‹ Œuvres de CapefigueChapitre 13 sur 165 · PREMIERS ACTES I» "ADMINISTRAT ION DE LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

PREMIERS ACTES I» "ADMINISTRAT ION DE LA RÉGENCE

Réaction religieuse. — Actes contre les jésuites. — Tiiompbe «tes idées parlementaires. — Réforme financière. — Exactions contre les traitants. — Régularisation de l’impôt. — Première fondation d'une bauque. -- Law. — Administration militaire. — Réforme des régiments et de la maison du roi. — Le calvinisme. — Les juifs. — Faiblesse de l'autorité.

Tout nouveau système vit aux dépens du pouvoir qui tombe; c’est la condition de sa popularité ; il lui suffit de laisser librement accuser l’epoque à laquelle il succède , le gouvernement qu’il remplace. Tout marche par action et réaction. Il fut alors admis qu’on devait déclamer contre la pensée et l'administration de Louis XIV ; on dépeça une à une les idées du grand roi ; on se plut à briser son œuvre. S’il y eut quelques Yoix consciencieuses, quelques paroles retentissantes pour protester au

lorité de chaque partie des ministres étant réunie dans la personne d'un seul, devenoit souvent un fardean fort lourd pour celui qui en étoit chargé, » (Ordonnance du 15 septembre 1715.)

PHILIPPE D'OIll. EANS. — 17IS.

mim de* merveilles de ce règne (1) , il y eut encore plus de ces tristes écrivains qui s’attachent au cercueil d'un homme supérieur pour en calomnier la mémoire. Les gouvernements nouveaux suivent ordinairement celte ligne vulgaire ; ils savent que par ce moyen la popularité vient à eux ; ils n'ont besoin que de laisser l’outrage s’exhaler paisiblement ; ils rejettent toutes les fautes sur ce qui n’est plus, tous les malheurs sur- le vieux temps.

Cette réaction d’un système nouveau , proclamé par le régent de France , fut d'abord religieuse : on se rappelle les questions solennelles qui s'étaient débattues sous le règne de Louis XIV entre les jésuites, expression de l'unité et de l'autorité dans l'Église, et les jansénistes inquiets et mécontents. La bulle Unigenitus , enregistrée au parlement, était devenue la constitution même dë'PÉlat ; on l'avait posée comme la base de l'édifice catholique; tous tes prélats qui avaient refusé d’y souscrire étaient traités en ennemis ou punis par la disgrâce de cour, une des armes puissantes de Louis XIV. SI. de Noailles même , l'archevêque de Paris , n'était |>as admis à Versailles. D'autres évêques avaient ordre de résider dans leur diocèse sans pouvoir en sortir ; le pape avait ordonné l’exécution immédiate de la bulle Unigenitus , sous les peines portées contre les résistances à l'Église. Les premiers actes du régent furent dominés par un esprit hostile à la constitution et à la bulle Unigenitus; on admettait dans le conseil de conscience le cardinal de

(1) J'si recueilli arec une sorte de respect les rares éloges île Louis XIV qui se trouveol dans les premiers mois de la régence. Voici des vers sur le grand roi : j'aime ces accents de la reconnaissance sur les tombeaux :

Quel bruit Impétueux, quelle rage effrénée Travaille * l'instant tous le* cœurs!

A peine de Louis la course est terminée.

Ses sujets déchaînés vomissent mille horreurs;

De libelles grossiers rinjurieux déluge Inonde la ville et la cour.

La halle même , en critique à son tour.

Au rtmeur Insolent prête un honteux refuge ;

Que faut-il pour vous exciter,

Traitrcs adulateurs, troupe avide cl servile?

Le sordide Intérêt, en éloge fertile,

H'a-t-ll plus rien A vous dicter?

A l'Immortalité vos flatteuse* promesses Désormais ne l'élêvenl plus ;

L’écrivain le plus vil attaque ses faiblesses,

Vous n'oses seulement défendre ses vertus.

Pourquoi vous démentir? quelle Ame assci altière Pouvait à ce héros refuser son respect ?

Jt'eût-on pas dit , â son aspect ,

Qu'Il régnait sur la terre entière?

Ylt-on jamais d'exploits plu* beaux? etc., ele.

