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CHAPITRE III

GOUVERNEMENT PARTICULIER DE LA JUDÉE DEPUIS LÀ MORT d’hÉRODE JUSQU'A LA DESTRUCTION DE JÉRU- SALEM PAR TITUS.

An de J.-C. 8.-79.

Il entre dans les intérêts d'un grand empire formé par la conquête, de maintenir dans les liens d’une obéissance absolue toutes les nations soumises à ses lois. S'il ne punit pas sévèrement la rébellion qui éclate sur un point du territoire, bientôt elle s’étendra de toute part; car le lien que formait la crainte étant une fois brisé , on verra tous les peuples courir à la liberté. Le gouvernement de Rome était trop éclairé sur ses véritables intérêts, pour n’avoir pas senti cette nécessité de sa situation; et presque toujours, sous le sénat comme sous les empereurs, il avait réprimé, par l'extermination des peuples ou le poids d’une plus cruelle servitude , le soulèvement et la moindre désobéissance aux ordres de ses magistrats. Hais la sédition devait avoir nécessairement des dangers plus ou moins grands, è raison de la position géographique des nations qui prenaient les armes pour résister. Lorsque la révolte éclatait en effet dans un pays de toute part entouré par des peuples depuis longtemps soumis à l’empire et habitués à sa domination , cet événement avait peu de danger pour la puissance romaine; il n’était pas à craindre que ces principes de résistance se propageassent au loin ; et, selon l’expression de Tacite, la sédition venait expirer devant l'habitude de l’esclavage : mais, dans les pays nouvellement conquis et placés au milieu de peuples non encore façonnés au joug, le soulèvement d’une province, même peu importante, était un véritable danger public; il pouvait devenir le commencement d’une rébellion générale qui eût compromis la sdrelé de l’empire (1).

Située sur les frontières de l’Arabie , de la Syrie et de l’Égypte, la Judée aurait pu, par son exemple, entraîner les riches provinces de l’Orient, qui ne reconnaissaient que forcément le pouvoir de la république. La seule espérance du succès ou de l’impunité devenait , jfbnr ainsi dire, le signal d’un ébranlement qui aurait gagné toute l’Asie, et cette belle partie du monde pouvait être ravie à l’empire romain. Plus le danger était grand, plus les mesures

(1) L'eiprit général de la politique romaine ressort de toutes les pages des historiens de l'antiquité. Parmi les modernes , personne n'a mieux compris et plus grandement dessiné le système général de cette administration , que

de répression devaient être sévères. Le sénat et les empereurs pouvaient être indulgents, et faire admirer leur clémence, lorsque l'impunité n 'entraînait avec elle aucun danger; mais lorsque l’État tout entier était menacé par une sédition hardie , le pardon n’eût plus été qu’une grande imprudence ^ et Rome en commettait raremeut. Aussi la sévérité de ses mesures à l'égard de la Judée fut proportionnée au danger que la révolte des Israélites pouvait faire naître ; elle lendit toujours à briser les liens d’une société dangereuse cl méprisée.

Après la mort d'Hérode et l’exil d’Archélatts son (ils dans les Gaules, nous avons vu qu’une grande partie du territoire de la Judée fut réunie à l’empire, et soumise, comme les provinces conquises, au système général de l’administration romaine. Un procurateur , des officiers du fisc, relevant du gouvernement suprême de la Syrie, se partageaient l'autorité politique à Jérusalem ; Philippe et Antipas, deux des enfants d’Hérode, possédaient, avec le litre de télrarque, l’un la Béthanie cl la Trachonite, l’autre le pays de Galilée et quelques terres productives du côté de Jamnia. Quant au riche patrimoine de Salomé , la sœur d’Hérode l’avait donné avec quelques millions de drachmes, ses bains et ses palais d’Ascalon, â Livie, femme d'Auguste; plus tard, elle ajouta , par son testament, les palmiers qu’elle avait fait planter dans les environs de Phazéalide, et les produits du baume naguère recueillis par Cléopâtre (2).

Ce changement total dans les formes de l’administration politique, quêtes Juifs eux mêmes avaient depuis longtemps sollicité pour se soustraire à la tyrannie d’Hérode et de ses enfants, porta bientôt des fruits amers; et les Israélites, suivant l’expression d’un ancien, sentirent qu’il vaut mieux un gouvernement domestique avec ses abus, qu’uue domination étrangère , quelque indulgente qu’elle puisse être.

La sûreté de la nouvelle province, et la perception des impôts , avaient nécessité la présence d’une force plus imposante dans les murs de Jérusalem. Pilate, procurateur de la J udée, dirigea deux légions vers la cité sainte , et , selon l’usage militaire , dans leur entrée triomphale, les tribuns et les centurions déployèrent l’aigle d’or de l’empire, les images de Ccsar , et les trophées de la victoire. L’aspect de ces pompes , qui eussent inspiré à d'autres nations vaincues tant d'humiliantes pensées et de tristes souvenirs, ne rappelèrent aux Juifs que ce commandement de la loi : « Tu ne souffriras point de

Gibbon dans son vaste travail sur la décadence de l'empire; voyez surtout le tome i". — (2) Josépbc, de Betlo Jud ., liv. il, cbap. xiii. L'historien nomme Julie l'épouse d’Augusic; tout le monde sait qu'elle s'appelait Livie.

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« figures humaines ni de représentations d’animaux « dans les lieux que tu habites; » et leurs sombres regards se portèrent tout à coup sur les insignes des légions qui paraissaient devant eux. Pendant trois jours de violents murmures éclatèrent sur tous les points : le peuple des campagnes et des villes se rendit à Jérusalem ; et bientôt le souverain sacrificateur, les pontifes et les prêtres furent forcés de délibérer sur les moyens à prendre pour calmer ces rumeurs publiques. On résolut d’aller à Césarée porter au pied du tribunal de Pilate les pieuses réclamations d’Israël. Une multitude de femmes, d’enfants et de vieillards, se mirent en marche par le soleil brûlant de l’été , dans les terres desséchées de la Judée. Arrivée devant le palais de Pilate, la foule éplorée fit entendre les paroles de ces psaumes où le poète roi chante les malheurs de Sion . En même temps, les sages s’avancèrent , cl tout le peuple, se prosternant sur la terre ardente, demeura plusieurs jours , sollicitant par ses cris et ses gestes l’obscrvation fidèle de la loi de Moïse. « Si le procurateur « trouvait cependant la présence des soldats néces- « saire à la paix publique, le peuple demandait « qu’ils cessassent au moins d’insulter aux coutumes « antiques et aux rites respectables d’Israël; que les » aigles et les images des Césars fussent voilées, car « Jéhovah avait proscrit du milieu de son peuple « les figures et les représentations des choses ani- « mées (1).

