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CHAPITRE II

SITUATION DES JUIFS DISPERSÉS DANS LEUflRE ROMAIN , JUSQU'AU RÉGNE DE CLAUDE.

An 8 av. J.-C. — 41 dep. J.-C.

Près d’un siècle avant la réunion de la Palestine à l’empire romain, les Juifs s’étaient répandus sur toute la surface de cet empire. Lorsque les successeurs des Machabëes provoquèrent les secours des légions contre les rois d’Assyrie, nous avons vu que des rapports nécessaires s’établirent entre Jérusalem et Home , et (pie les enfants d’Israël vinrent souvent sur les rives du Tibre solliciter le sénat au nom des princes asmonéens. Pendant la guerre

(1) Sur lei opinions des rabbins par rapport à l'empire romain et au royaume d’Edom , lisez la Gèmare , lit. Sa • ned.j c. i, S 34 , pag. 557. On peul la comparer avec le savant Ahravancl, in Esaiam , c. 35, qui ne sait pas plus se défendre des préjugés de sa nation qu’Ahcn Ezra , in Cenes. 27. 40. Joseph Albo affirme gravement que l'empire

de Pompée dans la Palestine, une multitude de Juifs réduits en servitude furent aussi transportés dans les marches de l’Italie. Plus tard, sous le règne d'Hérode , Rome accueillit les Israélites que les dissensions de la patrie forçaient d'abandonner les rives du Jourdain et les murs de Sion. Dans ces temps de désordre et d’agitation politique, souvent les rois et les télrarques de Judée visitaient la capitale des Césars , et venaient solliciter , au pied du capitole, le trône et le sceptre de David. Hcrodc vit trois fois le palais nl’Octave et d’Antoine, et Agrippa demeura plus longtemps à Rome que dans les murs de Jérusalem. Successivement la vaste métropole du monde se peupla d'Israélites. Pendant l'administration tolérante d’Auguste, on comptait plus de vingt mille Juifs dans leur quartier au delà du Tibre. Strabon rapporte que , de son temps , il y avait peu de villes d’Italie où l’on ne trouvât des marchands ou des alfranchis juifs.

Telle fut l’origine probable de l’établissement des Juifs à Rome et dans l'Italie. Les traditions des rabbins lui donnent une antiquité plus grande et toute fabuleuse ; elles reportent la dispersion des Israélites dans le cruel royaume d'Édom (1), car c’est ainsi qu’ils appellent l’empire des Césars , aux temps de Jacob et des rois pasteurs. » Tsépho, petit-fils d’Esali , vint des murs de Carthage pour combattre dans le Latium , et fonda , sur les bords du Tibre, la ville des merveilles . » Mêlant ainsi aux souvenirs de l’Écriture les traditions poétiques de Virgile , les rabbins célèbrent les combats de Tsépho et de Turnus, et la beauté de Lavinie, qui fut le noble prix du vainqueur. « Tsépho délivra l’Italie des monstres qui la désolaient, et porta les arts de la civilisation au milieu des peuplades barbares. Il reçut le nom de Janus et de Saturne, et la reconnaissance publique lui éleva des autçls. Latinus , Énee , Romulus , régnèrent après lui : des villes s’élevèrent; Albe l’ancienne s’embellit; et Rome renferma bientôt ses temples et les merveilles de l’art, dans des murailles de quarantecinq milles de tour. Romulus fit la guerre à David , et s’allia par la suite avec ses descendants. Le Tibre vit sur scs bords de nombreuses colonies d’Israélites. Les traditions ajoutent qu’Adcr, -«t Tsir son fils , officiers de la brillante cour de Salomon , vinrent s’y réfugier pour éviter le ressentiment de leur mailrc (2).

romain est appelé Edom, parce que ce fut un prince idumeen qui porta le christianisme à Rome.

(2) Voyez Josippon ( Es eudo-Josèphe ) , Kv. 1 1 cfcap. n, pag. 4, et chap. iii , pag. 6. C'est une chose digne de remarque que ces traits singuliers qui séparent le peuple juif des autres nations, même dans scs moDuminls et son bis-

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Cette antiquité fabuleuse des Hébreux en Italie , est encore appuyée sur de faux monumentsde Part. Dans les xil° et xve siècles, on trouva, sous des ruines à Païenne, deux inscriptions; sur l'une, on lisait ces paroles : * Tandis qu'Isaac régnait « sur ridumée , Ésad sur la vallée de Damas , une k colonie nombreuse de Juifs, accompagnés de h Syriens, de Phéniciens, vint s'établir dans celte u île triangulaire, et fonda, dans un lieu trèsu agréable, la cité de Palerme. » L’autre contient cette formule pieuse des enfants d’Israël : u II n’y « a point d’autre Dieu que le Dieu tout-puissant.

« Jéhovah est le saint qui donne la victoire. Sapho, « fils d’Élciaphar, fils d’Ésali et de la race d’Abra- » ham, gouverne celle tour au nom des princes du « pays (1). h Quel que soit le jugement qu’on porte sur ces monuments historiques, il est néanmoins certain qu’avant le règne des Césars, les Juifs étaient assez nombreux en Italie pour fixer l’attention du gouvernement et du peuple. Dans la tribune aux harangues, Cicéron plaidant pour le jeune Flaccus , s’étonne de cet esprit singulier qui animait l’agrégation des Juifs. Chaque année , des sommes considérables recueillies par celle communauté, étaient transportées de l'Italie à Jérusalem , pour le service du temple. L’orateur romain célèbre la fermeté de Flaccus, qui avait défendu que les Juifs de l’Asie contribuassent ainsi, par leurs présents, à la gloire et à la spleudeur du temple de Jérusalem : « Chaque peuple a scs adorations, u comme nous avons le culte de nos dieux ; mais u la religion des Juifs est tellement en opposition « avec la splendeur de cet empire , la gloire de u notre nom et les institutions de nos ancêtres, u qu’elle nous inspire de l’horreur (2). »

Ce sentiment général de haine et de mépris que les nations de l’antiquité professaient pour les Juifs, avait son principe dans les idées fausses ou exagérées qu’elles se faisaient des origines, de l’histoire et des mœurs des Israélites. Lorsqu’on jette un regard sur les poêles et les historiens de l'ancienne Rome, on s’étonne de l’horreur profonde et universelle que les Juifs inspiraient au milieu de la ville des Césars , et surtout de l’orgueilleuse négligence qu’apportaient les écrivains les plus exacts à recueillir les traditions réelles du peuple de Jéhovah. Tandis que presque toutes les superstitions étaient

loirc. Ce» différences historique», ces erreurs perpétuelles , s'étendent à la chronologie, la partie la plus matérielle de l'histoire. Les meilleurs chronologisle» juifs ont besoin do rectifications et de commentaire» pour être cnlcudu» par le» lecteur» même éclairé».

(1) L’une de ces pierres fut découverte sous Gu.lt.iume II ou le Bon , à la fin du xii* siècle, l'autre en 1470. tazcllus le» a rapportées en entier dans son ouvrage c/cJtfôu* ticul.,

admises et trouvaient grâce aux yeux du polythéiste indifférent, le culte de Jéhovah était traité de sordide crédulité , digne du mépris et de la haine publique (5). Appelé à décrire la ruine de Jérusalem et de la destruction du temple , Tacite daigne jeter un regard sur les antiquités de celle cité, qui va s’effacer du milieu des nations ; son pinceau mâle et hardi trace rapidement l’origine des Juifs et les révolutions de leur empire : « On raconte que les » Juifs, originaires de File de Crète, s'établirent « dans la Libye, à celte époque où Saturne , chassé « par Jupiter, abandonna son empire. Ils durent « leur nom à leur patrie primitive, car le mont Ida « est célèbre dans l’Ile de Crète , et le mot de Juifs m n’en est que l’expression barbare. Quelques-uns « prétendent que , sous le règne d’Isis , leur mulli- « lude inondant l'Égypte , chercha un refuge sur « les terres voisines, sous la conduite d’Hicrosou ly ni us et de Juda. D’autres disent que fils des « Ethiopiens, la crainte et la haine qu’ils inspiu raient les engagèrent à changer de demeure : u d’autres en font une peuplade d’ Assyriens qui, « manquant de terres, s’établirent d'abord dans « une partie de l’Égypte, bientôt se rapprochèrent u de la Syrie où ils curent les cités et les terres des « Hébreux. Une autre opinion attribue aux Juifs « une origine plus illustre; Homère célèbre dans •« ses vers la nation de Solyme, qui donna son nom u à Jérusalem.

« Plusieurs auteurs s’accordent sur ce point, « qu’une lèpre horrible s’étant fait sentir en Égypte, « le roi Bocchoris consulta l’oracle d’Ammon, « pour demander des conseils , et l’oracle ordonna « de purger le pays de celte race d’hommes ennemis u des dieux. On fil une recherche exacte de cette u populace qu’on abandonna au milieu des déserts; « elle succombait sous la douleur, lorsque Moïse, un « des exilés, les exhorta à ne sc confier ni aux dieux, « ni aux hommes, mais de le suivre comme l'élu du « ciel. Bientôt ils s’engagent dans une roule incon- « nue. Les ardeurs de la soif les pressent ; tous cou- « chés sur la terre, ils attendaient la mort, lors- « qu’une troupe d’ânes sauvages passa devant eux, « dirigeant leurs pas vers un rocher situé au milieu « d'une épaisse forêt. Moïse les suit; et jugeant à « la fraîcheur de l’herbe qu’une source n’ëlait pas « éloignée , il la découvre et l’indique au peuple

dec. i, liv. vm , de Panorrno. Se» explication» ne «ont pa» marquée» au coin d'une sévère critique. Ce» pierre» pourraient être l'ouvrage de» Sarrasius de la Sicile.