Voici des staoces contre ceux A qui Louis XIV avait fait du bien et qui furent les premiers A se déchaîner contre lui :

Vous, cœurs ingrats, A qui Louis A proligué ses récompenses,

Nuaille* , l’abbé l’ucclle et d’Aguesseau ; le régent annonçait tout haut la tendance même de son gouvernement vers le triomphe du jansénisme; le système de Louis XIV était renversé. La cause du jansénisme se trouvait essentiellement populaire dans la société bourgeoise el du parlement ; il était facile de se faire applaudir en révoquant les mesures prises conlre les partisans du père Quesnel ; quelques-uns des plus hardis jansénistes en rapport avec les réfugiés de Hollande , avaient été arrêtés ou jetés en exil; tous furent mis en liberté ou rappelés par les ordres du conseil de conscience. Cela était bien; il y a toujours dans l'avénement d’un pouvoir une nécessité d'indulgence eide pardon (S).

Mais, comme dans toutes les réactions politiques, on ne Ht que changer les objets de la persécution; à la fin du règne de Louis XIV, les jansénistes avaient été proscrits ; aux premiers jours de la régence du duc d’Orléans , ce furent le* jésuite*. Ce n’est jamais de la lilierlé qu’il s’agit dans la lutte vivace des partis entre eux , ce n’est que de ta domination de l'un sur l’autre ; on est toujours populaire dans une opinion quand on frappe l’opinion qui lui est hostile. La société politique n'est qu’un état île guerre ; il y a des vainqueurs el des vaincus; on peut bien écrire l'égalité de tous dans la loi , elle n’est pas dans les faits ; l’ordre politique est un passage incessant de divers partis au pouvoir, lai régent suivit toutes les impulsions des hauts jansénistes , et le conseil de conscience donna des or-

Pendant «a belle vie, voua étiez éblouit;

A prêtent qu'il ne peut tavolr vot imprudence!.

De mille traita affeux voua ternlaaez ta gloire ;

Par vot coupa redoublé! voua touillez ta mémoire. Hêlaa! le tage taopc prévoyait l'avenir;

Votre portrait eat dan* aea fable*,

It Je voua y renvoie pour voua punir De vot morsure» épouvantable»;

Il fut un Aerlion pendant aa digne vie.

Devant qui loup, bœuf, cheval plie;

■ait tou* A aa mort lui donnèrent un coup de dent;

Devenu fort de» aa faibleaae ,

L'Ane y rua d’un air trèa-lmprudent;

Je remarque en voua même baateaae.

(f) « Le marquis d'Arcroberg, Agé de soixante et dix ans, fut élargi de la Bastille, où il éloit depuis onze ans, pour avoir contribué A la liberté du P. Qnesnel, détenu prisonnier dans le palais de l'archevêque de Malines. Le P. Guillaume Queaoel, prêtre de l'Oratoire, el frère de celui dont on vient de parler, eul enfin le houheiir de sortir du chAteau.de Pierre-Encise, de même que l'abbé Fourgon; dom Jérôme cl dom Turquois, célèbres prédicateurs de la réforme des Feuillants, furent rappelés de leur exil, el les supérieurs des monastères eurent ordre de rappeler aussi ceux d'en ire leurs religieux qui avoient été relégués par des lettres de cachet ou par des obéissances forcées, et de les traiter et placer chacun comme ils le mérüoicnl. n (Compte rendu sur l'ordonnance du régent.}

tires absolus pour l’exil des jésuites les plus influents. Le tel lier , fils de paysan , l'austère confesseur de Louis XIV , reçut l’ordre de quitter le diocèse de Paris ; quelques prédicateurs furent interdits , les jésuites ne purent plus confesser , ni enseigner tlans certains diocèses. Une réaction violente se prononçait ainsi contre eux ; les chefs de ce grand ordre, trop habiles pour résister, se bornèrent à des remontrances respectueuses ; leur force était Rome ; ils y étaient tout-puissants , et ils savaient que dans la marche des siècles, la pensée catholique viendrait toujours du pape. Ils laissaient à quelques hommes de parole dans leur ordre , à des prédicateurs éminents, le soin de relever la gloire de Louis XIV ; les jésuites eurent l'honneur de défendre cette royale mémoire ; ils exaltaient son règne , parce que , hommes de gouvernement et d'unité , ils avaient compris la portée d’un système de force et de volonté politique (1). Ainsi le régent suivait les opinions populaires du parlement et des jansénistes; il acquérait un certain retentissement, il proscrivait les jésuites comme un moyen de se bien poser parmi la basoche et l’Université.

