‹ Œuvres de CapefigueChapitre 116 sur 165 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE LA. NAISSANCE DU CHRISTIANISME DANS LA SYNA- GOGUE', DE SES PROGRÈS ET DE SON TRIOMPHE SOUS CONSTANTIN.

An I" de J.-C. jusqu'à 313.

Nous avons consacré les précédents chapitres à décrire la situation des Juifs dans l’empire romain encore soumis aux mœurs et aux instititnt ions du polythéisme; nous avons suivi la marche des opinions et des lois par rapport au culte d’Israël . depuis la soumission de la Palestine par les aigles romaines, jusqu’à l’avéncment de Constantin. Un autre tableau se présente maintenant à l’historien : la religion de Jésus-Christ, jusqu’alors persécutée, saisit le glaive de la puissance; cette croix du Messie , que les scriheset les pharisiens avaient insultée dans les murs de Jérusalem , ornée des trophées de la victoire, brille à côté de l’aigle des Césars. La législation des empereurs va s'empreindre d’un nouvel esprit ; une teinte religieuse et sévère signalera la marche du gouvernement des princes chrétiens. Les temps sont bien changés ! Aux sentiments divers qu'inspiraient les opinions et les doctrines des Juifs dans Rome païenne , succède une sorte de parenté jalouse entre deux religions qui se connaissent de longue date, et qui s’accusent réciproquement , l’une d’ingratitude pour les bienfaits méconnus d'une révélation nouvelle, l'autre d’apostasie envers les lois antiques de ses pères. Placées sur le terrain des mêmes traditions, les controverses religieuses vont s’animer jusqu’à la fureur.

(1) P'olr le chapitre ▼.

(9) Sur les sectes diverses d'Israël au temps du Messie,

CAPKPICOE.

Tandis que les canons des conciles, les ordonnances des pontifes, soutenus par la puissance publique, tendent à imposer la loi des Chrétiens aux enfants d’Israël, la synagogue maudit sept fois par jour le Christ et son Église. Au moindre signe de puissance et de liberté , une secte se précipite sur l’autre et marche à la persécution. Sous Constantin , les Chrétiens démolissent les synagogues et ne laissent pas pierre sur pierre de ces impies oratoires ; et pendant le règne de Julien , les Juifs détruisent les églises d’Antioche , de Nicomédie et d’Égypte : de sorte que si le glaive de la persécution est plus souvent dans la main des Chrétiens, il ne faut pas en faire honneur à la modération et à l’esprit de tolérance des Israélites, mais à leur état plus constant de faiblesse et de dépendance politique (1).

Cette révolution importante dans l’histoire du judaïsme a besoin d'être prise d’un peu haut. Il y avait bien longtemps que les doctrines des Chrétiens et des Juifs étaient en présence, lorsque Constantin arbora l'étendard de la croix ; et comme la décadence morale du judaïsme date , à proprement parler, de la naissance du Christ et de la prédication de son Évangile, il nous parait essentiel de remonter jusqu’à celte époque, de suivre les développements des principes évangéliques par rapport à la synagogue, et de voir l'influence qu’ils exercèrent sur l’économie générale du judaïsme.

A l’époque où la révélation du Christ se manifesta dans la Judée, Israël était divisé, comme déjà nous l'avons vu , en sectes diverses qui professaient chacune avec liberté certaines doctrines religieuses et philosophiques : l’unité des principes, la fixité des opinions , qui seules eussent permis de reconnaître et de constater les premiers pas des idées chrétiennes au sein des synagogues , n’existaient plus; le judaïsme s’élail morcelé, s’il est permis d’ainsi s’exprimer, en mille sentiments plus ou moins hardis, plus ou moins nouveaux ; et les premiers symptômes du christianisme naissant devaient à peine être aperçus au milieu d’une société livrée à tant de systèmes, et dominée tout à la fois par les doctrines des pharisiens, des saducéens, des esséniens, dans lesquelles il était facile à toute nouveauté de prendre place (2). D’où vient donc que les opinions des disciples du Christ inspirèrent tant de méfiançe et de haine? Quelles furent les causes de celte rivalité qu’elles firent naître dans la société des Hébreux, et de celte guerre ardente qui en fut comme la conséquence? Questions graves , et dont la solution tend à

voir le ut* livre de Rainage et le cbap. vi de cei outrage. %

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expliquer une de» plus grandes révolutions religieuses.

Les premiers germes du christianisme se reportent à la prédication de Jean dans le désert. Jean était de la famille d’Ahia , la huitième des vingtquatre classes que David avait établies pour remplir alternativement les fonctions sacerdotales. Suivant les traditions du christianisme. Élisabeth, sa mère, était stérile, et la naissance de Jean lui fut annoncée par une révélation divine : lorsque Marie vint visiter Élisabeth sa cousine, celle-ci sentit ses entrailles tressaillir; et le vieux Zacharie, animé de l’esprit des prophètes , annonça , dans de solennelles actions de grâces, la prochaine arrivée du Messie (I). Tous ces événements , qui se passaient dans le sein d’une famille sacerdotale , n’avaient point assez d'importance pour fixer l’attention des pontifes du temple ; on disait seulement dons la montagne : Que pensez-vous que sera cet enfant merveilleux? A l’âge de quinze ans. Jean se relira dans le désert pour chercher la retraite : il ne buvait point de vin ; il repoussait de sa bouche le pain ou les gâteaux de froment, ne se nourrissait que des sauterelles de la campagne et du miel que font les mouches sauvages dans le creux des rochers ; il était couvert d'une peau de chameau , et scs reins étaient serrés par une ceinture de cuir que la main de l’ouvrier n’avait point travaillée. C’est ainsi que le fils de Zacharie passa trente années , acquérant, par la pureté de sa vie et scs longues abstinences , une grande renommée de sainteté dans Israël : il prêchait à la multitude qui venait l’entendre, de faire pénitence, parce que le royaume des cieux était proche. Assis sur les bords du Jourdain , il offrait la purification par l’eau aux Israélites repentants. Lorsqu’on lui demanda s’il était le Messie, ou le prophète Élie qui devait le précéder , il répondit qu’il n’était pas digne de délier les cordons de leurs sandales , et qu’il était comme la parole de celui qui cric dans le désert : Préparez les voies au Seigneur (2).

Dans la situation des esprits, les prédications de Jean-Baptiste n’excitèrent dans la Judée que peu de sensation. Les austérités particulières de la vie du désert étaient communes dans la secte des esséniens, et ce n’était pas la première fois que la voix des prophètes s’etait fait entendre pour annoncer le Messie: aussi les paroles de Jean-Baptiste, loin d’attirer sur lui la persécution , lui donnèrent un grand nombre de sectateurs; la multitude le sui-

(1) Évangile selon Mail., rhap. ni, v. 2, dans la venion de 1* église orthodoxe : les gooslii|ues cl les nazaréens, qui ont multiplié les Évangiles, donnent d’autres détails qu’il est hpn de comparer. Voir le rhap. vu de cet ouvrage, dans lequel on traite des sectes religieuses.

vait dans le désert , et souvent les prêtres et les lévites abandonnèrent le service du temple pour l’cntondre. Sa prédication n’altérait en rien les doctrines anciennes ; il annonçait la prochaine arrivée du Messie, sans en déterminer le caractère; il restait sur tous les points dans les lois et coutumes antiques d'Israël ; seulement ses paroles supposaient un complément nécessaire. En prédisant que le royaume de Dieu était proche, et que les jours du Messie allaient arriver , il se disait en même temps le précurseur du Christ des prophètes , l’espérance et la gloire du peuple juif (5).