(2) Cicéron, pro Flacco, § 28.

(3) Schudl a consacré tout un chapitre de «on excellente Histoire de» Juif» à réfuter le» calomnie» que l'antiquité païenne prodiguait aux Israélites : j’ai suivi très-souvent son récit, et *es renvois toujours exacte aux sources J’oy . ch.xvu.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

h éperdu. Les Juifs soulagés poursuivent leur route « pendant six jours; le septième, ils chassèrent h les habitants de la terre où depuis ils ont établi « leur gouvernement et leur temple. Moïse imposa « de nouveaux rites à sa nation, et des coutumes « contraires aux opinions des autres mortels. Les u Juifs considèrent comme profane tout ce que •( nous tenons pour sacré; ce que nous défendons,

« ils le permettent ; ils ont placé dans leur temple u l'image de cet animal qui les sauva des horreurs u de la soif. Ils immolent le bœuf, parce que les « Égyptiens l’adorent ; le bélier, en signe de mépris « pour Jupiter Ammon. Ils s'adslicnnent du porc, u en mémoire de cette maladie honteuse dont eux- « mêmes jadis avaient été souillés et à laquelle cet « animal est sujet. Les jeûnes qu’ils s’imposent « rappellent la longue famine qu’ils éprouvèrent.

•t On dit que le repos leur fut prescrit le septième « jour, parce que ce jour mit fin à leurs travaux ;

« ensuite, l’attrait de la paresse leur fit aussi « donner à l’oisiveté la septième année.

« Tous ces rites, quelle qu’en soit l’origine, se « défendent par leur antiquité. D'autres institutions u sinistres, infâmes, ont prévalu par la perversité u humaine; car le temple fut le réceptacle de tous « ceux qui, méprisant la religion des ancêtres, u venaient en foule y apporter leur argent; d’où u les richesses des Juifs se sont accrues, sans « compter qu’ils ont entre eux un attachement u invincible et une immense commisération, tandis » qu’ils ne conservent pour le reste des hommes u qu’une haine implacable. Ne mangeant, ni ne « couchant jamais avec des étrangers, ils s’abstien- » nent , malgré la dissolution de leurs mœurs , des u femmes qui ne sont point de leur secte ; entre «i eux, rien d’illicite. Ils ont institué la circoncise sion, afin de se reconnaître par un trait distinctif. n Tous ceux qui embrassent leur culte la prati-

(!) Tacite , liv. v, Hislor. Je me suis efforcé, dans une traduction abrégée, de rendre le sens intime des versions diverses rapportées par le grand historien. Il y a dans son récit plusieurs erreurs manifestes, mais on sait que les écrivains de l'antiquité ne se piquaient pas d’une grande exactitude dans le tableau des origines étrangères, et l’orgueil romain allait jusqu’i ce point de négliger tout ce qui ne se rattachait point à la ville éternelle.

(S) Foyez l’ardente réfutation de Vitrius , Egyptiatlc., chap. ri, pag. 243.

(3) Perse n'appelle jamais les Juifs que curtos ou reçu lilos.

Labra moves tacltus rccullUquc sabbalha pâlies.

Martial ajoute, liv. vu, épigramme 30 :

Nec reculltorum rugit inguloa Judceorura.

Dans une autre épigramme, il dit :

Jtulxum nullâ sub cutc pondus habet.

Liv. vtf, tpig. 33.

« quent ; et le premier conseil qu’on leur donne « est de mépriser les dieux et d’abjurer sa patrie, « d’oublier enfin père, mère et enfant (1). »

Outre ces récits , capables d’exciter contre les Juifs, au milieu de la capitale du monde romain, le sourire des sages et la haine de la multitude, l’opinfon publique précisait encore certaines accusations passionnées que les traditions et lescoutumes particulières des Israélites semblaient autoriser. Les poêles , qui expriment si bien les sentiments de leurs contemporains, ont plus particulièrement dirigé leur satire contre la pratique de la circoncision, le culte de l’âne et du porc, et surtout contre la haine obstinée îles Juifs envers les autres peuples, et celte facilité du parjure à l’égard «les étrangers, qui formait, disait-on, une partie du caractère national.

D’après Diodore de Sicile , les Juifs avaient emprunté aux Syriens et aux Arabes la pratique de la circoncision (2). Dans ses satires pleines d’obscures métaphores, Perse nous présente un philosophe qui, ail milieu des superstitions étrangères, ne trouve rien de plus digne de mépris que la circoncision ; et Martial se rit d’un athlète circoncis, qui , laissant tomber au milieu de l’arène le léger vêtement du gladiateur, avait montré la marque obscène de sa honteuse origine. Il n’y a point de noblesse, » s’écrie Pétrone, parmi eux, si le prêtre a eu la u main timide et si le fer les a épargnés (3). »

On disait encore qu’à cette bizarre pratique, les Juifs joignaient l'ignoble adoration de l’âne et du porc. Dans les traditions que rapporte Tacite, l’âne avait obtenu des autels en mémoire des services qu’il avait rendus aux Israélites mourant de soif, au sortir de l’Égypte. Au milieu du sanctuaire vide de Jérusalem, tandis qu'on cherchait vainement l’image des dieux de l’Olympe, on avait trouve, ajouUit-on , une tête d’âne enchâssée dans de l’or (4). » Ils ont aussi une vieille indulgence pour

C’eit dans l'épigrammc 82 du même livre que se trouve le passage cité dans le texte :

Dùm ludlt media, populo «pecUnte. palaetlri,

Delapsaetl mlsero flbula: ver pu» crat.

Ferpus est pris, dans les poètes, pour Ju//el circoncis. Pétrone est encore plus curieux.

TU tamen te ferro succldcrlt InguInU oram,

El nl»l nudatum solverit arte caput.

Cna est nobllllat argumentumque coloris Ingenul. timidaa non babulste manu».

Pkthon. assit. Frag.de J udœts.

(4) Cette accusation est portée par Appion, et réfutée par Josèphe : « Appion ose dire, s’écrie l’Israélite zélé , que les Juifs avaient placé dans le sanctuaire une télé d’âne, et qu'ils lui rendaient les honneurs divin»; il affirme qu’elle fut découverte lorsque Antiochus Êpipbanc pilla le temple.» Josèphe s’élève avec force contre celle accusation. Foyez liv. vi, c. u, contre Appion.

496 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

« lé porc, ajoute Juvénal, et ils ne distinguent pas u entre la chair de cochon et la chair humaine (1 ). » Macrobc rapporte qu’Àugusle entendant raconter les dissensions domestiques du palais d’Uérodc , et les affreux supplices auxquels il avait livré scs deux fils , s’écria qu’il aimerait mieux être le pourceau du vieux roi des Juifs , que son enfant.

Jpependant, quelque mépris que pussent inspirer un tel culte et de semblables opinions thcologiques, à des hommes imbus des riantes idées du paganisme, il est certain que, dans une ville aussi corrompue que Rome , lorsque le Panthéon avait accueilli ‘•presque tous les dieux de l’univers, les Juifs auraient pu se confondre avec les sectateurs des autres superstitions de l’Égypte, les adeptes du sombre culte de Milhra , les prêtres de Cybèle , et les partisans de tant d’autres systèmes nouveaux qui étaient venus se réfugier à Rome. Ces cultes, la mythologie elle-même, présentaient des symboles qui ne s’éloignaient pas des idées qu’on attribuait aux Juifs : les traditions du paganisme présentaient l’âne du vieux Silène parcourant les Indes avec Racehiis, le sanglier d’Adonis, la truie chantée par Virgile, et la vache d'Isis ou d’Io; dans l'antre de Mithra, le taureau et le lion recevaient pareillement les honneurs de fanatiques adeptes; et si les Juifs sc soumettaient à la circoncision , les prêtres de Cybèle se condamnaient à une mutilation plus douloureuse encore. Mais ce qui distinguait les Juifs au milieu de ces superstitions communes , ce qui les exposait à la haine plus vive cl plus générale des peuples , c’était leur sombre obstination , leur caractère national, et peut-être, faut-il le dire aussi, la situation sociale dans laquelle ils s'étalent volontairement placés.

Les systèmes religieux successivement introduits dans Rome païenne, n’étaient, pour ainsi dire, qu'une nouvelle extension donnée au polythéisme. Les prêtres de l’Égypte , l’initié aux mystères de la bonne déesse, ue cherchaient point à bouleverser l’économie de la mythologie ancienne. En sollicitant l’honneur du Panthéon , les divinités nouvelles demandaient plulùt une alliance, qu’elles ne visaient à une domination. La religion des Juifs ne pouvait se prêter à ces concessions indulgentes. Jéhovah était le seul Dieu éternel ; et, parmi tous les crimes, l’idolâtrie était considérée comme le plus grand. Ainsi ,

(1) Et vetus Indulget senlbu* clemcnlia porcU.