Des mesures de finances étaient prises dans la pensée de soulager le peuple du poids accablant de l’impôt; les dernières années du règne de Louis XIV avaient été des temps de sacrifices imposés à la monarchie. Il ne faut jamais juger un système par le dévouement qu’il exige dans une circonstance exceptionnelle. Une période d’invasioo ne peut jamais être le point de départ pour apprécier la sagesse et la prudence d’un gouvernement; il y avait eu d’immenses dépenses accomplies , et le mérite réel du contrôleur général Desmarets avait été d’y pourvoir par l’action du crédit , par une admirable combinaison qui attirait au trésor de l'Etat l’argent du commerce et de l’industrie. Les banquiers et les traitants avaient fait dans ces négociations d'emprunts et de prêts des gains énormes ; c’était dans l'ordre : rien de plus simple que les spéculateurs d'argent fassent des bénéfices , quand l’État recourt à eux dans une époque de crise ; c’est leur salaire et leur droit. Ce fut une des merveilles de l’administration de Desmarets que cette exacte et ponctuelle exécution de tous les engagements dans la crise des cinq dernières années de

(1) J'ai trouvé un icrraou fort hostile au régent, prononcé X Rouen par le P. Lamotte; en voici le texte : « lléla* : mes frères, le pieux monarque est mort dans un temps où nous croyions avoir plu* besoin de lui que jamais pour la destruction de l'hérésie. Il n’a pas plutôt été décédé , que quinze jours après on a vu avec surprise des gens que la sagesse du roi avoit fait mettre daos les fers et dans les cachots, pour porter la peinedue à leurscrimc» et à leur rébellion, sortis avec éclat, et élevés à des dignités dont quinze jours auparavant

Louis XIV. Dès que le grand roi n’exista plus , il y eut un soulèvement d’opinion contre Desmarets ; on l’accusa d’avoir favorisé les traitants , d’avoir préparé des bénéfices énormes aux financiers ; des plaintes s’élevèrent de toutes parts ; on disait qu’il fallait faire rendre gorge à ces hommes de finance et d'argent ! Un pouvoir fort aurait résisté à cette entraînante voix de la multitude; un système d'exactions , exercé même contre les financiers gorgés d’or, n’était ni juste ni politique ; quand on touche aux sources du crédit, il est bien rare qu’on ne l’altère ou qu’on ne le perde.

La première mesure prise par le régent fut la publication de tous les documents financiers qui constataient l’état du trésor royal è la mort de Louis XIV; ce ne fut pas seulement une sollicitude d’administration qui détermina cette publicité , mais le désir de faire connaître la pénurie de l’État. Il y avait une dette considérable sans doute , mais par les ordres du régent elle fut exagérée ; on accumula les éléments de l’arriéré; il y eut une certaine affectation à présenter comme accablantes les charges du passé. Desmarets avait parfaitement balancé tous les services , on ne pourvut plus à rien après sa démission ; on voulait faire voir le déficit que laissait le dernier gouvernement. Les publications qui furent faites à cette époque sur l’état des finances n’ont rien d’exact (2) ; ainsi agissent toujours les gouvernements qui veulent abaisser les systèmes auxquels ils ont succédé , ils en exagèrent les prodigalités et les désordres. On ne se souvenait plus des crises de l’invasion , on sc contentait d’élever la plainte contre les dépenses accablantes des dernières années ; quel moyen prit-on pour couvrir le déficit? Le cri public qui accusait les traitants pouvait èlre justifié ; c’est là une de ces circonstances qui sc produisent à toutes les époques : il y a des bénéfices au profil des hommes d’argent quand l'État a des besoins extraordinaires ; mais était-ce là un motif pour autoriser les mesures exorbitantes qui furent prises? Le conseil du régent taxa arbitrairement les financiers; ou récouru l au mode d'avanie de la législation turque. Tout financier qu’on goujonnait s’ètre enrichi par les spéculations d’État , dut payer îles sommes capricieusement déterminées; on capitula avec eux ; les

ils o'juroient osé regarder seulement les titres... N>st-il pas surprenant que ceux qui sont X la télc des affaires renversenl aujourd'hui ce que h sagesse de Sa Majesté avoit établi? N*esl-il pa* étonnant de voir uu petit homme bouffi d’orgueil, sans science et sans mérite, gouverner la religion cl l’État ? J» (t) Il faut comparer les étals présentés par le régent avec le compte rendu par Desmarets, une des pièces les plus remarquables sur le système financier de celte époque. (Collection de la régence, ano. 1716.)

