CHAPITRE XII
4CTES POLITIQUES DE LA RÉCENCE.
Réaction contre le» princes légitimé». — Mémoire» «lu parlement. — Le» pair» contre le» légitimés. — Contre la noblesse. — Requête des gentilshommes — Le parlement et le régent. — Leurs préiogatlve». — Affaires religieuses. — Système financier. — Chambre de justice. — Sa révocation.—Développement des idées de Law.— Incertitudes du gouvernement de la régence.
Tout système politique marche au delà des limites qu’il s’est proposées ; il y a un entrainement indicible vers la réaction ; on pousse toujours une pensée
(1) « Personne n'ignore, dan» votre royaume, qu'il n'y a que le mariage légitime dans la maison royale qui fait la source des princes du sang. Votre parlement , instruit des droits de la couronne et des lois fondamentales de votre État , pénétré que la qualité de prince du sang, les honneurs qui y sont attachés et la capacité de succéder à la couronne, ne peuvcul s'acquérir que par une filiation légitime, a bien fait connoitre, par les termes du procès-verbal d'enregistrement, qu'il obéissoil à la volonté et aux ordres précis du roi votre bisaïeul, dans un temps où la voix des remontrances éloil interdite. Les mêmes raison» ont étouffé les justes plainte» des princes du sang pendant la rie du feu roi, et ont obligé les princes de Condé et de Conll à être préseul» i l'enregistrement de cet édit, le respect pour l’autorité royale ne leur permettant pas de s'opposer à un roi séant actuellement sur le trône, qui régnoil depuis si longtemps et si glorieusement, dont Jcs volontés étoient de» ordres, et dont personne ne potivoit lui donner raison, assurés que leur
à l’extrême. Le mouvement parlementaire qui avait placé le régent à la tête de l’administration de la France avait été dirigé contre les princes légitimés. Le régent n’avait pas voulu renverser toute la puissance du duc du Maine ; au besoin , il l’aurait maintenu dans la surintendance de l’éducation ; mais une fois l’impulsion donnée , qui pouvait la contenir ? Les princes du sang , les Coudé , les Conli voulaient avoir satisfaction du duc du Maine et du comte de Toulouse. Les cadets des Bourbons étaient deux jeunes hommes très-obscurs , tandis que les bâtards avaient une capacité militaire remarquable ; qui ne se souvenait surtout des services du comte de Toulouse , noble amiral de mer ? Mais les réactions tiennent peu compte des services; elles suspectent ce qui est haut, sou vent au profil de ce qui est médiocre.
Deux plaintes s’élevèrent contre les légitimés : la première émanait des princes du sang , elle était adressée au parlement ; on y dénonçait les prérogatives inouïes , les privilèges fastueux des princes légitimés. Jamais Heuri IV n’avait osé aller si loin pour les Vendôme» , ses enfants reconnus ; c’était ébranler , disait-on , les saintes lois de la famille, la force du mariage : n’élail-il pas monstrueux d’appeler les bâtards à succéder à la couronne de France ! cela ne s’était jamais vu ; l’autorité absolue du dernier règne avait pu seule imposer de telles formes à la monarchie ! Le parlement «levait ramener l’ordre éternel dans les grandes lois de la légitimité (1). A celle requête des princes du sang , les légitimés répondaient en invoquant l’édit du roi Louis XIV enregistré ail parlement; la cour souveraine n’avait-elle pas elle-même approuvé les dispositions de Louis XIV ? les pairs n’avaient-ils pas assisté à cette séance? qui avait élevé la voix alors pour protester ? c’était donc contre une chose jugée, contre un fait et un droit accomplis que l’on réclamait (i) ?
silence, dans un temps où leur réclamation n'eûl pas été écoulée, ne pouvoil préjudicier aux lois de l'Etat ni aux droits de leur naissance. (Mémoires du 99 aotU 1716.)
(S) Mém. Août 1710. On assurait que l'auteur de cetleréponse était la duchesse du Maine; en voici les termes : « Le duc du Maine apprend de toutes part» que M. le duc »e propose de présenter une requête pour attaquer l’édit solennel qui Axe son étal, et qui lui assure, après le dernier des princes du sang légitime, la succession à la couronne, et qui lui donne en conséquence toutes les autres prérogatives desdits princes. Le duc du Maine soutient qu'on ne peut recevoir une pareille requête dans aucun tribunal, et cela par plusieurs raisons, dont en voici quelques-unes. Présenter celle requête au parlement, c'est lui demander qu'il déroge à l'autorité d'un édit qu’il a lui-même enregistré solennellement, sans aucune contradiction ni remontrance, qui, en conséquence, a été enregistré dans tous les autres parlements du royaume, que cet illustre corps a lui-méme
La seconde requête présentée au parlement contre les bâtards, l’était par les ducs et pairs siégeant en vertu de leur litre et pairie; Saint- Simon l’avait rédigée. Il s’agissait de faire décider si les princes légitimés devaient avoir , comme les princes du sang, le pas sur toute la pairie, de telle sorte qu’ils pourraient siéger à la cour, en vertu de leur simple qualité, ou s’ils ne devaient prendre rang que par suite de leur litre de pairie, et à la date que ce titre leur donnait. Le mémoire se prononçait fortement pour cette dernière opinion ; la suprématie sur les pairs ne devait appartenir qu’aux princes du sang légitimement issus de la branche régnante ; comme il n’y avait pas de bâtards parmi les pairs, on ne devait pas offrir le scandale d'une prime accordée au déshonneur (1). Si l’écusson fleurdelisé portait le chevron de bâtardise, on avait voulu sans doute entacher à tout jamais l’illégitimité des bâtards ; ils ne devaient pas plus siéger en vertu de leur titre de princes , qu’ils ne sauraient être appelés à la couronne ; le roi pouvait les créer ducs et pairs, mais alors ils n’avaient pas plus de droit que les ducs qui siégeaient en la cour souveraine , en vertu de leur titre de pairie (â) ! A ces plaintes, les princes légitimés opposaient les mêmes raisonnements qu'ils avaient développés sur la requête des princes du sang. N'était-ce pas coiflre. la chose jugée que l’on voulait revenir? était-il convenable de toucher à des édits solennels enregistrés dans une séance de parlement garnie de pairs ?