.Satire vi, vers ieo.

ttcc dlsUre pillant humanJt carne sulllam ,

Qui paler alulimilt. Satire xiv , ver» 98.

(2) Romanai autem solili couleinneru loge».

Son monstrarc via» cadem niai sacra colenli , Qtiarsilnm ad fonlem solo* dcduccrc verpos.

Jf VÉNAL , satire XIV, V. 103.

seuls entre tous les peuples de l’univers, les Juifs se refusaient d’entrer dans celte vaste harmonie qui embrassait les idées religieuses du monde civilisé.

Cette opinion , répandue dans tous les esprits , avait exagéré l’idce que la religion et lçs mœurs des Israélites étaient incompatibles avec les liens de la sociabilité. Rigides observateurs de leurs lois, les Juifs n’assistaient jamais à ces spectacles publics que la dévotion riante du paganisme avait multipliés ; et tandis que de nombreux spectateurs , couronnés de guirlandes, parfumés d’encens, se livraient au plaisir qu’ils regardaient comme une partie de leur culte religieux, comme le lien d’une douce confraternité, les Juifs , l’œil sombre, le regard inquiet, fuyaient au loin , et semblaient insulter à la félicité publique. Le peuple, toujours passionné dans ses jugements, ne comprenant pas le motif de cette étrange conduite, accusait les Israélites de haïr Fentpire et ses dieux ; et lorsque Rome était menacée de quelque calamité, lorsqu’un débordement du Tibre, un tremblement de terre, une peste, une famine, une guerre malheureuse, affligeaient l’Italie, la multitude portail un regard inquiet sur ces sectaires , qui refusaient de souscrire au culte et aux mœurs du genre humain , et de briller de l’encens sur les autels de la patrie.

On croyait aussi que, dans les affaires particulières de la vie, les Juifs oubliaient envers les étrangers ces rapports de bienveillance et de probité, première condition de la sociabilité humaine, u Non- « seulement, dit Juvénal, ils méprisent les lois de m Rome, mais encore ils. sc garderont bien d’indiquer « le chemin à d’autres qu’à ceux qui adorent leur « dieu. Demandez-leur à boire : ils ne vous mon- « treronl une fontaine que si vous appartenez à « leur obscène superstition (2). >* Dans une de ses épigrammes, Martial, affligé, sc plaint d’un poêle juif qui lui a pillé ses vers cl dérobé scs amours. « Je ne sais pourquoi l'envie te dévore, poêle ciru concis; je te pardonne de déchirer partout mes « actions et mes ouvrages ; peu m’importe que tu u pilles mes vers! Ce qui me tue , c’est qu’avec ta « honteuse origine, tu m’aies enlevé mes amours, u Tu le nies, lu jures par Jupiter. Non , méchant « circoncis, jure-inoi par ton propre dieu (•>). »

Sous le jougdes préjugés et du mépris public, les Juifs ne cherchaient point , par une conduite pru-

13; Quù'l nimiùm lire», noslris et ublqiic libellit Dclrahi», Ignosco; verpe poêla. sapin.

Hoc qunque non euro, quùd lu mca carmin* carpi* , Compilas, et sic, verpe poêla , tapis.

Illud me crucial. Sol} mi* quod nain* in ipsls,

Pxdicas pucrum, serpe poêla, nicum.

Eccc nega* , jurasque mibl per icmpla Tonanli*. non credo; jura, serpe, per Anchl.iliun-

i.iv. xi, êpig. M.

JL

dente, à effacer peu à peu les fielleuses impressions autres avaient fixé leur demeure dans 1rs campagnes

que leurs nies, leur culte et leurs mœurs avaient autour «le Rome. Lorsque Umbrilius, quittant le

inspirées. Dans leurs livres , dans leurs assemblées spectacle de désordre , d’intrigue et de corruption secrètes, ce grand empire «pii leur donnait asile, qu'offrais celle grande capitale, s’arrêta vers Pliuils l’appelaient le cruel royaume d’Étlom ; la capi- mille porte «le Capènc (4), il trouva les Juifs établis taie des Césars était comparées l'ancienne Babylone, dans le bois, près «le celte épaisse fontaine où Numa et le peuple et les « mpereurs à «les lduméens , aux allait consulter son amie. «■ Alors ce bois de la fon-

hahilanls de Sodome et de Goniorrhe. D‘un autre « taine sacrée était loué à des Juifs qui n’avaient

côté, par choix et par nécessité, ils se livraient à « pour tout mobilier qu’un panier et un peu de une foule de professions viles, et leur avidité et u foin , et chaque arbre payait ainsi une redevance leur misère étaient ainsi devenues un sujet «le u au peuple romain (15). »

sarcasmes pour les poètes. Martial, décrivant le Si l’obscure multitude de Solyme était méprisée fracas importun qui étourdit les citoyens de Rome, au milieu de Rome, quebpies hommes cepemlant indique le retentissement du marteau sur l'airain se distinguaient de la foule , et , pénétrant dans le sonore , les clameurs des prêtres «le Bt’llone , les palais des Césars , servaient de protecteurs à la cris des marchands d’allumettes et la voix «lu Juif nation. Nous avons vu «pie Pompée avait transporté instruit par sa mère à toujours demander (1). un grand nombre de Juifs en Italie, où , réduits à

« Voyez , dit Juvénal , la Juive tremblante , inter- l’csclavagi', ils avaient servi le luxe et le caprice «les

« prête des lois de Solyme et grande prêtresse patriciens. L’imlulgence du maître prmlant sa vie, « établie au pied d’un arbre; elle mendie en inar- l'ostentation à l’heure «le la mort, peut-être le désir « moitant scs prédictions à l’oreille de la matrone de profiler de quelque opulente succession (G) , u romaine : car pour la plus petite pièce «le mon- avaient multiplié les alfranchissemeuts. Beaucoup «i naiê , les Juifs vous vendent toutes les rêveries «le ces Juifs, rendus à la liberté, demeuraient à u que vous désirez; tandis que l’aruspicc de Coma- Rome, où d’anciens souvenirs, «le vieilles habitudes, u gèneoud’ Arménie, plus largement payé, consulte leur ouvraient la porte des sénateurs. Lorscpie le «« les entrailles palpitantes d’une colombe, et promet patron $c rendait au circpic ou au théâtre, les » un tendre amant ou la succession immense d'un alfranehis juifs prenaient place parmi cette foule « vieillard sans postérité (2). >• vêtue de blanc «pii le suivait. Dans ccs moments

Le désir de s’éloigner des fêtes bruyantes de la d’intime familiarité et de confiance dom«'Slique, si cité , et peut-être aussi la misère , leur avait fait fréquents au milieu des palais de Rome, l’alfranchi choisir |K>ur demeures les «{uarliers les plus éloignés exerçait toujours un puissant ascendant sur le au delà du Tibre, qu’Ancus Marlius avait fait prince ou le sénateur opulent. S’il savait conduire construire, et devenus célèbres par le sang des avec dextérité un char rapide, et manier les rênes martyrs dans les fastes de l'Église chrétienne (->). Ils avec adresse ; s’il avait laissé loin de lui son advery vivaient au milieu des nauloniersdu Tibre , dont saire dans la poussière, à côté de ses essieux frallorace célèbre les chants monotones, parmi les cassés; si, au milieu du cirque, il avait terrassé le marchands de l’Égypte, et ces caupones «pii in- lion de l’Afrique, ou fait retentir son bras armé de spirent si souvent la colère du poêle, et que les lois fer sur la large poitrine du gladiateur; si même, romaines soumettaient à une surveillance spéciale, occupant ses loisirs de travaux moins belliqueux , Quelques Juifs demeuraient aussi dans cette Ile du il cultivait les muses , la mnsitpic et les arts, ou , Tibre , que les traditions rapportent s’être formée mime ingénieux , se montrait sur le théâtre en prédis gerbes de blé que les Romains jetèrent dans le sence d’une multitude bruyante , il gagnait bientôt fleuve, lors de l’expulsion «le Tarquin; quelques l’amitié de son patron. Quelquefois aussi, revêtus

(t) Maniai, liv. xii, épig. 57. (4) Porte de Rome, célèbre par ses vieux aqueducs.

(2) Arcaoam Judxa tremen» mendlcat In aurcm, (5) Scil «Km» tota domut rbedi cooipoullur iinü,

Inlerprc* legum Solymaruin, ci magna «acerdoa Sub-tUlt ad vetercs arcus , madîdnnniuc Capenain

Arborkt, ac lumml (Ida inicrnunlla ccell; nie ubi nocturnx Suina coniUluehat amiex.

Irnidcl et ilia maimin. st-d parciii*. arc miimto. Bouc aacri foiitl» nemus cl delohra locautur

Qualiacuuique vole* Judxl »omnia veinlunt. Jup.kis quorum cophlnu* fwnumque soptllcx ;

Omnls entra populo mcrcedcm pcnderejuua est

luv., sat. vi, vert 542. Arbor.

(5) rqr- Aringbius./tom. subi., liv. n.cbap. xxi eux.,. <*» ve” Plcln* de Clice sc lroUTenl dan» ,a ’>,aürc de l.es Juifsont encore aujourd’hui leur demeure près du pool Juvénal.

