceptre des rois de Juda dans ses mains , il ajouta à ses bienfaits le don des villes de Samarie , Gadara , Uippon , Anléon , Joppé , Gaza , et de la terre de Slraton , qui avaient été détachées de la Judée.
La reconnaissance du roi de Jérusalem pour Rome et pour César n’eut plus alors de bornes. Quoique les lois d’Israël défendissent les jeux publics , les spectacles profanes , et les adorations qui ne s’adressaient pas à Jéhovah , Hérode bâtit des cirques, éleva des temples, institua des jeux en l’honneur d’Auguste; et les Israélites furent obligés d’assister, non loin du temple saint, aux fêles bruyantes imitées des pompes solennelles d’Athènes et de Rome. Un historien juif nous a laissé le tableau de ces institutions nouvelles ; et la censure sévère qui se montre encore à travers les éloges qu'd prodigue à Rome et aux Césars , nous indique quelle impression profonde avaient faite sur ceux de sa nation les profanes innovations du roi de Judée.
« Contre les mœurs des ancêtres, dit Josèphc, « Hérode institua en l’honneur des Césars des jeux u où devaient se disputer les prix de la lutte et de •i la course. Au milieu même de Jérusalem , un » théâtre s’éleva; et, à quelque distance de ses « murailles, on construisit un vaste cirque à l’iini- » talion de ceux de Rome. Tous les cinq ans, « période de la célébration des jeux , des messagers m parcouraient la Syrie et la Grèce , annonçaient « aux gladiateurs éprouvés et aux habiles conduc- « leurs de chars que l’arène était ouverte. Les murs « de la sainte cité se remplissaient alors de joueurs u de flûte et de coursiers agiles. Le cirque brillait «( du nom de César , des trophées d’armes et des « faisceaux des licteurs, enchâssés dans l’or et « l’argent. Les mimes étaient revêtus de robes pré-
royaume de Judée de la main d'Auguste que comme une soi te de payement des inléréu pour un prêt que le nouveau roi de Jérusalem lui avait fait dans la guerre civile. Ilardouin , de Num, Ilcrod. Je ne trouve tien de semblable dans les monuments.
« cicuses, afin de plaire aux yeux de la foule assem- » Idée. On nourrissait avec grand soin des animaux *« féroces, élevés pour le combat. Dans l'arène, « on les voyait s'élancer l’un contre l'autre, et •• leurs cris remplissaient d'étonnement et d’effroi •« le spectateur immobile. Quelquefois des esclaves « habitués aux jeux sanglants du cirque osaient « affronter les périls de la mort, et, le corps cou- «: vert de sueur, luttaient contre le lion de la Libye « ou le tigre du désert. Quelquefois enfin , à l’imi- « talion de Rome, les criminels étaient jetés au « milieu de l’arène, et Israël contemplait ces mal- « heureux qui n'avaient pour se défendre d’autres u armes que les larges filets du gladiateur. » Ces pompes cl ces jeux, si contraires à la loi et aux coutumes d’ Israël, ne furent point les seuls actes de l’adulation politique d'Hérode. Au milieu des guerres civiles et des désordres qu’avait amenés l'invasion des Romains, Samarie avait été détruite, et cette seconde capitale de la Judée ne présentait plus qu’un amas de décombres. Ilérodelafil relever et déploya sa magnificence dans la construction de ses théâtres et de ses palais de marbre. Samarie , brillante d'une splendeur nouvelle, ne porta plus le nom sous lequel les descendants de Jacob avaient coutume de la désigner, depuis leur établissement dans la terre promise : Hérode la nomma Sébastc, expression grecque qui signifie Auguste, en l’honneur de son bienfaiteur. Le génie d’Auguste eut liés lors ses temples et ses bois sacrés , et l’encens luma pour d’autres dieux que pour Jéhovah.
Dans la Phénicie et non loin de Joppé, il existait depuis longues années un port ouvert aux vents île l’Egypte, et défendu par une tour que le matelot désignait sous le nom de Tour de Straton. Sa situation heureuse sur les rivages d’une mer visitée par les vaisseaux de toutes les nations, avait souvent fait naître la pensée de construire un port mieux abrité contre les fureurs de la tempête ; mais les révolutions qui agitèrent la Judée n’en avaient point jusqu’alors permis l'exécution. Hérode, paisible possesseur du trône des Asmonéens , fit bâtir sur ce rivage une ville splendide, qu’il nomma Césaréc, toujours en l'honneur d’Auguste. Parmi les monuments de l’art que le voyageur admirait dans celte cité nouvelle, on remarquait une tour jetée avec hardiesse au milieu d’une mer orageuse. J/ingénieusc adulation d'Hérode l’avait consacrée à Drusus, le fils chéri de Livic , dont la mort prématurée avait cruellement déchiré le cœur d’Auguste, et* porté ledeuildans la famille dcsCésars(l).
(I) Jotèphe. Anl\q. jud,, liv. xr. Rainage, à celle occasion , s’exprime en ces termes : < Hérode n’ouldta rien de ce qui pouvait plaire à ses maîtres ; il fit des dépenses affreuses pour Agrippa el pour Auguste, en l'honneur de qui
Si celte condescendance d’nérode pour Rome trouvait quelques applaudissements parmi le petit nombre de Juifs dont les opinions s’étaient singulièrement modifiées a la suite de leurs rapports avec la Grèce et Rome, la multitude, toujours aveuglément soumise au fanatisme des pharisiens , contemplait avec une sombre impatience ces concessions impies que le roi d’Israël faisait à une religion et à des coutumes étrangères. Souvent, lorsque Hérode se rendait au théâtre , la foule irritée faisait entendre les cris de la sédition , et menaçait du geste et de la voix les courtisans sadttcéens qui oubliaient les commandements de Jéhovah pour s’assurer les faveurs et la protection de Rome.
