CHAPITRE VI
ÉTAT DES JUIFS DANS L* EMPIRE DEPUIS CONSTANTIN JUSQU'A LA PUBLICATION DU CODE JUSTINIEN.
An de J.-C. 315 à 527.
Tandis que l’Église chrétienne triomphante lançait ses foudres contre la synagogue , la législation des empereurs , tout en s’empreignant de cet esprit nouveau, marchait plus lentement vers les rigueurs politiques. L’empire , au milieu duquel Constantin venait d’arborer l'étendard de la croix , n’avait pas subi une complète révolution , et la conversion du fils d’Hélène avait moins été une loi impérative qu’un exemple pour les sujets : sans doute le nombre de Chrétiens s’était beaucoup augmenté par le changement des croyances du prince ; mais la plupart des provinces conservaient les mœurs et la religion des ancêtres. Quand Constantin arriva au milieu de Rome, le sénat célébra ses triomphes dans le Capitole , comme aux beaux jours d’Auguste et des grandes divinités de l’Olympe, et l’enceus brûla en l’honneur du prince sur les vieux autels de la Victoire. Jusqu’à la ruine entière de Licinius et à la fondation de Constantinople, le nouveau disciple du Christ protégea avec une bienveillance égale tous les sujets de son empire , quelle que fût leur foi ; et bien qu’à celte dernière époque sa puissance mieux affermie osât marcher plus franchement dans l’esprit du christianisme , nous alious voir que les lois relatives aux Israélites ne s'empreignirent néanmoins que d’une rigueur lente et progressive. Lorsque Constantin acceptait avec reconnaissance
en Espagne. ( Orden de leu oraciones hotsana Raha , l»ag. 473.)
(1) Lablte, Concilia, loi». I.
(2) y oyez le lîlre du code Théodosien de Judœit et
le titre de souverain pontife des divinités du Capitole , lorsque les collèges de prêtres , les antres de Mithra , les mystères d’Isis et les temples de Cybèle étaient protégés dans l’empire, il était impossible que la synagogue ne se ressentit pas de celte tolérance générale que la politique commandait encore au maître du monde romain (S).
Aussi les premiers actes de la législation de Constantin eurent plutôt pour objet de récompenser les Juifs qui embrasseraient la religion chrétienne, que de persécuter ceux qui persistaient dans le culte de leurs ancêtres. Les néophytes jouirent de divers privilèges, et les dignités de l’État vinrent réchauffer leur zèle. On trouve dans le code Théodosien une loi datée des premières années du règne de Constantin , qui punit les Israélites qui s’opposeraient par la violence à la conversion volontaire de leurs frères ; et si l’on ajoute foi au témoignage d’Aboulpharage, plus de douze mille Juifs reçurent la loi du Messie sous Constantin ou son successeur immédiat (3).
Parmi les conversions les plus remarquables de cette époque, l’Église a conservé le souvenir de celles de saint Épiphane, l'historien des hérésies, et du prêtre Joseph , que Constantin revêtit de la pompeuse dignité de comte. Nous allons les rapporter avec quelques détails, parce qu’à travers des récits merveilleux et crédules, elles peuvent nous faire connaître l’état respectif des deux sociétés religieuses alors en lutte. Epiphane était né dans un village de la Syrie, de parents juifs; sa mère, demeurée veuve , avait épuisé sa fortune à lui faire étudier la loi; de sorte que lorsque son fils eut l’dge de raison , elle était si pauvre qu’elle l’envoya solliciter la charité deTryphon , l'un des maîtres de la synagogue : le rabbin fut si content de son zèle et de ses études, qu’il lui légua sa fille et sa fortune en mourant. Épiphane vivait tranquille , visitant les écoles publiques et les oratoires d’Israël , lorsqu’il connut dans le désert un moine nommé Lucius, dont la foi ardente arail été récompensée par le don des miracles. Épiphane visitait avec plaisir celte solitude, autour de laquelle se pressaient les pauvres et les malades. « Un jour, dit-il, que le cénobite avait donné jusqu’-à sa robe grossière, il fut miraculeusement revêtu d’un manteau céleste; et mon âme , qui s’était obstinée dans l’erreur, s'ouvrit enfin aux lumières de l’Évangile. » Lucius conduisit l’Israélite et sa jeune sœur, qui partageait son zèle , devant l'évêque , où ils furent admis au nombre des catéchumènes. Épiphane parcourut
caücolit , où les loi* de Constantin *ont rapportée* ; la foi dévoie de Théodose le* a quelquefois mutilée*. Le* interpolations sont fréquente* dan» le code Justinien.
(3) Aboulpharag., Dyneul. 7, p. 85.
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ensuite l'Égypte, où les erreurs (les Valentiniens le séduisirent d’abord; il repoussa bientôt les brillantes conceptions des gnostiques, dont il a écrit l’histoire, et fut ensuite élevé par l’empereur à l'évêché de Constantinople (t).
Joseph, que le même prince revêtit de la dignité de comte, avait d'abord exercé dans la synagogue les fonctions d’apôtre ou de prédicateur de la loi de Moïse, sous le patriarche Hillel, qui, avant sa mort , fut soupçonné de christianisme. Nommé tuteur de son successeur Juda, qui jeune encore ne pouvait exercer les fonctions alors héréditaires du patriarcal, il avait pris le gouvernement de la synagogue de Tibériade. L’opinion commune désignait le dernier patriarche comme le plus riche Israélite de la cité (2) : Joseph se hâta de visiter le lieu qui contenait , disait-on , ses brillant! trésors ; mais quel fut sou étonnement, lorsqu'au lieu de monceaux d'or entassés , il ne trouva que l’Évangile de jean et de Mathieu , et les Actes des apôtres en hébreu. Pendant que Joseph étudiait avec un secret entraînement ces livres du christianisme, le patriarche Juda, dont il devait guider la jeunesse, parvenu à sa vingtième année, se livrait, au grand scandale d’Israël, à tous les excès de la débauche : ce spectacle , joint à quelques miracles que le biographe de Joseph ne manque pas de rapporter, inspira au sectateur de la synagogue un penchant toujours plus vif pour l'Évangile ; il le dissimulait peu ; et dans une ville de la Cilicie où il était allé pour recueillir le didrachme et réformer l’organisation des écoles , il devint l'objet de l'inquiète surveillance des rabbins; ses frères le surprirent lisant les Actes de l’apôtre Paul, et cette sorte d'apostasie leur causa taul de fureur qu’il fut conduit au milieu des synagogues et livré au fouet des pharisiens. C’est alors qu’il se décida à se faire baptiser. Constantin l’accueillit à sa cour et I’honora de sa confiance ; selon le témoignage d’Épiphane , la seule grâce que demanda le nouveau converti , fut ta pieuse commission de parcourir la Judée et de bâtir des églises en l'honneur du Christ, particulièrement à Tibériade, à Diocésarée, à Séphoris et à Capharnatlm , cités juives de la Palestine dans lesquelles la religion chrétienne n’avait encore ni prêtres, ni autels. Joseph vint d'abord à Tibériade , où il fil abattre un temple de pierres carrées que l’empereur Adrien avait consacré au Dieu inconnu , et que les Juifs destinaient à des bains publics; Joseph résolut de le transformer en église , sous l’invocation des apôtres : déjà les ouvriers réunis-
(1) Épipban., de y HA sud.
(9) Ici., Hœres. 80, n° 5.
(3) M., ibid.
(4) Cod. Tbeodo*., lit. 8. de Judœit et ccclicohs.
saient les pierres, pétrissaient la chaux, tandis que les prêtres purifiaient le sanctuaire , lorsque les rabbins soulevèrent la multitude et vinrent en foule pour s’opposer aux efforts de l’apostat. L'historien à qui nous devons ces faits , a longuement raconté les difficultés que Joseph rencontra dans sa mission , et dit avec douleur que le nouveau comte ne put élever, durant son long séjour dans la Palestine, que quelques églises chrétiennes à Scy thopolis et à Diocésarée (3).