DOgle

uns donnaient $00 mille liv., les autres un million ; il y eut des accommodements . des rachats même qui s’élevèrent jusqu’à 1 ,800 mille livres, lesquelles entraient ainsi dans le trésor (1).

Cette sorte de rachat et de justice barbare fut mise en action par un tribunal permanent ; le conseil des finances désigna les membres d’une cour de liquidation, espèce de commission financière (2) chargée de condamner les traitants , employés du trésor et finances; on les menaçait de les punir comme voleurs et malfaiteurs. La commission extraordinaire interrogeait le financier sur tous les actes de sa gestion ; s’il se justifiait imparfaitement , elle le taxait d’une façon arbitraire; s’il était coupable, on le condamnait à une peine infamante, aux galères même avec confiscation de biens. Les commissaires faisaient de grandes fortunes ; les financiers stipulaient avec leurs juges, ils aimaient mieux sacrifier leurs richesses que leur vie et leur crédit; il y eut de nombreux traités entre les juges et les accusés. De tout cela le trésor retira plus de 60 millions d’argent comptant, et ce qu’il y avait de plus habile flans ces jugements , c’est qu’ils étaient trèspopulaires , très-applaudis tlans les halles ; le peuple riait de tout cœur en voyant les riches financiers nus et dépouillés, la corde au cou, faire amende honorable à Notre-Dame avec les criminels et les voleurs; c’était un soulagement à ses misères. El puis il y a chez le peuple joie intime quand il voit les riches abaissés , les hommes d’or nus et dépouillés; mille gravures contemporaines nous rappellent le triste spectacle de ces exécutions ; c’est la foule rieuse aux rues de Paris inondées! Tout ce peuple est suspendu aux croisées de la place en Grève ou de Notre-Dame! Voyez-vous ces chiffonniers et maçons avec leurs hottes , les mitrons et boulangers aux yeux hébétés et farinés, cette vieille marchande de cresson, si criarde aux halles? eh bien, ce

(1) f'oyez le* arrêts de la commission, ann. 1715-1717.

(2) Ceux qui composaient ce tribunal étaient les présidents de Lamoignon et Portail , et les conseillers Ferrand, de la Porte, Chassepol de Beaumont, Méliand, Boistel, du Tournon, Nicolal, de Monthulé, Aubry, et de la Malmaison. Il y avait six maîtres des requêtes, MM. .de Fieubel, d'Ormesson , l)uchevé,de Maupeou , de Baussan, Amelot de Chaillou et Machault. On leur avait adjoint quelque» membre* «le la chambre des comptes, IMM. Baille de Reuve, Prévôt, l'Evêque, Charpentier, de Villicrs, Le Grand, de Beaufbrl, Cassini ; et de la cour des aides, MM. Boisct, Le Valer de Brraurt et Angran.

(3; Plusieurs de ces grarures existent encore à la Bibliothèque du roi (cabinet des estampes). Voici quelques couplets sur les financiers :

Pleures tous, gens de finance.

Vos plus beaux jours sont passés ;

' monde est venu pour voir passer deux traitants ! avec M. le bourreau en charrette. Oh! que les ! patients ont l’air pileux! combien ne rendent-ils j pas l’or par la gorge! Des couplets et complaintes étaient chantés autour d’eux î « Les voilà donc , ces ^ gros richards , les sangsues du pauvre peuple ! ils restituent enfin ce qu’ils ont volé au roi et à l’État; quelle belle journée! » Le graveur a fait les plus ; pâles et les plus hideuses figures aux financiers,

: tous étalés sur la fatale charrette, car ces images se \ vendaient aux multitudes (3).

! Celait un beau lot financier que ces 60 millions en écus qui entraient aux coffres du régent; un ! nouvel ordre émané du conseil interdit l’exportation du numéraire ; on arrêta des charrettes chargées d’argent que l’on faisait sortir de France. Tous les traitants furent sévèrement interrogés . même ceux qu’une position supérieure avait fait échapper à la réaction. Samuel Bernard eut une intime conversation avec le régent , il en reçut l’assurance de rester maître de ses opérations financières ; on visita les registres de caisse de chaque banquier, et on le taxa selon sa fortune.

