SITUATION COMMERCIALE DES JUIFS DANS L'EMPIRE ROMAIN
Pendant l'existence de leur société politique dans la Judée, les Hébreux se livrèrent peu au commerce; le sombre caractère d’une nation soupçonneuse dans ses rapports avec les étrangers et soumise à des observances religieuses qui exigeaient la présence des Juifs autour des murs de Jérusalem , avait contribué à éloigner ce peuple du commerce avec les autres nations. « Nous ne nous mêlons point de trafic, dit Josèphe, nous mettons tous nos soins à cultiver nos vignes et nos oliviers (1).
(!) Antiquités judaïques.
Aussi l’agriculture et la vie pastorale étaient toute l’occupation du peuple de Dieu dans la terre promise. Lorsqu’Israll pouvait conduire ses troupeaux dans de gras pâturages et les abreuver, tranquille , aux rives du Jourdain ou du lac de Galilée, lorsqu’il pouvait paisiblement cultiver sa vigne, arroser les terres desséchées, recueillir l’olive précieuse , couper le cèdre superbe du Liban et l 'hysope qui sort de la muraille , il n’avait plus de vœux à former ; et dédaignant les richesses et les douceurs que donne le commerce , il repoussait de son sol les étrangers qui n’adoraient point Jéhovah. L’Écriture, expression fidète des mœurs contemporaines, nous a laissé le tableau des habitudes patriarcales et des lois d’Israël , qui sont toutes dirigées vers l’agriculture et le soin des troupeaux (2).
Cependant les annales sacrées conservent le souvenir de quelques expéditions maritimes au temps de Salomon. Pour élever un temple à Jéhovah on avait réuni de toutes parts de l’or, des pierres précieuses et d’habiles ouvriers pour tailler la pierre, façonner le bois et l’airain du tabernacle. Le roi d’Israël envoya donc ses serviteurs vers Hiram roi de Tyr, et lui offrit , en échange du bois de sandal et du sycomore qui croissaient en abondance dans la cité de pourpre et d'or, pour nous servir de l’expression des prophètes, vingt mille cores de froment et vingt mille mesures d’hnile , recueillies avec soin sur le mont des Oliviers. Bientôt «les radeaux habilement construits transportèrent les bois «le Tyr, qui furent reçus à Jérusalem au milieu des acclamations publiques ; quelques années après, la flotte de Salomon, conduite par des Tyriens, partit des rivages de la mer Rouge , et après une . navigation longue et difficile elle atteignit Ophir, d’où elle rapporta quatre cent vingt talents d‘or et du bois précieux d’Almungin , qui servit à faire des harpes et des lyres pour les prêtres et les lévites du temple. Tous les trois ans, Salomon recevait de l’ivoire, et des plumes de paon destinées à sa royale parure; et telle fut alors l’activité du commerce et de l’industrie, que, suivant l’expression métaphorique de l’Écriture, V argent était aussi commun à Jérusalem que les pierres , et tes cèdres que les figuiers sauvages qui sont dans tes plaines , tant il y en avait !
Cet éclat ne dura qu’un jour, et les Israélites, distraits quelque temps de leurs habitudes «l’agriculture et de pâturages par le pieux orgueil d’élever un temple «ligne de Jéhovah, revinrent bientôt à leurs mœurs antiques. Sous le règne des Asmonëens, pendant la domination des Romains et le
{9} Ahsalon , même sous le tègoe si brillant de David , tondait les brebis de ses nombreux troupeaux.
triumvirat dos Hérodes , le territoire de la Judée s'étant agrandi des villes maritimes qui bordent le rivage de la Syrie , le commerce fut moins inconnu aux Juifs; et Joppé^ Ascalon , Césarée, virent arriver dans leurs ports des navires de toutes les nations d’Orient et d’Occident. Pline et Tacite célèbrent le baume précieux de ta Judée (I), dont Horace a chanté les merveilleux effets sur sa vue affaiblie. Suivant le témoignage de Josèphe, Antoine, dans le délire de son amour pour Cléopâtre , lui donna les revenus du baume de la Judée qui se vendait au double du poids de l’or (2); les anciens parlent aussi du sable brillant d'Abelus avec lequel on fabriquait du verre.