Nous avons raconté ces faits , parce qu'ils peuvent faire connaître la situation respective des Chrétiens et des Juifs , dans les premiers temps du gouvernement de Constantin. Les lois de ce prince sont empreintes d’un grand esprit de modération. Des légionnaires s’étaient établis de vive force dans les synagogues ; un rescril de l’empereur les obligea d’en sortir, parce qu’ils ne devaient point troubler les temples et les oratoires dans les jours de fête. Lors des cérémonies du sabbat, les officiers du palais avaient voulu contraindre les Israélites à des services personnels , à comparaître devant le préfet du prétoire ou les tribunaux de justice; l’empereur rappelle le privilège accordé par Sévère à la synagogue , et défend que les Israélites soient cités en aucun lieu pendant leurs fêtes religieuses et même pendant la célébration du sabbat (4). Toutefois , comme les autres citoyens , ils sont soumis aux charges de la curie : •< Dans les villes municipales , ils supporteront le poids et les obligations de l'administration publique ; car les Juifs ne peuvent prétendre qu'on accorde à leur foi obstinée ce qui est réservé aux plus grandes dignités de l'État (5) ; leurs t'espectables patriarches en seront seuls exempts, ils sont placés assez haut pour qu'on les comprenne dans une exception (6). Les Chrétiens ne doivent ni inquiéter ni persécuter les Juifs, dont la religion est tolérée dans l'empire; ceux-ci pourront même posséder des esclaves catholiques , pourvu qu’ils ne les soumettent en aucune manière à la circoncision et aux pratiques judaïques (7). »
A mesure que le gouvernement de Constantin s’affermissait, sa politique devenait plus hardie contre les religions qui résistaient encore à l'impérieux ascendant du culte de Jésus-Christ. Vingtdeux années s’étaient à peine écoulées depuis le fameux édit de Milan qui rendit la liberté à l’Église, que déjà Constan tin osait célébrer dans les basiliques des Chrétiens , au grand scandale des prêtres du paganisme et des vieux Romains , les fêtes viccnnales de son avènement à l'empire. Une nouvelle
(5) Cad. Tbéod., leg. 3.
(6) Ibid., leg. 4.
(7) Ibid., tit. 0. Coït, ne christ, mancip. Jud. ha beat.
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capitale s’était élevée sous une administration nouvelle, et Constantin s’était persuadé que la société reconnaissante des Chrétiens soutiendrait son autorité encore disputée , tandis que les sectateurs des anciens cultes la verraient toujours avec une jalousie secrète et pourraient à la fin s'entendre pour la renverser. Il songea, dès ce moment , à détruire l’édifice décrépit du polythéisme, dont les ruines mêmes étaient encore menaçantes. Par ses ordres, des officiers du palais parcoururent les provinces ; et tandis que la hache impitoyable ne respectait ni les temples des dieux , ni les bois sacrés, qu’Antiochc déplorait les voluptueux bosquets de Daphné, et l'Égypte le majestueux colosse d'Isis, la plupart des synagogues d’Alexandrie, de Rome et de Carthage étaient livrées au zèle fanatique des Chrétiens qui , excités par les prédicalious passionnées de leurs évêques , renversaient les murailles des oratoires et des synagogues , longtemps témoins des prières et des cérémonies d’Israël (1).
Il existe encore une lettre curieuse d'Eutropia , mère de l'impératrice Fausla , dans laquelle la pieuse chrétienne dénonce à saint Macaire et aux évêques de Syrie les cérémonies impies et les profanations sacrilèges des Juifs, dont elle avait été témoin. « J .a dévotion l’avait conduite dans la Palestine ; à deux cent cinquante stades de Jérusalem , elle s'était arrêtée près du lérébinlhe de la vallée de Mambré , lieu vénérable où Abraham avait exercé l’hospitalité envers les trois anges envoyés de Jéhovah (3). A côté du puits antique où le patriarche abreuvait ses troupeaux , s’élevaient confondus les oratoires des Israélites et de petits temples que les gentils avaient élevés en l’honneur des divinités favorables. Ce qui avait surtout étonné la pietise Eut copia , c’était l’assemblage bizarre qu’offrait la vallée de Mambré ou du Térebinthe : chaque année on y tenait un marché, on y célébrait une fête commune; le marchand juif , l’Arabe du désert, y descendaient de leurs chameaux pour honorer la terre d’Abraham , et les gentils offraient des libations de vin , des bœufs couronnés de guirlandes , le coq et le bouc , symbole de l’impureté ; la foule et la confusion étaient si grandes , que les Chrétiens se plaignaient de ne pouvoir accomplir les ablutions prescrites , tant les eaux du puits d’Abraham étaient corrompues par le parfum des gentils et les gâteaux de farine que les rabbins et les pontifes jetaient au fond des eaux pour les purifier (5).
A peu près vers ce même temps , Hélène visitait
(I) Euaèh., de FUd Constantin., lib. tu.
(3) Genès., xvtu.
(5) Soxomen. i, cap. iv.
la Palestine , où le spectacle de tant de lieux révérés, et de cette nation autrefois si puissante et alors dispersée , ralluma son zèle et passionna sa dévotion : chaque oratoire , chaque station de son pèlerinage , lui rappelaient les grands événements de l’histoire sacrée et le souvenir de l’ingratitude des Israélites. Elle visita le mont Garizim , où les Samaritains prétendent qu’Abraham se prépara au sacrifice de son Ris. Au puits de Sichem , Jésus- Christ avait demandé un peu d’eau à la Samaritaine; la source voisine, ombragée de platanes, était celle où Jacob se baignait avec ses troupeaux, et un amandier planté des mains du patriarche rappelait le songe prophétique sur sa longue postérité. Dans Jérusalem , Hélène admira tour à tour les vestiges du palais de Salomon , la modeste demeure d'Ezéchias, la fontaine de Siloé , le mont Golgotha , où Jésus avait été crucifié par les Juifs, et la pierre sépulcrale qui avait recouvert son corps. Toute remplie de ces douloureuses impressions, Hélène voulut , par un monument durable, rappeler l’aveuglement des Juifs; sur le lieu même où ils avaient abreuvé le Nazaréen de tant d’outrages, s’éleva une riche basilique : cette croix , que les rabbins et les docteurs considéraient comme le témoignage éternel de l’opprobre d’un imposteur, recherchée avec soin , devint une précieuse relique, et le nouveau maître du monde romain ne dédaigna pas d’orner l’aigle des Césars des clous qui avaient servi aux maîtres de la synagogue pour crucifier le Messie (4). „
Toutes ces idées étaient bien propres à écarter de la législation les principes de modération et de sagesse qui avaient marqué les premiers actes du règne de Constantin; aussi les lois de Constance, son successeur à l’empire , se ressentent de l’effervescence toujours croissante tics opinions religieuses. Il n’existe dans le code Théodosien que trois rescrits de ce prince sur les Juifs; mais il signalent un changement complet dans l’esprit de la législation. Le plus ancien ratifie pour la première fois la défense imposée aux Chrétiens par les conciles de s’unira une Juive par le mariage (b) ; Constance considère ces unions comme criminelles, et les prive de tous les privilèges de la légitimité. Une autre loi ne permet plus aux Israélites d'acquérir et de posséder des esclaves catholiques : confondant les choses qui tiennent à l'ordre civil avec celles qui résultent des idées religieuses, le législateur déclare qu’il ne peut tolérer l'autorité d’un maître dans ceux que les oracles de la religiou condamnent à la servitude ; l’esté) Kuseb., de Filà Constantin. , lib. tu,c. xxv, xtvii, tl, LIII.
(5) Cod. Thcodoî.jtit. b, de Judccis et cœlicolis, i, 6.
clave qu'un Juif aurait circoncis devient libre, et le maître est puni de mort ; enfin Constance frappe par la confiscation l’homme libre qui , fuyant les autels de Jésus-Christ , va prier dans la synagogue ; l'apostat sera privé en outre de la faculté de faire son testament et de disposer de ses biens par un acte de dernière volonté (1).
Sous les coups de ces lois sévères , les Juifs tentèrent de se soulever sur plusieurs points de la Palestine. Tandis que les légions romaines combattaient dans l'Occident les armées de Mngncnce (2), Diocêsaréc devint le siège d'une vaste trahison , qui avait pour objet d’ouvrir le territoire de l'empire à Sapor et de favoriser l'invasion des Perses: la longue résistance de Nisibe ne permit pas l’accomplissement de ce criminel projet ; Diocêsaréc fut détruite par le César Gallus ; et si l’on doit s’en rapporter au témoignage de saint Hilaire , Constance renouvela contre les Juifs la loi de l’empereur Adrien qui leur défendait d’approcher des murs de Jérusalem (5).
Si l’on peut juger d’un siècle par les écrits contemporains , il ne sera pas inutile de remarquer que le règne de Constance est tout rempli de violentes déclamations que l’Église chrétienne adressait à la synagogue ; les évêques et les prêtres n’abandonnaient un moment les vaines disputes de l'arianisme que pour s’élever, contre l’obstination et l’ingratitude des Juifs. Parmi ces monuments que le temps a respectés , il en est un d'une forme singulière et qui peint l’état des opinions et des esprits; c'est un dialogue entre dix vierges chrétiennes, sur des matières de morale et de foi : tandis que Marcelle, l’une des pieuses épouses de Jésus-Christ, célèbre les vertus et les douceurs de la chasteté , et que Théophila , au contraire , considère le mariage comme un remède fourni à la fragilité humaine, Thècle, la plus âgée, déclame contre les Juifs, leur impiété endurcie et les persécutions qu’ils ont fait éprouver à l’Église chrétienne. À travers le style un peu oriental de ce dialogue , on retrouve encore les objections et les raisonnements qu'à toutes les époques les catholiques firent entendre contre les Israélites récalcitrants (4).