Dans l’anarchie des doctrines et des partis qui divisaient Israël, un sentiment commun semblait cependant prévaloir sur les divisions religieuses elles-mêmes ; c’était l’idée de la venue d’un Messie, d’un Christ, comme l’ap|>elle Isaïe. Soit que l’Israélite se souvint des paroles d’Abrabam, des cantiques de David, ou des prophéties saintes, soit qu’il méditât les commentaires plus récents des rabbins, il trouvait l'avénemcnt du Christ annoncé comme une espérance prochaine; et , dans son orgueilleuse impatience, il menaça souvent scs dominateurs superbes du règne universel du Messie conquérant. Les annales nationales, conservées dans le temple, étaient toutes remplies de ces promesses; on les inculquait dans le cœur de la jeunesse , et toute la génération d’Israël se souvenait que Jacob, au lit de la mort, s’était écrié : < Juda est un jeune lion : le sceptre ne sortira point de scs mains , et l’on verra toujours des capitaines et des juges de sa race jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé, et qui sera l’attente des peuples (4). » David le chante ce Messie dans ses psaumes , il voit celui qui est plus que Salomon en gloire, aussi bien qu’en sagesse; toutes les nations vaincues sont bénies en lui ; il l’a vu sortant éternellement du sein de son père; Dieu l’avait fait naître pour le faire régner sur les nations domptées (8).

Possesseurs enthousiastes* de ces saintes promesses , il est facile de concevoir que les Juifs souhaitaient avec ardeur cet événement mémorable qui devait changer la face de la synagogue. Tous les partis qui luttaient dans Jérusalem, professaient à ce sujet la même croyance; et plus la situation des Israélites était déplorable, plus les esprits embrassaient avec ardeur l’opinion générale que les temps de miséricorde étaient proches , et que Jéhovah ne laisserait point périr son peuple sans lui por-

(2) Évangile selon Marc, cbap. i*r, r. 1 à 5.

(3) J bld., y. 15.

l4) Genèse, cbap. xlix, §8-15.

(5) Psaumes, xv».

ed by Googl

ter secours. Celte attente des jours brillants du Messie s'était encore accrue par la réunion de quelques circonstances qui, dans l’opinion commune, devaient marquer sa venue. La voix légitime des prophètes ne se faisait plus entendre ; les pontifes de Jéhovah ne gouvernaient plus Israël; et le sceptre de David, tombé dans des mains usurpatrices, n'était plus le patrimoine exclusif des dis de Juda. Aussi de nombreux imposteurs avaient profité de celte attente générale des esprits , et les rabbins comptent plus de vingt faux prophètes ou de Messies trompeurs qui parurent depuis la ruine du second temple jusqu'à la naissance du christianisme (1).

Ce fut dans ces circonstances que se manifesta la doctrine de Jésus-Chrit , préparée par la prédication de Jean -Baptiste. Plusieurs traditions nous ont conservé l'histoire de la vie et de la mission de Jésus- Christ : les unes, écrites avec un enthousiasme simple et sublime , sont l’ouvrage des compagnons mêmes de Jésus; les autres, consignées dans le Talm ud , paraissent le plus souvent dictées par le sombre ressentiment d'une secte rivale (2) ; d'autres faits «ont épars dans les ouvrages de Josèphe et de Philon, presque contemporains des événements qu’ils racontent. Quelle que soit l’opinion qu'on puisse avoir sur ces récits divers , il parait certain que Marie était une fille de la tribu de Juda et de la famille de David ; elle avait épousé Joseph , issu de la même race , et qui exerçait alors l’humble état de charpentier dans la petite ville de Mazarelh en Galilée. Nous n’entrerons dans aucun détail sur la naissance miraculeuse de Jésus et sur les premières actions de son enfance; il nous suffira de dire que le huitième jour il fut circoncis, et que Marie, comme toutes les mères d’Israël , se soumit à la purification dans le temple. L'opinion de la prochaine arrivée du Messie et du rétablissement de la race royale de David sur le trône , s’élail alors plus fortement répandue; et les traditions nous parlent de l’adoration des mages , antique légende de l’Orient, et du massacre des enfants de Galilée, que la politique soupçonneuse d’Uérode dirigea contre le rejeton incertain de la race de David. A l’âge de douze ans, Jésus fut trouvé dans le temple, disputant avec les docteurs; mais il ne commença à prêcher son Évangile qu’à trente ans, époque de la vie où il était permis aux docteurs de commenter la loi dans les écoles publiques (3).

La prédication d’un docteur dans les syuagogues

(1) H existe une dissertation spéciale et savante sur les faux Messies : elle porte le nom de Joannes à Leni , et le litre de Schediama historico-philologicum de Judœorutn pseudoinessiis.

(3) Je donne plus loin, dans ce même chapitre, la ver-

était une chose assez commune pour que Jésus- Christ pùl élever la voix et instruire le peuple assemblé. II y avait chaque jour, dans Jérusalem et dans chaque ville de la Judée, des rabbins qui enseignaient la loi et les prophètes sur les places publiques, et ce n'était point une nouveauté pour la multitude d’entendre la voix de ses sages et de ses docteurs : mais le plus simple examen apprit aux pharisiens que cet homme, nommé Jésus, avançait, avec une éloquence entraînante et une hardiesse jusqu’alors inconnue, des principes qui menaçaient ledilicc entier du judaïsme et la loi sur laquelle il reposait.

En effet, quelque hardies que pussent être les doctrines «les esséniens et des saducéens chez les Juifs , aucun des sages de ces écoles n'avait encore avancé des opinions qui renversaient l’économie entière de la loi juive ; mais en jetant un regard sur la doctrine de Jésus-Christ , le pharisien inquiet dut bientôt s’apercevoir que ce système , prêché avec tant de hardiesse, était sur tous les points incompatible avec l’existence de la société d'Israël , et qu'il établissait une théorie religieuse tout à fait différente des enseignements jusqu’alors tolères dans le écoles , et , puisqu’il faut le dire , qu’il tendait au renversement des doctrines fondamentales de la théocratie du temple.

La loi et la coutume d'Israël faisaient de celte nation un peuple particulier et privilégié, que Jéhovah avait encouragé de ses promesses , et qu’il appelait seul à de grandes destinées : les gentils étaient flétris dans la loi ; et les alliances proscrites, et les obligations sévères imposées aux néophytes, montraient tout le soin qu’avait pris le législateur d'Jsraêl de séparer son peuple d’avec les étrangers. Les enseignements de Jésus-Christ appelaient l’univers entier aux promesses merveilleuses de l’Écriture : n Je vous le dis,én vérité, s'écriait le nouveau « docteur, plusieurs viendront d’orient et d’occi- « dent, et s'assiéront au festin du royaume des a cicux avec Abraham , lsaac et Jacob (4) ; Dieu u fera sortir de ces pierres mêmes des enfants u d’Abraham ; le royaume de Dieu vous sera ôté , « et il sera donné à un peuple qui en produira les u fruits. » Il est donc naturel que ceux-là que l’Écriture appelait la nation sainte , le peuple des pj'omesscs , dussent s’irriter en écoutant ces nouvelles doctrines , qui non-seulement appelaient le genre humain à la participation des mêmes bienfaits, mais n'instituaient plus d’exclusion , pour

•ion des rabbins sur la naissance et la vie du Messie.

(3) Évangile selon Luc , chip, iv, v. 10. Dans l'Évangile de Jean , Jésus est textuellement nommé rttùùi, ou maître, tbap. Ier, $ 38.

(4) Évangile selon Malt., chap. vm, v. U.

ainsi dire, è ces grandes promesses, que contre le sectateur fidèle de l’ancienne loi (1).