Bien avant la destruction du temple de Jérusalem , on a vu que les Juifs s’étaient établis dans les provinces d'Orient et d’Occident ; l’Égypte était peuplée d’Israélites ; on en comptait plus de cinquante raille dans la seule ville d’Alexandrie, et Suétone rapporte qu’à Rome leur commerce florissait sous le règne des douze premiers Césars. -Lorsque la charrue , par l’ordre d’Adrien , passa sur les ruines de Jérusalem, les Juifs furent dispersés en tous les points de l’empire; le besoin de se rendre nécessaires au milieu des cités les obligea de chercher dans les hasards des négociations commerciales, des richesses, et la considération surtout que la loi politique leur refusait. Ce sera un spectacle curieux de suivre la nation juive en présence du commerce et des besoins du vaste gouvernement romain.
Dès les premiers siècles de Père chrétienne, Rome avait soumis à ses lois les plus belles contrées de la terre. Aux extrémités de l’Europe, à l’occident de la capitale des Césars , était située l’Espagne , riche de ses trois cent soixante-cinq villes populeuses et commerçantes ; au nord étaient les Gaules, que la politique et les armes de César avaient soumises ; au delà et dans des mers inconnues, la Bretagne, qui renfermait l’Angleterre, le pays de Galles , une partie de l’Écosse ; sur le continent, la Germanie indépendante, mais décorée du nom de province romaine ; la terre qu’arrose le Danube et connue généralement sous le nom de Mésie ; la Thrace, la Macédoine et la Grèce, derniers contins de l’empire à l’orient de l’Europe. Dans l’Asie, les Romains possédaient la Syrie, la Phénicie , la Palestine, réunies en un seul gouver-
(1) Comparez Tacite, flistor., liv.vr, et Diodore de Sicile, chap. XLViit, p. 127; Dioicoride, liv. i, de Maferlâ tnedic.
(2) Slra lx>n , Geograph., liv. xvi ; Plutarq. in Anton.
(3) Spaobeim, Orbis roman., liv. i, chap. xvi, pag. 121; ouvrage qu'on peut considérer comme la statistique la plus complète de cet immense empire.
(4) Tacite, German., 45; Pline, liv. xi, chap. xxxvui.
nement; un chevalier romain occupait, le trône pompeux des Ptolémées ; des villes nouvelles s’élevaient sur les ruines de l’ancienne Carthage, dans les royaumes célèbres de Jugurtha et de Massinissa; et au sein de la Méditerranée , les Iles Baléares , la Sardaigne * la Corse et la Sicile , Crète et Chypre , obéissaient aux légions romaines (5).
Tous ces gouvernements divers aboutissaient à ritalie qui était devenue comme le centre commun de la gloire et de l'administration romaine. Dans les temps d’austérité républicaine, Rome avait peu connu les jouissances «lu luxe ; les provinces n’avaient été considérées que comme des conquêtes militaires. Mais à mesure que les douceurs de la vie se répandirent depuis le patricien jusqu’au riche affranchi, les contrées les plus éloignées furent épuisées pour fournir à la pompe et au faste de la capitale ; les forêts de la Scythie fournirenl leurs fourrures précieuses ; des bords de la Baltique , l'ambre vint se façonner dans les mains des ouvriers de Rome (1) ; l’Orient envoya ses riches tapis de Rahylone , la soie, les pierres précieuses, la perle de l’Inde et les aromates que l’on brûlait sur les autels des dieux et daA les pompes funèbre* (5). Les patriciens de Rome faisaient rechercher avec avidité les vins de la Sicile que célèbre Homère, les poissons délicieux de la Proponlide et de Marseille, la pêche et la grenade d'Espagne, la pomme d’or des rivages de l'Afrique (6).
Des communications faciles assuraient les succès des expéditions commerciales ; toutes les provinces de l’empire étaient unies à la métropole par de larges chemins qui, du mur d’Antonin, s’eieudaienl jusqu’à Jérusalem (7) ; ils étaient servis par des postes que les besoins d’une grande administration avaient fait établir. Si le commerçant vou- . lait s’abandonner aux périls de la mer, la Méditerranée n'était, pour ainsi dire , qu’un grand tac de toutes parts entouré par «les pays où brillait l’aigle de Rome. Les côtes de l’Italie n’offraient, il est vrai, que des abris impuissants contre les vents, mais le port d'Ostie, un «les monuments les plus utiles de la grandeur romaine , creusé à cinq lieues de la capitale, pouvait servir de refuge au milieu des tempêtes ; de l’extrémité du Tibre, on pouvait parvenir en sept jours aux colonnes d’Hercule , et aborder dans neuf ou dix aux rivages du Nil et dans le port d’Alexandrie (8). Chaque année , au
(5) On Ici lirait principalement de Ceylan , désignée par le* Romain* «oui le nom de Taprobana.