Fabrice. Raclage s’est livré, S ce sujet, à de savantes et (0) t.a succession de i’aiTraucbi appartenait au patron A curieuses recherches. I/ist. des Juifs, liv. vi, cltap. vi. un certain degré.

la reniait.

de l'Orient, la connaissance de l’avenir. La matrone romaine, impatiente dans ses amours, allait souvent , dans les ténèbres de la nuit , acheter des philtres pour retenir le jeune homme qui , couronné «le fleurs, volait à de nouveaux embrassements. Le sénateur ambitieux venait chercher «les espérances chez l'astrologue ou le mathématicien : et le prince craintif demandait à genoux un avenir tranquille pour sa vie et son pouvoir. Cette influence sombre et secrète était assez puissante , dans une capitale corrompue, pour procurer aux Juifs de nouveaux auxiliaires dans la défense de leur religion et «le leurs intérims particuliers (4). D’un autre côté, la présence fréquente à Rome «les rois «le la Judée, la facilité que leur donnait le diadème de parvenir jusqu’à César, durent contribuera maintenir les Juifs dans leur situation paisible. A tous ces motifs, il faut ajouter le plus puissant de tous, l’acquittement régulier d'une taxe considérable au trésor de la république.

Lorsque les Juifs furent soumis par Pompée, Rome exigea de cette nation vaincue un tribut anuuel , comme elle avait coutume d’en imposer à tous les peuples qui sollicitaient son alliance ou «lemandaient son appui. Cicéron veut «jue Jérusalem rende grâce au ciel de ce qu’elle n’a pas éprouvé le sort «le Carthage , et «le ce que les légions romaines, indulgentes après la victoire, ne lui ont imposé que des tributs. L’Evangile nous présente Jésus- Christ payant le denier à César, et répondant par cette sage condescendance aux captieuses questions des pharisiens qui lui reprochaient de n’avoir aucun égard pour les princes de la terre. Ce tribut consistait en une redevance sur les propriétés, cl en une capitation sur les personnes. Soit que le Juif habitât Jérusalem ou l’Égypte, soit qu'il vint à Rome et dans l'Italie, il était soumis à la taxe «l'un denier, égale pour le riche comme pour le pauvre. Dans la capitale «lu monde romain , d'autres impôts surchargeaient l'Israélite : s’il se livrait à «pichpie art , à quelque profession lucrative ; s’il sollicitait de César la permission d’habiter dans un quartier de Rome , il était soumis au payement d’une redevance particulière, sans compter encore les présents

498 HISTOIRE PflILOSOPtMQüE

«lu pouvoir de leur ancien maître, les affranchis avaient le soin «le conserver et d’accroître la fortune des ancêtres, soit en veillant à l'ordre intérieur «lu palais, à la bonne culture des terres productives «le Sicile et d'Afrique, ou à l'ornement des délicieux jardins «le Rome et de Tihur, soit en se mettant à la tète d'un commerce que le patricien déilaignait, mais dont il aimait à toucher les importants bénéfices. Des sentiments plus temlres présidaient quelquefois encore aux rapports «les affranchis avec leur patron, et l'histoire nous a conservé le souvenir d’Automédon , «pii gouverna longtemps le cœur «lu prince et l’empire tics Césars.

Les affranchis juifs participaient à celte puissance et à celte considération. C’est à un de ces enfants de Solyinc, affranchi par son maître, qu’IIorace ne dédaigne pas d’adresser les vœux «le sa tendre amitié. « Fusais, tu aimes la ville bruyante, « moi j<* préfère les champs. Nous différons seuleu ment sur ce point ; pour tout le reste, nos âmes » s’unissent et se confondent; ce «pic l’un veut ou m uc veut pas, l'autre le veut ou ne le veut pas n également : semblables aux deux vieux pigeons « connus (1), toi tu aimes le nid, et moi j’aime à « voir seiqienler les ruisseaux à travers les riantes « prairies (2). «

Tandis «pie le poète, sc promenant sur la voie Sacrée, cherche à se délivrer «les persécutions «l’un importun , c’est ce même Aristius Fusais, son vieil ami, qu’il aborde : * Demeure avec moi, j’ai quchpie chose de secret à te communiquer. Je le sais , lui répond Arislius avec malice; mais choisis un meilleur temps, c’est aujourd’hui le trentième sabbat (3). »

La corruption des mœurs , la superstition des esprits , servaient aussi «piehpiefois l’existence d«'s Juifs à Rome. Si , dans les fêtes publiques et n.dionales, un cri d’indignation s’élevait souvent contre les Juifs, «pii seuls fuyaient le culte de la patrie, cet enthousiasme, une lois calmé, faisait place au besoin des superstitions secrètes et individuelles. Une opinion générale s’était répandue à Rome, qu’une connaissance approfondie «les astres avait ouvert aux Chaldéens , aux Égyptiens, à tous les peuples

(1) Le poète fait allusion à line fable d’ésopc.

(3) Crbls amatorem Fuscum salverc jubemus

Rurki amatorc». Hic in rc scillcet uni Hullum distliullcs, ad cetera pene tfi-uiclll,

Fralcrnl anitni, quldi|iild nctfat aller, el aller ; Annulmus parller : vetuli iiollquc coluinbl,

Tu nldum icrvas , cyo laudo ru rit amu-ul Bivot. BOIUC r.,épit. 10, ttV. I.

(3) l'oyez à co sujet le commentaire de Basnage, qui prouve, par des autorité} incontestables, que Fusais était Juif, lib. «ri, cap. vi de VUlstoirc des Juifs. Voyez aussi

Horace, liv. i, sot. 9, avec Ica commentaires de Lambin , in Horat., liv. si, pag. 104, in Juven., ibid., pag. 1 OC.

(4) La connaissance des poètes de l'antiquité romaine, et particuliérement d'Horace cl de Juvcual , peut nous donner la mesure des mœurs el des habitudes superstitieuses des Romains. Plusieurs fois les Cluldéens cl le* astrologues furent expulsés de Rome par les édits des empereurs : presque aussitôt ils furent rappelés par les besoius de ces superstitions privées dont j'ai parlé, cl qui s'étendaient depuis le prince jusqu'aux dévotes à ta bonne déesse , suivant l'expression de Juvénal.

secrets qui allaient chaque jour aboutir au prince , ou à ceux de ses affranchis dont l'influence et la fortune étaient les plus puissantes à sa cour (1).

Dans celte situation , le mépris public et les passions de la multitude n’étaient pas toujours assez forts pour lutter contre celle protection constante et intéressée des empereurs. Les formes encore régulières de l’administration romaine garantissaient presque partout les Juifs de ces mouvements qui se manifestèrent plus tard contre les chrétiens : quelques-uns jouissaient à Rome du beau titre de citoyen. Saint Paul, amené devant ses juges, revendique ce privilège, et César l’avait accordé à Anlipalcr, suivant le témoignage de Josèphe. Tous jouissaient d'une liberté absolue de conscience, et une synagogue avait été construite au milieu du quartier qu’ils habitaient (2). Telle était, à cet égard, l’indulgence «l’Auguste, que lorsque les distributions publiques arrivaient «lans la solennité du sabbat , il réservait la portion «les Israélites pour un autre jour de la semaine, afin de ne froisser aucune opinion religieuse, et d’appliquer, avec justice , les munificences du gouvernement romain. Sous ces lois tolérantes , les Israélites pouvaient célébrer leurs fêles solennelles. Lorsqije l’anniversaire d’Ilérodc arrive, dit Perse, et que les lampes rangées sur les fenêtres et entourées de fleurs, jettent une épaisse fumée, que le thon nage dans un bassin rouge , et que le vase «le Samos est plein de vin , lu remues les lèvres en silence , et tu pâlis en observant le sabbat des circoncis (3).

Pendant le règne de Tibère, quatre mille Juifs furent déportés à l'ile de Sardaigne. Si nous ajoutons foi au témoignage «le Suétone , le tyran avait dit que si les Juifs périssaient par l’effet du climat ou par le fer «les brigands qui désolaient la Sardaigne , ce serait une bien petite perle pour Rome ; que s’ils réussissaient, au contraire, à vaincre les féroces habitants, l’ile serait «lélivréc , et l'autorité romaine rétablie sur tous les points de son territoire. Tacite a donné pour cause à cet exil de la

(1) Cicéron, pro Ftacco. Josèphe dit qu'liérode lui-méme payait un tribut, et que toutes les années on le portail à Sido n.Anliq., liv. ni, chap. xvit, pag. 486. Comparez, sur le tribut de j Juifs, Appicn, de Bell, civil., pag. 151, et in Syriac. La capitation, dit-il . était insupportable aux Juifs. Tacite, liv. u, ajoute que la Judée demanda une diminution «le tribut, sons le l ègue «le Tibère. Payes Fischer, Dissert, de censu judaic. , qui rapporte des faits curieux.