A la mort de Constance , commence une époque singulière pour la synagogue. Le successeur de ce prince, l’empereur Julien, n’avait aucune prédilection personnelle pour la religion des Juifs ; tout occupé de la régénération du paganisme, du soin d’embellir ses temples et üe multiplier ses sacri-
(1) Cod. Theod., lit. 8, de Judccit et œlicolit , i, 7.
(3) Sozomen., lib. il, cap. IX, psg. 455.
(3) S. Hilar.t in Pt. 58, p. 731-754.
(4) Fleury le reproduit en entier avec son érudition etia simplicité habituelles.
fices, le prince philosophe jetait à peine un regard curieux sur les antiquités judaïques. Dans son livre contre le christianisme, dont saint Cyrille nous n conservé des fragments, Julien , imitateur de Celse et de Porphyre, s’élève contre les divines Ecritures; il attaque avec une dialectique adroite l’édifice entier de la Genèse, et le présente comme un calqueimparfaitdes chants mystérieux d'Orphée sur le chaos. Dans celte vaste réunion de lots et de traditions cérémonielles recueillies par Moïse, César n’applaudit qu’à la coutume de la circoncision , parce qu’elle a été empruntée à l’Égypte, et aux sacrifices secrets du criohole et du taurobolc (g). Dans une lettre adressée aux habitants d’Alexandrie, Julien engage les citoyens d’une ville que daigna visiter Sérapis,à fuir la superstition des Hébreux, race exilée que les Égyptiens tinrent longtemps dans la servitude, et à se souvenir enfin que que le grand Jupiter ouvre pour les Alexandrins les sources bienfaisantes du Nil, tandis que Jéhovah avait ordonné aux Hébreux de dépouiller l’Égvpte. Julien n’estimait donc que faiblement le culte et la religion de Moïse ; mais ce qui le porta à réunir les débris dispersés de la synagogue , ce fut la haine profonde qu’il portait au christianisme, et le désir passionné de soulever contre la prédication évangélique tous les souvenirs comme tous les témoignages. Le Nazaréen avait prédit la ruine de Jérusalem , et les Pères de l’Église rappelaient sans cesse la dispersion des Juifs comme une preuve vivante de la divine mission du Christ. Julien, qui avait nourri son enfance de l’étude de l’Écriture dans les églises de Constantinople , avait compris de quelle importance il était, pour le triomphe du paganisme, de renverser ce témoignage solennellement invoqué par les Chrétiens, et , en rétablissant Jérusalem, son temple, ses autels et ses prêtres, de porter un coup mortel à la religion rivale. La même politique haineuse qui l’entraînait à rappeler les donatistes de l’exil, à substituer au Iabarum sacré l’aigle de Jupiter et les images du Capitole, le détermina aussi à réunir les débris dispersés de la république des Juifs, pour faire de cet événement une arme puissante dans ses discussions philosophiques.
Parmi les ouvrages de Julien, le temps a respecté une épltre qu'il adresse à la communauté des Juifs vers le même temps qu’il dictait au sophiste Libanius, le fameux Misopogon , contre les habitants d’Antioche : « Le dernier règne a été dur , non
(5) Fahricius. Bibi. grœca, lib. r, pag. 44, et le docteur I.ardner, Healhern Testimonles, lom. IV,pag. 44, ont recueilli toul ce qui reste de l'ouvrage de Julien contre le christianisme.
« pas tant è cause de votre servitude, que parce « que vous étiez soumis â des charges qui vous u étaient imposées sans Tordre de l’empereur. Moi- « môme j’ai clé témoin de ces exactions , et j’ai « livré aux flammes les ordonnances que Ton con- « servait pour vous opprimer. N’impulcz point vos « douleurs à Constance, mais aux impies, aux u bavards qui mangeaient à sa table : je les ai fait « saisir de ma propre main et plonger dans une « fosse, afin qu’il n’en restât pas de traces parmi « nous. Comme je veux vous combler de grands « bienfaits, j’ai exhorté votre patriarche Hillel â « ne plus exiger les tributs, pour que, vivant en « paix, vous puissiez adresser des vœux au ciel, « et demander la prospérité de mon règne à ce « grand Dieu qui m'a imposé la couronne de ses « mains très-pures. L'objet de vos souhaits doit u être qu’après avoir heureusement terminé la m guerre de Perse, je rétablisse la sainte ville de « Jérusalem , que vous désirez habiter depuis tant m d'années, et que j’y rende grâce au grand Dieu u avec vous (1). »
A l'époque où Julien réreillait ainsi les espérances d'Isracl , la synagogue était dans la joie , parce que le temps était arrivé où Dieu vengerait son peuple et relèverait Sion captive. Suivant les promesses des rabbins , les Israélites devaient , 480 ans après leur dispersion , régner sur l’empire romain, et vendre ses habitants aux Sabéens; et tandis que Jérusalem, brillant d’une splendeur nouvelle, s’élèverait au-dessus des nations , le Messie libérateur devait dompter les royaumes et soumettre les princes de la terre (2). Ces espérances, déjà si puissantes par elles- mêmes sur l’âme superstitieuse des Israélites , furent encore fortifiées par les promesses de Julien. Ils se livrèrent à des acclamations bruyantes ; et tel était alors le caractère passionné des joies de la synagogue , qu’elles se manifestèrent par la profanation des temples chrétiens : les Juifs se rassemblèrent en tumulte dans plusieurs villes de la Syrie , et renversèrent les églises naissantes de Gaza et d'Ascalon. Plus de cinquante ans après cette sédition, saint Ambroise déplorait encore sur les basiliques de Damas les tristes ravages des Juifs pendant le règne éphémère de Vaposlat (3).
Lorsque Julien se préparait dans Antioche à poursuivre la guerre contre les Perses , quelquesuns des chefs de la synagogue et les vieillards du sanhédrin vinrent lui faire entendre les paroles reconnaissantes de la communauté. Au milieu des occupations de la guerre et des travaux de la philo-
(1) Julien le nomme ; mais il ne le considère pas comme le Dieu unique. Epist. fragm. 205.
(3) S, Hieron., in Psatm.
(3) S. Ambros., lib. v, episl. 39, p. 154.
Sophie , Julien ne dédaigna pas de s’entretenir avec les maîtres et les rabbins; et le prince, qui faisait abattre les cathédrales des Chrétiens d’Antioche et les écoles des églises , se plaignit aux pontifes juifs de leur négligence pour les sanctifications et les prières. « Pourquoi vos sacrifices ont-ils cessé ,
« dit-il , au moment où le secours des cieux m’est si h nécessaire? » Alors les députés juifs rappelèrent en gémissant que le temple était détruit et que la loi sacrée d’Israël ne permettait de sacrifier que dans ce sanctuaire. « Ëh bien ! lisez vos prophètes,
« et vous verrez que vos malheurs doivent cesser « sous mon règne. Que le temple de Salomon se « relève de ses ruines, et qu’au milieu des chants k de vos lévites des milliers de bœufs tombent ira- « molés , comme au temps de votre grand roi ! »
La volonté impatiente de Julien n’attendit pas la fin de la guerre de Perse pour cette pieuse entreprise : un rescrit ordonna que le sanctuaire des Juifs serait construit vis-à-vis l’église de la Résurrection , et qu’une colonie d’Israélites , souveraine dans Jérusalem , donnerait désormais des lois aux Chrétiens ou Nazaréens. Dans une de ses lettres , Julien charge son ami Alypius d’exécuter ses ordres; il veut qu’il puisse suspendre , s’il le faut , les travaux de l’empire, et il le supplie d’abandonner quelques moments l'heureux commerce des Muses et de la philosophie, pour rendre à un peuple antique la pompe de ses cérémonies et multiplier le nombre des sacrifices aux dieux immortels (4).
Les Chrétiens durent apprendre en tremblant les ordres de Julien. Si le projet de l’empereur s’accomplissait sans obstacle , le christianisme était frappé dans sa base. » Quelle victime, quel holocauste il promettait à ses dieux! s’écrie saint Grégoire de Nazianze : vous-même , ô Christ ! et tout ce qu’il y avait de fidèles dans l’Assyrie , auriez été soumis à l'empire du démon (3). » « Il fallait avoir une foi bien ardente, ajoute saint Jean Chrysoslôme, pour ne point se laisser aller à la crainte commune (6). » Aussi, au milieu des assemblées des fidèles, on n’entendait que pleurs et gémissements ; les prêtres et les évêques rassuraient à peine les doutes timides et la foi incertaine des Chrétiens.
Les Juifs, au contraire, avaient cru entendre Tordre de Dieu même. L’heureuse nouvelle du rétablissement de la nation s’était répandue dans l'Orient et l’Occident; des milliers d’hommes , de femmes et d'enfants , vêtus de leurs habits de fête, s’étaient réunis dans la ville sainte; à peine Alypius eut-il fait connaître les solennelles volontés du
(4) Julian., epistol. 29.
(5) 8. Grejjnr. Nazianz., oral. iv.