Cette ancienne loi elle-même , objet de la vénération exclusive des docteurs et du peuple, était hautement présentée, dans la prédication de Jésus- Christ, comme incomplète, et en quelque sorte abolie; il en purifie les préceptes de morale et les lois cérémoniales : « Vous savez qu'il a été dit dans l’ancienne loi, s’écrie Jésus au milieu des docteurs, oeil pour œil, dent pour dent; et moi je vous dis: Vous ne rendrez pas le mal pour le mal. Le sabbat a été établi pour l'homme et non l'homme pour le sabbat : il est permis de faire le bien le jour du sabbat (2). »

Tous ces principes étaient bien propres à soulever les préjugés populaires : mais Jésus-Christ attaquait plus profondément encore la société d’Israël ; ce n’étaient pas seulement les maximes de l'ancienne loi, lien moral de l'alliance , qu'il attaquait, mais Jérusalem même, lien matériel de la nation des Juifs, dont il prédit la ruine. « Maître, lui dit un de ses disciples , regardez quelles pierres et quels bâtiments 2 » Mais Jésus lui répondit : « Voyez-vous ces grands bâtiments? Ils seront tellement détruits, qu'il ne restera pas pierre sur pierre. Jérusalem! viendra un temps malheureux où les ennemis l'environneront de tranchées; ils l’enfermeront et le serreront de toute part , parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée (3). »

Celui «pii parlait ainsi en prophète et en législateur , prenait le nom saint et puissant du Messie. Dans l’opinion commune alors dans la Judée, les temps d’affranchissement étaient proches; mais les docteurs et les rabbins présentaient le libérateur d'Israël comme un prince conquérant qui dompterait les nations par l'épéc, et foulerait les puissants sous ses pieds. L’intelligence grossière des pharisiens était incapable d'entendre dans un sens moral et figuré ces grandes promesses de l’Écriture; et d’appliquer à un législateur, dont la raison sublime renverserait l’édifice de toutes les superstitions anciennes, les images élevées que les prophètes avaient tracées du Messie libérateur; l’orgueil des rabbins et du peuple était humilié de voir le fils d'un artisan obscur de Galilee s’ériger tout à coup en prince d’Israël , et promettre la délivrance du peuple sous les dehors de la misère et de la faiblesse.

Cependant Jésus-Christ commençait à prêcher son Évangile : il avait choisi pour demeure Capharnaüm , dans la Galilée , entre les tribus de Zabulou et de Nephlali ; le jour du sabbat , il allait

(1) On peul trouver d’autres motifs de celto haine des pharisiens contre Jésus dans V Évangile selon Matthieu , chap. xxiii.

(8) Évangile selon Marc, chap. ii, v. 2.

dans la synagogue , parmi les docteurs , annonçant toujours le royaume de Dieu et la rémission des péchés. La multitude du lac de Tibériade écoutait ses leçons , et deux hommes de Cana, en Galilée, l’un nommé Philippe, l’autre Nalhaniel , s’attachèrent à scs pas et l’appelèrent du nom de maître, comme c’était l'habitude pour les rabbins et les docteurs des écoles. Nous ne suivrons pas ici la vie si bien connue de Jésus-Christ, ni les actes de sa mort ignominieuse ; il nous suffit de dire que le sublime auteur de l’Évangile périt victime des fureurs jalouses de la secte des pharisiens et des docteurs du temple , qui ue purent supporter les principes novateurs de la prédication évangélique.

Cependant la mort de Jésus n’éteignit pas les premières semences jetées au sein de la synagogue; beaucoup d'hommes avaient déjà cru dans la Galilée , et les disciples de Jésus purent se répandre sur tout le territoire de la Palestine : ils prêchaient au peuple avec éloquence ; et les rabbins , ne comprenant pas comment des hommes de la lie du peuple pouvaient s’énoncer ainsi devant la multitude, les croyaient pleins de vin nouveau { 4). Trois mille frères se convertirent cependant et crurent en celui que Dieu avait fait Seigneur et Christ ; ils s’appliquaient à écouter les exhortations des apôtres , cl tous étaient persuadés qu’ils entraient dans une vie nouvelle. Toutefois, ils allaient chaque jour dans le temple, sans rien faire qui fût différent des autres Juifs; on les voyait, soumis aux observances delà loi, célébrer la pâque en commun, soumettre leurs fils à la pratique douloureuse de la circoncision , et ne se distinguer d’abord que par la pureté de leurs mœurs et le renoncement aux biens de ce monde (3).

Cependant l'admission des gentils è la communion souleva bientôt des questions graves dans la synagogue réformée, et sépara totalement ses doctrines des lois anciennes du temple. Tant que la prédication évangélique ne s’etait adressée qu'aux Israélites d’origine et de naissance , il était naturel que les préjugés de l'éducation et les habitudes de la vie dominant encore le néophyte même après l’adoption du christianisme , celui-ci se maintint dans la juste observance des coutumes anciennes que Jésus-Christ n'avait point imposées , mais ny avait point non plus proscrites dans son Évangile. Le nouveau Chrétien, comme nous l'avons dit , célébrait avec les plus fervents des Israélites toutes les pompes du judaïsme , et se confondait dans la foule qui inondait le portique les jours de

(3) Évangile selon Mail., cbap. mv, v. 2.

(4) Actes des apôtres, chap. u, v. 13.

(5i Ibid., chap. m, v. 2.

fête; habitué aux saintes lectures du Vieux Testament. il conservait une vénération profonde pour les traditions sacrées, et ce n'était qu’avec une timidité extrême qu’il adoptait les maximes que les apôtres de Jésus-Christ cherchaient à inculquer dans leur cœur et dans leur mémoire. Mais lorsque l’Évangile fut enseigné à tous , des idées tout à fait opposées prévalurent : le gentil qui embrassait la foi de Jésus- Christ, n’apportant dans ce culte aucune des habitudes et des préjugés de l’Israélite sur le Vieux Testament, une question grave se présenta donc dans le conseil des apôtres ; et saint Paul demanda aux anciens et aux frères réunis dans Jérusalem , s’il fallait soumettre le gentil qui entrait dans le sein de leur communauté, à toutes les observances de la loi de Moïse, et, par conséquent , à l’épreuve douloureuse de la circoncision , à la célébration de la pâque, aux prières du temple. L’assemblée des frères décida que désormais ces pratiques seraient abolies, et que, si les lois du Christ ne devaient point les proscrire comme des actes d’idolâtrie, elles ne pourraient plus être considérées que comme des habitudes que le temps affaiblirait par sa marche insensible, et qu’il fallait ménager comme une concession à la faiblesse humaine (1). Dès lors, les Chrétiens qui persistaient avec ténacité dans les pratiques de la synagogue , furent déjà considérés comme une Église particulière et imparfaite qui prit le titre de nazaréenne ; et l'Église orthodoxe , agrandissant chaque jour les bases de sa croyance, s’éloigna de plus en plus des lois primitives de la synagogue (Ü).

Ce développement lent et successif des doctrines chrétiennes , cette séparation progressive des deux cultes, ne purent s’effectuer sans soulever des ressentiments dans les deux religions rivales. Il faut voir et suivre maintenant les premiers germes de ces haines si vives qui se manifestèrent avec tant d’éclat , dans les trois premiers siècles chrétiens , entre le judaïsme et la religion de Jésus-Christ.