Cette démarche tumultueuse , qui s’annonçait sous les dehors de la révolte, excita les vives alarmes de Pilate : il était naturel que cette répugnance hautement manifestée pour les images et les glorieuses enseignes de l’empire, que celle obéissance séditieuse qui imposait des conditions au vainqueur, parussent au procurateur de la Judée les signes certains d'une rébellion que la faiblesse présente des vaincus seule arrêtait encore. Il donna l’ordre sévère à quelques cohortes d’entourer cette multitude et de la dissiper par la force. Mais, au moment où elles se précipitaient dans la plaine , les Juifs se jetèrent à genoux , offrant leurs tètes au glaive du soldat. Ce spectacle de tout un peuple préférant l’observation de ses lois à la vie même , frappa d’étonnement le procurateur romain. H promit ce qu’on exigeait de lui ; et tandis que les Israélites se préparaient à retourner vers la sainte cité, Pilate fit connaître aux centurions et aux tribuns que les chefs de la nation des Juifs avaient enfin rendu hommage à la majesté del’empire, que l’indulgence des Césars avait toujours respecté les lois de ce peuple, et que, d'ailleurs, les dieux de l'univers

(t) Comparez Josèphe, Ant.Jud., Irv. xvm, chap. iv, el le même auteur, de Bcllo jud., liv. u, chip. xiv.

et du Capitole pouvaient justement dédaigner cet encens exclusivement offert à la divinité de Solyme par la superstition isolée d’une nation vaincue.

Ce tumulte était à peine calmé, que Jérusalem fut en proie à de nouvelles alarmes. Les invasions successives des Assyriens, des Parlhes et des Romains, avaient détruit les bains publics et les magnifiques aqueducs élevés par David et Salomon ; quehpies sources rares el saumâtres fournissaient à peine aux besoins d’une population nombreuse, tandis que, non loin de la ville, à quatre cents stades, une eau vive el bienfaisante se perdait au milieu des forêts du Liban ou dans le fleuve du Jourdain. Pilate, habitue aux merveilles defc aqueducs de Rome, conçut le projet de relever ces ouvrages détruits par les fureurs de la guerre; et pour se procurer les ressources nécessaires, il fit enlever par les agents du fisc les trésors sacrés , depuis longtemps enfouis dajis le temple. Le peuple , dit Josèphe , se leva comme un seul homme ; mais Pilate dissipa la multitude, et couvrit desangles rues de Jérusalem (2).

Dans la suite des temps, le procurateur de la Judée , corrompu par les présents secrets des pontifes et des pharisiens, adoucit la rigueur de son gouvernement politique. Parmi les concessions qu’il fit aux lois d’Israël et aux caprices d’une multitude passionnée, les traditions du christianisme ont gardé le souvenir des actes de la mort de Jésus- Christ . Quand Jésus fut conduit au tribunal de Pilate, le procurateur de la Judée abandonna sans résistance le Fils de l’homme aux princes et aux docteurs de la loi , et se lava les mains du sang qui allait être versé. Quelques années après, Pilate fut relégué à Vienne par les ordres de Tibère; el tandis que les historiens profanes considèrent cet exil comme la juste peine des concussions effrénées d’un magistrat frappé par les lois sévères du péculat, les Pères dé l’Église ont adoré la main d’un Dieu vengeur, qui punit la faiblesse aussi bien que le crime dans ceux qui sont chargés de gouverner les hommes. Une opinion vulgaire s’établit dans les siècles suivants , parmi les pieux Chrétiens du moyen âge, que Pilate, condamné à une vie errante et malheureuse, devait parcourir le monde jusqu’à la fin des temps. Des peintures grossières, tracées dans l’enfance de l’art, nous présentent le procurateur de la Judée, non plus revêtu de la pourpre des magistrats romains, mais sous les haillons de l’indigence , el traînant sa déplorable vie à travers toutes les infortunes. Dans le romande Ifuon de Bordeaux, le héros de cette fable chevaleresque trouve au milieu des mers le

(2) Joȏphe, de Belle jud., liv. ti, cbap. xv.

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malheureux Pilate, condamné à lutter éternellement contre la violence des flots qui le repoussent du rivage; tandis qu’une tradition populaire a conservé le nom de Pilate à un lac situé non loin de Lucerne, où , scion une croyance transmise d’âge en âge , ce magistrat finit une vie malheureuse (I).

Après l’exil du procurateur romain , l’obstination religieuse des Juifs, cet esprit qu’il était si facile de confondre avec la sédition , se manifesta plus ouvertement encore, lorsque Calus, comme déjà nous l'avons dit , donna ordre à Pétrone, gouverneur de la Syrie , de s’avancer vers Jérusalem pour placer la statue de l’empereur dans le temple de Jéhovah. Trois légions partirent de Damas, suivies de quelques cohortes auxiliaires, et vinrent établir leurs tentes non loin de Ptolémaïs (â). Quelques Juifs, députés par la synagogue de Ptolémaïs, arrivèrent dans la ville sainte, annonçant les desseins impies de Caligula et l’arrivée prochaine les légions de Damas et d’Antioche. Quoiqu’on fût alors dans le temps des moissons , et que les travaux des champs exigeassent la présence du laboureur, la multitude, abandonnant d’utiles mais |>rofaues occupations, se mit en marche vers Ptolémaïs ; et les vieillards adressèrent les vœux du peuple à Pet roue, comme naguère ils les avaient adressés à Pilate. Le procurateur romain en conçut des craintes sérieuses. Après avoir essayé de ramener les Israélites par les conseils de la prudence, il résolut, avant de recourir à la force, de faire connaître à César l’irritation des esprits et d'en appeler à sa raison suprême, pour décider s’il fallait persister dans l’entreprise hardie de soumettre Jérusalem au culte de l’empereur. Caligula fut

(1) On trouve tout ce qui est relatif à l'histoire de Pilate, faits historiques el préjugés populaires, dans deux dissertations spéciales; l'une de Sliler, sous ce titre, Defensio Pilait, Drcsil. 1074, et l'autre de kirchmayer, de Ponlto Pilât. Dissert. Virt. 1680. Ce* deux érudits sc sont engagés dans un débat qui peint bien l'esprit du siècle et la direction des éludes ph lologiques à celte époque. I.'un veut prouver, d'après les principes de la législation romaine, que Pilate était tout à fait innocent de la mort de Jésus-Christ; l'autre traite son adversaire d'dneel de mulet, et prononce hardiment, d'après le texte des conciles cl des lois impériales, que le procurateur romain était coupable. Le témoignage le plus précieux sur Pilate est incontestablement le passage de Tacite sur Jésus-Christ; il fixe tout à Fait l'époque de son administration provinciale, et de la mort du Christ. Tacite, Annal, xr, 4L

(3) Presque tous les historiens s'accordent à faire l’éloge du caractère de Pétrone el de sou administration muviérée daus la Syrie. Josèphe lui -même est oblige d'en faire l'éloge. Anthj.jud., liv. xvm.