(6) S. Joann. Chrynoiiom. , Orat. adversùs Judœos,
lora. J, p. 580; l. Il, p. 574.
prince, que les travaux commencèrent. De prodigieux amas de matériaux , dit saint Grégoire . s'élèvent comme des montagnes ; on nettoie de ses décombres le lieu où jadis était le temple. Vous eussiez vu autour de ce temple encore frappé de la malédiction céleste , les Israélites prodiguant leurs richesses et leurs soins : les uns remuaient la terre avec des pelles et des bêches en argent; les autres transportaient, dans de riches corbeilles, le ciment, les pierres carrées qui devaient servir aux parvis et à orner le portique ; les femmes et les enfants , vêtus de lin et de soie, recevaient dans leurs robes flottantes les décombres et jusqu'à la poussière du sol ; tous faisaient entendre des cantiques de reconnaissance envers le Dieu qui les avait tirés de l’Egypte et de Babylone, et qui faisait encore cesser une autre captivité non moins pesante. Mais le Seigneur allait à ses tins : les Juifs insultaient a notre Christ , et les amis de l'apostat nous demandaient en souriant où était le Galiléen. Cependant, le soir de celte bruyante journée, un vent impétueux s’élève tout à coup, et disperse avec fracas les pierres et le ciment; les fondements creusés avec tant de peine sont comblés ; la terre tremble avec d’horribles mugissements ; un portique sous lequel plusieurs milliers de Juifs avaient couru chercher un abri , croule bientôt et les écrase de ses ruines. Les Juifs se précipitent dans une église ; des flammes les y poursuivent comme pour les dévorer. L’air était embrasé , le tonnerre grondait ; et les coups redoublés de la foudre frappent les hommes , calcinent la pierre et mettent en fusion les outils de fer et d'argent dont le sol est couvert. Quel spectacle offrait ce vaste champ jonché de cadavres et de débris entassés pêle-mêle ! Cependant , la persévérance des Israélites ne se laisse point vaincre par ces terribles obstacles ; le zèle les appelle encore le lendemain à leurs travaux : de nouvelles secousses se font sentir; les flancs du sol enlr'ouvert lancent des tourbillons enflammés qui rejettent avec violence les pierres qu’on s’efforce vainement d’imposer à la terre. Autant de fois la main de l'homme veut élever ses fragiles ouvrages, autant de fois, ajoute saint Grégoire, la main de Dieu les détruit , accomplissant ainsi les paroles de l’Écriture : « J’arrêterai les entreprises insensées de l’impie, et ma main abîmera ses ouvrages (1). »
A ce récit extraordinaire d’un contemporain, récit capable, dit Gibbon, d’exciter la piété du
(1) S. Gregor. Nazianz., Oral, adversùs Judceos.
(9) Gibbon est de tous les historiens celui qui a rapporté avec le plus d’impartialité les divers récits sur ce phénomène.
(3) S. Cyrlll., Epitt. 24.
(4) Amm. Marccll., xxui , cap. v. Cum ni foriUer In -
croyant et l’étonnement de l’incrédule (2) , saint Cyrille , évêque de Jérusalem , ajoute divers prodiges. Dans la seconde nuit de ce phénomène, au moment où la terre et le ciel semblaient se confondre, une croix éclatante parut au milieu des nuages, entourée d’un vaste cercle qui brillait de mille feux. Le lendemain, les Juifs trouvèrent leurs vêtements empreints du signe de celte croix miraculeuse , ce qui amena de nombreuses conversions dans Jérusalem (3).
Les l'ères de l’Église, en rapportant cet événement , en ont appelé non -seulement au témoignage contemporain de l’Église chrétienne, mais encore à celui des gentils. Saint Grégoire de Nazianzc, qui l’a décrit à la fin de l’année même où il s’accomplit, assure hardiment que les païens les plus obstinés ne contestaient pas le prodige, et qu’ils l’attribuaient à des accidents physiques ou au pouvoir des démons. Quelque étrange que cette assertion puisse paraître , elle est cependant confirmée par le récit d’Ammien Marcellin. Cet historien philosophe, défenseur zélé, mais impartial, des institutions et des doctrines du paganisme, a raconté, dans son histoire, les obstacles que trouva le rétablissement du temple de Jérusalem. « Tandis qu’Alpyus, dit-il , aidé du gouverneur de In Judée, pressait les travaux difficiles du temple de Jérusalem , de redoutables globes de feu sortirent du milieu des fondements et éclatèrent sur les ouvriers qu’ils blessèrent cruellement; ces feux irrités rendirent inutiles les opiniâtres efforts des travailleurs, qui tentèrent plusieurs fois, mais vainement, de s’approcher de la terre où jadis était le temple (4). » Dans une de ses lettres au philosophe Libanius, Julien lui même avoue qu’il a voulu relever le temple de Jérusalem ; et retraçant l’histoire de ce mouvement antique, il rappelle qu’il a été détruit trois fois depuis la mort de son premier fondateur ; ce qui ne serait point exact, s’il n’avait compté pour une troisième destruction la catastrophe arrivée sous son règne.
Cet événement était trop grave dans l'histoire de la synagogue , pour que les rabbins aient gardé le silence.» Julien, dit l’annaliste David Ganz, ordonna de reconstruire l’édifice saint du temple, et fournit à toutes les dépenses nécessaires sur son trésor; mais l’empêchement vint du ciel , car César fut blessé dans la guerre de Herse (3). » — v Au temps du roi Chanan, ajoute Gédaliahdnns sa Chaîne des traditions , vers l’an 4349, les livres des annales
tlaret Atyplus, juvaretque provincice rector, metuendi globi (lammarum, prope fundamenta crebris assultlbus erumpentesy feccre locum exuslit allquotlcs operantibus inaccessum . hocquc modo elemento destlnàtius repel lente, cessavit inceptum.
(5) Gaoz, Tsemach, p. 2.
Digi
CAPtHCUE.
«62 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
rapportent qu’un mouvement eut lieu dans tout l’univers : comme le temple était tombé, les Juifs le reconstruisirent à très-grands frais par l’ordre de l’empereur Julien ; mais des flammes vinrent du ciel, et un grand nombre de Juifs furent brûlés (1).
Nous avons rapporté avec impartialité tous ces témoignages , que nous abandonnons à la saine critique. Si la piété du chrétien peut y adorer une providence secrète qui fit éclater sa vengeance contre une secte proscrite, le philosophe peut n’y voir aussi qu’un de ces terribles phénomènes fréquents dans l’Orient , et qui, à une époque presque contemporaine, renversèrent de florissantes cités dans l’Asie JUineure. Quel que soit donc le jugement qu’en porte l’histoire , il suffira de dire qu’avec le règne de Julien s’évanouirent encore une fois toutes les espérances d’Israël. Son successeur Jorien rétablit le culte du Messie, et la croix de Jésus-Christ brilla de nouveau à côté de l’aigle de l’empire. La courte administration de Cf prince ne permit pas à son zèle pour la foi catholique de se manifester autrement que parla restauration des églises abat tues durant le règne de Julien. Valens et Valentinien, également revêtus de la pourpre, n’eurent qu’une foi incertaine sur les dogmes réels du christianisme. Valentinien adopta le symbole de Nicée; Valens protégea la doctrine des Ariens : les disputes entre les deux sectes absorbèrent l’attention de ces disciples couronnés. Valens, protecteur de la foi d’Arius, se laissa entraîner vers tous les excès de la persécution contre les orthodoxes, et la soumission d’une opinion rivale occupa plus sa pensée que l’extinction du paganisme et du culte de Jéhovah. « Pendant que l'empereur Valens persécutait les catholiques, dit un historien de l’Église (2), il laissait aux Juifs et aux païens mêmes, le libre exercice de leur religion , ils observaient en paix leurs cérémonies profanes rétablies par Julien et que Jovicn n’avait pas eu le temps d’interdire. » Durant tout le règne de Valens, en effet, la synagogue put adresser paisiblement ses vœux au Dieu d’Israël. Idace a soin de consigner dans ses Fastes qu’on célébra avec pompe les fêtes de Jupiter et de Cérès, et que, dans Antioche et Alexandrie, les Juifs se mêlèrent aux païens au milieu des saintes orgies de Bacchus : on vit , sous le règne d’un empereur chrétien, des hommes revêtus de la peau du tigre de l’Inde , parcourir les cités populeuses de l’Asie, et célébrer le fils de Sémélé , que quelques philosophes mystiques du. règne de Julien avaient confondu avec Moïse et Josué (3).
(!) Schialschelet Hakkabala, ad ann. 4349.
(9) Theodorct, cap. iv, Hlst. 14.
(3) Idaciut, Fait. 91.
(4) Cod. Justin de Judceit et ctelicotis.