La première résistance qu'avait trouvée la prédication de l'Évangile s’était formée , comme nous l’avons vu, parmi les Juifs. Lorsque Jésus-Christ eut dit à ses disciples : « Allez annoncer ma parole aux quatre coins de la terre, » les apôtres s’étaient disj>ersés dans la Judée; Jérusalem même avait retenti de leurs saintes exhortations; et le peu de soin que les compagnons de Jésus prenaient de cacher leurs desseins et leurs doctrines , la surveillance inquiète et attentive des pharisiens , avaient indiqué au sanhédrin ces hommes qui, sous les portiques du temple, guérissaient les malades par

(I) Actes des apôtres, chap. xv.

(3) Sur les Nazaréens, voir le chap. ri de celte histoire.

l’imposition des maius , et cherchaient à séduire le peuple au nom de Jésus de Nazareth. Avec l’esprit et les opinions des docteurs et des pharisiens, H était facile de concevoir que la persécution devait bientôt s’armer de toutes ses fureurs contre ces a|>oslats qui osaient appeler Israël à une alliance nouvelle. L’Écriture avait ordonné de lapider les faux prophètes , et les frères qui allaient sacrifier à des dieux étrangers; et comme dans les premiers temps de I.i conquête des Romains, sous leurs rois comme sous les télrarques, les Juifs avaient conservé presque tous les privilèges de la juridiction domestique, il était rare que, dans les cités populeuses, ils ne pussent se livrer avec toute liberté à ces mouvements de zèle , à ces fureurs tumultueuses que Jéhovah avait prescrites contre les apostats et les prophètes imposteurs : l’indifférence des gouverneurs romains se prêtait encore à ces manifestations de haine et de vengeance, pour lesquelles Rome laissait souvent la liberté aux peuples vaincus ; et la condescendance de Pilate , lorsque les pharisiens demandèrent la mort du Messie, avait prouvé que les magistrats , sans s’occcupcr des discussions religieuses, n'usaient du droit suprême de sanctionner les condamnations capitales que pour rendre toujours présentes la majesté de l’empire et l’autorité des Césars. Dans chaque cité de la Judée, dans la Syrie, à Antioche, à Tarse, à Nicomédie, la synagogue s’était soulevée comme un seul homme, et les apôtres avaient été traînes devant les anciens ou devant le gouverneur de la cité pour rendre compte de leur foi. A Jérusalem, on avait conduit Pierre et ses compagnons dans les prisons publiques , où les gardiens et les sacrificateurs les avaient livrés au fouet du bourreau (3). Partout les fureurs populaires, l’inquiète superstition des docteurs de la loi , avaient proscrit la prédication de l’Évangile ; et les disciples de Jésus avaient souvent été obligés de secouer ta poussière de leurs sandales eu s’éloignant des cités ingrates qui méconnaissaient les promesses de l’Écriture. Toutefois , pendant les premières aimées de celte prédication , le sang du Messie seul avait été versé: l'impression qu’avait produite cet événement , avait été profonde dans l’Église chrétienne ; mais considérée comme l’accomplissement d’un décret inflexible de la Providence prédit par les prophètes, et comme l’unique moyen de racheter les hommes, la mort de Jésus-Christ avait moins excité la haine des Chrétiens contre les Juifs qu’un sentiment de pitié pour l’aveuglement de ceux qui avaient ainsi méconnu le Fils des promesses. Mais la conduite

(3/ Actes des apôtres, chap. tv, v. 3.

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particulière des Israélites, la persévérance cruelle qu’ils mirent à poursuivre et persécuter les Chrétiens, effacèrent peu à peu clans la secte réformée les principes de fraternité et les souvenirs d'une commune origine.

Le premier martyr qui confessa par le sang la vérité de la prédication évangélique et la divinité de Jésus Christ, succomba sous la haine de In synagogue. Élieune, né dans le sein de la loi juive, avait été élu pour l’un des sept diacres destinés à porter les aumônes aux fidèles et à rompre le pain par les maisons. Livré à son saint ministère, il parcourait les cités et les campagnes, lorsqu’il fut dénoncé devant le tribunal des anciens. Ses paroles pleines de douceur, et les principes sublimes de sa morale, ne purent le sauver des mains des prêtres et des pharisiens: il fut traîné hors des murs de Jérusalem , et lapidé par le peuple , qui l'appelait du nom de prophète imposteur (1). Quelque temps après, Jacques, frère de Jean et de la tribu de Zabulon , fut mis à mort sur la demande des Juifs, et devint ainsi le second martyr de l'Église naissante.

Lorsque le droit de glaive fut arraché aux Israélites après la ruine de Jérusalem , et que le sanhédrin et le tribunal des anciens ne purent plus condamner de leur propre autorité et livrer à la mort les sectateurs du Messie , les Juifs ne cessèrent pas cependant de persécuter les Chrétiens , autant que leur état de sujétion et de misère pouvait le permettre. Nous avons vu que le paganisme avait longtemps confondu les Nazaréens et les Juifs dans uu mépris commun; mais dans la suite des temps, les gouverneurs de province, et surtout ceux de la Syrie, delà Palestine et de l'Afrique , s’aperçurent, comme nous l'avons dit , que la secte couuue sous le nom de Nazaréens ou de Chrétiens , se distinguait de l'ancienne religion judaïque, et qu’il ne fallait pas coufoudre la croyance antique et nationale des Hébreux avec celte réforme, qui, dans sa nouveauté hardie , tentait de se substituer à l'harmonie religieuse de l'ancien monde.

Dès que les édits de persécution furent lancés coulre les Chrétiens, et que la synagogue fut à l'abri de toute confusion avec la secte proscrite, elle montra sa haine contre l'Église naissaule par une multitude d’actes publics et de manifestations non équivoques. Lorsque les proconsuls, les intendants des provinces, avaient reçu l’ordre des Césars pour rechercher les sectateurs de Jésus de Nazareth , de les contraindre à brûler de l’encens sur les autels

(1) Actes des apôtres, ch. ri, v. 5, 1 1 ; chap. vu, v. 57.

(2) Le* martyres de Polycarpe et du diacre Pionua , que nous allons rapporter plu* bat, le constatent »utü*atnmcnt.

(3) Tertullien, Apologet.

des dieux, ou à ceindre les bandelettes sacrées , les Juifs des villes de Syrie et de l'Égypte faisaient entendre des acclamations et des cris de joie (3) : mieux instruits des habitudes secrètes et des rites distinctifs du christianisme, ils dénonçaient devant le préfet du prétoire le catéchumène qui cachait sa foi ardente dans la retraite ou au milieu des ténèbres des agapes ; tantôt ils signalaient à la multitude oisive qui remplissait le cirque , le pieux évêque de la contrée et les diacres actifs qui parcouraient les campagnes pour distribuer les aumônes îles fidèles; tantôt ils grossissaient la foule avide de jouissances, qui, au milieu des théâtres, demandait à grands cris que les Chrétiens fussent livrés aux lions ; plus souvent encore , ils livraient au ridicule public et profanaient les mystères et le nom de Jésus-Christ. Dans une de ses véhémentes oraisons, Tertullien nous présente les Juifs de Carthage promenant, dans l’enceinte populeuse de cette cité, une tête d’âne au-dessus de laquelle on lisait le nom du Messie crucifié (3).

I/Église nous a conservé, dans scs traditions , une suite d'actes de martyres dans la Syrie et dans la province d'Afrique, où les Juifs paraissent les artisans actifs de la persécution : nous allons les faire connaître, moins comme des témoignages irrécusables, que comme l'expression fidèle de l’opinion contemporaine parmi les Chrétiens , sur la part que prirent les Israélites dans ces persécutions dirigées contre la religion du Messie.