(2) Sur le droit de citoyen de* Juif* à Home, et *ur leurs privilège*, consultez Spanheim , Orb. Bom.f pag. 143. Rasnagc «*»t plus étendu; mais il est partial pour les Jmf$, ci jon témoignage, tou veut dicté par ce «pie j’appellerai «es passion* historiques , exige un sévère examen. Hist. des Juifs, lir. vi, chap s.

nation judaïque, la résolution prise par Tibère d’expulser de Rome toutes les opinions nouvelles qui tentaient «le s’élever sur les ruines des institutions anciennes (4). Dans les inquiétudes de sa tyrannie jalouse. César avait fait examiner les rites de l’Égypte et de la Chaldée; et. craignant que l'ambiliun ou le désespoir ne se servit contre lui des magiques combinaisons de l’astrologie, il exila loin de Rome et des rivages de Caprée les sectateurs de toutes les religions de l'Asie. Telle n’est point cependant l'opinion de Josèphe sur ce premier exil du peuple d’Isracl. Toujours porté à exalter le culte de sa patrie et la protection constante qu’il trouva «lans l’empire , l’historien de Jérusalem attribue aux crimes privés de quelques-uns «le ses frères l’orage passager qui éclata sur les Juifs de Rome. Dans ce temps , une foule d’Israélites avaient quitté les murs «le Jérusalem pour venir s’établir en Italie. Parmi cette multitude que le désir de faire des bénéfices . «ni le besoin «le fuir les dissensions «le la Palestine, appelait dans la capitale du monde, il se glissait souvent, dit {'historien , «les hommes pervers qui troublaient, par leur imprudence, l’état paisible «le la nation. Quatre Juifs, faux interprètes de la loi , étaient parvenus à séduire une matrone romaine , «lu nom «le Fui vie, et après l’avoir admise au nombre des prosélytes, lui avaient imposé mille contributions secrètes , sous prétexte des besoins de Jérusalem. Ces rapports mystérieux et lucratifs s’étaient prolongés pendant plusieurs années; mais Séjan en avait été instruit; et augmentant encore par «le fausses alarmes les tristes soupçons «le Tibère, il avait obtenu le bannissement «les Juifs de Rome. Avec la fin «lu pouvoir «le Séjan finit aussi la persécution. Les Israélites revinrent bientôt sur les bords «lu Tibre . où ils reprirent leur ancienne existence politique (î$).

Caligula avait ceint les lauriers de l’empire, et déjà sa cruauté sophistique ensanglantait le monde, lorsque la communauté des Juifs de Rome vit arriver une députation de vieillards envoyés par

(5) Perse, satire 5, v. 180.

(4) « '.o m parez, sur cel exil delà nation juive, tes deux témoignages que j’ai cités, Tacite, liv. vi des Annales ; Suétone, in Tiber.

(5j Jo«èphc, liv. xvm, Anl. Jud. Il faut bien remarquer que Josèphe parle du bannissement des Juifs «le Rome, i in médiat «une nt après avoir raconté l’expulsion des prêtres d’Isi*. Les Romains confondaient, sans précisément le* connaître , toutes les superstitions de l’Orient ; cl lorsqu'un empereur avait résolu de le* éloigner de l’Italie, il était bien rare que les Juif* et les Chrétiens ne fussent pas frappés par l’éilit île proscription. Quelques savants ont même |»rn*r que, dan* la séduction dcFulvie* il se mêlait quelques idqcs du christianisme naissant.

Jioo HISTOIRE PHILOSOPqjQrS

leurs frères d’Égyple , et <|ui , sous la coiuluilc de Pbiton , venait solliciter le maintien de leur privilège, que le peuple fanatique et légeig d’Alexandrie avait violé, au mépris des décrets d’Auguste et de Tibère. Comme Pbilon , qui la conduisait , nous a laissé un livre dans lequel il raconte lui-mème les circonstances de sa mission dans le palais de Caligula, l'hisïoire doit s’attacher à cet important témoignage, et suivre pas à pas l'Israélite au milieu de la capitale du monde romain (1).

m Nous arrivâmes à Rome (c'est ici Pbilon qui « parle), croyant trouver dans celui qui gouverit nait l’univers, un juge équitable et un magistrat « intègre. Caligulu nous reçut au sortir des jardins « délicieux d’Agrippine, là où le Tibre roule ses k eaux majestueuses. II avait un visage gai , et ses « yeux pleins de douceur étaient pour nous d’un « heureux présage. Quand nous lui eûmes expose , u l’objet de uotre voyage , il nous fil signe de la « main qu'il nous serait favorable; et bientôt « llémus, un de ses affranchis bien-aimés, vint •» nous dire que l'empereur nous recevrait dans m son palais. Alors chacun de nos frères se réjouit:

•< mais la connaissance que j’ai des choses du « monde me rendit suspect cq, qui réjouissait les « autres ; car, de tous les ambassadeurs qui étaient « alors à Rome, nous étions les seuls à qui l’em- « prreur avait accordé la faveur d’une audience ^ dans son palais; et je pensais qu' étant Juifs, nous » lie devions pas être l'objet des prédilections du h maître de Rome , que uous serions bien heureux u si l’on nous traitait comme les autres envoyés. « En effet, nous opprimes que l’empereur sciait « rendu à Puteoli , dans ce magnifique palais que *t le voisinage d’une mer poissonneuse rend la m maison de délices des Césars. Au milieu des « plaisirs de la bouue chère, Caligula ne pensait à u rien moins qu'à nos plaintes. Tandis que nous u marchions sous les allées de citronniers qui ii entourent le palais, un de nos frères vint à nous u avec le visage troublé : Jérusalem! Jérusalem! u s’écria-t-il, ton temple, le saint des saints, va u être souillé ! Mes frères, IVmpereur a commandé « qu'on plaçât sa statue dans le sanctuaire de •* Jéhovah, sous le nom de Jupiter Stator. I.a donu leur nous rendit muets, et nous nous retirâmes •< daus nos maisons. Enfin, quelques jeunes gens, « ivres de volupté, la tête couronnée de roses, « vinrent nous annoncer, en tcrmes*de moquerie, •i que l’empereur allait écouter nos plaintes. Nous « nous rendîmes au (valais : toutes les portes « étaient ouvertes, Caligula ayant manifesté à ses

(1)' L’ouvrage de Phiioo offre un véritjblc intcuH. C’c»t un Uraehtequf voyageait milieu de Home païenne , et qui

■ affranchis le désir de se promener dans le jardin « de Mécènes cl de Garnie. Lorsque nous vîmes son « visage . nous nous prosternâmes la face conlrc >i terre, et nous le saluâmes du nom d' Auguste et • d'empereur. N'étes-voiis pas, nous dit-il avec lin u sourire amer , ces ennemis des dieux qui refusez « de me dresser îles autels , et qui me préférez une « divinité inconnue? Alors les jeunes affranchis lui . donnèrent, par flatterie, les noms de tous les « dieux de l'Olympe. Tu es tout â la fois llacchus, « qui planta la vigne , Hercule , symbole de la i< force. Mars, le père des terribles combats,

. Jupiter , le maître de l'Olympe. En entendant ces « mois, l'empereur sourit agréablement.

« Un affranchi, né dans l'Égypte, du nom d’Isi- « dore, et professant la haine la plus violente « contre notre nation, s’écria : «Tu serais bien .. autrement irrité. César, contre ces hommes , si « tu connaissais leur mépris profond pour ton « autorité. Seuls de tous les peuples, ils refusent « d'offrir des victimes en ton honneur, et d'arroser « les autels de leur dieu du sang des génisses con- « sacrées et du taureau sauvage. » C'est une ca- « lomnie , nous écriâmes-nous d’une voix forte « quoique respectueuse; nous offrons des heea- « lombes pour Ion saint, A le maître du monde! « trois fois, depuis ton avènement à l'empire, le « sang a ruisselé en ton honneur sur le parvis du « temple. Il est vrai que nous ne mangeons pas les « viandes consacrées; nous les laissons consumer « dans la flamme : mais les sacrifices n’en sont « que plus parfaits et plus agréables au Dieu « étemel.

« Au dieu éternel, s’écria-l-il! mais moi, ne

• suis-je pas aussi une divinité? Fit que me font ces « sacrifices offerts à un autre dieu? quel honneur « puis-je en retirer?... En entendant ces paroles, « le sang se glaçait dans nos veines; et nous al- « lions nous efforcer de répondre, lorsque Caïus, « nous quittant brusquement, continua à parcourir « les riches galeries de son palais, où l'or, l'ivoire « cl le marbre resplendissaient du plus vif éclat. « Nous le suivions au milieu des moqueries de tous « les affranchis, qui, pour faire leur cour à Caïus, « nous insultaient de mille manières , comme îles « histrions au milieu d'un théâtre. Nous gardions « le silence, car il est quelquefois la plus sage des « réponses. .Mais l’empereur, revenant hrusque- « meut à nous, me demanda, comme au plus ancien « des députés juifs, pourquoi nous nous abstenions « de manger de la chair de pourceau ; et il accom-

• pagna cette question d'une rire immodéré ,

E nom tracé le souvenir de ara liniireaaiona , d'autant plue 1 vive* ipi'ellci aonl toutea réccnlca.