Toutefois il existe dans le code de Justinien plusieurs lois intitulées du nom de Valens et de Valentinien , et après lui de Gratien, qui signalent l’esprit quelquefois impartial , mais souvent encore persécuteur , de leur législation par rapport à la synagogue. « Les Juifs, dit l’empereur Valens, se flattent d’être exempts des charges de la curie ; mais ne savent-ils pas qu’il n’est pas même permis, en se consacrant aux autels . de se dispenser de contribuer aux devoirs publics (A)? » — « Nous apprenons , écrivent au préfet militaire les empereurs Valens et Valentinien , que des soldats ont violé l'asile des synagogues et poursuivi des criminels dans celte enceinte : faites respecter les temples; le droit d’asile y est établi. » — « Vous demandez, répondent-ils au comte des sacrées largesses , comment il faut punir l’homme revêtu d’une dignité qui se fait Juif : confisquez ses biens et privez-le des insignes de ses fonctions ; qu’il soit désormais incapable de tester ou de recevoir un legs par testament ; cependant qu’on attaque l’acte de ses dernières volontés dans les cinq ans de sa mort, autrement l'action sera prescrite (3). »
La législation de Théodose, d’Honorius et d’Arcadius , respire une plus grande indulgence; les Juifs y sont placés, comme les autres sujets de l’empire , sous la protection des lois et de l’administration publique ; leurs synagogues sont garanties contre le zèle des chrétiens et l’avarice des magistrats : « Car aucune loi ne prohibe leurs rites. » — <i Les comtes des sacrées largesses, les magistrats de province, ne pourront sous aucun prétexte imposer des tributs à l’agrégation des Juifs; s'ils en levaient malgré les défenses, on leur appliquera la peine des concussionnaires (6). On se gardera bien d’insulter par d'outrageantes paroles les illur Irissimes patriarches des Hébreux (7). Comme le jour du sabbat est un temps de repos pour la synagogue, les Juifs seront, pendant cette journée, exempts de tout service personnel. Toute sédition tumultueuse des catholiques qui tendrait à livrer aux flammes les oratoires des Israélites, sera sévèrement punie ; on restituera même aux maîtres et aux rabbins les synagogues usurpées , à moins que l’évêque ne les ait déjà consacrées au service de Dieu. Dans ce dernier cas, on leur en payera le prix, ou bien la communauté des fidèles leur fournira un terrain pour élever un nouvel oratoire (8).
m Cette protection de leurs rites et de leur culte est tout ce que les Israélites pourront exiger. Les magistrats ne devront pas les appeler aux honneurs
(5) Cod. Justin., de Judceit et cæHcoüt.
(6) Cod. Theodoi., tit.8,<fc Jud. etcœticolis , ad aun.396.
(7) Ibid., leg. 10, ad ann. 419.
(8) Ibid., leg. 95, ad ann. 433.
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<le la curie , quoiqu’ils soient soumis à ses obligations. Il seront exclus de la milice du palais , bien qu'ils puissent exercer les professions libérales , et même l’art sublime de l’éloquence dans le barreau (1). Ils n’oublieront pas qu’ils doivent montrer un respect absolu pour la religion du prince, et s’abstenir de la troubler par la publicité bruyante de leurs cérémonies ; telle est la fête d’Aman , où leur joie se manifeste par des actes qui alarment la religion catholique et insultent à l’ordre public (â).
« La surveillance attentive des magistrats dans ce qui tient à la paix intérieure de l'empire, ne s’étendra pas aux actes de juridiction de la synagogue par rapport aux Israélites ; ainsi leurs illustres patriarches et leurs respectables primats s’occuperont de l’ordre intérieur des oratoires , sans que les magistrats puissent s’immiscer dans l’examen de leurs rites et l’appréciation des excom* municalions religieuses : mais toutes les contestations civiles que les patriarches juifs et les primats ont quelque temps décidées par l’exercice de leur propre juridiction , seront désormais jugées par les tribunaux ordinaires de l’empire et d’après les lois romaines. Ce principe n’exclut pas la faculté générale de faire prononcer sur leurs contestations par arbitres juifs , pourvu que leur sentence soit soumise à l’approbation du préteur. Tout ce qui se fera en dehors de ces limites établies , sera considéré comme une usurpation : ainsi le patriarche Gamaliel , qui a envahi les prérogatives des préteurs , sera ramené à ses devoirs ; on lui rappellera que ses fonctions se concentrent dans les affaires religieuses cl ne s’étendent point à la police judiciaire et politique (3).
« Le Juif pourra librement posséder des propriétés territoriales et des esclaves , dont il disposera suivant sa volonté par vente ou donation ; l’apostat seul qui a quitté le christianisme pour adorer dans la synagogue, sera tout à fait incapable de jouir des droits attachés à la propriété. Le Juif ne sera même pas privé de la faculté de faire un testament, droit attaché au titre de citoyen : toutefois , comme il serait à craindre qu’il ne se laissât entraîner par ses passions religieuses, il ne lui sera pas permis de déshériter celui ou ceux de ses enfants qui auraient embrassé le christianisme ; le testament sera nul s’il ne leur laisse en totalité la portion qui leur reviendrait en cas de décès ab intestat. Cette nullité ne frappera point les affranchissements des esclaves; car la liberté une fois obtenue par un acte, quel qu’il soit, ne
(1) Coif. Theod., Irg. 24, ad aoo. 418.
(3; Ibid., ad aon. 409.
(3) Ibid., ad aon. 412.
peut plus dépendre des chances d’un testament. Mais , ajoutent les empereurs, si le père a de justes motifs pour déshériter son fils qui a embrassé le christianisme , il doit alors les exprimer : ainsi , par exemple , si le fils ingrat , secouant l’autorité paternelle , a dissipé sa vie dans les plaisirs et la débauche, s’il a refusé des aliments à son père dans l’indigence , alors celui-ci pourra le déshériter , pourvu qu’il lui laisse le quart de ses droits successifs , en V honneur de la religion (4).
« S’il ne peut être permis aux chrétiens de persécuter les Juifs , tolérés dans l’empire , on doit se garder en même temps d’agrandir par des concessions imprudentes l’existence du judaïsme. L’apostat sera donc puni des peines les plus sévères : l’esclave qu’un maître juif a circoncis au mépris des lois impériales, deviendra libre de plein droit , même sans recourir au mode d'affranchissement devant le prêteur, à moins qu’il n’ait volontairement consenti à subir la circoncision ; en ce cas, il ne cesse d'apparteuir à son maître juif que pour tomber au pouvoir du Asc. Les chrétiens devront fuir les cérémonies du judaïsme ; les évêques surveilleront les prêtres , afin qu’ils ne contractent pas des liens trop étroits dans la société des Israélites , qu'ils n’assistent pas à leurs pâqties et à leurs fêtes publiques. On ne rétablira point les synagogues et les oratoires qui tombent de vétusté ; mais ceux qui auraient été détruits dans un mouvement populaire , doivent être restaurés aux frais des curies municipales , ou même de la communauté des chrétiens , si l’évêque avait favorisé ces désordres (5).
Ces lois , qui conservaient encore , comme on le voit, un certain caractère de sagesse et d’impartialité, n’étaient pas toujours exécutées. L'influence du clergé était alors trop puissante sur la multitude, et celte multitude trop passionnée, pour que des rescrils de modération et de justice fussent obéis dans les provinces. Les monuments constatent que dans l’empire d’Occident, en Italie surtout, la foule soulevée n’épargna pas plus tes synagogues que les temples des divinités du polythéisme. Lorsque Maxime passa les AJpes pour envahir l'ilalie, les Juifs et les païens accoururent de toute part et se plaignirent des persécutions qu’ils avaient éprouvées; Maxime leur permit de relever les temples et les synagogues abattus.
Un exemple tiré de l’histoire de saint Ambroise prouve encore la résistance qu’opposaient les évêques et les prêtres aux intentions souvent irapar-
(4) Cod. Theodos. , constit. 28. — Code Jailio. , conslit. 21.
(5j Cod. Tbt'odos., const. 48.