(3) Comparez , sur cet événement. Philon, de Légation., ad Cuium; Josèphe, de llello jud., liv. h,

offensé de ces retards. « Il ne pouvait comprendre, « écrivait -il aux chefs des légions, qu’une ville » demeurât debout, lorsqu’elle refusait de l’encens « à sa statue vénérée, et des honneurs au nouveau « Jupiter Stator; il aurait désiré que sa venu geance, rapide comme la foudre, n’eût laissé que •i des ruines sur cette terre d’impiété. » Le tribun qui fut chargé des ordres de Caligula, devait s’assurer du timide Pétrone, qui avait hésité à suirre la volonté d'un dieu ; mais une navigation longue et difficile au milieu des Iles de la Grèce détourna les vengeances du furieux empereur. Au moment où le sinistre messager débarqua aux environs de Ptolémaïs, les soldats saluaient l’avéneinent de Claude, el remerciaient les dieux de la mort de Caligula (3).

La Judée fut alors confiée, sous le litre de létrarchie, au roi Agrippa, rejeton incertain de la famille des Asmonécns, qui, depuis son enfance, habitait au milieu de Rome. Quoiqu’on ait douté de la royale naissance, de la patrie et du judaïsme de ce prince, les antiquaires ne peuvent oublier qu’appelé devant l’empereur Calus, Agrippa ne craignit pas de dire que Jérusalem était sa patrie , el que scs ancêtres avaient été rois et pontifes dans la ville saiule. Claude lui donna, selon Dion, le royaume que possédait Hérode en y comprenant la Tracbonite el l'Auranitc , que ce prince avait conquises par les armes. Cet acte de donation fut gravé sur des tables d’airain , et le sénat en ordonna le dépût daus le Capitole (4). On trouve encore aujourd’hui des médailles , monuments de la reconnaissance du nouveau roi , el sur lesquelles il prend le titre d 'ami de Claude et de roi de la nation des Juifs (5). Les rabbins célèbrent les largesses du

cbap. xvii , et les Antiq, jud. du même auteur, liv. six.

(4) C’est à l'examen de la aucceaaien des rois bérodiens , au classement de ce* généalogies royales, que l’érudition de fiasnage s'est principalement attachée. Il faut lui rendre celle justice que ses travaux sont plus complets, plus consciencieux, moins passionnés que ceux du père llardouin, qui ne voit jamais que ce qui convient à son système ; toutefois son travail est encore bien au-deisou* de celui d'Kckhcl , Doc tri n. num. veter. , lom. III , que j'ai suivi pour l’ordre des temps. Baron i us , dans ses Annales, le père Pagi, et même le docteur Jost, Grschichte der Israüliten seit der zeit der Machabecr, tom.l, n’offrenl rien de curieux qii’Eckhd n'ait dit lui-méme. En général, l’époque des rois hérodicns est fort obscure : il n'csl pas étonnant que leur généalogie soit très-difficile à fixer.

(5j Spon, Mitcellan. ant. , sect. x, pag. 538, donne différents monuments et des médailles qui portent celte inscription. Il ne faudrait pas cependant prendre ce mot ami dans le sens d'une égalité de puissance. Ami , dans les inscriptions lomaincs. signifie dévoué, ce qui peut être, comme ou le sent, une expression de soumission cl de respect.

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prince •l’Israël et les ouvrages utiles qu’il acheva dans les principales villes de son royaume. Des ouvriers de Tyr et de Damas vinrent dans les villes de la Judée réparer les ravages du temps et de la guerre. Josèpbe, qui était alors à Jérusalem avec les princes et les pontifes, parle des retranchements inexpugnables que le roi Agrippa fit construire à grands frais autour du temple, et déclare que, si la mort de ce généreux prince n’était pas venue interrompre ces travaux, la ville sainte ne serait jamais tombée au pouvoir des Romains. Cette circonstance n'a point échappé aux réflexions sévères de Tacite : l'historien de Rome accuse l’avarice des affranchis de Claude, de cette indulgence qui permettait de relever les murs des villes ennemies, et donnait ainsi à une nation séditieuse des forces nouvelles et des moyens de résistance.

Le tétrarque Agrippa laissa trois enfants (1) : Agrippa II , trop jeune encore pour que Rome lui confiât le gouvernement des peuples (2) ; Bérénice, célèbre, après la ruine de Jérusalem, par ses amours avec Titus ; et Drusille, dont l'histoire conserve à peine le souvenir. La Judée, réduite pour la seconde fois en province romaine, fut placée sous la surveillance suprême des gouverneurs de la Syrie; les procurateurs Cuspius Fuscus et Tibère Alexandre se succédèrent dans l'administration politique de Jérusalem.

Tels étaient les rapports de Rome avec la Judée. Quelques soins que pussent prendre alors les hommes les plus sages en Israël et les chefs les plus modérés des légions romaines, pour conserver l'harmonie et lu concorde entre les soldats du Capitole et le peuple de Jérusalem, l’esprit d’union ne pouvait longtemps se maintenir entre des dominateurs superbes et une populace indomptable. La fierté victorieuse du soldat romain se pliait difficilement à ces témoignages de respect que la multitude de Jérusalem semblait lui imposer pour une religion méprisée et une divinité vaincue: habitant la même cité, non loin du temple saint, il était rare que les centurions, les tribuns et les soldats, dans les loisirs de leur vie militaire, ne se trouvassent en présence de quelques-uns des usages ou des pratiques d’Israël. Ici c'élaieot les pompes bruyantes

(1) Voyez* sur tomes ccs généalogies, les curieuses et savantes discussions du père Hardouin et de Basnage, tous deux en opposition perpétuelle .au sujet de la famille des Il érodes. Comme Basnage avait combattu le système d’Hardouin dans sa première édition, celui-ci s'est cru obligé de répondre dans une dissertation spéciale; c'est ce qu'il a fait dans uu écrit sous ce titre: Réponse à M. Basnage. A son tour, Basnage a réfuté lo père Hardouio dans la nouvelle édition de son Histoire des Juifs ; La Haye, 17 10 , liv. i, chap. xv et suivants.