Ce zèle ardent, celle ferveur religieuse, exaltèrent si puissamment les esprits , qu’une conspiration protégée par les pontifes et les pharisiens se forma dans le temple même. Tandis qu’Hérode se rendait aux amphithéâtres de César, on se saisit de dix Israélites qui s’étaient dévoués pour le salut du peuple ; les poignards qu’ils avaient cachés sous leurs robes flottantes, signalaient leurs sinistres projets. Saisis par les gardes nombreux qui suivaient le roi de Judée, ils subirent la mort sans proférer une seule plainte; et le prince remarqua , avec une sombre terreur, que l’Israélite complaisant qui avait préparé leur supplice, tomba quelques jours après sous les coups d’une main inconnue : on trouva son corps couvert de fange, et, comme si les meurtriers avaient voulu rappeler la terrible punition que la loi réservait à ceux qui servaient des dieux étrangers et devenaient les esclaves des rois idolâtres , les membres de l’Israélite coupable avaient été livrés à des chiens dévorants , el leurs débris avaient été dispersés autour d'un tombeau vide (2). La position du roi de la Judée devenait «le jour en jour plus difficile ; il tenait son pouvoir d’Auguste et des Romains , et le premier besoin de sa politique était ainsi de s’attirer une protection puissante sans laquelle il ne pouvait régner. D’un autre côté, monarque d’une nation pleine de croyances religieuses, il ne pouvait loucher à la moindre coutume nationale , sans exciter aussitôt des mécontentements populaires el favoriser l’esprit de sédition et de révolte. Placé entre des nécessités si diverses , Hérode s’efforça de les vaincre par des concessions habiles. En même temps qu'il élevait des monuments de sa reconnais' sancc au génie d’Auguste, il restaurait le temple de Jéhovah , et cherchait à rappeler par ses pieuses largesses les beaux jours d’Israël. Mille chars transit bâtit des villes. Il changea le nom de Samarie, célébra des jeux profanes qui excitèrent les murmures du peuple.» Hist. des Juifs ,cb.u. Poy. aussi Tatmud. Jérusalem, p. 59.
(2) Josèphe, dnliq~. jud., lit», xvi.
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portèrent la pierre Je Tyr et le cèdre du Liban artislement travaillés par dix mille ouvriers, sous les ordres d’un grand nombre de sacrificateurs de la race d'Aaron : le vieux temple n’offrait rien de comparable à ces riches galeries où des colonnes entrelacées de fleurs couleur de pourpre et de ceps de vigne en or, soutenaient des chapiteaux en pierre blanche de cinq coudées. Le sanctuaire, qui avait éprouvé les ravages de la guerre , fut restauré ; et Josèphe ne manque pas de rappeler que les habits des sacrificateurs et des lévites , usés par le temps, furent renouvelés par la libéralité d’Hérode. Le jour de l’inauguration du temple , le prince se rendit , avec toute sa cour, dans le lieu saint. Trois cents boeufs, royale hécatombe, furent immolés sur l’autel des sacrifices, et le sang des victimes réjouit encore une fois Israël, selon l’expression d’un lalmudisle (1).
Ces actes d’uue piété magnifique réconcilièrent un peu le nom et l'autorité d’Hérode avec les prêtres et les pharisiens; mais la vieille querelle des asmonéens et des hérodiens, expression du pharisinisme et de la philosophie saducéenne, se personnifia dans des querelles domestiques. Le nouveau roi de Jérusalem s’était uni avec Mariamne , noble rejeton des Machabées; une naissance toute royale, sa beauté, que Josèphe compare aux chefs-d’œuvre profanes de la sculpture grecque, avaient inspiré à la jeune reine une fierté superbe que nourrissaient encore les conseils secrets et les ressentiments d’Alexandra sa mère. Hérode avait frappé toute la famille des Asmonéens; et quoique Mariamne portât le litre de son épouse , nom sacré dans Israël , cependant elle ne pouvait oublier la mort toute récente d’un père et d’un frère qui avaient succombé victimes de la trahison et de la perfidie. Le roi de la Judée n’avait rien d’ailleurs qui pût faire oublier ces souvenirs et pardonner ses crimes; vieil époux, plein de faiblesses et de jalousie, il passait des transports de l'amour aux excès de la fureur, et jusque dans les sentiments les plus tendres , il se mêlait je ne sais quelle empreinte de tristesse et de cruauté bien propre à inspirer une répugnance invincible. Aussi la jeune Mariamne manifestait-
il) Ganz, Chrcnlq. an. 742, p. 85. Les Juifs ne comptent que deux temples, ou, pour nom servir des expressions des rabbins, deux maisons, parce qu'llcrode employa, «lisentils , les mémet pierres cl les mêmes matériaux de l’ancien temple, pour en construire un nouveau. Les Juifs racontent qu’Hérode ne répara re pieux édifice que d’aprèa les conseil» du rabbin Schemal, qui voulut parce moyen lui imposer une pénitence pour avoir mis à mort tous les membres du aanbédrin. Consultez, en les comparant, Ernest, Oi*vsc. philos, et crUic. de tempt. Hcrod., et l’ouvrage plus étendu de Whision, Description of Salomon* s, ZorobahcL lle-
elle hautement pour Hérode sa haine et ses dédains» au milieu d'une cour brillante, on l’avait vue insultant à l’usurpation des Ilérodcs, et relevant la gloire des Asmonéens que le roi de Judce avait immolés. Héritière des Machabées, Mariamne était dévouée aux vieux intérêts du sanctuaire, à cette haute reforma lion tentée par les sacrificateurs. Les pontifes et les pharisiens avaient sa confiance ; clic adoptait leurs préjuges et leurs ressentiments contre les innovations grecques et romaines qu’Hêrode multipliait dans la Judée. Elle ne pouvait souffrir ces saducéens qui se couronnaient de fleurs à la manière des idolâtres , et violaient les antiques lois d’Israël. Autant Mariamne était populaire dans Jérusalem parmi ces pharisiens qui inondaient les portiques, autant Hérode était détesté; car la rivalité du sacerdoce et de la philosophie vivait encore daus les asmonéens et les hcrodiens.