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liâtes des empereurs envers les Juifs. Dans une ville (1) de l’Osrhoène, les Chrétiens avaient brûlé une synagogue au milieu de ces moments d'effervescence fanatique si fréquents parmi les Chrétiens d’Asie (2) : c’était le jour d’une des grandes solennités de l’Église; une procession de moines parcourait les rues chantant l’hymne solennel des Machabées, lorsque quelques hérétiques Valentiniens assaillirent ce pieux concours de fidèles ; une lutte s’engage ; l’avantage demeure aux moines, qui, pleins de fureur, non-seulement se précipitent sur les églises des Valentiniens, mais encore brûlent une des synagogues de Callinique. Le désordre avait été si bruyant , les dommages si considérables, que le maître de la milice d’Asie crut devoir en informer l’empereur : un sage rescrit de Théodose soumit les évéques et les moines à rétablir les synagogues qu’ils avaient détruites, et à donner l’équi valent des perles subies par les Juifs (3). C’est à celte occasion que saint Ambroise dénonça au monde chrétien , comme un monument plein d’iniquité , la sentence de Théodose. Dans une lettre qu’il adresse à l’empereur, il s’exprime avec une vivacité dévote que ne peut excuser le zèle le plus ardent, u La parole d’un prêtre ne peut déplaire à « votre clémence , dit-il ; je parlerai donc de « l’étrange jugement qui force un évêque chrétien « et les pontifes de l’Eglise à contribuer au réla- « blissement d’une synagogue. Ne voyez-vous pas la u triste position où vous les placez ? S’ils obéissent » à vos ordres, ils oublient les devoirs sacrés de la « religion ; s'ils refusent l’obéissance , ils se mettent « en rébellion contre vos suprêmes décrets. Souu venez-vous de Marc d’Arélhuse : il aima mieux « offrir sa tète sacrée au glaive du bourreau que « de contribuer, sous Julien, au rétablissement du « temple d'Apollon et des bosquets profanes de « Daphné. Je prends sur moi le crime de l'évêque » de Callinique ; je suis le coupable, frappez. Je le « déclare hautement , si je n’ai point abattu les u synagogues à Milan , c’est que Dieu les a frappées « lui-même : elles sont tombées ; il n’en existe plus u dans mon diocèse. On parle des désordres des « moines et des maux qu’ils ont entraînés ; mais u les devoirs de la religion parlent plus haut aux « saintes âmes ! D’ailleurs, a-t-on réparé les temples » du Christ ruinés par les Juifs sous l’apostat ? Les k maisons et les églises des chrétiens sont encore « couvertes de décombres à Nazareth et Alexandrie: « et lorsque Jésus n’est point vengé, on prendrait « tant de soin de satisfaire la synagogue ! Les Juifs
(1) Callinique.
(?) Cedreoua soutient que la sédition eut lieu à Constantinople, p. 218, et Zonare, t. III, p. 30.
« ont impunément brûlé les autels, souillé le bap- « lisière , et on ne leur a demandé aucune répara- « tion ; et l’on voudrait soumettre un évêque , et u avec lui un peuple de Chrétiens, à relever les « synagogues obscures d’une ville sur l’extrême « frontière de l’Orient ? C’est encore ici un effet de « la malice des Juifs , qui appellent sur nous des « prisons et des supplices. Les entendez vous déjà u s’applaudir de nos malheurs ! Ils diront : Nos « temples s’enrichissent aujourd’hui de leurs dé- « pouilles, comme jadis le Capitole brillait des « dépouilles du Cimbre et des barbares. Ces paroles « accuseront votre règne aux yeux de la postérité, « et votre âme devant le juge éternel qui dispose h des couronnes (4). »
L’eloquence véhémente de l’évêque de Milan ne fut point écoulée ; sa lettre, adressée à Théodose, demeura sans réponse; et lorsque l’empereur vint visiter l’église de Milan, saint Ambroise fit entendre dans l’assemblée des Chrétiens de sévères reproches sur l’insouciance et la faiblesse du prince. Thcodose écouta sans interrompre le prédicateur indiscret ; et lorsque Tardent évêque descendit du trùne épiscopal, il se borna à lui dire qu'il modifierait quelque chose à ses ordres , si les moiues turbulents promettaient de ne plus quitter le désert et de vivre dans la solitude. *
La résistance hardie de saint Ambroise prouve donc que l’opinion de la multitude des Chrétiens était encore plus passionnée que les lois du prince et l’esprit général de son gouvernement. Dans une société privée d’institutions régulières, et où venait de naître et de triompher une religion puissante sur la foule, les sages résolutions des empereurs durent être souvent emportées par le torrent des passions populaires. Aussi la situation des Juifs ne demeura pas toujours telle que la loi l’avait faite; et tandis que les mains intolérantes de quelques Chrétiens n’épargnaient ni les temples des dieux de l’Olympe , ni leurs simulacres d’or et d’ivoire , la modeste synagogue de l’Israélite ne dut point être plus respectée; les rescrits du prince, la surveillance des magistrats, ne pouvaient arrêter l’enthousiasme et le zèle outré des évêques et du peuple.
Cependant, au milieu de cette irritation invincible qui éloignait les uns des autres les Juifs et les Chrétiens, quelques hommes plus éclairés, secouant les préjugés de la multitude, ne renonçaient pas à des rapports que l’origine et les traditions communes des deux religions rendaient
(3) Cod. Theodoa. , lib. XVI, lit. 8, kg. 0.
(4) Sancl. Ambroj. , EpifloU v, lib. v; cpistola 39, p. 155.
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souvent nécessaires. Dans scs commentaires sur Jérémie, saint Jérôme avoue au monde chrétien qu’il a invoijné les lumières et les leçons d’un rabbin pour l’intelligence des Écritures. Livré dès sa jeunesse à l'étude profane de la langue latine, plein des beaux vers d’Horace et de l’éloquence de Cicéron, il avait négligé d’approfondir les livres saints et les antiquités des Hébreux dans leur langue pri mitive : pour réprimer les saillies d’une imagination trop ardente et les entraînements de la jeunesse , Jérôme résolut de s’astreindre aux éludes laborieuses du chaldéen et de l’hébreu ; il appela d'abord auprès de lui un des rabbins les plus renommés; et travaillant nuit et jour, il suait et se fatiguait comme l’esclave condamné au moulin (1). Il se lia d’une tendre amitié avec un Juif de Tibériade f savant dans les langues sacrées. Après le sabbat , le maître dévoué allait à la synagogue emprunter les plus exactes versions hébraïques «le l’Ecriture; et sous le prétexte de les commenter et de les lire, il les communiquait à son disciple bicn-aimé. Ce fut ainsi que saint Jérôme parvint à traduire, sur un texte pur et incontestable , les Paralipo mènes, et que les livres de Job, pleins d’expressions ffgurées et de mots chaldéens, trouvèrent un Interprète exact dans l’Église chrétienne (2).
Ces études, que saint Jérôme embrassa si ardemment , étaient alors assez fréquentes parmi les évêques cl les prêtres, et durent faire naître quelques rapports de bienveillance entre eux et les synagogues. La plupart des travaux et des homélies , depuis le règne de Constantin jusqu'à Justinien, roidenl tout entiers sur le Vieux Testament ; les plus zélés défenseurs du christianisme y puisent tous leurs exemples et toutes leurs leçons. Ici , pour combattre l’hérésie des manichéens et des pauliciens, saiut Augustin retrace le magnifique tableau de la création, tel que la Genèse l’avait transmis aux générations d'Israël ; saint Jean Chrysoslôme lui-même ranime la confiance des fidèles en rappelant tour à tour les prodiges du jeune David et le règne d’Esther à la cour d’Assuérus : chaque vertu est encouragée par un exemple choisi dans la vieille loi, comme chaque leçon est puisée dans une sentence des prophètes. Quelquefois cependant ces traditions et ces paroles étaient invoquées contre la synagogue elle-même, et ce qui excite le sourire et l’étonnement de l'observateur philosophe , c’est que, pour obtenir de Théodose la révocation de l’édit qui obligeait les Églises a rétablir les synagogues abattues , saint Ambroise invoque l’auguste piété de Salomon, qui releva la
(1) S. Hieron. , F.pist. ad Rutlic., cap. vi, et Prtcf. ad Ranlet.
maison du Seigneur au lieu de l’appauvrir pour reconstruire des oratoires idolâtres. Ainsi les traditions du judaïsme étaient pour ainsi dire invoquées contre le judaïsme même, dans quelques circonstances rares, sans doute, mais dont l’histoire de l’Église nous fournit des exemples. La multitude des Chrétiens «*» des Juifs abandonnait quelquefois aussi ses ressentiments, pour honorer la tolérance générale et les vertus publiques : les monuments rapportent qu’on vit, dans les funérailles de plusieurs sages évêques, les Israélites se joindre au religieux cortège ; et tandis que les prêtres et les diacres faisaient entendre les hymnes catholiques , les rabbins récitaient les cantiques de la synagogue et invoquaient le Dieu d'Israël. En même l mps plusieurs légendes ont rapporté avec un soin minutieux l’invention ou la translation des reliques de quelques personnages de l’Ancien Testament,.qui furent l’objet de la vénération commune des Chrétiens et des Juifs.
Dans le temps où les fidèles fouillaient avec une pieuse avidité les catacombes de Rome et de Carthage, pour rechercher le linceul sanglant, la couronne, la fiole et la palme des martyres, on trouva, dit Sozomène, sous le sol stérile d’Eulhéropolis, les reliques du prophète Zacharie. Uu esclave chrétien nommé Calamèlhe cultivait pour son maître juif un coin de terre situé non loin du bourg de Caplurza : un jour que fatigué par les travaux péuiblesde la campagne et le soleil brûlant de l'été , il se reposait sous l’ombrage solitaire du palmier , le prophète Zacharie lui apparut : » Rends- « toi à deux coudées des broussailles qui s’étendent u sur le chemin de Bithcr ; creuse la terre à tes « pieds; et dans un coffre de bois du Liban, tu •< trouveras mon corps respecté par le temps. » L’esclave obéit ; sa fosse est bientôt mise à découvert, et palpitant d'une sainte ivresse , il aperçoit le corps de Zacharie daus le sépulcre et revêtu de la robe blanche des prêtres d'Israël : à scs pieds était un enfant qu’ornaieut la couronne des rois et des sandales d’or. Le corps du prophète, pieusement recueilli , fut conduit en triomphe dans Jérusalem. Au milieu de la pompe commune, où l’on vil encore les Juifs et les Chrétiens confondus , les anciens de l’église et les docteurs d’Israël se demandèrent quel pouvait être cet enfant royal sur lequel reposaient les pieds de Zacharie. Les maîtres répondirent qu’on lisait dans un ancien livre hebreu , que le roi Joas, aveuglé par des flatteurs , fit mourir le prophète Zacharie : Dieu , pour le punir, le priva de son fils bien-aimé; Joas avait élevé ce tombeau comme un
(9) Comparez Liglitfool, bi Mutt/i. xxvii , pag. 395, cl l.eclerc, Question. Uieronym., icd. 5, 0 et 7.
m HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
monument étemel de ses larmes et de son repentir, et il voulut que le jeune prince reposât sa tête sous les pieds du prophète de Jéhovah (1).