De Paris et des provinces, le numéraire se refoula vers le trésor par des saisies violentes et qui n’avaient aucun motif; on fit une nouvelle adjudication des fermes, et de légitimes marchés furent rompus; on se permit tout, parce qu’il n’y a rien de plus arbitraire qu’une réaction. Par ce moyen le conseil des finances eut des ressources plus étendues ; les troupes , qui étaient un peu arriérées de leur solde, la reçurent en entier dans leur garnison; officiers et soldats eurent du bon argent comptant après lequel ils soupiraient de temps immémorial , comme on le «lisait aux cantines. A Paris , ordre fut donné de payer les rentes sur l’hôtel de ville ; les pauvres bourgeois qui éprouvaient du retard, tous ces honnêtes habitants, pâles comme des rentiers

Le régent veut que d'importance Vous soyex enfin repassés Et étrillés.

Les Jésuites et les mallotler* ,

Auront le sort des écoliers ;

- Le régent le* étrillera ,

Alléluia.

De l'argent vous en trouverex Dans la bourse de Desmarets,

Et de gens comme Bourvalals.

Faites de généreux efforts Pour enfoncer leur* coffres-forts,

Fui* pendex au gibet leurs corps.

Que Desmarets soit écorché,

Et par menus morceaux tranche,

Personne n'en sera fâché.

quand un quartier de pension était retranché, ainsi que l’avait écrit Boileau; en un mot, échevins , marchands, ouvriers, tous furent soldés aux grands applaudissements du monde. Ainsi le régent avait fait de la popularité de deux manières : d’abord par les exactions imposées sur les financiers , et ensuite par la distribution habile et juste de ces nouvelles ressources ; il payait tout sans rien demander au peuple ; il ne pillait que les riches (1)!

Un tel mode de finances s’éloignait essentiellement des idées régulières de Desmarets ; le régent s’était profondément aliéné les banquiers qui avaient fourni toutes les ressources au temps de l’invasion sous Louis XIV; il ne pouvait plus recourir aux traitants pour les besoins du trésor , et dans le système de dette publique il était impossible qu’on se passât absolument des prêts et des avances. Le numéraire est bientôt épuise, le crédit ne marche qu’avec l'aide de la banque, et puisque les financiers étaient mécontents et exclus des opérations du trésor , il fallait que l’État songeât lui-même à fonder une banque, et c’est ce qui explique la graude fortune des idées de I*aw; ces idées commençaient à se montrer timides encore , niais toutefois avec des chances de succès dans cette France où les conceptions nouvelles sont toujours si ardemment adoptées. Jean Law était né à Edimbourg; comme lord Stair , il appartenait à la race écossaise méditative et aventureuse; sa famille était riche, et son père avait exercé l’orfèvrerie , profession qui , avant l’établissement des banques, comprenait le commerce «l’argent et de négociations. Jean Law tout enfant se jouait avec les calculs, il hasardait ses économies sur une carte, il était devenu un des joueurs les plus habiles au pharaon et à la bassette, alors à la mo«lc. A mesure que ses idées d’économie politique se développaient , Law les enseignait dans des écrits méthodiques et parfaitement déduits; son Essai sur te commerce et /'argent (2) établit la grande théorie d’un papier-monnaie représentant la valeur nominative de toutes les terres des trois royaumes d’Écosse, d’Irlande et d’Angleterre; ces nouveautés furent repoussées par les Anglais. Forcé de quitter la Grande-Bretagne, Law parcourut successivement la France, l’Italie, l’Allemagne, la Suisse, toujours heureux au jeu et développant partout ses théories de crédit public; elles furent repoussées même à Venise et à Gènes , si hardies dans les idées d’associations et de banques. En vain Law s’était présente à Desmarets vers la fin du règne «le Louis XIV, è ce temps de pénurie et de disette; on avait rejeté

(1) Compterendu de la régence, ann. 1715-1716.

