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CHAPITRE IV

ÉTAT DES JUIFS DEPUIS LA PRISE DE JÉRUSALEM PAR TITUS JUSQU’AU RÈGNE DE CONSTANTIN.

An de J.-C. 71. — 315.

J’ai encore l’éme tout épouvantée des terribles souvenirs que laisse après elle la ruine de Jérusalem. La métropole sainte n’existe plus; son temple, antique témoignage de sa piété et de la munificence publique , ses palais de cèdre , ouvrage des rois de Juda , sont tombés sous l’implacable vengeance île Titus et des légions. Les sacrifices communs , les cérémonies nationales , tout ce qui jadis rappelait et fortifiait les liens de la patrie a cessé d’exister avec Jérusalem. Dans le sanctuaire, on n’entendra plus les chants de Sion , on y cherchera vainement de pieuses hécatombes et les pompes des jours de fête ; Israël, dispersé aux quatre vents de la terre, n'aura plus de centre religieux et d’unité politique ; enfin, une nouvelle captivité commence, plus longue et moins fertile en miracles que celles de l’Égypte et de Babylonc, qui virent naître Moïse et les prophètes.

Il était facile de prévoir que tel serait le résultat de celle lutte longtemps prolongée entre l'enthousiasme religieux des Juifs et la puissance de Rome. Une société, domptée par la victoire, qui heurtait sans cesse par ses préjugés les opinions de ses vainqueurs ou bravait leur autorité par la révolte, devait périr ou secouer, par une heureuse réaction , le joug qu’elle subissait.

Quelque indulgents que pussent être les maîtres du monde romain à l'égard des nations soumises par leurs armes , ils ne pouvaient longtemps supporter cette obéissance incertaine et séditieuse, qui, par les respects et l’indépendance qu’elle sollicitait, troublait la marche générale de l'administration romaine, et pouvait donner aux autres nations soumises de fâcheux exemples ou leur inspirer de coupables résolutions. Une secrète prescience avait , depuis longtemps , prédit à Israël qu’il aurait tout à craindre de la puissance romaine ; les prophètes l’avaient menacé du peuple dévastateur de V aigle ; et dans les traditions de la synagogue , on trouve ces paroles singulières : « A l’heure où Salomon épousa la fille du Pharaon d'Égypte , et souilla son lit avec une idolâtre , Gabriel descendit du ciel par l’ordre de l’Éternel , et planta dans la mer le tuyau qui fit monter la boue sur laquelle s'éleva bientôt In grande ville de Rome ; et le jour où Jéroboam éleva deux veaux d’or pour les adorer, Remus et Romulus

construisirent deux toits sur les bords du Tibre, qui, dans les temps, devaient abaisser ton temple,

6 Jéhovah ! » Ces prophéties s'accomplirent , et Jérusalem tomba sous le glaive des Romains , pour ne jamais plus se relever de sa ruine (1).

En effet , la ville sainte avait lutté avec tant de persévérance , que Titus et les chefs des légions ne purent résister aux acclamations bruyantes des soldats, qui rappelaient le sort de Carthage séditieuse , et demandaient avec instance que la charrue passât sur les murs de Jérusalem. Toutes scs maisons furent rasées , ainsi que ses palais, ses jardins plantés de sycomores ; et des débris du temple de cette cité superbe , Titus ne conserva qu’un pan de muraille , et les trois tours d’Hippicos, de Phasacl et de Mariamne , monuments de la piété d’Hérode, et qui devaient apprendre à l’univers la victoire des légions et la vengeance de César. Près de onze cent mille Israélites (2) , suivant le témoignage un peu exagéré de Josèphe, périrent par la faim ou le glaive du soldat , durant ce siège mémorable , et quatre-vingt-dix-sept mille furent partagés entre les vainqueurs et comptés comme les brebis dans les pâturages du Jourdain. On réserva les plus jeunes et les mieux faits, pour orner, dans les voies romaines, le triomphe de Titus et de Vespasien ; tous les hommes au-dessus de dix-sept ans furent dirigés vers l’Égypte pour être employés aux ouvrages publics , ou pour paraître dans les luttes du cirque et dans les spectacles des gladiateurs.Quant aux Israélites qui n’avaient point atteint leur dix-septième année , ils étaient destinés aux marchés de Rome , au luxe insolent et aux brutales fantaisies des sénateurs et des patriciens. Jean et Simon , les deux chefs des zélateurs, qu’on trouva dans les citernes de la ville, furent encore réservés pour être immolés sur la roche Tarpéienne après le triomphe qui attendait à Rome Titus et Yespasien.