Loi» tantiooplc voyait en même temps des pompes funéraires qui rappelaient le lien intime qui unissait les deux religions. L’empereur Arcadius venait de faire transporter de la Judée dans la Thrace les cendres du prophète Samuel ; des frontières de la Perse jusqu'aux rives du Bosphore , les populations entières avaient suivi le pieux cortège; les Chrétiens et les Juifs faisaient entendre sur son passage des cantiques et des actions de grâce. Le quatorzième des calendes de juin , sous le consulat de Probus et d'Arcadius , les dépouilles sacrées de Samuel entrèrent avec solennité à Constantinople. Dans son écrit contre Vigilantius, saint Jérôme nous a laissé la description des honneurs que rendit l’Eglise nou* velle à l’homme sacré de l’ancienne loi : des évêques portaient scs cendres précieuses dans une urne d’or recouverte de riches étoffes de soie; l’empereur, le sénat, les comtes des sacrées largesses , suivaient à pied celte pompe funéraire, qui traversa dans Constantinople le quartier du Stanor, habité par les Juifs; et saint Jérôme ne manque pas de rapporter qu’ils avaient orné leurs maisons de festons et de guirlandes en l’honueur de leur prophète vénéré (2).
Les monuments ecclésiastiques ont encore célébré l’invention miraculeuse des reliques des rabbins Gamaliel, Abybas, et de Nicodème, dont le christianisme incertain suffit cependant pour exciter à celle époque la piété fervente des orthodoxes. A vingt milles de Jérusalem , était un bourg nommé Caphar-Gamala ou le bourg de Gamaliel; une seule église, monument du règne de Constantin, était alors adminblrée par un prêtre du nom de Lucien : il avait fixé sa demeure non loiu du baptistère, où un lit de nattes recevait son corps macéré par le jeûne et la prière. La troisième nuit des nones de décembre, tandis qu'il veillait sur les vases sacrés de l'église confiés è sa garde , les légendes rapportent qu’un vieillard vénérable apparut à ses yeux ; il était couvert d'un manteau blanc, et tenait è la main une baguette d’or, à la manière des patriarches et des anciens d'Israël. •< Lucien , Lucien , « s'écria-t-il d’une voix éclatante, jusques à quand u mes cendres seront-elles abandonnées ? Je suis « Gamaliel de l’Écriture, ce pieux docteur qui in- « struisit Paul, l’ami d’Étienne, le premier martyr « de l’Église chrétienne. Lorsque ce disciple de « Jésus-Christ fut lapidé, je sauvai de la fureur des
(t) Baroniui, ad ann. 415.
(2) S. ilieronym., in Figilant., $ 5.
(3) Lucian., ad omnes eccletiat. , cap. it ; Barooiui, ad ann. 134.
« loups son cadavre abandonné hors des murs de « Jérusalem. Je le transportai dans mon petit u champ de Caphar-Gamala, où il reçut la sépul- « ture des mains de mon fils Abybas. A ses côtés « repose Nicodème, qui présidait à la synagogue « de Jérusalem , où il reçut le baptême des mains « de Jésus -Christ. Comme il fut déposé de sa « dignité par les docteurs et les pharisiens , je «c l’accueillis dans ma maison. Mon fils Abybas, « qui connut aussi la vérité, a sa place dans le u même sépulcre; car ma fille Sara seule persévéra « dans l’erreur, Si tu veux reconnaître nos reli- « ques, jette les yeux sur les corbeilles que je tiens * dans mes mains (3). » Aussitôt Lucien aperçut quatre corbeilles; trois d'entre elles étaient tressées en or: la dernière paraissait d’argent; on y voyait briller des roses rouges et blanches dans tout l’éclat de leur fraîcheur. « Les roses rouges , continua le «i docteur d’Israël , sont le symbole du martyre « d’Étienne, qui rougit de son sang les ronces et « les épines qui couvrent le sol de Jérusalem ; les « roses blanches sont le symbole de nos âmes « restées pures au milieu des iniquités de la syna- » gogue; enfin la corbeille d’argent exprime la « virginité de mon fils Abybas, car jamais uu désir « impur ne loucha son cœur. » Après avoir donné ces pieusesexplications, Gamaliel disparut. Le prêtre Lucien trouva bientôt les reliques de ces Chrétiens incertains, que la synagogue à bon droit eût pu disputer è l'Église. Elles furent transportées de Jérusalem dans l’Occident : une épitaphe latine , que l’on voyait encore dans le dernier siècle au milieu de la cathédrale de Pi se , indiquait que les cendres des trois docteurs reposaient, selon la crédulité publique , au pied de l’autel, et appelaient les fidèles au recueillement et à la prière (4).
En racontant ces translations multipliées de reliques de l’Orient à l'Occident, il est rare que les chroniques ne célèbrent pas la conversion miraculeuse de quelques Juifs , obtenue par les secours efficaces des saints du christianisme. L’tle de Minorque , l’une des Baléares , ne possédait alors que deux villes municipales , Magonte , aujourd’hui Mahon, célèbre par son port, et Jammone , située à dix lieues de cette cité. A Magonte, les Juifs s'étaient considérablement multipliés ; il y avait un rabbin, des synagogues, et même un magistrat civil , auquel les légendes donnent le nom de Théodore. Vers l’année 428, les reliques de saint Étienne, après avoir séjourné quelque temps sur le rivage
(4) Hoc In aarcophago requleacunt corpora aacra Sanctorum, quorum nomma dicta Irlunt,
Sanclua Gamaliel, Ab) b»* et Xlcodcmu»:
intlmul i|»ae palcr, flliu* aique nepo».
' auenssil, in SotKa mun., t. v,p- 314 et 315-
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de l’ Afrique, arrivèrent à Magonte , où elles furent reçues par les Chrétiens ajec l'enthousiasme de la foi. Pleins de confiance dans la vertu de ces reliques , les fidèles résolurent d’en célébrer le passage dans leur cité par la conversion des Juifs ; ils se déterminèrent à engager une conférence publique avec les docteurs de la loi. L’évêque annonça ce défi è la synagogue, qui l’accepta aussitôt; et des messagers se répandirent dans la contrée pour chercher les rabbins les plus célèbres et les docteurs nourris dans la science des Ecritures. Mais les plus sinistres présages, dit l’historien chrétien , annonçaient la ruine du judaYsme; le maître et le chef Théodore raconta que , durant son sommeil , il avait vu douze hommes vêtus à la manière des patriarches, qui, lui tendant les bras, disaient:
« Théodore, ne va pas à la synagogue, car elle « est pleine de lions dévorants. » Il avait pris la fuite alors , saisi par la crainte ; mais en se retournant , ses regards s’étaient fixés sur une église majestueuse , toute resplendissante d’or et de lumière, d’où sortaient les plus doux concerts, le chant des moines et des prêtres. Comme son trouble était extrême , Théodore avait couru chercher de la résolution et quelque fermeté auprès de Ruben , le plus savant des docteurs de la loi ; et sa mère, fervente Israélite, avait eu quelque peine à fortifier son âme dans la foi de Jéhovah (1).
Tandis que Théodore et les Juifs de Magonte s’alarmaient de ces sinistres présages , la légende raconte que l’évêque faisait le récit de ses consolantes visions aux Chrétiens réunis. Dans l’extase de la prière, il avait vu une femme veuve qui le suppliait de labourer son champ : cette femme était la synagogue, qui venait d’elle-même à Jésus-Christ pour qu’il jetât la semence féconde de la loi nouvelle dans le champ désormais stérile de l’ancienne loi. L’évêque, plein de confiance dans ses promesses, n’hésita plus à engager une sérieuse controverse avec les Juifs. Quoique ces disputes sur les saintes Écritures ne fussent point une œuvre servile , les Israélites refusèrent de les commencer ce jour même , le sabbat n’étant point accompli ; le lendemain , les Chrétiens se mirent en marche pour la synagogue , où la controverse devait se tenir. Beaucoup de Juifs se réunirent à eux, et tous en chœur firent retentir les airs des psaumes et des chants dès prophètes : lorsqu'ils furent arrivés è la porte, une multitude de femmes juives qui s’étaient placées sur le faite de l'édifice , moins tolérantes que les rabbins et les docteurs, firent pleuvoir une grêle de pierres sur b foule incirconcise qui voulait
(1) Sever., F.pist. ad omnem eccleslam, cap. 11.