de la fête d’Aman; là le peuple se précipitait en foule dans la campagne pour y célébrer la solennité des tabernacles ; quelquefois une troupe de prêtres et de lévites s’avançait vers le temple saint, portant les vases sacrés et les livres de la loi ; ou bien la trompette retentissante annonçait dans les rues de Jérusalem, la Pâque, ou les temps de pénitence. Quand le tribun ou le soldat de Rouie se trouvait face à face de ces coutumes cl de ces cérémonies, il lui était souvent bien difficile de se contenir dans (ajuste expression d'un respect religieux et dans les témoignages d’une foi dévote. S’il avait étudié sous le portique les graves leçons de la philosophie, il ne pouvait s’empêcher de sourire de pitié à l’aspect de ces superstitions qui n'exerçaieut même pas sur son âme la puissance des souvenirs historiques et l'attrait des antiquités de la patrie; s’il était nourri daus les idées grossières du paganisme, un sentiment plus vif d’indignation s'élevait contre ccs malheureux sectaires, qui ne partageaient pas ses croyances : et dès lors les lois de la discipline suffisaient à peine pour arrêter la manifestation publique de son mépris ou de son indignation. Josèpbe a rapporté plusieurs actes d'insolence bien propres à exciter le fanatisme et les fureurs du peuple. Un soldat des cohortes avait été placé sur le parvis du temjde , non loin de la forteresse Anlonia. C’était après l'heure des sacrifices, et les vieillards, suivis de leurs femmes et de leurs filles, rentraient dans leurs paisibles demeures. Dans le moment où la multitude se pressait dans les longues galeries, le soldat insolent, dit le naïf traducteur de l’historien juif, monstra a nud a tout te monde ce que la pudeur oblige te plus à cacher , et accompagna une action si déshonneste de paroles qui ne festoient pas moins (3). Dans une autre circonstance, un centurion, députe par le gouverneur de la Syrie pour punir le village de Betboron , qui s’était soulevé, déchira , en présence du peuple, les livre?sainl$ où les lois de Jéhovah étaient écrites en caractères sacrés (4). Vainement, de temps à autre , de sévères punitions réprimaient ces écarts de l'insubordination militaire ; le mépris et la haine , plus énergiques dans l’âme du soldat que la crainte des châtiments, reprenaient le dessus,

(9) Agrippa avait alors dix-sepl ans. Eusèbe assure quo Claude lui donna le royaume de son père. C/tronic., p.lGO. Tacite, au contraire, réunit à cette époque la Judée à la Syrie : Judeca Syriœ addîta. Annal., iiv. xn, pag. 135. Josèphe dit que la Judée ne fut point réunie à la Syrie, mais qu'on en fil uqc province romaine particulière. Liv. xix, chap. vu.

(3) Josèpbe. de Bellojfid liv. u.

(4) Ibid.

igitized

et la Judée était remplie d'une scandaleuse licence.

l)'un autre côté, la nation des Juifs, vaincue mais jamais domptée, comme le dit Tacite, avait conservé, dans sa faiblesse, je ne sais quelles exigences capricieuses bien propres à lasser la patience des vainqueurs : elle ne sollicitait pas seulement cette tolérance générale qui contrarie rarement la politique et l'administration des Etats , mais encore un respect absolu pour toutes les coutumes et les préceptes de la religion de Jéhovah ; et comme cette religion, dans ses prescriptions multipliées, se mêlait aux actions les plus indifférentes de la vie, il était rare quelle ne se trouvât blessée par ces mesures générales de gouvernement, toujours fréquentes dan6 l'administration d’un grand empire.

Souvent, lorsque César ordonnait un dénombrement politique dans la Judée , ou bien lorsque les publicains parcouraient les provinces pour retirer le produit des impôts et le denier annuel, la populace se soulevait ; et , ce qu'il y a de remarquable , ce n'était pas, comme les autres provinces, pour sc plaindre des vexations impunies de quelques avides fermiers de l'Étal, ou de ces gouverneurs, nouveaux Verrès, suant sous le poids des pierres précieuses dont les cités étaient naguère parées, pour nous servir de la belle expression de J u vénal ; mais pour protester hautement contre des actes de la souveraineté usurpée des Césars qui imposait au peuple des tributs, lesquels ne pouvaient être exigés, suivant les Juifs, que par la souveraineté légitime des antiques rois d'Israël. Quelquefois, lorsqu'un soldat romain présentait dans un marché public une pièce de monnaie marquée à l'effigie des Césars, le Juif la repoussait avec horreur, en se rappelant les lois de Moïse et les commandements de Jéhovah qui défendaient la vue des images de choses animées. On sent que ces actes multipliés de résistance devaient irriter les soldats et redoubler l'inquiète surveillance des autorités romaines dans la Judée (1).

Dans les derniers temps , il s'élail élevé au milieu d'Israël une faction turbulente et superstitieuse, qui , par ses violences et ses excès , précipitait la décadence de la nation des Juifs. Si les classes éclairées île la société avaient subi l’heureuse influence tics mœurs et des habitudes des Romains, la multitude, toujours plus lente pour la civilisation , avait comme redoublé d’attachement et

(1) On trouve plusieurs exemple» dao* Josèphe; on doit aussi se souvenir de la question captieuse que les pharisiens adresièrent à Jésus-Christ : « Payez-vous le denier à César? * L’horreur pour les dénombrements résultait, dans la loi juive, de la vengeance que Jthovh lira de David, qui, par orgueil , avait compté les douze tribus, et s'était écrié : u O Israël! que te» tente» sont belles! »

d’enthousiasme pour les pratiques supertitieuses commandées par les docteurs et les pharisiens. Comme il arrive toujours dans les gouvernements qui menacent ruine , les denx classes rivales , les riches et les pauvres, le sacerdoce et la philosophie, ne luttaient plus seulement par des paroles jalouses ou des menaces impuissantes ; mais soulevées les unes contre les autres, elles combatlaienl les armes à la main pour la puissance et la domination. Le temple, la ville sainte étaient troublés par ces troupes furieuses que les monuments désignent par le nom de sicaires et de zélateurs, et qui, sous le prétexte de rappeler au milieu de la nation les mœurs rigides des ancêtres, pillaient les maisons opulentes, et portaient le trouble et le désespoir dans toutes les villes de la Judée. Lorsqu’on jette un regard sur la nation des Hébreux dans ces temps de désordre et d'agitation qui précédèrent sa ruine totale, on s'étonne qu'un peuple attaqué par tant de vices, dominé par tant de principes de corruption , ait pu encore exister si longtemps. Les sociétés modernes, dans leurs plus grands égarements politiques, au plus haut degré de démoralisation , n'ont jamais offert un assemblage aussi dégoûtant de crimes , et de ces vices honteux qui dégradent le cœur humain. A Jérusalem, on eût dit que toutes les classes , par une déplorable émulation , rivalisaient entre elles pour se surpasser dans leurs fureurs , et qu'une fatalité aveugle les entraînait dans l’ablme (2).