(Gj Juvéual a décrit tout le luxe d'une table patricienne , en flétrissant le* parasite*, satire v.
(7) Consultez les excellents traités de Bergier sur les grands chemins de l'empire romain, liv. n, chap. i.
(8) Pline, Mit. nat., liv. i, chap. xix.
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solstice d’été, des navires partis de cette vaste cité se rendaient à Alysa Hormos , port d’Égypte situé sur la mtr Rouge ; en quarante jours , ils traversaient l'Océan et venaient chercher dans les mers de l’indc les riches produits des bords du Gange et de l.i Taprobane; le retour de la flotte d’Égypte était fixé au mois de décembre ou de janvier; aussitôt sa riche cargaison , transportée sur le dos des chameaux depuis la mer Rouge jusqu’au Nil , descendait à Alexandrie, d’où elle affluait dans la grande Rome (1).
Dans cette immense cité, le luxe entretenait l'industrie et les nobles efforts des arts. Les lois des premiers empereurs , recueillies dans le Code Théodosien , distinguent trente classes d’ouvriers différents : les uns travaillaient l'ivoire , les autres tissaient le lin et préparaient l’elégantc parure des dames romaines; d'autres animaient le marbre, embellissaient le bronze , ou ciselaient les vases d'or qui brillaient sur les tables somptueuses des patriciens.
Les poêles qui vivaient dans le palais des Césars, au milieu des courtisanes élégantes, dans les solitudes embellies de Tiburelde Tufculum, présentent souvent dans leurs tableaux le luxe des arts et les plaisirs d’une heureuse civilisation, l'rojierce, dans les bras de Cynlbie, loue { heureuse idée de mêler de blonds cheveux aux tresses d’or façonnées par les habiles ouvriers de Rome , et le soin quelle prend de relever sa parure par la pourpre de Tyr cl les parfums de Jérusalem. Horace invite ses joyeux amis à partager son frugal repas où le vin de Scio brillera dans des coupes habilement ciselées, tandis que Juvénal accuse les (troconsuls de suer sous le poids des pierres précieuses, alors que la province dépouillée verse des larmes de sang.
Chez un peuple où une multitude d'ouvriers industrieux était sans cesse occupé à servir de mille façons la vanité et K s goûts de la richesse, il semble que le commerce , qui en est le mobile , devait être honoré et protégé par les lois. Cependant la législation romaine et les mœurs nationales étaient loin de favoriser les professions d’arts et d’industrie.
« Nous considérons comme illégitimes, dit une loi impériale, les enfants des personnes viles qui se sont mariées avec les nobles de la cour : tels sont les commerçants, les esclaves, les cabareliers , les femmes de théâtre et les filles de celui qui lient un lieu de prostitution ou qui a été condamné à combattre dans l'arène (â). » En parcourant les Jnsittutes et les Pandectes , monuments des lois rôti) Voyez l'excellent ouvrage de Huet sur le commerce de» anciens (commerce des Romains).
(9) Code Théodosien , liv. vin.
(3) Voyez les Pandectes, les Codes Théodosic-n et Juin-
maines , on peut se cdnvaincre facilement que, dans la ville des Césars ou à Constantinople, le commerce était abandonné aux affranchis, aux Juifs, aux étrangers et aux esclaves (5). Dans les titres plus particulièrement consacrés aux transactions commerciales, Tribonianus et ses collègues, pour décider les questions que ces transactions soulèvent , choisissent toujours leurs exemples dans des actes intervenus entre deux esclaves , ou entre l'affranchi et le patron , ce qui prouve que les négociations commerciales avaient lieu le plus fréquemment entre des personnes d’une condition servile ou intermédiaire.