Parmi les femmes que l'influence de Mariamne sur le cœur du roi de Judée irritait violemment, se distinguait Salomc , sœur d’Hérode, dévouée n la philosophie des saducéens. Elle avait conçu pour Mariamne une de ces haines de femme si | vives dans l'ancien monde, et qui , selon la pensée de Tacite, dominent toujours la politique des palais. Confidente intime des peines de son frère, Salotné irritait ses ressentiments et nourrissait ses soupçons; lorsque Hérode venait d’éprouver quelque dédain , elle profitait des premiers transports de sa douleur pour rouvrir des plaies et rappeler des souvenirs importuns à son âme tourmentée (2).
Salotné obtint la mort de Josèphe et celle de Sohèmc , fidèles officiers du palais. Tous deux d’un pharisianisme zélé , ils avaient révélé à la reine la secrète pensée d’Hérode. Si l’on ajoute foi aux rabbins, le roi avait chargé Sohème de tuer .Mariamne au moment où clic deviendrait veuve, afin que la maison des Asmonéens fût a jamais éteinte dans Israël. Sohème avait caché cc secret à Mariamne et aux pharisiens. Lorsque Hérode alla en Egypte auprès d'Antoine et daus Pile de Rhodes solliciter la protection d’Auguste, la nouvelle de sa mort s’étant partout répandue, Mariamne chercha un abri sous les tentes des légions , pour éviter le sort
rod , and Ezechlet’s tempe! . Lighlfoot est encore plut érudit et plui intéressant. Descript. tempt. Hierosot. op. loin. I.
(2) Josèphe a su répandre le plus louchant intérêt sur l'histoire de Mariamne; l'historien laisse percer dans chacune de scs phrases ses souvenirs et sa reconnaissance pour la famille des Asmonéens; les prêtres d’Israël étaient dévoués à celte famille, qui était issue de la race sacerdotale. Tout le monde sait qu’un de nos grands auteurs tragiques a tiré parti de cet intéressant épisoJe de l'histoire des rois hérodiens.
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que lui réservait le roi des Juifs ; et quand celui-ci revint dans les murs de Jérusalem , elle l'accabla de reproches, et lui demanda s'il lui fallait encore en sacrifice le dernier sang des Asmonéens. Ilérode comprit ces paroles , et il se précipita sur Mariamne un poignard à la main ; mais , prêt à la frapper , l’époux sc retrouva tout entier , et avec lui scs faiblesses. Pendant quelque temps le palais ne fut plus troublé par ces querelles domestiques; Sa* lomé ayant saisi l’instant où des soupçons se réveillaient encore dans l'âme «IHërode , accusa Mariamne d’avoir attenté à la vie du roi. Quelques jours auparavant, le vieux monarque, se trouvant pressé par la chaleur , avait demandé à l’esclave chéri de Mariamne un breuvage qu’elle -même avait voulu lui offrir de sa main. A peine axait* il porte la coupe à scs lèvres , qu’une froide sueur mouilla son front , un tremblement soudain agita ses membres, et sans de prompts secours, Ilérode aurait succombé au milieu des convulsions de la fièvre.
Salomé profita «le l’état de faiblesse «l’IIérode pour lui arracher des ordres contre la liberté de Mariamne ; l’esclave qui avait apprêté ce breuvage fut mis à la torture, et, au milieu des tourments, il fit des aveux dans lesquels les pharisiens et la famille des Asmonéens ne furent point épargnés. Enfin Ilérode prononça l’arrêt de mort. Maîtresse du palais, Salomé ne permit pas que le roi de Jérusalem pût voir encore une fois Mariamne. La reine fut conduite au supplice, au milieu des gardes du palais , qui plaignaient sa fatale destinée. Elle ne cessa pas un instant de sc montrer digne du sang illustre des Machabées. Les pharisiens et les zélés tremblèrent quand ils virent disparaître le dernier soutien «le leur cause. On aperçut , pendant la marche lugubre de ce cortège , un spectacle qui inspira un sentiment unanime d’horreur et de dégoût. Alexandra , qui avait conseillé les dédains de sa fille pour Ilérode , croyant faire oublier sa conduite à force de bassesse, se mêla aux partisans de Salomé ; et , dans cette populace qui applaudit toujours au sang et aux supplices , elle se fit remarquer par ses insultes féroces et sa joie dénaturée. « Geste vieille hypocrite, dit le naïf traducteur «le «i Josèphe.sc conlrefaisoit vilainement, et scmbloit « qu'elle dût se précipiter à beaux ongles sur les « cheveux de sa poure fille. » Mariamne jeta un regard de pitié sur sa mère, et sa bouche ne s'ouvrit ni pour l’injure ni pour le reproche. « Voilà « continue le vieux traducteur , comment mourut « ceste noble femme, laquelle toutefois n’estoit pas u assez modeste ny humble, et si estoit consten- « lieuse , plus qu’il n’eust été de besoin (1). »
(1) Voyez la traduction «tu père Bourgoing, p. 903.