Le sacerdoce, qui, dans les gouvernements théocraliques , exerce une si grande influence sur les esprits , s’était avili par la corruption , qu'un rabbin compare à la lèpre .qui couvre le corps, s’y attache et le dévore. Quelle espérance la société pouvait-elle fonder sur des pontifes qui achetaient leurs fonctions au prix de l’infamie , et souillaient le temple par le spectacle de leurs sanglantes querelles et de leurs débauches? Il était passé ce temps où la race d' Juron } aussi nombreuse que le sable de la merf exerçait , dans la longue succession des âges, les augustes fonctions du sanctuaire: alors l'accomplissement de la loi du Seigneur, les cantiques et les sacrifices, formaient l’unique occupation des prêtres et des lévites ; si quelquefois les rêves de l'ambition avaient agité, dans le temple même, les pontifes et les prêtres, ces troubles passagers paraissaient de loin à loin , comme ces phé-

(8) Dan» le livre i«r, chap. xti , Histoire des Juifs, Basnage a traité avec une érudition calme et impartiale, qu’il est bien loin d’avoir loujour», le» tri*te» division» qui agitèrent la Jtidéc. Si l'historien avait uni à la connaissance de» faits un peu de philosophie, une critique plu» élevée, et surtout plu» de bonheur dan» l’expression , celle partie de ; ion ouvrage serait véritablement remarquable.

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nomènes qui troublent Tordre constant de la nature. Mais, lorsque les lois de l’hérédité eurent été méconnues, et que lés rois, les gouverneurs romains, et quelquefois la multitude, s’arrogèrent la nomination des pontifes , la hiérarchie et les privilèges de la race antique d’Aaron ne furent plus respectés; les caprices d'une courtisane, d’un favori ou du peuple, élevèrent aux fonctions du sacerdoce des hommes inconnus et dégradés. C’est à celte occasion qu’un commentateur juif rapporte, en gémissant, que le dépit d’une femme suffit pour priver de la sacriftcalure suprême un pontife légitime; et queMariamneoblint d’Hérode, par un sourire, la tiare sainte et le taleth sacré pour le vieux Simon, qui n’avait aucun rang dans la hiérarchie des prêtres (1).

Autour de ces pontifes dégradés et presque sans aucune influence, l’ambition religieuse s’agitait en tout sens. Les préceptes de l’Écriture ne recevaient que le culte secret de quelques sages prêtres, presque ignorés dans le temple. Les pharisiens, avec leurs pratiques puériles et leur austérité mensongère , remplissaient toutes les hautes fonctions du sacerdoce et régnaient en maîtres sur la multitude ignorante. Dans les temps de décadence, il s'élève toujours, au milieu de la société, des hommes qui, exagérant toutes les idées, précipitent la ruine des institutions religieuses en les rendant trop pesantes pour que l'indifférence les supporte, ou trop ridicules pour que la philosophie les respecte. Aveuglés sur l'esprit qui domine leur siècle et sur les besoins de la société contemporaine, ils se nourrissent d’illusions; et vivant dans un monde qui n’a rien de commun avec le monde réel, ils s’endorment, pleins de sécurité, la veille des catastrophes , et ne connaissent le péril que lorsqu'il leur est signalé par des ruines. Les pharisiens, éblouis par leur puissance, se trouvaient presque toujours à la tète de ces résistances religieuses qui blessaient l’orgueil des Césars et fatiguaient la patience des Romains; ils commandaient, agitateurs imprudents, à ces troupes de zélateurs farouches, qui ensanglantaient Jérusalem ; et dans leur présomption ridicule, ils rêvaient encore le pouvoir, lorsque le son de la trompette romaine retentissait autour des murailles de la ville sainte et que l'aigle des Césars planait sur les palais de David et de Salomon.

(1) Quelques érudits ont publié la liste des souverains sacrificateurs qui furent déposés, rétablis ou tués, depuis le règne d'Hérode jusqu'à la prise de Jérusalem; ils en portent le nombre à vingt-huit: sept furent déposés par Hérodc; deux par Arcbélatls, un par Quirinus et Cuponius ; quatre par Gratus; deux par Vileliius; quatre par Agrippa I«r ; deux par Hérode, roi de Chalcide; six par Agrippa II ; trois

Pour arrêter l’effet inévitable de tant de causes de décadence , il aurait fallu que les gouverneurs romains de la Judée eussent uni la prudence à la sagesse, et que, se mettant au-dessus des passions du vulgaire, ils eussent favorisé les dernières pensées du bien public au milieu de cet État en décadence ; mais, par une fatalité déplorable, les magistrats que Rome envoya dans la Judée depuis le règne de Claude, précipitèrent encore, par leur gouvernement tyrannique , la ruine de Jérusalem. Dans le système d’administration que Rome imposait aux provinces conquises, il était rare* de rencontrer quelques-unes de ces garanties jwbliques qui, dans les sociétés modernes, rassurent les bons citoyens contre les écarts de leurs magisffattV on ne trouvait pas à Jérusalem, ou dans Alexandrie, ce Forum de la capitale des Césars ; institution impuissante, il est vrai, contre If tyrannie politique, mais où des juges élus décidaient , sous l’autorité du préteur, la plupart des intérêts privés. Les gouverneurs de provinces conquises , même dans les vieux temps de la république, réunissaient en leurs mains les attributions les plus diverses ; et, juges sur leur tribunal, ils commandaient aussi les légions aux jours de combats , et imposaient les tributs aux cités soumises. La province opprimée n’avait d'autre recours contre des vexations trop nombreuses, que l’appel à la justice tardive deS’Césars, et à ces grands patronages des sénateurs dont l’orgueil -affichait le nombre des cités ou des royaumes qui avaient sollicité la protection de leurs ancêtres.

Nous avons vu que , lorsque la Judée eut été réduite en province romaine, elle avait été soumise à l’autorité d’un magistrat unique , qui , sous le nom de procurateur , réunissait tous les pouvoirs de l’autorité souveraine (2) : toute autre espèce de juridiction dépendait de la sienne , et ne s’exerçait que par une délégation positive ou présumée. C’était ce procurateur de la Judée qui surveillait les publicains, nommait aux fonctions suprêmes du temple; et lorsque l’esprit de sédition agitait les provinces, les légions qui occupaient les cités principales se plaçaient sous le commandement immédiat de ce magistrat , qui ne dépendait , pour la surveillance de ses fonctions, que du gouverneur de la Syrie. Tant de pouvoirs réunis, une répression aussi difficile, invitaient à la tyrannie, et l’histoire

par les zélés. On en trouvera la liste exacte aux pièces justificatives.

(2) Nous avons déjà cité, comme présentant un tableau tout à fait exact de l'administration romaine dans la Judée, et du pouvoir des gouverneurs qui exercèrent l’autorité sous divers litres, une dissertation fort détaillée et tièsimportante.

compte peu de magistrats romains à qui la province reconnaissante adressa des regrets et des hommages.