Cette contradiction entre les besoios et les habitudes d’un peuple s’expliquerait cependant si l’on remarquait que les opinions et les préjugés durèrent à Rome bien plus longtemps que les mœurs. Dans les beaux jours de la république, les citoyens étaient trop occupes de guerres, d’élections cl de brigues, pour descendre jusqu’aux opérations mercantiles ; il fallait discuter si l’on admettrait un roi dans l’alliance , si Carthage serait détruite, si les légions envahiraient quelque province éloignée, si le consul aurait le triomphe. A peine le chant du coqs’élaitil fait entendre , que le portique du patron était obsède d’une longue file de clients qui venaient lui demander des conseils et des secours; sa journée était partagée entre le sénat , les soucis de l’ambition et le gouvernement de la famille : quelquefois il allait se délasser dans les jeux du cirque où ses clients se réunissaient. Lorsqu'il voulait augmenter sa fortune appauvrie, il choisissait, dans la nombreuse famille de ses esclaves, celui qui lui paraissait le plus fidèle et le plus intelligent. Au milieu d’un festin et de ses amis invités , il le faisait asseoir à sa table ou il le conduisait en présence du prêteur, qui le frappait de sa baguette et proclamait sa liberté; aussitôt l’esclave était affranchi et allait commercer en son propre nom , mais pour le compte de son maître (4).
Comme ces habitudes se conservèrent longtemps à Rome, on confondit souvent les esclaves avec les commerçants , et le négoce avec toutes les professions qu’on abandonnait aux personnes d'une condition vile. Une seule exception fut faite en faveur de ceux qui se livraient au transport des blés de l'Égypte sur les bords du Tibre ou à Constantinople, nouvelle capitale de l'empire.
. Le territoire de Rome produisait peu de blé; sa fécondité naturelle avait été employée, pour ainsi dire, à embellir les délicieuses retraites où lloracc
nieo , de Nantis et cauponibus. — (4) Voyez le» Institufes de Justinien, »orle ri 'abrégé de» loi» romaine*, dan» le» litre» qui iraitenl dei esclaves cl de» affranchi».
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et Virgile chantaient les bienfaits «le Mécène ; et , suivant l’expression de J û vénal, les moissons n'avaient pas un coin de terre dans l'Italie, alors plus féconde en palais qu'en épis jaunissants. L'attention des maîtres de Rome dut naturellement se porter vers le besoin d'alimenter la grande cite, besoin qui devint presque l'unique inquiétude du gouvernement lorsque les empereurs eurent introduit l’habitude des dislribiilious publiques pour apaiser les murmures de la populace et exciter quelques acclamations dans le cirque. Ce fut principalement vers l’Egypte que les Césars portèrent leurs pensées ; un préfet (1) dut veiller aux subsistances destinées à Rome. Les patricisns et les chevaliers ne purent, sans la permission de l’empereur , visiter les contrées arrosées par le Nil (2): les nautoniers qui s’occupèrent «le ce commerce obtinrent l’exemption des charges municipales ; ils furent élevés à la dignité de chevalier, pourvu que leur navire contint trois cents amphores. Dans le but de régler d’avance toutes les contestations, Tibère adopta les lois maritimes des Rhodiens sur le jet des marchandises et la contribution de tous au sacrifice fait au milieu de la tempête pour sauver le navire (3).
Une loi soumit tous les Juifs et les samaritains qui habitaient les côtes de Syrie et d'Égypte à ce grand commerce qui alimentait la luxueuse Italie; leur communauté ne pouvait s’en exempter sous aucun prétexte, à moins que quelqu’un de ses membres ne justifiât qu’il se livrajl à un petit trafic nécessaire à son existence, et que la misère ne lui permettait pas d’abandonner sa famille et sa cité (4).
Il parait qu’à cette époque les Juifs des villes maritimes de Syrie s’occupaient beaucoup de navigation; le besoin de se créer une existence indépendante au milieu des persécutions leur axait imposé ce sacrifice de gortts et d’habitudes , car, je le répète , la nation juive était essentiellement agricole et pastorale; ce commerce d’importation et d’exportation fut pour eux peu lucratif, et l'usure devint la première branche d’industrie pratiquée par les Juifs de Rome et de ( Italie. Dans toute société où règne le luxe, on trouve presque toujours établi le prêt à intérêt. A considérer les choses sans préjugés, l’intérét n'est que le prix légitimé de la location du numéraire, et s’il est permis au propriétaire qui afferme son champ d’exiger une indemnité pour la jouissance momentanée dont il se dépouille , il
(1) Le préfet «le l'Annone.
(*) Voyez li?. *iv au Code Théodosien.
(3j La loi Rhodienne est insérée loin entière dans le Digeste, sous ce tit»e : Lex lihodta de jactu.
(4) Code Théodosien, de iïaulls et cauponibus , en le comparant avec le titre de SamarUanis.