La mort de Mariamne ne calma point les troubles ' domestiques. Ils prenaient leur source dans les 1 opinions puissantes, et qui ne cessaient pas par des supplices. Le roi de Juilée avait eu de celle malheureuse princesse deux fils qui reçurent, en mémoire de leurs aïeux, les noms d’Aristobule et d’Alexandre. Il était alors dans les habitudes des rois soumis à la domination romaine, d’envoyer dans la capitale de l'Italie les héritiers de leur couronne. Ils servaient d’otage au peuple; puis en présence des monuments de Rome , de ses coutumes et de scs lois, les jeunes princes barbares se formaient une plus haute idée de la majesté de l'empire; et lorsque le diadème arrivait sur leur tête, pleins des souvenirs de leur enfance passée au milieu du palais des Augustes, ils conservaient pour les maîtres du monde l'habitude du respect et de l’obéissance.
Des leurs plus jeunes années, Alexandre et Anstobulc , d’après la coutume établie, avaient quitté la terre d’Israël , et leur père les avait confiés à la garde «l’Octave. Ils atteignaient leur adolescence, et. selon la remarque d’un talmudislc, on admirait dtijà en eux la science des sages et la foree des rabbins, lorsque la mort de Mariamne apporta la douleur dans leur âme. Ilérode venait d’arriver à Rome : il obtint du sénat la permission de les ramener à Jérusalem. Le peuple vit avec joie les fils «le Mariamne, et les salua du nom de rois et «le maîtres; car ils étaient l’expression du parti des Asmonéens , dévoué au temple et aux pratiques de la loi. Ces témoignages de la joie publique excitèrent bientôt des craintes ombrageuses dans l'âme d’Hérode; il s’imagina que cette manifestation d’amour, que cet encens protligué à d’autres qu’à lui-même, cachaient des «ksseins pervers, et que ces deux princes, soutenus par les pharisiens et profitant «le l’entbousiasinc du peuple , pourraient tenter quelque entreprise contre sa personne et son pouvoir. Pour échapper à ces «langers , Ilérode détruisit l’ordre «les successions, et ne laissa plus ainsi aucune espérance aux partisans de l'ancienne rigidité judaïque.
Selon la coutume des patriarches- et des rois d’Israël , Ilérode s’était uni à plusieurs épouses légitimes ; neuf partageaient alors sa couche et s es amours. L’une, fille d’Arehclaus , roi de Phocide, avait un fils du nom d’Anlipaler ; la seconde, «le la race «les sacrificateurs, était inèrc «l’un autre fils qui portail le notn d’ilérodc. Deux autres étaient demeurées stériles. Plus heureuse , la cinquième , née à Sauiaric , lui avait donné Antipas et Archclaüs, et une fille, Olympias, qui fut depuis mariée a Joseph , oncle du roi. La sixième était Grecque «l’origine, et portail le beau nom de Cléopâtre.
Pollas , la septième des épouses , n'avait eu qu'un seul fils nommé Phasael, élevé dans les murs de Rome; enfin, deux filles lui étaient nées de son union avec Elpidc et Phédra , la huitième et la neuvième de ses femmes (1).
Parmi cette nombreuse postérité , le roi des Juifs choisit Anlipater, petit-fils d'Archéiaüs , roi de Phocide, race étrangère, pour lui succéder au trône de David et de Salomon. Ce choix excita les plaintes d’Alexandre cl d'Aristohule , que leur père avait désignés longtemps comme ses successeurs légitimes, et que le peuple considérait comme les derniers débris de la maison des Asmonéens. Tout Israël disait : « N'est-ce point assez que le fils d'un prosélyte règne sur nous , faudra-t-il que nous abaissions la tète devant un roi barbare? » Salomé et les saducëens montrèrent à Hérode combien son sceptre était ébranlé par ces émotions populaires. «i Pourquoi ne point éteindre la racesacerdotale? Alexandre et Arislohule frappés dans le temple , toute espérance était enlevée aux pharisiens et aux zélateurs de la loi. » Mais le respect pour Auguste, qui avait accordé son patronage aux deux fils de Mariamnc pendant leur séjour à Rome , arrêta les écarts du tribunal domestique. Hérode en appela à la justice de César; il vint en Italie , suivi de ses deux fils; et n’ayant point rencontré Auguste à Rome, il alla dans les jardins d’Aquilée, où, au sein des plaisirs et de l’amitié , il se reposait des soucis de l’empire. — « César, dit le roi de Judée (2), u en s’approchant de son tribunal , tu vois à tes « pieds celui que tes bienfaits ont élevé au rang m suprême : mes fils ont attenté à la vie et au pou- « voir de leur malheureux père. Hélas ! ai-je mérité « le destin dont ils me menacent? Mon autorité « m’a coûté assez de sacrifices; ne serait-il pas temps u aujourd'hui d’en jouir paisiblement , pendant le « peu d’années qu’il me reste à vivre? Faudra-t-il « que je craigne toujours, et qu’environné de pièges « et de perfidies , je tremble même au sein de ma « famille? Que veulent donc ces fils ingrats? N'ai-jc « point fait pour eux tout ce qu’un tendre père peut « faire? Je les ai unis à des filles de rois ; leur table « est somptueuse , leurs vêtements dignes de leur « naissance. Couverts de la pourpre, ils prennent u part aux pompes publiques que ma reconnaisse sance l'a consacrées, César! Qu'exigcnt-ils donc u de ma bonté paternelle? S’ils sont avides de ma •« succession , elle ne dépend pas de moi , mais de
(t) Sur la postérité d’Héroffe, tur scs fit* et sur scs successeurs, consultez V Histoire des Juifs, en allemand , par le docteur Jost. loin, iv, pag. 54, eu le comparant avec Rainage, pins diffus et moins érudit, chap. u de V Histoire des Juifs.