(9) l.’cvéque Sévère, qui a écrit celle relation, était té-
pénétrer dans l’enceinte sacrée : les Chrétiens s’armèrent à leur tour ; et comme leur nombre était bien plus considérable , les femmes juives furent dispersées. Le fanatisme s’empara bientôt de cette multitude émue; au lieu de convaincre la synagogue, on la livra aux flammes : on ne sauva de cet incendie que les livres sacrés. C’est alors qu’oa vit arriver tout à coup le vieux Ruben, l’un des plus vénérables rabbins de Magonte : il était revêtu de la robe des docteurs , et d’abondantes larmes couvraient son visage. Il s’adressa A l’évêque Sévère, et sollicita de ses mains la croix et la tunique des catéchumènes. Aussitôt Théodore, et les Juifs que ce spectacle avait attirés , font retentir les airs du nom d'apostat et de faux docteur ; et sur les ruines encore fumantes de la synagogue , les rabbins engagent avec lès prêtres chrétiens une controverse sur la splendeur d’Israël et la gloire du temple. Tandis que les rabbins se moquaient de la divinité du Messie et de ses paroles impuissantes, on entend ce cri sortir du milieu des chrétiens : « Théodore croie en Jésus-Christ. » Cette expression équivoque, mal comprise par les Juifs assemblés, fut interprétée dans le sens d’un fait accompli, au lieu qu’elle n'était qu’un signe d’impatience des Chrétiens ; les Israélites s’imaginent que Théodore croit en effet en Jésus de Nazareth , que les paroles des prêtres ont vaincu la persévérance de leur patriarche. Les rabbins, les vieillards, les docteurs se dispersent dans la campagne; les femmes, les cheveux épars, font entendre de lugubres gémissements : « Qu’as-tu donc fait , malheureux Théodore? tu crois en l’imposteur, et tu nous laisses sans guide et sans appui ! ■» Demeuré seul au milieu des chrétiens, Théodore, interdit, ne sait pas ce qu’il doit faire, comment il pourra expliquer une méprise qui le livre â la synagogue en fureur. Pendant ce temps, les chrétiens le pressent et l’entourent : Ruben , avec toute l’ardeur d’un néophyte , cherche à le persuader de la grandeur et de la beauté de la loi du Christ. Apres de longues hésitations , le patriarche juif s’écrie : « Eh bien ! je crois en Jésus-Christ. » Aussitôt on l’accueille dans l’église, on chante des hymnes de triomphe comme aux jours des grandes solennités publiques, et il reçoit l’onction sainte et le baiser de paix des catéchumènes. L’exemple de 1a conversion de Théodore , dont les causes demeurèrent inconnues, entraîna beaucoup de Juifs dans la loi du christianisme : on aperçut parmi eux plusieurs savants docteurs et un vieillard qui avait atteint sa centième année; la foule le comparait au vieux Simeon et aux patriarches de l'Ancien Testament (3).
moin oculaire de ces conversions : mais il a pu en inventer les prodiges.
S68 HISTOIRE PHILOSOPHIQUE
Dans nie de Candie , d'antres conversions vinrent encore attester la lutte persévérante de la loi du Christ contre le vieil édifice de la religion judaïque. Vers le milieu du cinquième siècle, un homme du nom de Moïse parut à Candie . et obtint assez d'ascendant sur la synagogue pour l’entraîner dans des projets insensés. « llélait, disait-il, la vivante image de ce serviteur de Dieu qui délivra les Israélites de la captivité d’Égypte et les conduisit à travers les flots et le désert dans la terre promise. Jéhovah avait entendu la voix de son peuple; il devait lui ouvrir cette terre de bénédiction, où des ruisseaux de lait et de miel abreuveraient éternellement les hommes et les troupeaux. » En moins d’une année, l’imposteur parvint à persuader la synagogue de la vérité de ses merveilleuses promesses. On vit alors les Juifs de l’ile de Candie, renonçant à leurs domaines et à leurs richesses, se lever comme un seul homme pour écouter ces folles paroles. Au temps indiqué, ils se rendent au bord de la mer, dont les flots devaient s'abaisser A la voix du nouveau Moïse : une violente tempête soulevait les vagues écumanles, qui venaient se briser avec fracas sur lcsTOchers du rivage. Ce spectacle terrible , et capable d’arrêter la crédulité la plus confiante, ne peut comprimer l’enthousiasme d’Israël qui crut en la parole du maître : quelques Juifs conduisent leurs femmes et leurs enfants sur les côtes escarpées et se précipitent dans les flots; un grand nombre se disposent à suivre cet exemple. Mais bientôt ils reconnaissent combien sont vaines les paroles de l’imposteur : ïls aperçoivent les corps de leurs frères que la mer agitée rejette sur le rivage; leur confiance se change en fureur; on cherche le faux messie sur tous les points de l’Ile ; il avait disparu. Les Chrétiens profitèrent des douleurs de la synagogue pour prêcher la religion du Messie, et beaucoup de ceux-là qui avaient cru au nouveau Moïse embrassèrent les doctrines du Christ (I).
Les récits de plusieurs de ces conversions au christianisme furent peut-être inventés pour réchauffer le zèle catholique; l’histoire contemporaine nous a conservé des exemples qui prouvent que l'intérêt se mêlait aussi aux pures inspirations de la conftience. Au milieu des vives discussions qui séparèrent entre elles les diverses sectes chrétiennes. toutes rivalisaient d’ardeur pour convertir les Juifs. Des primes d’argent, dit l’historien So-
(1) Socrate, liv. vu, cap. xxxtui, p. 383.
(9) Je rapporte ces faits; je laisse à la critique éclairée te soin de les apprécier. Us font connaître ces temps merveilleux où les historiens du christianisme ne procèdent que par des récita de miracles. Les sociétés religieuses, comme les peuples, ont leurs temps héroïques.
craie, leur étaient offertes s’ils voulaient embrasser la foi. Elles devinrent par la suite un objet de spéculation. Un Juif de Constantinople trompa l.i pieuse impatience des Chrétiens : il conçut la pensée de se faire baptiser par toutes les sectes et de participer ainsi aux récompenses qu’offrait chacune d’elles au néophyte ; il passa successivement de l'Église orthodoxe au sein de toutes les hérésies, et il se disposait enfin à solliciter le baptême des novations lorsque sa fraude fut découverte. Dans cette secte, en effet, diverses épreuves étaient imposées aux catéchumènes qui demandaient leur admission dans l'Église ; on les soumettait à des jeûnes et à des macérations douloureuses : le Juif se jeta aux pieds de l'évêque, et obtint d’être dispensé de ces épurations. Il allait recevoir le prix de sa conversion au baptistère, lorsque les diacres et les prêtres s’aperçurent que l’eau en avait disparu; on le remplit une seconde fois, l’eau disparut encore: l'évêque s’alarma du présage , et l’on apprit que l’adroit catéchumène qui sollicitait le baptême avait reçu l'onction chrétienne de presque toutes les Églises, et même des mains du patriarche de Constantinople (2).
Ail milieu de cette confusion d'opinions et de doctrines qui agitaient le berceau de l’Église, les Chrétiens orthodoxes accusèrent les rabbins et les Juifs de contribuer à ta corruption de la foi et à ces hérésies nouvelles. On lit dans le code Justinien une constitution de l'empereur Théodose, adressée au préfet du prétoire : « Une secte nouvelle et u presque inconnue vient de s’élever dans l’Afrique ; « sous le nom de célicoles , des hommes impies «< veulent entraîner les fidèles aux superstitions « judaïques : ces sectaires doivent revenir à la foi, •< s’ils veulent éviter les châtiments prononcés par « nos constitutions sacrées. En attendant , leurs •c temples , témoins de je ne sais quelles cérémo- » nies absurdes, seront abattus ou deviendront la n propriété de l’Église chrétienne (3). >• Dans une autre loi , adressée au comte du palais , le même empereur défend aux prêtres des célicoles de troubler en rien l’Église de Jésus-Christ, et leur enjoint de respecter les sacrements de la foi orthodoxe.
L'hérésie de Nestorius fut aussi considérée, par les conciles , comme un souvenir et une émanation du judaïsme (4). L’évêque l’roclus, écrivant contre
(3) Cod. Theodox., de Judœis et cccllcolit , leg. 1. Non* examineront, dans l'hisloire philosophique det croyance* du jadaïsme en fgyple.ee qu'on doit entendre par \ct célicoles.
(4) Rartolocci , Bibl. rabbin., parle d'un Nextoriux qui , à cette époque, xc fit juif, l. IV, pag. 2G0. Baxoage le réfute arec »a vivacité d’érudit.