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doit être également licite à celui qui confie une portion de sa fortune a un tiers qui l’utilise , de réclamer un prix pour ce sacrifice ; les lois religieuses, qui règlent les devoirs impérieux de la conscience, peuvent bien commander d’aider son frère dans le besoin ; mais les lois politiques, qui ne touchent qu’aux rapports extérieurs «les hommes, doivent se borner à mettre un frein à l’avidité du prêteur, en conciliant la liberté des conventions humaines avec l'humanité qui gémit des excès de l’usure.
Dans l’ancienne Rome, l’usure était une calamité publique qui avait plusieurs fuis ébranlé la constitution de l’État. Une coutume barbare réduisait le débiteur à la condition d'esclave de son créancier, qui pouvait l’envoyer cultiver ses champs de Rome ou d’Italie (5) , et le peuple n’avait pu échapper à celte nécessité cruelle qu’en fuyant sur le mont Sacré, d’où il avait menacé la grande cité et ses oppresseurs. Les comédies de Piaule et de Téreoce, expression des mœurs contemporaines, mettent souvent en scène la prodigalité «le la jeunesse aux prises avec l’usure et l’avarice. Dans le Suàdo/us t Calidore, épris d’une jeune esclave que l’avidité d’un marchand met à un prix excessif, demande à emprunter une drachme pour deux , et l’avare vieillard vante le temps passé où l'on pouvait sans crainte confier son argent à l’usure de cent deniers pour un (6).
Au milieu de celle coutume universelle (lu prêt à gros intérêts, il serait difficile de démêler la part que prirent les Juifs au commerce de l’usure depujs leur dispersion dans l’empire romain. Martial nous peint l’avide Israélite demandant sans cesse beaucoup d’argent pour peu d’argent; et les maximes des Hébreux envers les étrangers , leur haine contre le royaume d Édotn , l’indifférence des lois au milieu d’une société corrompue, tout devait tendre à favoriser le penchant secret des Juifs pour le prêt à intérêt.
Lorsque l’esprit du christianisme vint s’empreindre dans la législation romaine, cette liberté des usures reçut des bornes étroites ; Jésus-Christ avait dit à ses disciples: « Prêtez votre argent sans exiger aucun profil, » et les Pères de l’Église, confondant dans la bouche du Christ les conseils austères d’une morale céleste avec les préceptes plus indulgents de la sociabilité , avaient fait une règle absolue du prêt désintéressé.
(5) Le» Instiiutes de Justinien donnent en abrégé l'histoire du prêt et de l'usure à Rome ; comparez le même litre daus le» Pandectes. La loi des douze tables en dit quelque chose dans son style laconique et avec son esprit draconien.
(6) Je n*ai cité que cet exemple des comédies de Plante entre plusieurs qu'on pourrait tirer.
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Dans son livre de Tobie , saint Ambroise condamne formellement l’usure, et les paroles éloquentes d'Augustin et de Chrysostôme foudroient la nation perverse des Juifs , qui , après s’être déshéritée du royaume des cieux . se rend encore, par son aridité , odieuse aux sociétés terrestres.
La législation impériale ne pouvait cependant adopter les rigoureux préceptes de la religion , et passer tout d'un coup d'une liberté illimitée h une prohibition sévère ; une loi de Théodose fixe l'usure à un pour cent par mois (1), et Justinien se borne à frapper d’une amende quatre fois plus forte que le prêt celui qui violerait la loi restrictive de Théodose (2).
Aucune disposition particulière n’est spécialement applicable aux Juifs ; il est donc à présumer qu’ils jouirent , sous le règne des empereurs chrétiens, du système général que les lois établissaient ; toutes les fois que les Israélites se trouvent dans un cas exceptionnel , les Codes Théodosien et Justinien n’oublient pas de l’indiquer; c’est ce qu’on voit , par exemple, pour la possession et la vente de leurs esclaves.
En effet, le trafic des esclaves fut une autre branche de commerce que les Juifs exploitèrent dans l’empire romain et à Constantinople; deux époques divisent l’histoire de cette partie importante du commerce des Juifs; l’une embrasse les temps de Rome païenne, avec ses institutions et ses lois sur les esclaves , et ses profanes affranchissements ; l'autre comprend l'époque où le christianisme s’assit sur le trône avec Constantin , où les lois impériales cl l’esprit des conciles modifièrent sensiblement les rapports des maîtres et des esclaves en ee qui touchait surtout les Chrétiens.