{2) f.es discours sont traduits du leste grec de Josèphe. Je‘
« Rome. Comme je tiens lotit de tes bontés,
« sauve-moi des maux qui me menacent ; épargne « un parricide à ces malheureux que je conduis « devant toi. »
F.n écoulant ces paroles, Alexandre et Aristobnle fondaient en larmes ; une noble rougeur couvrait leur jeune front , et l'assemblée était tout émue de ce spectacle douloureux. Lorsqu’un peu de calme fut rétabli, Alexandre, Paine des fils , prenant la parole, s'exprima en ces termes: « O mon père! u tes fils louent ta clémence. Tandis que tu pouvais « nous livrer aux bourreaux , comme roi et comme « père , tu préfères nous conduire devant le tri- « bunal suprême de César, tribunal indépendant,
« où nous devons attendre toute justice. Notre « position malheureuse justifie tes soupçons et tes « craintes. Fils de Mariamnc, que la mort a frappée « d’une manière si prompte et si fatale, il est facile « de nous supposer des haines et des ressentiments.
« Dans cet Age où l’ambition est si ardente et si « vive, n 'est-il pas permis de croire que nous avons « peut-être été séduits par ces enivrements? Mais « ces conjectures , que notre position ne justifie « que trop, peuvent-elles paraître suffisantes aux « yeux d’un juge équitable? Qu’on nous montre le « poison que nous avons préparé , le glaive que « nous avons tourné contre ton sein ! Où sont les « esclaves que nous avons séduits, les complices « de cette conjuration que nous avons tramée? « Tous sont silencieux... César, voilà notre rc- « ponse : Que nous ayons plaint le triste sort de « notre mère , qui peut nous le reprocher? tu Pas « pleuré toi-même , ô mon père! Le peuple nous « a appelés rois, maîtres; avons- nous pu l’empè- « cher? Depuis quand les caprices d’une multitude « ignorante pourraient-ils servir de fondement A « la plus grave des accusations? D’ailleurs , quel « aurait été notre objet en t’arrachant la vie? Nous « assurer le trône? Mais ce trône dépend-il de nous, « de toi même?... Ne faut-il pas toujours recourir « à César? et le maître suprême de nos destinées « couronnerait-il le succès coupable d’un parri- « eide ? »
Ces paroles , prononcées d’une voix émue, excitèrent la compassion dans toutes les «Ames. Auguste, jetant un regard autour de lui, aperçut le vieil Hérode cachant à peine son trouble et son émotion. Il semblait, dit rhislorien des Juifs, qu'il avait besoin d'excuses pour s'être livré à d'injustes soup-
sais trop que ce* sortes de pièce* «ont souvent de l’invention de* historien* de l'antiquité, pour donner celles-ci autrement que comme e\pie>sion des mœurs et des coutumes romaines et judaïques : il ne s'agit pas toujours de la vérité des expressions, mais de la vérité des couleurs ; et c’est celle-ci que je recherche.
CAPI.Fir.CE.
çons. Il tendit les bras A ses deux fils qu’il baigna de larmes. Du haut de son tribunal , le maître de Rome applaudit à cette touchante réconciliation ; et bientôt le temple de Jérusalem vit, dans son sanctuaire, toute la famille des Hérodes offrir l’agneau, symbole de l’union et de la concorde (1).
La Judée fut alors plaisiblc , et son roi s’occupa d’embellir ses plus importantes cités. La vingt- huitième année du règne d’Hérode , et la 182e olympiade, les jeux profanes de la lutte furent célébrés pour la fondation de Césarce. Les courtisans mêlèrent , dans leur enthousiasme , les noms d'IIcrode et de César, bienfaiteurs de la cité nouvelle, et les lois de Jéhovah furent souvent oubliées dans l’ivresse des festins. Le magnifique Hérodc, comme l'appelle Rasnage, étendait partout ses largesses. Il bâtit la ville d’Anlipatris, en l'honneur de son père; et, sur les hauteurs que couronnent les palmiers de Jéricho , il fit construire un château fortifié qui commandait à cette belle contrée.
Ses largesses ne se renfermèrent point dans les limites de son royaume; elles contribuèrent à relever le temple d’Apollon , célèbre dans Plie de Rhodes , les bosquets de Daphné , les murs et les portiques d’Antioche. Comme Auguste protégeait la prospérité naissante de Nicopolis , qui rappelait les souvenirs de la victoire d’Actium , le roi de Judée, en courtisan habile, s’empressa de contribuer à l'embellissement des palais somptueux et des vastes aqueducs dont le maître de Rome avait orné sa ville chérie. Les jeux olympiques, ces pompes brillantes de la Grèce, avaient etc longtemps suspendus ; Hérode les rétablit plus grands et plus solennels, et ses libéralités envers les pontifes et les autels des dieux de l'Olympe lui méritèrent le titre de maître des jeux de la Grèce.