Après avoir puni Jérusalem rebelle (3), le jeune César s’occupa de récompenser la valeur et la persévérance des légions pendant cette lutte longue et

'terrible. Du haut de son tribunal , il loua la valeur et la discipline du soldat, sa constance dans les plus rudes travaux, u Ils avaient vaincu la nation la plus turbulente, et soumis aux dieux du Capitole la Divinité de Solyme. Jérusalem, environnée d’une triple muraille, défendue par tout un peuple, avait succombé. Les vétérans et les plus jeunes légionnaires avaient rivalisé de zèle et de courage , par la plus noble émulation : il raconterait au sénat et à son père leurs exploits et leurs souffrances; il dirait tout ce que les braves légions de l’Égypte et de Syrie avaient fait dans la Judée, sous les auspices de Vespasien et du peuple romain. » En achevant ces paroles , il s’approche des tribuns et des centurions , qu’il interroge sur les services des soldats ; partout il obtient de glorieuses réponses. L’un est monté le premier sur les murs élevés de la forteresse Anlonia; l’autre a franchi la troisième enceinte : celui-ci a poursuivi dans le sanctuaire les pontifes et les pharisiens. « Alors , dit le rabbin Akkiba , les trépieds et les vases d’or et d’airain qui servaient naguère aux services du temple, fondus au milieu des camps et façonnés en couronnes militaires ou en colliers brillants , récompensèrent les services rendus contre le temple même ; et le didrachtne que nous donnions chaque année à nos pontifes, fut destiné a |»ayer ceux là qui les égorgèrent dans les parvis et au milieu des enceintes sacrées. »

Des libations et des sacrifices à Jupiter du Capitole accompagnèrent cette pompe militaire ; et Titus annonça qu’il allait parcourir la Syrie, afin de raffermir celte province dans son respect pour Vespasien et son obéissance à l’autorité du sénat. La 10* légion , qui campait autrefois sur les bords de l'Euphrate , dut placer scs tentes sur les ruines de Jérusalem; la qui avait été vaincue non loin de cette cité , dut se porter à l’extrémité de la Syrie, où les souvenirs de sa défaite étaient moins vifs, et, par conséquent, moins fâcheux pour l’autorité romaine. Les troupes auxiliaires se dispersèrent

(1) Comparez, pour tout ce qui est relatif aux opinionides rabbins sur l'empire romain, Gemar. lit. Sanhed., cap. i; Abravanel , in Esaiam, cap. xxxv ; Aben-Ezra, in Genes.

(2) On sera peut-être curieux de trouver ici la triste récapitulation du nombre des Juifs qui périrent depuis l'origine de la guerre de Judée, ou qui furent réduits à l’esclavage.

A Jérusalem 630

(Tués par riorus.)

A Scytbopolls . 13,000

A Ascalon 2,500

A Damas 10,000

A Joppé 8,000

CAVCVIGOI.

Sur la montagne voisine. 2,000 Dana un combat à Asca-

lon 1,000

A lacbéronte 1,700

A Jardcs 3,000

Dans les embuscades. . S.000

A Ptolémaïs 50.000

A ApbéC 15,000

Sur le Garizlm

A Jotapa

A Géraze . 1,000

Au cliAleau de Xassada. 060

A Glscala , morts ou prt-

' Vorts. .

aonniers

A Jérusalem j

| Prison-

. niera.

Tous ces calculs, que je recueille d'après Josèpbe, me paraissent, comme je l’ai dit, suspects d’exagération.

(3) Scaliger rapport le texte des plus anciens historiens juifs qui disent que Titus fit passer la charrue sur les ruines de Jérusalem, Jsagog. , lib. us , pag. 30. Tillemont pense que les ruines du temple seules furent mises au niveau , et que la grande destruction n’arriva que pendant le règne d’Adrien. Voyez l 'Histoire des empereurs, (om. II, note 5, sur tes révoltes des Juifs.