Les lois romaines donnent trois origines à l’esclavage civil : 1° les principes du droit des gens , alors tout barbare, qui réduisaient les prisonniers à la servitude pour les sauver de la mort ; 2° la faculté accordée à tout homme libre de se vendre pour participer au prix; 3° enfin, la fatalité inflexible de la naissance , qui soumettait le fils à la malheureuse condition de sa mère esclave (3).
Dans les premiers temps de la république, on comptait â Rome un petit nombre d’escla ves ; au milieu des institutions démocratiques, leur multitude n’aurait servi qu’à donner aux citoyens un luxe et une puissance incompatibles avec les mœurs austères. Plutarque vante les temps heureux de Numa où une
(1) Code Théodosien, liv. vii.
(2) Code Justinien, liv. vi.
(3> Instil.de Just., I.i,tit.80; il n’e»t pas de litre qui ail suscité plus de puériles controverses parmi tes commentateurs; U faut distinguer cependant les éléments d’Heineccius
bienfaisante égalité avait banni les distinctions entre le maître et l’esclave; car l’esclave, suivant les expressions énergiques de Tacite , était alors pour Futilité et non pour la volupté de son maître, et le nom de famille, conservé par les lois jusqu’au temps de Justinien aux myriades d’esclaves , montre quel avait été le caractère primitif des rapports domestiques.
A mesure que le luxe multiplia les jouissances, le nombre des esclaves s’agrandit beaucoup; pendant le règne des empereurs , leur multitude remplissait les vastes portiques de Rome , les délicieuses retraites de Brindcs et de Capoue , et les champs productifs de l’Afrique et de ta Sicile. Pline l’ancien cite un sénateur de Rome qui, par ostentation , possédait plus de vingt mille esclaves. La sanglante application du sénatus-consultc Sillanien (4) fit connaître qu’un seul palais contenait plus de quatre cents esclaves ; et , sous Auguste , un affranchi dont la fortune avait beaucoup sohffert dans la guerre civile, laissa une succession riche de deux raille six cents paires de bœufs et quatre mille cent seize esclaves (S).
Cette multitude d’esclaves était chargée de differents emplois domestiques ; les uns cultivaient les champs et venaient chaque jour porter dans Rome les produits des jardins du sénateur et du riche affranchi. Horace vante l'art ingénieux de son jardinier et ne dédaigne pas de lui consacrer une de ses plus élégantes épllres. D’autres esclaves lissaient la soie, façonnaient les vêtements, exerçaient la médecine ou accomplissaient dans la maison de leur maître les fonctions de cuisiniers que célèbre tant Martial. Ovide s’afflige de la vigilance importune de l’esclave qui ne permet point à l’heureux jeune homme de pénétrer jusqu’au réduit de sa courtisane chérie ; et, dsn&V Amphitryon, Mercure rappelle à Sosie qu’il n’occupe auprès de son maître que la plus vile des conditions domestiques, celle de verna (6). Le prix des esclaves était proportionné à leur intelligence et aux services qu’ils pouvaient rendre. Un monument des temps postérieurs fixe à des taux différents la valeur des esclaves : le jeune enfant au-dessous de dix ans , dont l’instruction avait été négligée , se vendait mille sesterces , et deux mille s'il dépassait cet âge ; trois mille étaient le prix de ceux qu’on avait instruits dans quelque art; cinq mille, celui de l’esclave qui savait reproduire par l’écriture les
cl le commentaire rationnel «le Nood , lit. 2, pag. 1 à 5’dO.
(4) Tacite, Annal., liv. xiv, $ 45.
(5) Pline, Hist. nat., liv. xiun, S 47.
(6) Voyez une excellente dissertation sur le* esclaves romains dan* le XXXV* volume de l’Académie de* inscriptions.
ordres de son maître ; et, s'il avait étudié la médecine d^ns le temple d'Esculape , l'acheteur généreux donnait jusqu'à six mille sesterces (1).
Comme les motifs qui déterminèrent les lois impériales et les conciles à fixer des bornes à la liberté accordée aux Juifs de faire le commerce des esclaves, reposèrent sur les abus et les excès de la puissance du maître, il est important d’en exposer le système.