Celte générosité, où se mêlaient toujours des idées politiques , épuisa les trésors du prince et les ressources du pays. On vit alors un spectacle étonnant dans Israël ; un roi de Jérusalem dépouillant le tombeau de David et de Salomon , pour orner les autels des dieux de Rome , et les robes d'or enrichies de pierreries qui couvraient depuis des siècles les corps des princes de Juda, vendues dans le
(1) Josèphc, Ant. jud.f Hv. xvn. Le recourt à César dans celte affaire, où il ne s'agissait que de l’autorilé paternelle, cl d'autres circonstances de la vie d’Hérode, ont donné lieu à discuter quelle était rélcndiicrle la juridiction de ce prince sur la Palestine. Le père Ilardouin, pour justifier sans doute avec plus d’évidence encore la prophétie de Jacob, l’abolition entière de la royauté dans Israël, a soutenu que ce prince n’exerçait qu’un pouvoir instantané, qu’une royauté fragile, de Num. Hcrod. Scaligcr, dans ses notes sur Eu- *èhe, soutient une exagération contraire, c’est-à-dire ■k
marché public , pour embellir les fêtes du paganisme. Aussi les rabbins attribuent-ils à ces profanations sacrilèges les tristes dissensions qui se réveillèrent dans la famille des Hcrodes (2). En effet, aux jours d’union qui avaient suivi le retour des princes à Jérusalem avaient encore succédé des temps de haine et de discorde. Le jeune Anlipater, que son père avait désigné pour le trône de Jérusalem , privé de ses espérances par le retour des fils de Mariamne dans la ville sainte, s’était réuni à Salomé, et ils employaient tous les ressorts de l’intrigue et de la calomnie pour perdre, dans l’esprit d’Hérode , ses deux malheureux fils. On épiait leurs moindres démarches , on scrutait toutes leurs actions, pour en trouver de coupables. Si, dans l’cpanchemcnt de l’amitié , Aristobule et Alexandre rappelaient le sort de leur mère infortunée, et maudissaient les hommes coupables qui avaient favorisé les soupçons d’un époux crédule, tout aussitôt des esclaves, vils délateurs, allaient rapporter au souverain ces paroles échappées aux confidences de l’amitié, et qui ne sont encore que des pensées, selon la belle expression «le Tacite. Comme il arrive toujours dans ces rapports de la délation salariée , on dénaturait les expressions et les sentiments pour servir de vaines terreurs, et le prince tremblant ne vit plus bientôt dans ses fils que des ennemis armés contre son pouvoir. Au milieu des sombres craintes du roi de Judée, la jeune épouse d’Aristobule , digne fille de Salomé, oubliant les lois de la nature, vint révéler au vieil nérode des aveux échappés à son époux dans les abandons de l’amour. «> Il avait dit qu’il uourrissait un sentiment « de haine contre son père : le moment était venu « d’abandonner la cause d’un roi affaibli par l’âge , « et qui déguisait en vain les rides de la vieillesse « sous les couleurs dont il peignait son visage. Les « officiers du palais avaient placé leurs espérances « dans les deux fils de .Mariamne, pleins de force « et de jeunesse, et les derniers rejetons des Asmou néens. Il ne fallait qu’agir pour renverser un « rot qui n’avait de force que pour le mal. » Sur ces révélations , des esclaves furent mis à la torture, et leurs aveux , arrachés à la douleur, confirmèrent les récits de la fille de Salomé. Alexandre
qu’Hérode n’élait pas même tributaire des Romains. Scallg. JVo/. ad Euseb., pag. 163. Saint Jérôme croit que la Judée n’a été rendue tributaire que sous Archélaus. Uieron. in Malh. 17. Basnage, qui discute très -longuement celle question, n’a pas connu sans doute le passage de Cicéron qui parle des tributs annuels imposés à la Judée au moment où Pompée la soumit à l’empire. Ciccr. pro Flacco , chap. xxviii, S 68.
(2) Voyez toujours, pour ce récit, Josèpbe, Antiq.jud., liv. xvii.
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niSTOIRE PHILOSOPHIQUE
et Aristobule furent jetés dans les fers. Dans le premier moment d'épouvante et d’effroi , ils curent l’imprudence d’ccrire â la cruelle Salomé : « Prends compassion de notre misère : ne sais-tu pas que tu es dans le même danger que nous? On connaît tes criminelles intrigues avec Sylleus, à qui tu as révélé tous les secrets de ton frère. » Salomé montra celte lettre à Hérode; et dès ce moment la perte d’Alexandre et d’Arislobule fut résolue.
Mais, dans un acte si important, le roi de Judée ne crut pas encore devoir agir sans le consentement de César. Des envoyés vinrent à Rome exposer encore une fois devant le tribunal d’Auguste les soupçons d’un malheureux père ; et le maître du monde daigna écrire de sa propre main qu’il s’en rapportait â la justice et au cœur d’IIérode. u 11 lui conseillait cependant d’examiner attentivement cette triste affaire. Si ses fils avaient attenté à la majesté royale, et méconnu les devoirs que la nature leur imposait , une punition sévère , la peine du meurtrier même , pouvait leur être appliquée ; s’ils n’avaient pensé qu’à fuir Jérusalem et les intrigues d’une cour corrompue , on devaiL se contenter d’un léger châtiment. L’empereur croyait qu’il serait convenable de réunir un tribunal à Bérythe où les magistrats romains et les anciens de la nation prononceraient sur le sort d’Alexandre et d’Aristobule. »
Les conseils de César étaient des ordres pour le roi de Judée : un tribunal nombreux fut assemblé à Bérythe ; et , dans celle bruyante assemblée, Hérode se porta l’accusateur de ses fils. « Il cita les lois d’Israël qui décidaient qu’un père pouvait prononcer sur le sort de son enfant , et appeler sur lui la mort en mettant sa main sur sa tête ; il préférait cependant qu’un jugement solennel lui épargnât une doulourense vengeance. » Quelques murmures suivirent ce discours ; et l’un des juges romains, habitué aux coutumes protectrices du Forum, remarqua qu’on n’avait point amené les accusés pour entendre leur défense. Saturnius , désigné consul , vota le premier : il n’était pas d’avis que les deux fils d’Hérode fussent mis à mort ; une correction paternelle pouvait les ramener au devoir, sans qu’il fût nécessaire de leur ôter la vie. Le gouverneur de la Syrie ne partagea pas cet avis, et son opinion imposante entraîna tous les suffrages. Aristobule et Alexandre furent condamnés à mort. Quelques jours après, on les conduisit à Sébaste, où deux licteurs, sinistres messagers, exécutèrent la leTrible sentence (1).