550 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

ensuite, et eues rois quittèrent le camp de Titus. Quelques cohortes de cavalerie prirent des positions autour de Jérusalem (I)

Titus visita d’abord Césarée, ville peuplée tout à la fois de Syriens et de Juifs, et Bérylhe, colonie romaine dans la Phénicie , où il célébra la naissance de Vespasien son père et du César Domitien. Dans les spectacles publics qui accompagnèrent ces pompes anniversaires , on vit plus de douze mille Juifs, captifs de Jérusalem, combattre dans l'arène les bétes du cirque ou les plus farouches des gladiateurs; la plupart périrent dans cette lutte cruelle, au milieu des applaudissements de la multitude. Antioche accueillit ensuite Titus. A quelques stades de la ville , les habitants grecs et syriens s'étaient réunis avec leurs hiles et leurs femmes , sollicitant le vainqueur de Jérusalem d'expulser la population juive. Titus ne répondit point à leurs instantes prières; et lorsqu'il revint de l’extrémité nord de la Syrie, la multitude rassemblée dans le théâtre lui ayant répété la même demande, il répondit que le peuple juif n'avait plus de patrie, plus de cité, rt qu'il serait inhumain de punir d'un injuste bannissement des malheureux qui n’avalent pris aucune part à la sédition de la Judée. Lejeune César quitta les murs d’Antioche pour se rendre en Égypte. Il traversa la Palestine , et vil encore Jérusalem. Il contempla ces ruines noircies par la fumée, ces palais en cendres , la place de ce temple fameux par ses souvenirs ; et , en présence de cette grande destruction , il versa des larmes , appelant par de soudaines imprécations la vengeance des dieux sur les barbares qui, par une fatale résistance, avaient préparé la ruine d'une si grande cité (S).

Titus s'embarqua dans le port d’Alexandrie , pour se rendre à Rome , où l'appelaient les lettres pressantes de son père. Sept cents jeunes hommes, les plus robustes et les mieux faits , choisis parmi les captifs de Jérusalem, et , à leur tète, Simon et Jean, chefs des Juifs rebelles , furent enchaînés sur des navires sortis du Nil : ils étaient destinés 6 orner le triomphe de Titus. On voyait encore sur cette flotte le tétrarque Agrippa , toujours Adèle au parti des Romains ; la reine Bérénice, que son amour conduisait aux rivages de l'Italie, et l'historien Josèpbe, qui, durant cette navigation, commençait à décrire les malheurs de sa patrie et les victoires des légions. Lorsque la flotte fut entrée dans le Tibre , le sénat ordonna un triomphe Judaïque, sous les auspices de Vespasien et de son fils.

(1) Josèpbe, de Betto Jud., lib. vu, c. xix-xxiv. Comparez avec les fastes du règne de Vespasieo , au de Rome 822.

(S) Le départ de Titus poor l'Italie peut être fixé au coracommenceuKnt du printemps, année de J.-C. 11 et de Rome 822.

Le 5 des calendes de janvier , le peuple romain inondait les voies triomphales. Titus et Vespasien, purifiés par le sang des victimes , par les veilles et le jeûne dans le temple d’Isis, s'avancèrent, vêtus de pourpre et couronnés de laurier , vers la porte des triomphateurs , où l’encens brûlait aux pieds des divinités protectrices de Rome : là se formèrent les pompes et les magnifiques cortèges. A travers les simulacres des dieux et les images des ancêtres, on apercevait, reproduite sur le bois , la représentation des guerres de la Judée : ici paraissait le siège de Jotapa , où brilla la valeur de Vespasien et de son hls ; là se montrait , dans te lointain , l'antique cité de Jérusalem , avec son temple et sa triple muraille. Le peintre habile avait reproduit tous les événements militaires dans la Syrie : on y voyait des provinces fertiles ravagées , des troupes d'ennemis détruites par le glaive , d'autres dispersées; là des captifs couverts de chaînes; ici de solides enceintes renversées par les machines de guerre ou dévorées par de longs tourbillons de flammes. Au milieu de ces souvenirs multipliés d'une terrible catastrophe , ce qui dut surtout profondément affliger les Israélites qui assistaient à ce triomphe , ce fut l'aspect desdépouillesdu temple, que souillaient des mains idolâtres. On apercevait dans ce profane cortège , la table d'or, du poids de plusieurs talents , sur laquelle les pontifes plaçaient naguère les pains de propitiation et d'alliance ; ce chandelier antique d'où sortaient comme de leur tige sept branches qui désignaient le septième jour du sabbat , jour sacré en Israël ; enfin , ce livre de la loi , simulacre unique de la Divinité qu'aux yeux du polythéiste ignorant Titus eût trouvé dans le temple de Jérusalem. Venaient ensuite les statues d'or de la Victoire; les Juifs captifs, enchaînés à la roue des chars. Une cohorte prétorienne précédait le sénat et les triomphateurs ; une autre fermait ces pompes brillantes , que la multitude accompagnait de ses acclamations (3).