Quelles que fussent les spéculations indulgentes de la philosophie à l'égard des esclaves, il est certain que la puissance du maître fut excessive chez les Romains, et qu’elle dépassa toutes les idées qu’on peut s’en faire aujourd'hui. » Quant à ce qui « liepl au droit civil, dit le Digeste, les esclaves « ne sont comptés pour rien. » Dans Y Jndrienne, le père, irrité de l'intelligence qui existe entre l’esclave et son fils , s’écrie dans son courroux : « Que ne peut se permettre le maître sur son « esclave (2)? »
Pour la faute la moins grave , pour l’erreur la plus légère , l'esclave était livré aux plus cruels tourments. Plaute nous apprend qu'un esclave auquel son maître a quelque chose à reprocher va être attaché avec un poids de cent livres à ses pieds, ou qu'il sera plongé dans un étroit souterrain, puis abandonné dans le cirque. Ovide fait allusion à l’esclave qu’on enchaînait pendant la nuit sous le portique ; et Auguste , le clément Auguste, fil suspendre au mât de son navire un esclave qui avait osé manger une murène destinée à sa table somptueuse (3). Ces mœurs cruelles exaspéraient les malheureux esclaves ; la république avait souvent été ébranlée par leurs révoltes; la Sicile se souvenait encore des désordres que Florus appelle guerre punique y voulant peindre par ce seul mot tous les dangers de Rome. Il fallait alors de terribles lois pour établir la sûreté de ces maîtres qui vivaient au milieu de leurs esclaves souvent comme au milieu d’ennemis ; le sénatus-consulte SHIanien ne fut que l’expression des besoins d’une société à tout instant menacée. Lorsqu'un maître avait péri dans son palais, tous les esclaves, innocents ou coupables, étaient indistinctement conduits au supplice ; s’il périssait sur une des voies romaines, on n’exemptait que ceux qui , demeurés au loin , n’avaient pu entendre sa voix. Tacite raconte en frémissant le supplice de quatre cents esclaves et l’inflexibilité du sénat, qui, sous Néron, se soutint, mais cette
(1) Code Théodosien, liv. ti, ton». XXXIII, leg.3. w (2) Comparez avec la dissertation de Bérlgni, le grand commentaire de Pignorius, de Servi*.
l3) Pignon u», de Servit, S 15.
(4) Tacite, liv. xxv, $ 43.
cruelle fois seulement , de la rigidité des mœurs et de l’austérité des ancêtres (4). Tout l’espoir des esclaves succombant sous la tyrannie de l’opulent citoyen se bornait à l’invocation du sénatus-consulte Claudien, qui soumettait le maître à donner la liberté à l'esclave qu’il n’avait pas secouru dans ses infirmités, et au recours spontané à la statue du prince, asile inviolable vers lequel l'esclave pouvait précipiter sa fuite toutes les fois qu’un citoyen brutal voulait abuser de ses droits contre lui (3).
Au milieu de cette société presque indifférente à la condition des esclaves, que la religion abandonnait, ainsi que les lois politiques, aux caprices du maître, les Juifs purent se livrer sans crainte à ce commerce lucratif. L’Exode dit : « Si lu achètes un esclave hébreu, il le servira pendant six ans, et à la septième année il sortira pour être libre sans rien payer (6). » Les commentateurs de la Mischna avaient établi que ces principes ne s’appliquaient qu’au frère; qu'ils ne concernaient pas les étrangers, envers qui Jéhovah n’a commandé aucune bienveillance. Tel est l'esprit des Juifs, qu’ils cherchent dans les lois le côté le plus rigoureux toutes les fois qu’ils les appliquent aux idolâtres, c’est-àdire, aux nations étrangères parmi lesquelles ils vivent. L’Exode et le Deutéronome proclamaient des principes d’indulgence pour l’esclave, sa fille et sa femme , mais Moïse avait dit aussi : w Si quel- « qu’un a frappé son esclave de son bâton, on ne « lui infligera pas de punition, pourvu que l’esclave u survive un jour entier, car c’est son argent (7); « et appliquant ce principe dans toute sa rigueur à l’etranger, les Juifs ne se firent aucun scrupule d’user de mauvais traitements envers les esclaves et d'en trafiquer comme de toutes les branches de commerce que le luxe avait rendues lucratives.
La recherche, toujours croissante , des commodités de la vie rendait insuffisant dans l'empire le nombre des hommes que les hasards de la guerre, une fatale naissance , ou les ventes volontaires réduisaient en servitude; le commerce des esclaves étrangers était immense; des marchaqds juif* parcouraient tantôt la Syrie, l'Egypte, (a i\ tirai die, pour acheter des esclaves noirs dont la tète dorée et les bracelets d’or excitaient la jalouse et luxueuse émulation des riches patriciens ; tantôt ils portaient leurs pas vers la Gaule et la Germanie ; les Bretons surtout, enfants dégénérés de ces barbares qui araient longtemps résiste aux armes de Rome , se
(5) Code Théodosien , de servitqte, en le comparant au Digeste, ibid.