Antonius Félix , que Claude venait à peine de revêtir du bonnet romain . symbole d'une liberté nouvelle, obtint l'administration politique de la Judee. Il s'était uni à Drusille, issue de Cléopâtre et d’Antoine ; et au milieu de sa puissance toute royale , il avait conservé, suivant l'expression de Tacite, toutes les passions viles d’un esclave (1). Le premier soin de Félix, en arrivant dans la Judée, devait être de calmer les alarmes publiques qu’avaient répandues les folles prétentions de Caligula. Dans le temple et dans la cité sainte, le peuple était encore tout ému , et attendait avec impatience qu'un meilleur prince vint sécher les larmes d’Israël. Un décret du sénat avait voué aux dieux infernaux la mémoiVc de Caïus; et il était certain que scs statues, renversées dans le Forum de Rome, désormais ne pouvaient plus être imposées au temple de Jérusalem. Au lieu de propager ces nouvelles, si propres à calmer les esprits, Félix, comme s'il avait voulu semer des inquiétudes parmi les peuples, répandit des bruits sinistres sur les projets de Claude. Suivant Josèphe, son dessein était de cacher, au milieu des agitations publiques, ses rapines et ses dilapidations. Il parvint, durant son administration violente, «à mettre les armes à la main aux Samaritains et aux Juifs; et sous prétexte que ces guerres domestiques , sur le territoire de l'empire, insultaient à la majesté de Rome, il condamna les deux nations ennemies à de fortes amendes au prolil de la république. Les zélateurs et les sicatres reçurent aussi de tristes encouragements dans leurs querelles, et le temple fut plein de désolation, suivant l’expression d'un talraudiste (2).

Albmus , qui lui succéda , fut moins adroit dans son avarice. « Il ne se contentait pas, dit l’historien des Juifs , de se laisser séduire par des présents corrupteurs , de s'emparer du patrimoine des familles, des terres grasses de la Judée, ou de les accabler de tributs, mais encore il vendait la justice et l'impunité : lorsque uos tribunaux domestiques, ces débris de nos institutions, ou bien les vieillards, avaient fait arrêter quelques agitateurs, Albinus les rendait à la liberté, moyennant un prix qu'il en recevait secrètement. Le pauvre était perpétuellement soulevé contre le riche , et les grands et les

(1) Comparez, sur le caractère et les actions de Félix, Tacite, Hislor. , liv. v, cbap. ix ; Josèphe, liv. xx, cbap. ix, Ant. Jud., cl liv. n, de Bello jud. Les érudits du xvu« siècle l'ont principalement blâmé pour sa conduite envers saint Paul , Actes des apôtres , 94, 95 , 26. Suétone parle avec assez d'éloge de Félix , in Ct'aud., cbap. xxvut. Josèphe dit que Drusille éta t Juive.

sages d’Israël n’osaient ouvrir la bouche pour sc plaindre. » Cependant la patience des Juifs continua jusqu’au gouvernement de Gessius Florus, digne émule de Néron, et favori de Poppëa , sous lequel sc manifesta la révolte qui perdit la nation des Hébreux (3).

Ce ne fut pas une seule vexation , mais im ensemble, une suite d’actes arbitraires et de cruautés inutiles, qui déterminèrent les Juifs à prendre les armes pour repousser la violence brutale de Florus. Ce magistral avait fait piller, sous divers prétextes, le trésor du temple et les marchés de Jérusalem. Dans les fêtes publiques , souvent le soldat cruel s'était précipité sur la foule tremblante , et avait égorgé les femmes et les vieillards : les Juifs avaient murmuré, et les exhortations des sages avaient pu seules retenir leur vengeance et prévenir la sédition ; ils attendaient des temps meilleurs, ces jours où le Messie conquérant devait délivrer son peuple , et abaisser les trônes de la terre. Mais ce qui lassa tout à fait la patience des habitants de Jérusalem , ce fut un acte «le violence qui ne pouvait pas même se justifier par aucune de ces raisons politiques dont les gouverneurs de provinces coloraient alors les mesures les pins sévères. Dans l'objet d’augmenter les forces romaines à Jérusalem, Florus donna l’ordre à deux cohortes de s’avancer vers la cité sainte. Suivant l’usage, il annonça leur prochaine arrivée aux anciens d’Israël ; et afin , disaitil, de détruire les préventions qu’avaient contre les Juifs les soldats et les chefs, il leur conseilla d’aller au-devant de ces troupes , et de témoigner aux centurions et aux tribuns leur soumission à la patrie et leur dévouement à l’empereur. Les anciens promirent, en elfet , de convoquer le peuple et de suivre les conseils de Florus. Au jour indiqué, les lévites et les sacrificateurs, précédés par des joueurs de harpe, et portant dans leurs mains les vases sacrés, s’avancèrent, suivis des vierges et des jeunes hommes, toute l'espérance d’Israël. A peine eurentils aperçu les casques de cuir et les insignes militaires des légions, qu'ils firent entendre de longues acclamations où se mêlaient les noms de César, des soldats et de Rome. A ce salut spontané et bruyant, les deux cohortes demeurèrent silencieuses, et quelques expressions de mépris contre le culte de Jéhovah et la nation des Juifs sortirent même de la bouche des vétérans placés autour des autels mili-

Casaubon, Comment. Suétone , in Claud., cbap. xxviii.

(2) Josèphe, de Bello jud., liv. ii, cbap. xii. Tacite parle aussi d'Albiou*.

(3j C’est, sans douie, ce qui a fait dire à Tacite : Duravit tamen patienlia Judceis , usque ad Gesslum Florum procuralorem. Sut eo bellum ortum. Tacite, Hist., liv.v, chap. x.

Digitiz

(aires. Les vieillards et quelques prêtres en qui étaient encore la prudence et la sagesse , supportèrent avec patience ces outrages des légions ; mais les pharisiens et les jeunes hommes murmurèrent contre celte fierté impie qui insultait au peuple chéri de Jéhovah : ces murmures furent entendus, et, à un signal donné, les troupes deGessius Florus se précipitèrent sur la multitude désarmée. Beaucoup de Juifs furent foulés aux pieds des chevaux, ou périrent par l’épée du soldat. Le procurateur «le la Judée voulut profiler de ce tumulte et de la con fusion , pour marcher sur Jérusalem , et s’emparer des trésors cachés dans le temple; mais les zélateurs, fatigués de tant d’outrages, fermèrent les (tories de la ville sainte, et en refusèrent l'entrée aux deux cohortes romaines. Alors Florus se relira vers Césarée, d’où il annonça à Ceslius, gouverneur de la Syrie , que Jérusalem avait secoué l’autorité des Césars. De leur côté, les sages et les grands parmi les Israélites députèrent vers Ceslius pour lui exposer les causes de ce mouvement populaire qui menaçait de s'étendre dans toute la Judee, et le prévenir que la tyrannique administration de Florus avait fait naître ces résistances violentes qu’il eût été si facile de calmer. « La ville sainte, disaient-ils, n’avait point voulu secouer l’autorité puissante des Romains, mais se délivrer des excès d’une tyrannie brutale. César avait montré à cette grande cité une bienveillance assez constante, pour qu’on pût espérer qu'il désavouerait les actes imprudents d’un avare magistrat. » Les grands et les vieillards demandaient le remplacement de Florus: à celte condition , ils répondaient de la paix pur blique et de l’obéissance de la Judée (1).