Sous le règne de Marc-Aurèle , un cri général s’éleva dans l’empire contre l’indulgente législation des Anlonins sur les sectateurs de Jésus. Le christianisme s’était répandu à l'ombre des lois indifférentes de ces princes philosophes; la croix du Christ avait parcouru le monde ; et l'apologiste A thénagore avançait hardiment, devant les maîtres de Rome , que ses frères les Chrétiens remplissaient déjà les provinces les plus éloignées depuis les bords du Gange jusqu’aux extrémités de la Bretagne (1). Ces progrès de la secte nouvelle avaient éveillé les craintes du paganisme. Ses pontifes, invoquant la voix solennelle des oracles, menaçaient l'empire des plus grandes calamités , et la multitude craintive et superstitieuse demandait de toute part la mort des Chrétiens , ou leur retour au culte de la patrie (5).

C'était sous le sixième consulat de Marc-Aurèle et de L. Vcrus : Slalius Quadralus gouvernait la proviace d'Asie. Polycarpe , disciple de saint Jean , avait été élevé par les suffrages des diacres aux

(4) Atliénayore, Apolog. christ.

(5) Tilleraoul , Mémoires pour servir à l’hist. ecctès., tome II; Persécution de. l’Église sous Marc-Aurèle , chap. ii.

HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

fonctions périlleuses d’évêque de l’Église de Smyrne. Pendant les fêtes décennales et les pompes de l’association de Vérus â l’empire, les Juifs de cette cité s’étaient mêlés avec les gentils dans le vaste amphithéâtre où onze Chrétiens devaient être livrés aux bêtes : déjà le sang avait coulé dans le cirque ; et la multitude , qu’animait l'enthousiasme de la religion et du plaisir , avait applaudi à la faiblesse d’un jeune diacre qui , pour échapper à la mort , avait chargé sou front de bandelettes sacrées, lorsque les Juifs qui occupaient une partie du cirque s’écrièrent : «■ Qu'on extermine les impies ! qu'on se saisisse de l’évêque Polycarpe ! Nous connaissons sa retraite cl les catacombes où se tiennent leurs agapes. » Lorsque les gentils eurent prêté attention à ces cris fanatiques et que le cirque eut retenti de leurs vives acclamations, les Juifs se répandent dans la campagne , arrachent l’évêque de son asile , et le conduisent sur un âne , en signe de moquerie (1). Ils le suivent dans le prétoire du proconsul; et tandis que les vierges et les diacres s’écrient : « Courage , généreux Polycarpe ! confessez le nom de Jésus ! » les Juifs font remarquer à la multitude enthousiaste que ce vieillard obstiné se refuse à jurer par la fortune de César. Comme les jeux étaient finis, Polycarpe fut livré à la hache du licteur. Ignace, auteur de ce récit, rapporte que la haine des Juifs, dans cette circonstance, fut si vive et si persévérante , que les rabbins et les vieillards d'Israël sollicitèrent et obtinrent du proconsul que les catéchumènes et les veuves ne pourraient pas ensevelir le corps de leur évêque, mouiller le linceul de son sang, ni placer dans sa main la palme , signe respecté du martyre (2).

Dans cette même ville de Smyrne , les Chrétiens furent encore témoins d'un spectacle bien capable d'aigrir leurs ressentiments et de nourrir leur haine contre les Juifs. La persécution de Dèce avait commencé avec une fureur dont on n'avait pas encore vu d'exemples. Au milieu des plus sanglantes exécutions , le diacre Pionus et la vierge Sabina furent conduits par les prêtres de Diane sous le péristyle du temple, afin de sacrifier aux dieux immortels. Selon le monument que nous traduisons, tous les lieux que traversèrent les jeunes Chrétiens étaient remplis de femmes juives , car c’était le jour du sabbat; et ces femmes impudiques, légèrement vêtues, insultaient par des ris immodérés aux souffrances des martyrs, ou à la faiblesse des Chrétiens qui, pour éviter les supplices, chargeaient leurs têtes de couronnes de roses, ou laissaient

(I) Saint Ignace, Epistol. Ecctes. Smyrn., publiée par Umr dana l'édition qu'il a donné des Épltrea du saint évêque d'Antioche. Ellea ae trouvent aussi dans Eu*èbe, Ulst. ecdèi., liv. xiv, ch. xv, pjg. 128.

tomber des grains d’encens sur le trépied sacré. Tandis que celte multitude poussait des clameurs , et que Polcmon, grand prêtre du temple, s’écriait : « Impie, sacrifiez aux dieux immortels et à Diane, la protectrice de cette cité ! » Pionus faisait entendre ces paroles : « Habitants de Smyrne; illustre cité qui se glorifie d’avoir donné le jour à Homère ; et tous, enfants d’Israël qui m’écoutez, pourquoi ces cris insultants et ces murmures qui s'élèvent également contre ceux qui ont la faiblesse de sacrifier à de vaines idoles , et contre ceux qui ont le courage de résister à vos supplices ? Vous surtout, fils de Jérusalem, pourquoi vous mêler à celte multitude idolâtre? En voyant nos souffrances et leurs fureurs, vous devriez obéir à Moïse, qui vous a enseigné de relever l’âne ou le bœuf même de votre ennemi qui succombe sous sa charge. Pourquoi ces éclats de rire et vos moqueries cruelles, non-seulement contre ceux qui sacrifient, mais encore contre ceux qui meurent? Peuple ingrat , est-ce ainsi que tu te souviens des promesses faites à tes pères? « A ces paroles, les Juifs, grinçant les dents , demandèrent les premiers le supplice du diacre et de la vierge Sabina , qui furent conduits dans les prisons publiques, llsy passèrent la nuit et le jour à raffermir la foi chancelante des jeunes Chrétiens, et à combattre les rabbins que les synagogues envoyaient dans les cachots où gémissaient des fidèles , pour les engager à blasphémer Jésus de Nazareth, et à faire une profession publique du judaïsme , alors toléré dans l’empire. Lorsque Pionus fut conduit au supplice , les Juifs se réunirent encore sur sa roule, faisant retentir Pair de cris farouches et d’insultantes menaces (3).

Dans la turbulente cité d’Alexandrie, où les Israélites étaient si nombreux , ils se soulevèrent contre les chrétiens , lors de celle même persécution de Dèce. Les maisons des fidèles furent envahies; on arrachait ceux-ci de leurs modestes demeures pour les traîner à la mort. Les légendes chrétiennes qui ont recueilli avec soin l'bistoire de ces persécutions , ont consacré le souvenir de la cruelle obstination des Juifs à poursuivre leurs anciens frères. Un rabbin et les anciens d’Israël présidèrent au supplice de la vierge Apolline, qu’une extrême vieillesse ne put arracher à la mort des martyrs. Ils précipitèrent d'une tour élevée le diacre Sérapion ; et hors des murailles d’Alexandrie, un vieillard, nommé Miltna , fut lapidé par les jeunes hommes et les docteurs de la synagogue (4).

(2) Eutèbe, H\tL ccclcsiast.

(3) Ibid.

(4) Sozomène, llv. ii, chap. v. Socrate, i, chap. vm.

loi HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DES JUIFS AU MOYEN AGE.