« comme s’il avait été dons l'ivresse. Nous répon- • dîmes que c'était In une des coutumes de nos « ancêtres , et que chaque nation avait ses mœurs « et ses lois également respectables. Un affranchi , u couvert d'habits efféminés, ayant ajouté que nous « nous abstenions aussi de manger de l’agneau : Ifs « ont raison , dit Caïus ; car la chair n'en est pas •> bonne, et je m’en abstiens aussi. Il nous demanda « avec une voix douce, comme s'il avait ignoré » l'objet de aolre ambassade , quel était le but de « nos vœux et de nos prières; et lorsque nous lui «> eûmes dit et répété que nous réclamions le droit « antique de bourgeoisie pour la nation juive à « Alexandrie, il se mil à courir à travers ses appar- « temenls; et toutes les fois que nous étions près « de l'atteindre, il reprenait sa course, jusqu’à ce « que, bous voyant exténués de fatigue, il se relira » dans ses appartements secrets , disant à ses « affranchis : Ces gens -là sout plus malheureux » que coupables, de ne pas croire à ma nature f « divine. »

Pendant le séjour de Philon et des Juifs d’Alexandrie dans la capitale des Césars, la folie de Caligula s’accrut à ce point, qu’il ne paraissait plus en public que revêtu des attributs et des symboles des dieux de i’OIyiupe. Tantôt, divinité favorable, il entourait sa tète de rayons d’or, symbole du dieu {du jour, ou prenait dans ses mains le carquois fatal au serpent Pithon; tantôt, sous le nom de Liber et de Bacchus, il présidait, couvert de la peau mystérieuse du faon , aux bruyantes cérémonies de l’antre sacré, à ces bacchanales où le phallus et le vau étaient offerts à l’adoration des initiés, aux acclamations tumultueuses de io Bacche! quelquefois, divinité formidable, il paraissait sous les traits d’Hercule, les épaules couvertes de la peau du lion de Néméc , la main armée de la terrible massue ; ou bien encore , sous le casque du dieu Mars , il promenait ses yeux étincelants de fureur sur la foule tremblante.

Toutes ces formes diverses ne satisfaisaient pas les vanités de la divinité nouvelle. Il lui semblait «{ne, tant que les Juifs se refuseraient à son culte, il manquerait quelque chose à sa sublime nature; et des ordres exprès de l’empereur furent encore expédiés au gouverneur de la Judée, pour qu’il plaçât, de gré ou de force, la statue de Jupiter Caïus dans le sanctuaire même du temple de Jérusalem. Lorsque Agrippa , lélrarqiie désigné d’une partie de la Judée, se rendit au palais de l’empereur à Rome, Calus jeta sur lui des regards furieux.

(1) Ces événements firent tant d'impression sur l'esprit des Juifs, qu'ils sont racontés dans tous leurs historiens; on les trouve tout à la fois dans Josèphe , AntiquU.

u” Les gens de votre nation , seuls «le tous les « hommes, refusent de me reconnaître pont- un •> «lieu : et ne savent-ils pas, ces malheureux, qu’ils « courent à leur perte? »

En entendant ces mots, prononcés d’une voix terrible, Agrippa tout tremblant s’évanouit (t). Si l’on ajoute foi au témoignage de Philon, il ne retint de celte léthargie que le soir. » 11 leva un peu la « tête, ouvrit les yeux avec peine, cl sa respiration u oppressée devint un peu plus libre. Où suis-je? u s’ecria-t-il , est-ce chez l’empereur mon maître? •» Caïus est-il présent? Prends courage , lui dit le •> plus âgé des docteurs , lu es entouré d'amis, et « Caïus n'est pas ici. On lui demanda s’il voulait « prendre quelqiïfc nourri turc. Ne me donnez pas « de viandes délicates ; dans l’affliction où je suis, •« je dois repousser tout ce qui n’est pas nécessaire h pour soutenir une vie qui m'est importune. Alors « il «lemanda des tablettes, et d’une main trem- « blante , il traça ces lignes pour l'empereur

* Caïus : fl v |

** Tu sais , César, que la nature a gravé dans » tous les hommes un vif amour pour la patrie. Je « suis né à Jérusalem , et mes ancêtres, de la race « des rois et des sacrificateurs , ont toujours pro-

• fessé la religion sainte des Juifs; attaché par n tant de liens à cette nation antique, je me rends « son interprète auprès de ta sublime majesté ; tu « ne peux douter de sa fidélité et de son amour* « Dans le temple auguste de Jéhovah, des victimes « tombent chaque jour immolées en ton honneur « ou pour la prospérité de cet empire. Jérusalem « ne se renferme pas dans ses vastes murailles; ■ elle est la métropole d'une nation répandue sur k toute la surface de la terre, et le bien que lu lui k feras retentira des bords de l'Euphrate au rivage « de l’océan britannique. D'autres cités ont sollicité « le droit de bourgeoisie comme récompense de « leur zèle. Les Juifs, qui les premiers saluèrent u ton autorité naissante, ne demandent que IVxéu culion d’une de leurs coutumes religieuset, pour « prix de leur dévouement. Il est parmi nous une « loi ancienne qui ne permet pas que , dans notre u saint temple, où réside, la majesté divine, on « puisse placer les images des dieux étrangers , ou « de profanes représentations. Les rois barbares « qui s’emparèrent de la Judée en divers temps , *< ont toujours respecté cette coutume des ancêtres, » et les deux princes qui ont ceint, avant toi , les u lauriers de l’empire et de la victoire, ont honoré « le saint temple de Jérusalem; Auguste ne dé-

jud., Ylv. xviii, ci dausk livre de l'ambassade de Philon déjà cité, filon féal n’csl que l'analyse de ce» différents textes.'* ' é

U02 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

u daignait pas d'offrir de majestueuses hécatombes « sur l’aille! des sacrifices; et Tibère, à la prière » des Juifs, fit enlever les boucliers d’or que les

• légions lui avaient consacres dans ce temple, « parce <|Ue celte offrande blessait les coutumes •< antiques de notre nation. Te parlerai je mainte- < nanl de l’impératrice Livic? de ces coupes d’or,

« de ces vases d’airain ciselés, de ccs longues robes

• de pourpre que sa munificence prodigua à nos « pontifes et à nos lévites? Toi-même, n'as-tu pas «i reconnu, par mille bienfaits, mon dévouement

• i la personne sacrée? Tu as augmente les terres »*; de ma tctrarchie , tu m'as donné les villes opu-

« lentes de la Traclionitc et de la Galilée; aujour- “ d’hui voudrais-tu inc forcer iNl désobéir, ou à

• méconnaître tout ce que les hommes respectent, « les lois et les coutumes des ancêtres ? Fais-moi « mourir. César, car ma vie est à toi ; mais cesse » de contraindre des coeurs qui bénissent ton nom « et prient chaque jour pour la majesté auguste *i de cet empire. »

Si l’on en croit l’hilon, celte lettre calma le ressentiment de Gains. I.e nouveau dieu plaignit l’aveuglement de ces hommes grossiers qui niaient son essence suprême, cl il daigna conserver la vie à celte multitude ignorante qui persistait à laisser un sanctuaire ride et un temple sans dititulé. Quelque temps après, il revenait à ses premiers desseins lorsque le complot de Gbéréos et des esclaves du palais mit un terme à ses fureurs. A l’occasion de cette révolution dans Rome païenne, Josèphe entre dans des détails dont les autres monuments de l'antiquité ne laissent aucune trace. Si l’on en croit cet historien , toujours porté à relever la gloire de sa nation et à la mêler aux grandes révolutions des empires. Agrippa ne fut point étranger au mouvement qui porta Claude au pouvoir. Lorsqüe Cal us eut été frappé, des dissensions partagèrent le sénat et les légions , tandis que les soldats voulaient un empereur et les privilèges du despotisme, les pères conscrits cherchaient ù rétablir la liberté antique et les institutions de Rriituset de Scévola. Agrippa sc rendit intermédiaire entre deux puissances qui cherchaient à s'envahir et à sc combattre; il servit Claude auprès d’un faible sénat qui appelait la liberté, sans avoir la sagesse et la force de la supporter et de la défi) L’hislorion Josèphe a rendu d’une manière très-dramatique Ici scènesde la révolution domestique qui renversa Caligula: presque tous tés historiens qui ont traité cette époque do l'histoire de Home, te sont fait uu devoir de puiser à cette source, la plu* complète cl la plus riche en dt-i.iiis. C’est une belle et gratte repré somation de ces intrigues des palais, de ce* révoltes intérieures si frequentes dan» le.» güiirememcni» despotiques. Il est dommage que

fendre. On vit ainsi, suivant l'observation de Prideaux , un roi tributaire de Rome, commander aux destinées de l'empire, et décider si elle obéirait à un maître , ou si la ville éternelle aurait encore ses consuls et ses tribuns (1).

Quoique les commentateurs de la Mischna célèbrent le repos et la situation brillante d'Israël dans l’empire romain depuis le règne de Claude, il est certain cependant qu'à partir de cette époque, leur position fut moins heureuse à Rome et dans l’Italie. Il ne faut, en effet, que jeter un regard sur la marche et le développement des persécutions dirigées contre le christianisme, sur les caractères communs qui firent souvent confondre les Chrétiens et les Juifs, et particulièrement sur l'histoire de ccs résistances opiniâtres, de ces révoltes sanglantes des Hébreux dans la Palestine , pour se convaincre «pie la haine publique dut naturellement s’exalter par l'action de tant de causes diverses et puissantes. Nous allons voir d’abord par quels signes extérieurs le paganisme fut conduit à penser , dans le premier siècle de l’Église, que les Juifs et les Chrétiens formaient une secte commune, et quelles furent les conséquences de celle opinion par rapport aux Israélites.