Quoique Ceslius blâmât petil-êire l’imprudente conduite du procurateur de la Judée, il crut qu’il n’était ni de la dignité ni de la politique de Rome de céder à des séditieux qui sollicitaient par la menace, et priaient, pour ainsi dire, tout armés. Après qu’il eut adressé aux députés de la nation quelques repro cbes sur le fragile dévoueineut des Israélites envers César , il annonça « que de cette majesté seule souveraine dépendait la punition des magistrats revêtus d’une dignité aussi élevée que celle que l’empereur avait confiée à Florus; on devait donc attendre en paix celte décision auguste. 11 allait envoyer cependant un tribun à Jérusalem pour s’informer de la vérité et poursuivre les coupables : ces renseignements, recueillis avec impartialité, seraient envoyés

(1) Les cri tiques qui ont disserté sur la guerre des Juifs ne sont pasd’accord sur l’année précisedans laquelle commença la sédition. Tous conviennent que la révolte éclata l'an 13 de Néron ; mats , comme ils commencent différemment les années du règne de ce prince, ils ne s'entendent pas sur le résultat. La date la plus sûre serait , à mon avis , l'an 70 de

à Rom»* pour éclairer la justice de l’empereur; mais , dans l'intervalle , une soumission absolue devait prouver le bon esprit et le dévouement des Juifs. Il mettait donc pour condition a sa bienveillance , qu’ils ouvrissent immédiatement les portes de Jérusalem aux cohortes de Florus , et obéissent d’abord sans condition aux lois du procurateur de la Judée (2). >*

Les pharisiens et les zélés ne voulurent point accepter ces cundilions ; Florus leur était trop odieux , et la pensée qu’il faudrait encore subir scs caprices et ses commandements réveillait l’itulignalion publique. Les Juifs de Jérusalem courent aussitôt aux armes : les trésors du temple sont employés à la défense commune; on dépouille les grands, qu'on accuse de tiédeur pour la cause sainte ; les zélés s’emparent des portes et «les murailles ; la ville de David et de Salomon est remplie de combattants , comme dans les temps où Israël se levait contre les rois de Babylone et d’Égypte.

Chaque jour , de tristes nouvelles venaient aussi effrayer Israël sur la conservation de ses droits et de ses privilèges dans la Palestine : on annonçait que la plupart des familles juivesavaienl été obligées de quitter la ville de Césarée, bâtie cependant par un roi des Juifs , et que , dans celle cité, fille d’Hérode, le gouverneur romain avait décidé que les temples des dieux et les droits des Syriens étaient plus respectables que les pieux oratoires et les privilèges des Israélites. Dans plusieurs autres villes , on avait livré au fouet et à de honteux châtiments des Juifs que de hautes diguilés et leurs services avaient élevés au titre de citoyens romains; quelques-uns avaient même été crucifiés devant le tribunal du procurateur, malgré l'appel qu’ils avaient fait à la justice de César et au sénat «le Rome. On annonçait encore des soulèvements à Scythopolis et à Alexandrie, favorisés par Ceslius, et dans lesquels l’existence des Juifs avait été mise en |>éril. Toutes ces nouvelles, exagérées par 1rs passions populaires, soulevaient des haines , et ne permettaient plus aux gens sages d'user de leur salutaire influence pour calmer les esprits agités (5).

Le roi Agrippa était dans la Trachonite, dont la couronne tributaire lui avait été confiée, lorsqu’il apprit le soulèvement de sa nation et la révolte de Jérusalem : il en éprouva une peine profonde; et voulant éviter à ce peuple égaré les malheurs iné-

Jésus-Chrisl,vers la fin de mai; c'est l'opinion du père Pagi el de Baronius.

(2) Pour tous cet détails , on o'a plu« que Josèpbequi soit vraiment complet, <fe Bellojud. Tacite, t, »,

indique tous ces faits plutôt qu’il ne les raconte.

(S) Josèphc, de Bello jud.

514 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

vilablrs d’une guerre engagée avec les forces du inonde romain, il vint dans la cite gouvernée par ses ancêtres, pour faire entendre la voix de la raison à la multitude eu armes. Dans une assemblée de pontifes, de docteurs et de pharisiens, il exposa la situation déplorable de la Judée, et la puissance de l’empire avec lequel les Juifs voulaient tenter les chances du combat. « 11 ne serait point, disait-il, venu à Jérusalem porter d’inutiles paroles, s'il avait cru que tous les cœurs fussent disposés à la guerre. Mais, si quelques-uns la demandent, d’autres plus nombreux la repoussent, et il peut être utile de justifier leur prudente opinion. De quoi sc plaignent les Juifs? De la tyrannie du gouverneur romain : mais le meilleur moyen de l’adoucir , ne serait-ce pas l’obéissance? Il ne faut résister que quand le succès est possible; autrement, dans ces vaines tentatives pour se délivrer de l’oppression, on subit une loi plus dure. Or examinez vos forces , vos ressources : vous sera-t-il possible de résister longtemps? Rappelez-vous les grandes nations que les armées romaines ont réduites en servitude : Carthage anéantie, les puissants rois d’Assyrie vaincus, l’Égypte conquise; et, dans l’Occident, les Gaulois et les Bretons domptés; voilà ce qu’a fait Rome, jugez ce qu’elle peut faire encore. Que lui opposerezvous? Vos murailles? Mois sont-elles plus difficiles à franchir que celte mer inconnue qui garantissait la Bretagne sauvage? Vos soldats? Mais quelle nation peut jamais comparer ses armées à ces invincibles légions qui ont rempli le monde de leurs victoires? O mes frères! réfléchissez bien sur votre résolution ; le salut «le cet empire qui m’est si cher en dépend. Je vous conseille donc, comme roi et comme votre frère en Israël , d’obéir aux lois de Rome , et d’apaiser ainsi les vengeances qui sont près d’éclater sur vos tètes (1). »

Ces paroles firent quelque impression sur la multitude assemblée ; mais lorsque le roi Agrippa déclara que la résolution iuflexihle de Ceslius était que Jérusalem obéit d’abord aux ordres du procurateur Florus, jusqu’à ce que César eût prononcé sur les plaintes des habitants de la Judée, les zélés

(1)0 discourt ett fort longuement rapporté par Josèphe : c’est une de cet pièces dans lesquelles l'historien de la guerre des Juifs s’est principalement attaché à faire briller son esprit et à étaler son éruditiou.Toul le monde sait que le défaut dominant de Jutèphc est de te mettre trop souvent en scène, et l'on s’aperçoit, dans ses tristes récits , qu'il est encore plus occupé à montrer son talent oratoire, qu’il n'est affligé des catastrophes de ta patrie. / oyez liv. il , de Belle jud.