(2) Il csisle quelque» opuscule» de l.aw, devenus fort rare» aujourd’hui : •• Proposition» et motif» pour établir un

son projet d’une banque unique et privilégiée; Desmarets avait appelé tous les traitants à prendre part dans le mouvement des fonds publics , associant ainsi à la fortune de l’Étal les financiers du royaume; la création d'une banque nationale bouleversait ces ressources du trésor telles que les avait combinées le contrôleur général. A la mort de Louis XIV, Law trouva naturellement plus de faveur; la gène était grande; on avait obtenu de l’argent des financiers à l’aide d’exactions, mais le danger de ces exactions mêmes était dans la répugnance qu’allait éprouver tout traitant à faire désormais des négociations avec le trésor. Le système de ]*w mettait les financiers de côté ; il proposait une seule banque avec le privilège des escomptes et des billets de valeur ; cette banque, une fois établie sur de larges bases, devait faire «les prêts à l'État et se charger dans la suite de percevoir ses revenus et d’acquitter scs charges. Law, esprit très-avancé , avait prévu toutes les merveilles qu'on pouvait obtenir à l’aide du crédit; son tort était de les poser sans limites dans une société ardente pour les nouveautés. Les formes de Law étaient attrayantes, sa physionomie belle; il avait été présenté au régeut par lord Stair , et ce prince avait trop besoin de conceptions hardies dans l'embarras de ses finances , pour ne pas accepter tout secours , même aventureux. D’ailleurs le duc d'Orléans , comme tous les esprits sans foi religieuse, avait une curiosité indicible en face des résultats imprévus ; il avait travaillé à l’alchimie et pénétré daus les mystères de la nature; un homme qui promettait de l’or à pleines mains devait le séduire. Law était une sorte de nécromancien dans ses idées d’associations de banque et d’argent ; on ne l’autorisa point encore officiellement , mais on le favorisa «le toutes ses forces. Le financier écossais développait ses plans avec tant de chaleur , obtenait dé tels succès à la cour, que le conseil des finances se réunit solennellement pour en examiner les bases; on ne pouvait se déterminer à la création d’une banque toute française appelée à jouer un rôle politique ; on ne croyait pas à la puissance d’un papier-monnaie. J^e conseil se borna donc è autoriser une simple banque particulière , sous le nom de Law et compagnie, origine du vaste établissement qui devint ensuite une sorte d’institution d’Étal (3).

En alleudant ces merveilles du crédit, on procéda par l’ordre habituel des reformes. Le pied de guerre n’avait pas été maintenu après le traité d'Utrecht et la convention de Rastadt. Louis XIV

conseil de commerce. Londres, 1700.— Considérations s«ir lr commerreel surl'argcnt; traduit en français.La Haye, 1720. »

(3) Ordonnance du 2 mai, ann. 1716.

avait diminué ses troupes de plus de 40.000 hommes ; l’état militaire fut jugé trop considérable encore par le régent ; la maison du roi et ses brillantes compagnies coûtaient de fortes dépenses ; les gentilshommes s’y ruinaient , mais il fallait sans cesse des gratifications , des secours à ces braves jeunes hommes qui faisaient vie douce et galante. Un tiers des compagnies de mousquetaires fut supprimé ; on réduisit les gardes du corps de 30 hommes par escadron; les chevaii - légers de 30; le régiment suisse fut amoindri de 3,000 hommes à 1,300; les gardes françaises , qui comptaient un effectif de 4,200 hommes , furent fixés à 3,000 ; tous les dragons mis à pied , ce qui jeta plus de 7,000 chevaux à la réforme ; les bataillons durent être réduits de 100 hommes. D’après l’état fourni par le conseil de guerre, les finances militaires se trouvèrent soulagées de 17 millions représentant 30,000 hommes et 9,000 chevaux ; l’artillerie seule fut maintenue à son complet. Il se formait donc ici une nouvelle réaction contre le système militaire de Louis XIV ; on avait passion de la paix , et cette réduction de l’armée était comme l’expression de la fatigue des esprits après des agitations si belliqueuses (1).