(0) Exode, xxi, v. 2.
(7) M . «le Pastoret a consacré tout un cbap. de son histoire de la législation à la condition des esclaves chez les Juifs.
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vendaient pour échapper aux incursions des Picles I et des Scols, et Rome voyait chaque année un grand nombre de ces esclaves aux blonds cheveux tant aimes des matrones romaines (1).
Quelquefois les Juifs séduisaient par la ruse ou entraînaient par la violence des femmes, des enfants et des jeunes filles qu'ils promenaient dans les marchés de Rome, comme pour les offrir aux désirs des patriciens (2). C’était tout près du temple de Mercure que se réunissaient tous ces marchands; on plaçait les esclaves dans une sorte de boite appelée cas la ta , afin qu'on pût examiner s'ds n'avaient point de défauts corporels, coutume à laquelle Perse fait souvent allusion ; les marchands juifs les vendaient sans garantie , et un écriteau placé sur la tète de l'esclave indiquait alors cetlc clause essentielle du marché.
Ce n’est qu’au moment où le christianisme triompha dans l’empire qu’on trouve des traces d’un vaste commerce d’esclaves parmi les Juifs. Si l’esprit général du paganisme ne s’opposait point à ce trafic d'hommes, il n’en était pas de uftme de la religion de Jésus-Christ, qui avait proclamé une sorte d’égalité fraternelle et qui élevait tous les hommes à leur dignité primitive. Les conciles de Nicée et de Carthage tonnèrent donc contre les excessives rigueurs de la législation sur les esclaves, et les lois impériales apportèrent de nouveaux adoucissements à leur malheureuse condition. L’empereur Léon mil un frein à cette ignoble passion des hommes qui les portait à se vendre pour profiter du prix , et Basile voulut que les esclaves pussent contracter des mariages légitimes (3).
Dès que le législateur chrétien eut porté les yeux sur la condition des esclaves , il dut surtout s’arrêter à ceux que possédaient les Juifs. Le triomphe de la croix était assuré; le Christ avait prédit l’humiliation des Israélites : comment donc leur donun un.- puissance sur les hommes et surtout sur des Chrétiens? Cétlit laire mentir, dit Grégoire le Grand , les prophètes et la parole du divin Maître. » Le triomphe devait-il être pour ceux qti'altmilftit l'humiliation, et l’humiliation pour ceux a qni le triomphe était réservé?
Si nous ajoutons foi aux monuments du temps, les Juifs soumettaient leurs esclaves aux traitements les plus ignominieux en haine du christia-
(1) Mémoire sur fa condition des esclaves , dans le XXXV* vol. de l’Académie des inscriptions.
(?) I.e commerce des esclaves par les Juifs fut toujours l'objet de vives plaintes de la part des Pères de l'Église ; plusieurs légendes nous montrent les saints rachetant, dans la Bretagne ou la Gaule, des hommes que les Juifs avaient acquis pour les vendre comme esclave*.
(3) Comparez les Basiliques avec les Novelles de Jusli-
I nisme, et ils cherchaient même à les attirer à leur foi par l’espérance d’une situation meilleure (4). Toutes les lois des empereurs sont plus ou moins ouvertement dirigées contre le commerce d’esclaves par les Juifs. On le prohibe d'une manière expresse, on punit sévèrement l’Israélite qui, malgré les défenses impériales, achète un esclave chrétien ; cet esclave devient libre de plein droit ; si le Juif le circoncit, il est puni de mort ; en un mot , toute la rigidité des canons est appliquée au commerce des esclaves lorsqu'il est exercé par les Israélites.
Les Juifs se livraient encore dans l’empire romain à toutes les petites branches de commerce ; ils prenaient déjà à ferme les péages et tous les droits du fisc ; ils vendaient des philtres, faisaient des prédictions à ia classe superstitieuse, qui leur supposait une plus haute intelligence de l'avenir : toutefois remarquons , en résumant celle première période de la captivité d’Occident , que leur commerce y fut très-restreint ; ce n’est que plus lard , dans le moyen âge , que les négociations des grandes compagnies juives offrent un inlérêt sérieux au milieu des nations barbares et de la féodalité, dont les Israélites exploitèrent les besoins avec une intelligence remarquable.