Lorsque les sacrifices et les cérémonies du triomphe eurent été accomplis dans le temple de ta Victoire , on attendit selon l’antique usage , que le préteur eût annoncé la mort d'un des chefs ennemis. Simon , fils de Gioras , l'un des plus séditieux des chefs de Jérusalem, fut désigné par Vespasien et conduit au supplice. Les licteurs le battirent de verges au milieu des places publiques; et tandis que les Romains célébraient dans des festins somptueux la gloire du prince et la prospérité de l'em-

(3) Josèphe a décrit, arec un enthousiasme mêlé de tristesse , les pompes triomphales qui furent célébrées dans Rome.è l'occasion de la ruine de Jérusalem. De Bello Jud., lib. vu, cap. xvi et avis.

pire , Simon recevait la mort non loin» de la roche Tarpéienne et du Capitole. Après la guerre de Judée achevée, Vespasien, maître du monde romain, éleva un temple à la Paix au milieu de sa capitale embellie. Parmi les dépouilles qui furent consacrées à la déesse , on remarquait les riches ornements du sanctuaire , I» table et le chandelier d’oc , ce qui fait dire au poete Cæciliua que le dieu des Juifs , ce dieu sans ligure et sans forme , était devenu le captif du Jupiter du Capitole.

la» souvenirs de la ruine de Jérusalem furent consacrés sur le bronze et le marbre. Au milieu de Rome chrétienne , demeure encore debout un arc de triomphe majestueux comme tous les monuments du peuple-roi. Une inscription annonce è la postérité « que, sous les auspices du prince et du sénat romain, Titus, dirigé par les ordres et les conseils du divin Vespasien , avait dompté la nation séditieuse des Juifs, et détruit la ville de Jérusalem, jusqu'alors vainement assiégée par les rois , les chefs et les nations (1). » Au-dessous de cette fastueuse inscription , que soutiennent deux Victoires couronnées, et vers les côtés de l'édifice, des bas-reliefs artistement sculptés, reproduisent les scènes du triomphe telles que les décrit Josipbe. A côté des joueurs de Hôte T des cbars couverts de poussière , des troupes d'enfants et de matrones , des taureaux ornés de fleurs qu'entraînent les sacrificateur» et les pontifes , on voit le chandelier i sept branches, la table de propitiation , et une sorte de coffre en forme carrée que les antiquaires considèrent comme un simulacre de l’arche sainte , qui cependant n’existait plus dans le temple depuis la captivité de Babylone.

Sur des médailles contemporaines et qur furent peut-être jetées au peuple dans cette pompe triomphale , la Judée, sous les traits d’une femme triste , abattue , repose sa tète sous un palmier qui s'élève solitaire au milieu d'un trophée d'armes (3) ; un guerrier debout , avec toute la fierté de la victoire , semble veiller sur elle : de l’autre côté de la médaille, brille l'image de Vespasien, couronné des lauriers de l'empire; une inscription annonce que la Judée est vaincue , et que Coccéius Félix , préteur de Rome , a fait frapper ce monument de bronze pour rendre grâces è la prudence et au bonheur

(I) Voici le texte de l'inacription t S. P. Q. R.

IMP TITO CXB. D1T1 VrflPASUNl riLIO V ESPASIAMO A VG.

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