Ce* récits , qu’un pieux zèle exagéra sans doute, prouvent au moins que l’opinion commune , dans l'Église chrétienne, était que les Israélites avaient pris part aux persécutions et présidé à la mort des fidèles. Les actes de ces martyres, rédigés par les diacres et les catéchumènes, étaient envoyés d'une Église à l'autre et précieusement conservés dans leurs archives, comme des souvenirs solennels que l’on consultait durant les fêtes de l’année : on les lisait au milieu des agapes, dans le silence des catacombes, à la pâle lueur des flambeaux. Quelquefois, dans ces réunions lugubres, quand les frères se donnaient le baiser de paix , arrivait un évêque d'Égypte ou de Syrie : il avait quitté naguère Antioche ou Alexandrie; il avait été témoin de la fureur des Juifs; il racontait en gémissant l’oppression des frères d’Asie, les jeux sanglants du cirque et les outrages faits aux Chrétiens. Ici, disait-il, les choses saintes avaient été livrées aux chiens par la synagogue en fureur; là, sur la dénonciation des Israélites, de saints évêques arrachés à leur retraite avaient été condamnés aux pénibles travaux des mines de la Numidie, tandis que de pieux confesseurs fuyaient dans les déserts de la Thébaldc. On exposait aux yeux des frères, comme de saintes reliques, les vêlemens déchirés, la fiole remplie du sang précieux; les Églises d’Éphèse, de Corinthe ou d’Alexandrie , accompagnaient ces pieux envois de lamentables épllres où toutes les circonstances de la persécution étaient soigneusement racontées. Comme les Juifs avaient souvent participé à ces fureurs , les catéchumènes et les diacres se rappelaient, dans l’épanchcmenl de leur douleur, l’aveuglement et les crimes d’Israël. Les Juifs avaient lapidé leurs prophètes, ils avaient élevé le Messie sur la croix ; c’étaient eux. qui donnaient le signal de la persécution contre le christianisme naissant ; saint Étienne et saint Jacques étaient tombés sous leurs coups : ces souvenirs , joiuts à leur conduite présente dans ces malheurs nouveaux , excitaient le ressentiment des Chrétiens, et il leur était bien difficile de se pénétrer de l’admirable pardon du Messie, pour calmer dans leur âme cette exaltation et ce désir naturel de vengeance qui devenaient pour eux comme une pensée religieuse. On conçoit donc que lorsque le christianisme s’éleva triomphant sous Constantin, et qu'il put frapper à son tour , il n’oublia point ta conduite haineuse et passionnée des Juifs pendant des temps malheureux.

Mais ce qui envenima plus encore les opinions et

(1) Voyez le grand ouvrage du docteur Larduer, tom. I à lit, aux arliclet de Celse. Porphyre el Lucien. Il faut aussi consulter les ouvrages de l'empereur Julien.

les souvenirs des deux sectes rivales , ce furent les controverses vives et persévérantes entre les deux sectes , qui marquèrent les trois premiers siècles de l’Église. Les opinions religieuses se lient à' des sentiments si intimes du cœur humain , qu’il est bien rare que les hommes ne se passionnent pas dans ces disputes où l’on croit combattre pour Dieu et la vérité. Nous avons vu que la religion chrétienne, à mesure qu’elle s’annonça sur la terre, eut à lutter contre tous les systèmes religieux de l’ancien monde , qu’elle était destinée 5 remplacer; mais si l’on a bien médité sur la nature particulière des controverses entre les Juifs et le* Chrétiens pendant ces premiers siècles, on doit remarquer qu’elles sont empreintes d’un caractère particulier d’irritation el de haine.

Les disputes religieuses entre le paganisme et la doctrine de Jésus-Christ s’étaient placées sur un terrain large el philosophique. Le polythéiste el le Chrétien n’avaient pas de traditions communes, un Dieu et des prophéties dont ils invoquassent également les oracles; ils ne pouvaient s’accuser réciproquement d’apostasie pour une religion qu’ils n'avaient jamais professée , ou d'ingratitude pour des promesses et une révélation qu’ils n’avaient jamais reconnues. Lorsque de terribles persécutions n’apportaient pas le poids du glaive dans la balance, toutes ces controverses se renfermaient dans des dissertations morales ou des discussions de philosophie : ici le vieux Romain élevait la voix pour défendre contre un culte novateur les dieux du Capitole, qui avaient sauvé Rome d’Annihal et des Gaulois ; dans de graves discours ou de spirituels dialogues, Crise, Porphyre el Lucien disputaient au christianisme sa nature originelle et sa constitution primitive (1); el leur argumentation adroite el flexible recherchait tour à tour dans le système de Platon, dans le culte de Mithra el les idées orientales, des exemples et des objections contre la religion des Galiléens, tandis que la noble amitié de Pline plaignait l’aveuglement de ces sectaires qui refusaient de souscrire au bonheur du genre humain et de jurer par le génie de Trajan. De leur côté, les Pères de l’Église , dans leurs réponses , n’invoquaient contre leurs adversaires que les lois générales de la raison et de l’humanité. Tertullien , Justin, Alhénagore (2), sans disputer sur des traditions et des promesses que le polythéiste rejetait absolument, se contentaient d’attaquer l’édifice du paganisme par les principes généraux de la philosophie et de la morale universelle; de sorte que ce* dts-

(2) Voyez l'Apologie de la religion cbrélieDoe par cm Iroia Pères de l'Église, el particulièrement les ouvrages de Justin, martyr, et de Tertullien.

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eussions n'avaient rien de cette vivacité haineuse qui se glissait naturellement dans la controverse du Chrétien et des docteurs de la loi. En effet , il était difficile que les évêques et les prêtres pussent se défendre d’un vif ressentiment, lorsqu'ils contemplaient le peuple juif résistant encore une fois à ce qu’ils croyaient les promesses de Dieu même, tandis que le rahbin frémissait de fureur en songeant que les Nazaréens avaient abandonné les lois antiques de la synagogue pour suivre un homme obscur dont la magic avait servi l'imposture. Ile chaque côté on s’insultait avec passion. Les Juifs racontaient à dessein la naissance équivoque. la généalogie incertaine du fils de Marie ; ils rapprochaient. en souriant de pitié, la vie pauvre et obscure, la mort ignominieuse du Nazaréen, des brillantes destinées du Messie des promesses, qui devait dompter par l’épée les nations et les rois de la terre. De leur côté, les Chrétiens peignaient les malheurs et la dispersion des Juifs comme le commencement de la terrible vengeance dont il était réservé à l’Église d’accomplir la fatale pensée : « Ils sont errants sur la terre , sans Dieu , sans roi, sans tabernacle, s’écrie le véhément Tcrtullien, il ne leur reste plus aucun vestige de la patrie (1). » Cette haine qui s’exhalait dans les disputes, devint par la suite un fait si public, que le philosophe Celse place, comme on l’a vu, ses objections les plus ardentes contre le christianisme dans la bouche d’un Juif (2).

Pour mieux faire connaître l’esprit et le caractère de ces controverses passionnées, il nous parait nécessaire d’en exposer la marche et d’en développer les principes par l'analyse des monuments qui nous restent sur celle matière.

Après les Actes des apôtres, le Dialogue entre Justin, martyr, et le Juif Tryphon (3) est la plus ancienne discussion régulière de la synagogue et de l’Église. «Vêtait sous le règne d’Anlonin, dans ce moment où la guerre d’Akkiba avait mis la Judée erf feu : une multitude de Juifs s’étalent réfugiés dans les colonies grecques de l’Asie , pour éviter la vengeance d'Adrien. Saint Justin visitait alors les écoles de la sagesse, et y avait vainement cherché le repos dans l’étude d’une philosophie enthousiaste. Un jour que, revêtu du manteau noir des philosophes platoniciens , il se promenait dans les vastes galeries du xyste d’Éphèse , un homme dont les manières étaient polies et le regard respectueux, l’aborda en lui disant : « J’ai appris des socralieus de Corinthe a toujours honorer le manteau dont

(1) Terlull ApologeA.

(2) Origène, contrà Celsum.