Jésus-Christ avait enseigne l'Évangile au sein de la synagogue : rigide observateur de la loi, il avait daigne soumettre son eufance à la circoncision; ctp dans un âge plus avance, il avait célébré le sabbat, gardé les commandements de la Pâque , et prié dans le temple. Lorsqu’il avait annoncé aux docteurs d'Israël la parole de son père , il n'avait parlé de la loi qu’il évangélisait que comme d'une épuration de l'ancienne doctrine, et, s'abstenant de toutes prescriptions nouvelles pour les cérémonies du culte, il avait loué la piété de ceux qui se rendaient avec ardeur au temple et dans les synagogues. I.es disciples avaient sui\ i le maître. Tous portaient la marque d’une origine juive; ils observaient les rites de leurs ancêtres ; et souvent mêlés parmi les Israélites, ils célébraient la fête des tabernacles ou la bruyante solennité d'Aman. Fendant plus d'un demisiècle après la mort de Jésus-Christ, les Chrétiens, confondus sous le nom générique de Nazaréens (2), ne se distinguaient des Juifs que par la reconnaissance et l'adoration du Messie ; et jusqu'au premier concile de Jcrusalcn , à la fondation des Églises de

Jo»èphc ait souvent rapetissé ce tableau, en exagérant l'influence qu’un roi de Judée , presque inconnu, peut exercer sur la destinée du grand empire. Antiq. Jlid., lit. xvm.

(2) Sur le% Nazaréen* , secte moitié chrétienne et moitié Juive , consultez le chapitre v de celle histoire, consacré à la lutte du christianisme et do la religion des Juifs.

tiO.1

Corinthe et d'Éphèse, ils avaient puise à In même source leurs doctrines religieuses : tous également fuyaient, avec la même horreur, les pompes du paganisme ; on s’était formé d’eux les mêmes idées parmi les philosophes et au sein de la multitude; c étaient toujours des hommes dont la sombre obstination se refusait à souscrire au culte île l’univers, et à brûler de l’encen» sur les autels des dieux île Home. Dans celte capitale du monde, ils habitaient un même quartier au delà du Tibre; leurs catacombes étaient communes, et leur sanctuaire, où Fou cherchait aussi vainement Yimage d'une divinité , semblait attester une croyance semblable (1).

Des Chrétiens furent donc longtemps considérés par les polythéistes comme une secte du judaïsme, et souvent confondus avec les enfants d’Israël. Cette circonstance n'eiU point changé la situation îles Juifs, si celte secte nouvelle, que l’opinion géuéralc faisait fille de la synagogue, n’eût excité les haines particulières, et l’allcntiun inquiète du gouvernement romain. Nous avons expliqué les motifs divers qui avaient balancé, dans l’esprit des empereurs de Home , les sentiments de haine et de mépris qu’inspiraient les Juifs; il est à croire aussi que ce qui arrêta souvent le glaive de la persécution, c’est que, circonscrites dans une agrégation fixe de personnes, -les opinions des Juifs ne cherchaient pas à s’étendre au dehors : sauf, en effet, quelques exceptions rares, le prosélytisme était tout à fait étranger aux sentiments des Israélites, (.'adoption d’un néophyte dans la synagogue était plutôt une grâce qu’elle lui accordait, qu’un triomphe dont l'orgueil religieux conservait la mémoire parmi les Juifs (â); et les promesses d'Israël étaient si glorieuses et si profitables, que les docteurs de la loi se gardaient bien de trop multiplier le nombre de ceux que Jéhovah appelait à y participer. Aussi l'obstination des Juifs à ne point s'associer aux institutions religieuses de l’empire pouvait bien quelquefois , comme on l'a dit, exiciler le sourire du sage et les murmures du peuple, mais elle ii'élail pas capable de motiver de sanglantes persécutions. Aux yeux des Kouiains ,

(1) I.c chapitre xxivde l'excellente dissertation de Schudt sur l'hittoire des Juif*, est précisément consacré à trader des cffels de celte confusion perpétuelle entre les deux cultes. Ce chapitre est ainsi intitulé : Des Injures et des mensonges des gentils contre les chrétiens qu’ils confondaient avec tes Juifs. Comparez, avec une dissertation spéciale île Korlholt , Sur la vie et les mœurs des premiers chrétiens calomniés par tes gentils. Kilon. 1685, in-4o.

(2) On verra, dans la suite de cette histoire, à quelles épreuves la patience des prosélytes était soumise d'apres les préceptes des rabbins.

d’ailleurs . une nation qui conservait les mœurs de ses ancêtres, avait toujours quelque chose de respectable . et les préjugés nés d’une longue habitude pouvaient en quelque sorte justifier la résistance des Juifs. Mais la nouvelle secte qui s’éleva au sein de lu synagogue se montra avec d'autres préceptes; son esprit de prosélytisme était chaque jour signalé par de nouvelles conquêtes, A peine un siècle s'élail-il écoulé, «jue Tertullicn pouvait s'écrier dans son pieux orgueil ; « César , nous sommes partout « dans vos cités , dans les campagnes , au Forum, h et jusque daus ton palais (3). » Sur tous les points de l'empire, la nouvelle secte comptait des prosélytes qui affrontaient avec orgueil les séductions des pontifes et la hache du licteur. Les principes du christianisme n'étaient pas seulement ceux d'une rcsislanceobslinéeaugrand système du polythéisme, mais, pour ainsi dire , ceux de l'invasion et de la conquête. Les prédicateurs de l'Évangile parcouraient les villes et les campagnes , annonçant la parole de Dieu aux sectateurs de tous tes cultes, et, suivant l’expression de saient Paul, la vérité s'était fait entendre aux quatre coins de la terre.

Gomme le culte des Chrétiens fut longtemps confondu , ainsi que uous l'avons prouvé, avec les rites de la sÿuagogue , celte situation nouvelle de ce qu’ou croyait eucore le judaïsme, changeant, pour aiusi dire, sa situation passive vis-à-vis de l'univers païen en uuc situation active et conquérante, excita des haines plus vives contre les Israélites; et le glaive de la persécution , jusqu’à la fin du premier siècle de l'Église, frappa également et les Juifs véritables, et les Chrétiens que les monuments du temps distinguent sous le nom de sectateurs des superstitions judaïques.

Sous le règue de Claude, on aperçoit déjà les traces de ces persécutions communes qui poursuivirent également les Juifs et les Chrétiens. « L’empereur m chassa les Juifs de Home, dit Suctonc, parce n qu'ils fahaient continuellement du tumulte, à m l'instigation de Chrestus [ou du Christ ] (4). ■ Il est cerlaiu qu’à cette époque le christianisme commençait à pénétrer jusque dans la capitale des Césars,

(3) Tertullicn, Apo/ogetic., S 3.

(4) Judœos impulsas Chre>lo assiduù tumultuantes

fiornà exfiu/il. Sr iront, in l'Iaud. 35. Tacilc avait déjà dit, en pariant du christianisme , Ann., xv, 44, ta Judée origine du mal. Il est très-certain qu'à celle époque, la confusion était continuelle entre les deux sectes; tes habitants de Home ne connurent que dans les temps postérieurs les opiuious et les doctrines du christianisme. Tertullicn , qui vivait dan* le deuxieme siècle, dit a l'empereur : y vus prononcez mai te nom de Chrétien , vous connaissez à peine notre nom! J •

HISTOIRE i'HILOSOPlIIQUE DES JUIFS AU MOYEN AGE.

ri qu'incapable «Icflislinguir les doctrine* nouvelle* des principes du judaïsme ancien , Claude n'avait été frap|ié que du caractère de prosélytisme que la religion de Moïse semblait subitement avoir adopté, de celte activité et de celte audace qui animaient les pieu* prédicateurs du christianisme, et qui pouvaient compromettre à la fin la paix publique et l'existence du culte antique des itomaios. Lorsque saint l'aul vint visiter Home, sous le régne de Claude, Prisaile et Aquila , jeunes chrétiens , ses deux disciples, s étaient réfugié* à Corinthe, parce que des lois sévères avaient chassé les Juifs de l'Italie.

la dixiéme année du régne de Néron, un incendie affreux ravagea la capitale de l’empire avec une fureur dont il u'y avait point encore eu d'cxcnqde. Les chefs-d'œuvre de la Grèce, les trophées des guerres puniques, de la Gaule, les temples élevés cil l'honneur des dieux, périrent dans ce désastre commun, Quatre quartiers seulement furent épargnés, des quatorze que contenait Ilotlie, et les outre s ne présentèrent plus qu'un trislespectacle de ruines et île désolation. La clameur publique accusa hautement Néron d'avoir mis le feu à sa capitale; et comme les histoires les plus incroyables s'accréditent facilement parmi la multitude en fureur, on croyait avec une ferme assurance que Néron, jouissant de l'aspect de cet effroyable incendie, s'amusait à chanter sur sa lyre la destruction de Troie (1). Pour détourner des soupçon* que des crimes passés semblaient autoriser, Néron, dit Tacite, fit livrer au supplice des homme* détestés par le vulgaire, à cause de leur infamie, et connus sous le nom de Chrétiens. Les uns , enveloppés de peaux de hèles féroces, furent livrés à des chiens dévorants; les autres, attachés en croix, reçurent la mort au milieu de tourments horrible» : plusieurs furent brûlés vifs ; on plaçait leur corps sur des bûchers dont la flamme servait à éclairer sur le déclin du jour , et Néron voulut que scs jardins servissent à ce spectacle , auquel il ajouta les jrux du cirque.