(9; Comme nous allons avoir occasion de parler plusieurs fois des légions romaines, nous croyons nécessaire d'en faire counallre l'organisation militaire. La légion était di-

et les pharisiens s’écrièrent : « Nous préférons la mort à cette servitude cruelle! » Vainement Agrippa chercha-t-il à faire entendre la voix de la raison au milieu de celte foule émue; il n’obtint, pour toute réponse , que des menaces; et le successeur des rois d’Israël fut traité d’apostat par les scribes et les docteurs de la loi. Dès ce moment , la guerre parut inévitable. Les prêtres et les lévites parcoururent les villes et les campagnes ; et des ordres tracés en caractères sacrés furent envoyés dans les principales cités, pour les préparer à la guerre contre le cruel royaume eCÉdom. D’un autre côte, les plus sages des Israélites, ceux surtout qui connaissaient les forces immenses de l’empire romain , quittèrent Jérusalem , et vinrent se réfugier, avec le roi Agrippa , dans la province de Syrie.

Tandis que les Juifs se levaient pour l'indépendance , Ceslius Gallus , instruit par les lettres du procurateur Florus , se préparait à réprimer cette violente sédition. Il avait réuni alors à Damas la 12" légion (2), arrivée naguère de la Bretagne ; deux mille hommes choisis parmi les autres légions de la Syrie, et quelques cohortes auxiliaires sous les ordres des rois Antioehiis et Agrippa. Cette armée, traversant le Liban et le vaste territoire qui sépare Jérusalem de Damas , prit sans résistance Joppé , Gésarée et Lydda; et tandis que la multitude des Juifs se relirait en confusion vers les murs de la sainte cité , les légions victorieuses plaçaient leurs tentes sur le mont des Oliviers et le torrent de Cédron. Mais le soulèvement de la Judée tout entière, qui multipliait à chaque instant le nombre «Jes ennemis. Ht craindre à Ceslius que , revenus de leur première terreur , les Juifs ne l’entourassent de toute part , et que les légions, sans ressources, ne demeurassent à la merci d’un ennemi implacable. Il songea donc à la retraite, et des ordres secrets furent donnes pour l’assurer du côté de Bither ou de Belhoron. Les centurions et les tribuns levèrent les tentes et Iesautels militaires. Les soldais romains, protégés par plusieurs cohortes de cavalerie, sc retirèrent à travers les montagnes couvertes de palmiers et de sycomores. On marchait au hasard ,

visée en dix cohortes sons les ordres de leur tribun , et en cinquante centuries, commandées par des centurions: la garde de l’aigle était confiée à la premère cohorte. L'infanterie de chaque légion était de six mille cent hommes; l’aile de cavalerie attachée à la légion se composait de six cent vingt hommes, divisés en dix turmœ ; on réparlissait les troupes auxiliaires entre chacune des légions, sans que jamais elles pussent en excéder le nombre. C.omparex Végèce. Institua rel militarls, et Juste Lipse. de Mititid romand; les quatre Mémoires de Le Beau sur les légions romaines dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions; le Commentaire sur totybe par le chevalier de Kolard.

continuellement harcelé par les habitants de Jérusalem et des contrées voisines. Les vétérans ne pouvaient opposer que la patience aux attaques d’un ennemi qui se dérobait, par une fuite précipitée, à travers les défilés inexpugnables, l/armée romaine, épuisée par la fatigue et les maladies , arriva dans la cité de Cabaon , célèbre dans l'histoire de Josué. On n’avait de vivres que pour quelques jours. La foule des ennemis , pleine d'audace , s'augmentait à tous moments. Dans le camp des Romains , le courage du soldat avait fait place au désespoir : on se rappelait que, non loin de la Syrie, trois légions avaient naguère péri sous les ordres de Oassus, et que les aigles du Capitole , à la honte de Rome et des consuls, étaient longtemps demeurées comme monuments de la victoire, dans les mains des I’arlhes. Les vétérans pleuraient de rage en s'avançant vers Bethoron , où l’on arriva le troisième jour. Plus de trois cent mille Juifs entourèrent cette cité , incapable de résister à des forces si nombreuses. On venait d’apprendre que la cohorte qui occupait la forteresse Anlonia à Jérusalem, avait été massacrée par une troupe furieuse, après une capitulation solennelle, et l’expérience avait enseigné à ne jamais compter sur la foi d'un ennemi fanatique : on s’arrêta donc à un de ces stratagèmes qui rappelaient les dévouements des temps anciens. Sur les tours les plus élevées et dans les lieux les plus éminents, Ceslius plaça 400 soldats de la 12° légion , et leur commanda d'allumer des feux et de faire entendre, à de courts intervalles, ces cris bruyants qui marquent la présence d’une armée. Protégés par celte ruse militaire , les soldats des légions opéraient leur retraite à marche forcée par la roule de la Syrie. A la pointe du jour, ils avaient gagné douze stades sur les Juifs, qui ne purent les atteindre, et se vengèrent dans leur fureur en donnant la mort aux 400 vétérans qui s'étaient sacrifiés pour le salut de l’armée et {mur l’honneur du nom romain (1).

La nouvelle de la retraite de Ceslius et du soulèvement de la Judée parvint bientôt à Rome. C'était la douzième année du règne de Néron ; et le tyran du monde, plongé dans tous les vices, fut tiré de sa léthargie au bruit de ce grand événement. Il était impossible de se dissimuler que la révolte de la Judée pouvait avoir de graves résultats pour la

(1) l.a rein île de Ceslius et de la 12* lég'on a été racontée par l’h slorien Joséphe avec de Grands détails, de Beltojud. Tacite dit : Compriment cceptanlem Cestium Gatlum, Syrite legatum, varia prœlia , ac s .«mis adversa, exceperc. Hist., Iiv. v. ch*p. x.

(2) Suétone, in Seron., chap. XL.

(S) J’ai beaucoup consulté, pour tous ces événements, le iv« volume de I ' Histoire des empereurs par Crcvicr, qui

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