Le grand relâchement dans la pensée religieuse à l’avénement de Louis XV, la tendance du régent vers le jansénisme, avaient fait croire au parti protestant qu'il pouvait réclamer les vieux édits de garantie révoqués par Louis XIV. Dès qu’on exilait les jésuites, et avec eux le père Letellier, pourquoi ne proclamerait-on pas la liberté de conscience telle que Louis XIV l’avait trouvée à son avènement comme une tradition de son aïeul Henri IV? Le protestantisme n’était point éteint encore, il fermentait dans un grand nombre de provinces en France; la masse des nouveaux convertis n’était pas sincèrement dévouée aux institutions catholiques. Les Cévennes pacifiées s’ouvraient aux espérances de la prédication calviniste ; déjà des ministres arrivaient de Genève et de Hollande, ils cherchaient à profiter de la réaction contre les idées de Louis XIV pour réveiller les premiers cris de la liberté de conscience. Les intendants de la province du Languedoc, du Rouergue, du Dauphiné, écriraient confidentiellement cette situation des esprits; le prêche était public, fallait-il le tolérer? Un certain désordre se manifestait dans plusieurs villages,

(I) Compte rendu de la régence, ann. 1715 : « Indépendamment de la réforme, il y eul aussi des modifications économiques dans le système administratif. L’intendance de Dunkerque fui réunie à celle de Flandre; on en démembra les châtellenies de Valenciennes et de Condé, pour les joindre à celle de Mauheuge. L’intendance du Bcrri fui jointe & celle du Bourbonnais , el celle du Béarn à celle de Bordeaux. Le reste des intendances ne furent point exemples

car les catholiques supportaient avec impatience cette nouvelle invasion ilu protestantisme. Des ordres du conseil de conscience confirmèrent les édits de Louis XIV ; les parlements manifestèrent une grande sévérité de principes et poursuivirent avec rigueur le prêche et les ministres (2). Les idées de tolérance n’étaient point assez énergiques encore pour lutter contre l’unité religieuse ; les jansénistes étaient aussi intolérants que les jésuites; le régent ne pouvait d’ailleurs, sans se jeter dans d’inexplicables difficultés auprès du pape, pactiser avec le calvinisme; on maintint les ordonnances de Louis XIV. Le régent repoussa la requête des juifs qui offraient 10 millions de bons florins de Hollande pour rentrer en France; la requête était fort attrayante; mais le peuple n’eût jamais souffert la présence des juifs ; on se rappelait à Paris leurs affreuses usures ; combien ils accumulaient de deniers en leur huche ! on était délivré de ces sangsues qui pressuraient le misérable peuple jusqu’à la dernière goultc de son avoir. Les halles savaient par tradition ce qu’avaient éprouvé les pauvres vendeuses de fruits, herbes ou jambonneaux , de ces maudits juifs , tous ramassés en la rue dç Jérusalem et de la Juiverie près le parvis de Notre-Dame. Que de scandales, que d’impiétés ne commettaient-ils pas en leurs taudis ! Les besoins d’argent étaient grands, et cependant le régent n’osa pas permettre aux juifs de rentrer en France; ils avaient fait intervenir Samuel Bernard „ qui garantissait leurs offres en beaux florins de Hollande et de Venise; force fut de les refuser (3).

L'administration générale de la régence n’avait plus cette fermeté, celte unité du règne de Louis XI V; la haute tète avait fléchi sous la mort ; il y avait celte réaction naturelle après la durée d’un pouvoir trop tendu. On voulait respirer à l’aise pour sa pensée et ses actions ! de toutes parts se manifestait l’indépendance hautaine ; la régence affaiblissait les ressorts de l’autorité; elle était un système continuel de concessions; de temps à autre elle résistait, mais son principe fondamental n’était pas la lutte contre l’opinion impérative; elle devait suivre cette opinion , et ne pas la maîtriser. C’est depuis cette époque que l'administration de la monarchie fut si décousue, si peu ferme dans sa pensée et dans son mouvement. Le gouvernement de Louis XIV a fait place à un système de ménagements timides el

du changement qui te fit alors. Les Invalides mêmes s’eu ressentirent, il n’y eul plus de commissaire, el le prix des fournitures fui diminué. Enfin , la milice que les bourgs, villages el corps de métiers asoienl levée, fut congédiée. » (Mss. fonds nouveau, Biblioth. roy.)

(9) Arrêts des parlements de Paris, de Toulouse el du Grenoble, ann. 1716-1718.

(3) Mercure de France, janvier, ann. 1710.

<1e concessions incertaines. Quanti une autorité trop pesante s’est longtemps imposée à la société , celleci. fatiguée , court à l'indépendance, au désordre même, tant elle a besoin de montrer qu’elle a une pensée et tics bras à elle ! Voilà pourquoi la modération en politique est toujours de la force; elle empêche la réaction du bien au mai , du jtouvoir trop tendu à la liberté désordonnée.

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