Quoique Tacite emploie l'expression de Chrétiens, et qu'il sépare ainsi la superstition noueelle des rites de la synagogue , il est à croire cependant que les Juifs furent frappés par celle persécution, en même temps que les pieux sectateurs du Christ. Il ne faut point otddier qu'au moment où Tacite écrivait son histoire , c'est-à-dire , sous le règne lie Trajan , les idées qu'on se faisait des Chrétiens n'étaient plus les mêmes que celles qui existaient sous le règne de Néron : ceux-ci commençaient à se multiplier au milieu de Rome , et la haine publique

(1 ) Ce çrand désastre est adourablcmcmi décrit par Tacite, Ann , liv. xv. Suétone, in Ncr. 58, et Dion. Ca».,

les distinguait déjà des Israélites ; des lors, il ne serait pas étonnant que cet historien eût transporté quelques-unes des opinions du règne de Trajan à celui de Néron , sous lequel éclata la persécution dont il racontait l'histoire, et qu'il ait ainsi imputé aux seuls Chrétiens, alors l'objet d’un ressentiment particulier , un crime qu’un demi-siècle auparavant on put attribuer aux deux sectes qu'on ne distinguait point encore. La situation sociale des Juifs à Home, au temps de Néron , prêtait singulièrement aux soupçons du peuple. A celte époque, opprimés dons leur propre patrie, les Israélites formaient wne agrégation nombreuse au milieu de la capitale , et Ion pouvait croire qu'un peuple vaincu, qui se distinguait déjà par son horreur pour le joug de Rome, avait eu recours aux moyens les plus atroces pour satisfaire sa vengeance implacable.

Celle conjecture prend plus de vraisemblance , lorsqu'on remarque celte confusion continuelle qui, après le règne de Néron , sc produit encore entre les Juifs et les Chrétiens. Lorsque Jérusalem fut menacée par les légions romaines, les Chrétiens qui habitaient celte cité, avertis par leurs évêques et leurs prêtres, se réfugièrent à Pela, dans la crainte d'être confondus avec les Juifs dans la vengeance aunoncée par les Écritures. Sous la tyrannique administration de Domiticn, le consul Flavius Clemens fut accusé à' athéisme et de mœurs judaïr/ues. Flavius Clemens descendait île l'illustre famille des Flavius, et était second fils du frère de Vcspasicn. Domiticn l'avait uni à Domi tille, sa nièce, et il destinait les lauriers des Césars aux rejetons de celte race, qu'il avait confiés aux nobles veilles du rhéteur Quinlilien. Placé à côté de la pourpre , Flavius Clemens avait été appelé au consulat l'an 95 de J.-C. : »• Mais à peine était-il sorti u de ses fouclions, dit Suétone, que Néron le fit « mourir sur les soupçons les plus légers. Il fut « accuse , ajoute Dion , d'impiété cl d'athéisme , U crime dont furent punis beaucoup d'autres qui « avaient embrassé les mœurs des Juifs. » Domitille. son épouse, convaincue du même crime, fut reléguée à l’andateria , lie déserte des côtes de la Campanie . et bientôt le licteur, sinistre messager, vint mettre uu terme à ses privations et à ses souffrances. Cette singulière association d’idées, d'athéisme et de mœurs judaïques , dont furent alors accusés les plus proches parents de Domitien , a fait croire à juste litre que ce crime imaginaire ne pouvait s'appliquer qu’au christianisme naissant ; et l'Eglise, adoptant les traditions antiques exhumées des catacombes, a placé parmi les martyrs

liv. lxviii, peuvent éire comparés au granit historien , ei compléter son récit.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE ces victimes des sombres fureurs de Domilien (1).

Ainsi la confusion la plus entière régnait entre les Chrétiens et les Juifs. Parmi les monuments du temps qui le constatent d'une manière positive, on peut encore distinguer un autre témoignage de Suétone. Après la destruction du temple de Jérusalem, le didrachme que la piété des Juifs avait destiné au service de Jéhovah, reçut une nouvelle application : afin d'attirer ce peuple au culte de Rome, et de le faire entrer, par un hommage forcé, dans celte communauté d’opinions religieuses qui embrassaient l’univers romain, on l'obligea de payer à Jupiter du Capitole, ce didrachme, naguère consacré au Dieu d'Israël. Sueloue nous a laissé le tableau des vexations de toute espèce que les officiers de l’empereur se permettaient dans la perception de cet impôt. Lorsqu'un habitant de Rome était accusé de partager les superstitions judaïques, on le soumettait à des perquisitions dont la pudeur s’alarmait , et une indécente justification leur était imposée, quelles que fussent leurs infirmités et leur Age. Martial se moque de celte nouvelle espèce de tribut ; et un historien contemporain gémit d’avoir vu un vieillard de plus de quatre-vingts ans exposé à cette vexation déplorable au milieu du Forum (3).

Les Chrétiens , caches jusqu’alors A l’ombre de la synagogue, ne purent échapper à ces étranges perquisitions. Tertullien se plaint amèrement de ce que ses frères soient mis au rang des prostituées et des Juifs qui payent un tribut à César pour qu'on tolère leur présence au milieu de Rome (3). Il remontre avec véhémence que la circoncision n’est pas le signe infaillible des opinions judaïques, et que beaucoup de prosélytes du christianisme conservaient celle marque de l'alliance que la nouvelle loi avait tolérée. Ces plaintes étaient souvent inutiles ; et le magistrat romain, ne daignant pas s'immiscer dans des controverses qui échappaient à son ignorance et qui fatiguaient scs loisirs , ordonnait l'application rigoureuse de la loi, au moyen d’un signe certain et visible qui évitait toutes autres recherches.

Au milieu des Chrétiens qui furent amenés devant le tribunal îles magistrats pendant le règne de Domilien , on vil paraître les petits-fils de l’apôtre saint Jude, dont le droit incertain au trône de David, et la parenté éloignée avec le Messie, avaient éveillé l’inquiète jalousie de l'empereur. La simplicité de

(1) Celte persécution commença l'an 05 de J.-C., suivant la chronologie de Üodwel , Dissertât, in Cyprian. , lib. ii, pag. 60. Baronius la place une année après, et la fait durer six ans. Ann. ecclesiast. , ad ann. 90. Le témoignage de Tertullien et de Lactance la reporte à la 15e année du règne de Néron. Comparez avec Xypbilm, in Domitian., p. 236.

leur réponse, leur extrême misère, et leur extérieur presque ignoble, calmèrent des craintes mal fondées, et l'on s'aperçut bientôt qu’ils n'avaient ni le désir ni le pouvoir de troubler la paix de l'empire. Ils avouèrent, sans détour, qu’ils étaient de l’antique race de David et proches parents du Messie. Lorsqu'on les interrogea sur leurs desseins, leur fortune et leurs habitudes, ils répondirent que toute . leur ambition se bornait à un royaume qui «'était pas de ce monde; et montrant leurs mains endurcies par des travaux pénibles, ils protestèrent qu’ils n’avaient d’autre moyen d'existence qu’un champ situé près du village de Cocaba, dont le produit s’élevait à neuf mille drachmes ; et les descendants tic David furent renvoyés à leurs travaux, avec compassion et mépris.

Les apologies du christianisme adressées aux empereurs et aux proconsuls , dans lesquelles les principes et les mystères de la foi étaient expliqués et justifiés à l’univers romain ; les dénonciations fréquentes des Juifs eux-mêmes contre les Chrétiens, qui montraient les différences de leurs doctrines, révélèrent à la fin aux magistrats de l’empire, que la religion nouvelle qui s’élevait dans la capitale et les provinces , élait tout à fait distincte du culte ancien des Hébreux, cl que, par conséquent, les Juifs ne devaient point être confondus dans les édits de persécution lancés contre les Chrétiens. Dès le milieu du second siècle, le magistrat put distinguer dans son tribunal ces sectaires hardis qui menaçaient ouvertement les dieux du Capitole, des Juifs obstinés qui ne sollicitaient qu'une tolérance secrète pour les pompes du sabbat et la pratique de la circoncision.

Mais , par une fatalité malheureuse , au moment où celte distinction sauva la synagogue des tristes effets d’une persécution sanglante, nous allons voir que l’esprit i}e révolte qui se manifesta avec plus de violence dans la Judée, les turbulentes séditions qui éclatèrent tout à la fois à Jérusalem et parmi les Juifs d'Alexandrie, soulevèrent eucore les méfiances et les rigueurs du gouvernement romain. Ici la scène change : ce n'est plus l’histoire des Juifs dispersés dans l'empire que nous allons avoir à suivre ; jetant un regard en arrière, nous devons reprendre le tableau du gouvernement de Jérusalem et de la Judée jitsqu’au moment où la ville sainte succomba sous les efforts des légions romaines.

(9) Comparez Suétone, liv. vin, pag. 187, et Xypbilin, In Fespasian., 217.

(3) Le passage de Tertullien, Apologetic , se trouve rapporté et commenté par Basuagc, liv. vi, chap.vu, Histoire des Juifs.

CAPEriOUI.

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