(3) Saint Justin, Dlalog. cum Trfph., dans ses OEuvres complètes, in fol. Ughlfool, dans son Chronic. lempor. ,

vous êtes revêtu; » et comme saint Justin lui demandait à quelle secte il appartenait lui-même, Tryphon lui déclara avec sincérité qu’il était maître dans la synagogue : saint Justin lui avoua , à son tour, qu’il était Chrétien. Dès lors une vive discussion s'engagea. « Comment avez-vous pu , s’écria Tryphon en laissant éclater un rire moqueur, vous laisser abuser par des hommes de néant, et vous attacher à un malheureux crucifié? Quel espoir vous reste-t-il? Vous vous êtes imaginé je ne sais quel Christ que vous ne connaissez que sur des ouï-dire , et pour lequel vous vous perdez comme des misérables ! » — « Que Dieu pardonne vos blasphèmes, répondit saint Justin, car vous nesavez ce que vous dites. La synagogue suit les doctrines absurdes de ses rabbins , et les Juifs se perdent par leur obstination malheureuse. » De bruyants éclats de rire interrompirent encore saint Justin ; et Tryphon , reprenant la parole, dit : « Allons, faites-vous promptement circoncire ; observez les fêtes et les nouvelles lunes; gardez avec respect le saint jour du sabbat, et peut-être Dieu vous fera miséricorde I En vérité nous ne devrions jamais parler à des hommes aussi misérables que vous , ainsi que nous le disent sans cesse nos rabbins; nous n'entendrions pas les odieux blasphèmes que vous proférez en voulant nous persuader que le vil crucifié est avec Moïse et Aaron dans la colonne de nuées , et qu’il s’est élevé vers le ciel avec les anges. » — « Hommes de rien, s’écria saint Justin plein d’indignation , vous n’êtes prudents et religieux que dans la superficie : vous avez méprisé la loi éternelle que Dieu avait promise par la bouche de ses prophètes ; vos oreilles se sont bouchées pour ne point entendre, vos yeux se sont fermés pour ne plus voir, votre cœur pour ne plus aimer. Jérémie élève la voix, et vous courez au loin pour vous débarrasser des reproches de sa parole. Vous pensez accomplir la loi, parce que vous observez le sabbat et mangez le pain sans levain ; mais ce n’est pas là ce que le Seigneur demande : si quelqu’un paçmi vous est parjure et voleur, qu’il cesse de l'être; s’il a commis un adultère, qu’il fasse pénitence; et alors il aura observé le sabbat , comme Dieu l’enseigne. Mais vous n’avez jamais fait paraître ni amour ni charité pour vos frères , pour Dieu lui-même : vous avez attaché son Christ sur la croix ; vous êtes pour les Chrétiens comme ces mouches voraces qui s’attachent aux ulcères. Prenez garde ; Dieu vous jugera, car vous êtes bien coupables (4). »

Ces expressions injurieuses et passionnées, si l’on

sect. 5, pag.144, disserte longuement sur ce dialogue.

(4; J'ai analysé aussi exactement qu'il m’a été possible celle conférence, qui embrasse deux cents pages d'un volume in-fol. dan» les œuvres de saint Justin.

csreriGUE.

remarque surtout que ta controverse s’était élevée entre deux hommes revêtus du grave manteau de philosophe, peuvent nous donner une idée de la vivacité de ces querelles religieuses , au moment où le christianisme , se détachant tout à fait des doctrines de la synagogue , s’élançait vers de plus hautes destinées. On en trouve un exemple plus frappant encore dans les objections de ce Juif que Celse introduit dans son Discours fie vérité , pour combattre la religion naissante de Jésus-Christ (1).

L’ouvrage du philosophe épicurien , la plus hardie comme la plus ingénieuse des productions dirigées contre le christianisme, n’est, comme on le sait , parvenu à la postérité que par la réfutation du savant Origène. Invoquant tour à tour les traditions du genre humain et les livres particuliers des Juifs , Celse a mis les objections tirées de l'Ancien Testament dans la bouche d’un Israélite : « Votre « Nazaréen , dit-il , n’est pas plus que tout autre « le Christ des prophètes. Comment ce Messie . cet » oint du Seigneur, qui devait paraître dans toute « la splendeur de sa gloire et le glaive à la main , u pour régner sur les rois de la terre , a-t-il choisi « une crèche immonde pour palais , de pauvres « pêcheurs et d’avides publicains pour disciples ? a Voilà qu’à peine né, ce Messie se condamne à « une vie errante ; et comme si la crainte de la « mort pouvait entrer dans l’âme d’un dieu, il fuit « en Égypte pour éviter le glaive d’Hérode. Et c’est « pour suivre ce vil imposteur que vous avez u abandonné votre ancienne loi! S’il eût été le « Christ, ne l’aurions-nous pas reconnu, nous qui u l’avions prédit? Quant à la vie infâme du Nazau réen , elle a été travestie par ses disciples; ils ne u l’ont écrite que pour mettre à couvert l’honneur « de leur maître. »

En même temps , les livres des rabbins cherchaient à flétrir par des assertions encore plus outrageantes la naissance et la vie de Jésus de Nazareth. Le Dieu des Chrétiens y était présenté comme le fruit d’un commerce adultère. « Élevé à « l’école de Jean-Baptiste, Jésus avait réussi, par « son éloquence adroite et le prestige de la magie, « à séduire quelques hommes du peuple qu’il avait « associés à la révélation de son iniquité. Tibère, « instruit de ses desseins et des désordres occasionu nés par sa prédication hardie, l’avait fait attacher « à la croix comme un vil imposteur; son corps « avait été traîné dans les rues de Jérusalem aux « acclamations de tout Israël ; enseveli dans le •• tombeau commun aux criminels, une inondation

(1) Origène, contrà Celsum.

(3) f'oyct l’ouvrage qni porte ce titre : Toldot Jchu. Il a élè publié par J. Christoph. Wagenseilins, dan* »on ouvrage intitulé Tria ignea Salante, 3 vol. iu-4® : et téparé-

« subite avait emporté son cadavre, et ses enthou- « siastes disciples publièrent dans tous les coins « de la terre qu’il était ressuscité pour s’asseoir à « la droite de son père (2). n A l’époque où l’Église produisit de si puissants orateurs , de tels blasphèmes ne restaient pas longtemps sans réponse. Dans sa violente Apologétique, Tertullien s’élève contre les débris épars de la nation des Juifs. « La loi de Moïse n’avait été donnée « que pour un temps; l’alliance d’Abraham s'était « réalisée dans le nouveau peuple sorti de sa race:

« Israël s’est donc condamné à une flétrissure « éternelle. Le Parthe habile à manier l’arc, le noir « habitant de l’Abyssinie, les peuples de l’Ar- « ménie, de la Phrygie , ceux de la Cappadoce , du * Pont, de l’Égypte, les citoyens mêmes de Rome,

« avaient adoré la croix de Jésus-Christ ; et vous ,

« Israélites , s’écrie-t-il, comment attendrez-vous « encore ce Christ sorti de Juda, qui, selon vos « oracles, devait naître à Jérusalem? Où est au jour • « d’hui celte royale famille qui doit régner sur « vous et porter sur son front l’éclatant diadème? « Qu’est devenue cette cité de Bethléem, où il devait « prendre naissance? Vous ne pouvez même plus « vous approcher de Jérusalem; Sion est détruite; « Bethléem n’offre plus que des ruines, votre terre « est déserte) ainsi que le dit le prophète. Peuple « misérable, vous attendez le Messie : mais où donc « recevra-t-il Ponction sainte des rois? Votre temple « est détruit et votre ville est en ruines (3). »