(1) Pour cei détails du gouvernement intérieur, nous n'avons plus que Josèphe; il vivait dans un siècle tout plein de ces souvenirs; cl la positiou élevée qu'il tenait daus la
Tant de cruautés, jointes aux sombres terreurs qui s’attachent toujours â l’exercice d’un pouvoir violent, remplirent d’amerluiue et de douleur les dernières années de la vie d’Hérode. A mesure qu’il avançait en âge, ses appréhensions s’accroissaient , et sa tyrannie craintive frappait autour de lui, sans distinguer le serviteur dévoué du sujet rebelle. Comme il était sûr de la haine qu'on avait pour lui , ses méfiances parlaient de je ne sais quelle conscience intime qui leur donnait plus de force, et faisait du soupçon une sorte de pensée habituelle.
C’est ainsi que , sur des préventions plus ou moins fondées, Hérode livra à la mort Phéroras, son frère, et cet Antipater, le complice de Salomé, qui avait longtemps disputé à celle femme impérieuse, par des dénonciations complaisantes, la confiance et l’amitié du roi de Judée. Les traditions ecclésiastiques nous ont laissé un déplorable témoignage de l’excessive cruauté du monarque juif. Jésus-Christ venait de naitre , et une opinion s’était répandue parmi le peuple, que le Messie, illustre rejeton de la race de David, allait paraître pour établir son empire au milieu d’Israël. Celte opinioo parvint jusque dans le palais d’Hérode ; cl ce fut alors, selon les monuments du christianisme, qu’il conçut cl exécuta la pensée d’un massacre général de tous les enfants au-dessus de deux ans. L’enfant céleste alla chercher un asile en Égypte, et l’Eglise a conservé dans ses fastes sacrés la mémoire de celte fuite miraculeuse.
Les tourments de la maladie accablaient la vieillesse agitée du monarque juif; son corps n’était plus qu’un ulcère ; et plusieurs fois les pharisiens, dans leurs assemblées secrètes, avaient loué le Dieu d'Israël d'avoir étendu sa main vengeresse sur le coupable couronné. Le bruit de sa mort , qui fut souvent répandu , excita des transports de joie parmi le peuple. Les statues élevées sur le faite des palais , au milieu des amphithéâtres , furent renversées et traînées daus la fange , et le supplice des coupables ne put arrêter cette expression des sentiments populaires. Alors, connaissant combien il était détesté, Hérode conçut la résolution la plus extraordinaire pour un homme en face de la mort: il ordonna de réunir dans l'hippodrome tous les Juifs d’une naissance illustre, et de les massacrer au moment où il cesserait de vivre, afin d’excilcr des gémissements véritables dans Israël, et de faire de ce jour un triste anniversaire pour le peuple. Salomé, à qui le roi confia l’exécution de *
nation, le mettait à même de connaître (oui ce qui s'était passé dans la famille des Hérode*. Antiquités judaïques , liv. xvu.
49i HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
cet ordre barbare, fui arrêtée par le cri de l'humanité, cl surtout par la crainte des vengeances d’Auguste. Quelques jours après, Ilerode expira au milieu des douleurs les plus vives : ce qui a fait dire à un historien, avec plus de vérité que de goût, que ce prince était arrivé au pouvoir comme un renard , qu’il avait régné comme un tigre, et qu’il était mort comme un chien enragé (I).
Arehélaüs, l'un des fils d’Hérode, fut salué roi par les soldais et par les courtisans. On le revêtit delà couronne d’or et du manteau de pourpre; mais les enfants du monarque juif avaient été élevés dans des idées d’un respect absolu pour les voloutés d’Auguste, et Archélalis n’osa point régner sans l'assentimeut de l’empereur. 11 se rendit auprès d’Auguste, en invoquant, pour obtenir le royaume de Jérusalem , le testament de son père et son dévouement aux institutions romaines, line députation de Juifs , partie de la Palestine , l’avait devancé dans la capitale des Césars , et sollicitait d'Auguste la faveur d’une réunion plus immédiate à l’empire. Si César , disaient les députés d’Israël , leur avait donné un roi pris dans le sein de la nation , c’était, sans doute, dans l’intérêt du peuple juif; mais ce peuple avait fait une triste expérience de celte espèce de gouvernement : Ilerode avait comblé la mesure des iniquités , et Arehélaüs avait commencé son règne par le massacre de trois mille citoyens à qui l’on ne pouvait reprocher d’autre crime qu’un respect profond pour leur religion et les coutumes des ancêtres. Ils sollicitaient donc comme une faveur qu’ArchélaÜS fût éloigné du trône , et que la Judée, changée eu province romaine, fût réuuie au gouvernement de la Syrie (2).