Aux ressentiments naturels que ces controverses fréquentes devaient inspirer , et qui agirent nécessairement au jour du triomphe sur l’esprit général de la législation chrétienne , il faut ajouter l’opinion répandue parmi les fidèles, que la plupart des hérésies qui agitaient le berceau de l’Église naissante, avaient pour principe des doctrines perverses sorties du sein de la synagogue. Après le paganisme et les systèmes qui se liaient à l’harmonie religieuse de l’ancien monde , rien n’éveilla plus les craintes et n’excita plus vivement la sainte colère des premiers Chrétiens , que les fausses opinions qui s’élevèrent contre les maximes orthodoxes. Les trois premiers siècles de l’Église furent tout pleins de ces corruptions de l’hérésie , qui , selon l’expression de Tertullien , promenait ses venins parmi les fidèles* comme un scorpion sur la terre humide. Lorsque l’on contemple , en effet , le vaste tableau des hérésies chrétiennes , on peut facilement découvrir que toutes ont leur principe dans denx ordres d’opinions sorties de la synagogue : les premières de

ment sous ce titre : Toldot Jehu , scu Jlist. Jetchutr Auxa/vm, traduit en latin avec le texte hébreu parHuidnr; Lu(;duni-Batav.,170r».J’cn possède un exemplaire fort rare.

(3; Tertullien, Jpologet.

cet hérésie» , par exemple , celle» des ébionites , de» cérinlhiens et des nazaréens, naquirent d’un attachement trop rigide aux observances de l’ancienne loi; tandis que les secondes, telles que celles des docites , des gnostiques , empruntèrent leurs combinaisons sur les nombres mystérieux et leur sysltme d’émanation céleste à la philophie orientale et aux opinions cabalistiques. Simon surnommé le Magicien, le premier des hérésiarques, Ménandre son disciple, Valentin, qui agrandit leur système, étaient Juifs ou Samaritains (1). Les opinions qui troublaient l'Église, étaient pour la plupart empruntées à des doctrines de la synagogue; et maintenant, si l’on remarque les vifs ressentiments qu’excitait parmi les Chrétieus la présence d’une hérésie, la véhémence avec laquelle Terlullien , Clément d'Alexandrie, la poursuivaient, on concevra que la conviction générale que le christianisme devait encore le malheur de ses divisions à la doctrine corrompue de la synagogue, contribuait à augmenter les motifs de haine des Chrétiens contre lus Juifs.

Telle était aussi la constitution de l’Église chrétienne , l’esprit de fraternité qui régnait entre les fidèles que ces sentiments se communiquaient de proche en proche; et la haine comme les affections étaient également senties, également partagées par les frères de toutes les Églises : dans toutes les assemblées, au milieu des agapes, comme au sein des métropoles, les voix «les orateurs chrétiens se faisaient entendre ; et , il faut bien le dire , au lieu de calmer l’irritation et d’amortir les haines, trop souvent ils prêchaient des doctrines passionnées et faisaient entendre des paroles pleine» de feu.

Qu’on se représente , par exemple , l’effet prodigieux que devaient produire, au milieu d’une assemblée de Chrétiens pieusement réunis au pied de la croix , ces paroles que nous empruntons à saint Jean Chrysostôme , dans ses oraisons contre les Juifs : u Mes frères, je voulais continuer à vous prêcher « que Dieu ne peut se comprendre : mais un grand « mal appelle aujourd’hui mon attention ; ce sont u vos rapports avec les Juifs. Repoussez de vos cœurs «« les coupables habitudes de voir et de fréquenter « ces hommes qui étaient les fils d’adoption du m grand Dieu , et qui sont devenus pires que des « chiens. Ils ont repoussé Jésus-Christ, et s’écrient :

(t) Le livre d'Épiphane sur les hérésies est certainement ]e plus complet : mais saint Epiphane , historien Iris-crédule, a rapporté une multitude de faits que sa raison superstitieuse a expliqués d'une manière fausse ou imparfaite* C’est an guide nécessaire, mais fautif, peur tracer l'histoire des hérétiques. Saint Irénéea pins de philosophie, ainsique Justin, martyr, et Qrigènc. La meilleure source ou l’on doit puiser pour cc sujet, est évidenuneui les fragments

» Nous n’avons pas d'autre roi que César f » La sym nagogue a pris la forme d’une prostituée qui ne « rougit plus; elle est devenue pour nous la caverne » des hyènes et des bêtes féroces (2). »

Ce ressentiment général de l'Église chrétienne contre les Juifs se révélait encore par les dispositions des conciles , sorte de sentences législatives qui obtenaient la plus grande autorité au milieu de la société des fidèles. Déjà , dans les canons des apôtres, on trouve une disposition formelle qui interdit aux Chrétiens l’entrée des synagogues , aussi bien aux grandes fêles de l'année , telles que le purim et la p.lque, que dans les jours de simple sabbat (5). Le clerc qui aurait violé ces défenses est assimilé à ces pontifes de Jésus-Christ qui avaient eu la faiblesse de sacrifier aux dieux sur le trépied sacré. Lorsqu’une foi incertaine avait porté les Chrétiens à déposer des offrandes dans le temple des gentils , ou à fournir de l’huile pour alimenter la lampe du sabbat, la même peine d'excommunication était lancée , et il ne pouvait mériter son pardon que par le plus sincère repentir et la pénitence la plus sévère à la porte de l’église , où , revêtu de l’habit des pauvres et la tête couverte de cendres , il recevait son absolution de la main du diacre.

Le concile de Nicée étend plus loin encore les prohibitions «Les clercs et les laïques ne pourront manger avec les Juifs. » Dans les graves festins de l’antiquité , il était souvent impossible au Chrétien de conserver la pureté de sa foi et la simplicité de sa croyance : soit que le fidèle, mollement assis à la table des gentils , fût obligé de manger la chair des victimes immolées ou de répandre d’abondantes libations , soit qu’appelé au repus plus modeste des Juifs il parlage.1l les racines et les herbes amères de la pâque, sa foi n’en était pas moins exposée à des périls , et les lois solennelles de l’Église proscrivirent souvent la familiarité dangereuse des repas eommuns entre le Chrétien, les J u ifs et les gentils(4).

En même temps, le concile d’Elvirc défendait de solliciter la bénédiction des rabbins pour appeler l’abondance des moissons cl la fertilité des champs. La synagogue avait alors quelques habitudes communes avec l'Église , et la foi grossière des chrétiens de la campagne demandait la bénédiction des rabbins avec la même ferveur que les prières des prêtres (5).

rares, mais plus exacts , des ouvrages des hérésiarques qui ont survécu à 1a guerre que les orthodoxes leur avaient déclarée.

(3) S. Joaon. Cbrysosl., in Judœos, oral. S.

(3J Apost. can., Labhe, Coltect. conciL, lom. I.

(4) Labhe, Magn. Collect. conciL, lom. I.

(5) Cette coutume de bénir la moisson, et particulièrement les abricots, les pèches et les amandes , existe encore

556 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE

Enfin les conciles de Laodicée et de Carthage interdirent de recevoir le moindre présent des Juifs et d'avoir avec eux les rapports les plus innocents ; cependant les évêques ne devaient point fermer aux Israélites la porte des églises. « Ceux ci assisteront à la lecture de l’Évangile et aux instructions des prêtres; mais lorsque approchera l'heure de la messe des catéchumènes , et qu’on préparera la célébration des mystères , les agapes et le pain de l’eucharistie , alors on les éloignera , afin qu'ils ne puissent souiller par leur présence les pompes de l'Église et révéler ses rites secrets (1). »

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