Auguste repoussa les plaintes des Juifs. Comme ils fondaient leur accusation sur des actes de dévouement d’ArchélaUs et d’Uérode envers la république, le prince crut qu’il serait impolilique de satisfaire à leur demande. Cependant , en réglant l'administration de la Palestine, Auguste n’y établit plus le gouvernement monarchique absolu; il distribua cette province eu troisclbuarchies, qu’il confia
(1) Je trouve celte expresssion dan» le Compendium de Schudl, Uistoriajudaica. CV‘v*'e e*1 * 3 extrêmement rare; il est plein de choses, et j'oie dire qu’il renferme, en moins d'un volume, plu» de faits que le grand ouvrage de Basuage. Le plan de Scbudt est mauvais mais les antiquités des Juifs y sont explorées aVtfc une patience peu commune et
une critique véritablement éclairée.
(3) Sur le titre et la dignité d’ArchélattS, voj‘. tlardouin, de Kum.Herodian., pag. 5 6 et suivante!, en le comparant avec Basn.igc, clïap. si, liv. i, S 10 et suivants. Ces deux savants diffèrent eucorc sur ce point.
13) On a publié, sur les formes diverses de l’administration juive daus les deruiers temps de son existence, une
aux trois derniers fils d’Hérode. Par ce partage d’une volonté souveraine, Archélalis eut dans son gouvernement la Judée proprement dite, l’iduinée, Samaric et Sébaste , Ippon et Jérusalem ; Anlipaler obtint la Galilée ; et Philippe , la Béthanie , la Trachonite et l’Armanile. Sidoine, la sœur d’Uérode , ne fut point elle-même oubliée : comme elle avait clé la compagne de son frère , et qu’elle en avait partagé la puissance , Auguste ne voulut pas la réduire à la vie privée ; il lui confia la souveraineté de plusieurs villes , et un palais dans Ascalon. Daus cette division politique, les villes de Gaza, Geddara et Joppé furent les seules détachées de l’ancien territoire des Juifs, et definitivement réunies au gouvernement de la Syrie (3).
Arehélaüs ne fut pas plutôt en possession de son clhnarchie , qu’il fil peser sur le peuple la tyrannie la plus effrayante. II semblait alors que tout précipitait le moment de la ruine d’Israël , etqu’Israêl lui même courait volontairement à sa perle. L’historieu Josèphc , qu'on ne peut pas accuser de hoir la famille des Hërodes , fait un portrait épouvantable de l’administration politique d'Archélaüs. Ses sujets , lassés de ses violences , portèrent plainte une seconde fois à Auguste, qui, après avoir entendu la justification du prince juif, le relégua à Vieunc daus la Gaule, et réduisit définitivement souethnarchie en province romaine.
Ainsi finit le gouvernement politique des Juifs dans la Palestine. Désormais soumis à des magistrats romaius, ce territoire fut confondu avec les autres provinces, et régi, sauf quelques exceptions, selon le mode général d’administration adopté pour l’empire (4). Tant que la Judée avait été placée sous l'autorité des rois pris dans la famille des Asmonéens ou des Hërodes, son territoire avait conservé au moins quelques-unes des prérogatives d’un royaume indépendant ; mais lorsque la Palestine reçut des gouverneurs et des proconsuls , les Juifs ou leurs magistrats perdirent presque tous les droits de la souveraineté politique. En effet, on a pu sc convaincre que pendant le règne d’Uérode et de la
dissertation fort curieuse du professeur J. Fréd. Fischer; clic contient des aperçus extrêmement intéressants sur les rappel ls des Romains avec les Juifs, cl porte ce titre : Diss. de statu et juiisdiclione Judceorum secundüm tiges t'émanas. Aigcut. 1073, in-4®.
(4) Quoique la Palestine ail été réduite eu province , quelques districts particuliers eu furent détachés , sous le nom d’elhnarcbies, d'autres fois même sous celui de royaumes, cl coudés par le caprice des Césars it des princes de la famille dllérode, ou aux descendants supposés des Asmonéens : tel fut Agrippa, dont nous aurons par la suite occasion de parler.
HISTOIRE PHILOSOPHIQUE race qui l'avait précédé sur le trône de Juda , bien que les empereurs conservassent sur la Judée une haute surveillance, les nouveaux rois d’Israël jouissaient d’un pouvoir fort étendu ; les peuples n’apercevaient souvent l’influence de Home que dans le lointain, ou dans ces rapports de politique générale qui échappent à l'attention (ht vulgaire : les monarques »les Juifs faisaient les lois d’administration publique , réglaient la justice , levaient les impôts , déclaraient la paix cl la guerre ; autorité assez grande encore, si l’on considère la position de la Palestine, et l'insubordination capricieuse des peuples qui l'habitaient. Mais une fois réduite en province, et placée sous l’autoritc immédiate d'un gouverneur, tous les pouvoirs se réunirent dans les mains des magistrats délégués par le sénat et les Augustes : les Juifs ne conservèrent plus que leurs institutions purement domestiques, leurs tribunaux, leurs sanhédrins , à peu près comme la Sicile et les villes municipales de l'Italie jouissaient de leurs lois et de leurs coutumes , sous l’autorité suprême d’un magistrat de la république. l*a Judée va donc se confondre désormais dans l’empire romain. Laissons un moment son histoire particulière, pour jeter un regard sur les Israélites répandus sur la surface de cc vaste empire.