exécuté en différentes occasions, et notamment dans l'assemblée du lit de justice, 1.1 plus solennelle qui fût jamais depuis les étals généraux. C’est demander au parlement, contre la loi bis nonjudicatur idem, qu’il juge ce qu'il a Jugé; que dis-je? c’est lui demander qu’il juge contre ce qu’il a jugé, qn'il s'en rétracte k la face de l’univers, et que, pour satisfaire M. le duc, une si auguste compagnie fasse soupçonner à tout le royaume qu’elle n’avoit point connu la eunséquence de ce qu’elle faisoil, lorsqu’elle promulguoil une loi émanée de l’autorité royale, et encore moins lorsqu’elle l’a suivie en tant d’occasions depuis la mort du législateur. De plus , celte requête est odieuse à la personne de M. le duc, elle est attentatoire k l’autorité royale, seule arbitre des rangs et des dignités ; elle est injurieuse k l’autorité du parlement, et qui plus est, d'un dangereux exemple dans l’État. (Août, ann. 1716.)
(1) u Si messieurs les duc du Maine et comte de Toulouse ne peuvent défendre la capacité de succéder k la couronne, ni le titre, ni la qualité de princes du sang, qui leur a été donnée par l'édit de 1714 et par la déclaration de 1715, ils ne peuvent avoir deroeillcurcs raisons pour se maintenir dans le rang et dans les prérogatives qui leur sont attribués par la déclaration de 1G04, et par l'édit de 1711. I.es pairs souhaiteroient que le mérite qu'ils reconnoissenl dans la personne de MM. les duc du Maine et comte de Toulouse fût soutenu par une naissance légitime. Mais n'y ayant que Dieu seul qui poisse la donner, ils soutiennent que MM. les
Fils de Louis XIV, pouvaient-ils être confondus avec la simple noblesse? voulait-on briser la volonté du grand roi sur sa tombe encore béante ?
11 y avait dans ccs questions soulevées au parlement bien autre chose qu'une affaire de simple prérogative : c’était, je le répète, la réaction forte, complète contre le système de Louis XIV, contre tous les actes de son autorité , et c’est pourquoi le parlement se montrait si attentif, si plein de sollicitude. La haine poillique contre les bâtards n’arrivait que parce qu'ils avaient été étrangement protégés sous Louis XIV; un sentiment moral et de délicatesse religieuse portait moins les princes du saog, les ducs et pairs à protester contre les prérogatives des bâtards , que la satisfaction qu’éprouve une opinion à réagir contre le système qui l’a persécutée. Le parlement entrait dans ces idées ; il y avait une sorte d'impulsion donnée, et bien que la cour souveraine ne décidât encore que l’exclusion de la bâtardise dans la succession à la couronne, il y avait tendance à faire droit aux réclamations des ducs et pairs. Ce n’est pas que les parlementaires fussent tous portés pour MM. les ducs ; il y avait toujours jalousie entre les ducs et les présidents à mortier sur la question de savoir qui aurait le pas dans les voles et aux cérémonies solennelles; les présidents ne voulaient pas ûler leurs mortiers, les ducs prétendaient ne point découvrir leur chef et garder leurs chapeaux à plumes flottantes! Le parlement voyait très-mal la pairie,
duc du Maine et comte de Toulouse ne peuvent conserver le litre de princes du sang, ils ne peuvent avoir de rang que celui des dignités dont ils sont revêtus. La pairie est la première, et c’est à clic à qui ils doivent rapporter leurs principales prérogatives. Mais la pairie a ses lois et ses maximes, qui soûl aussi anciennes que son origine. Tous les pairs sont égaux entre eux, et ils n’ont jamais reconnu d'autre préséance que celle qui est acquise de droit par la date de leur érection. »
(2) Voici le nom des pairs signataires de cette requête : L. de Clermont, évêque, duc de Laon ; Fr., évêque, duc du Langres; Caston, J.-B. de Noailles, évêque, comte de Châ- Ion* ; Rorhebonne, évêque, comte de Noyon ; Charles de la Tréipouille; Maximilien-Henri de Béthune, duc de Sully; Charles Philippe d’Albert, duc de Luyncs; Louis-Charlcs- Timoléon de Cossé, duc de Brissac; Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu ; Louis, duc de Saint-Simon ; François, duc de La Rochefoucauld ; Nompar de Caumont, duc de la Force; Emmantiel-Théodose de la Tour-d’Auvergne, duc d'Albert; .Montmorency-Luxembourg; L.-A. de Grammont, duc de Louvigoi; Louis-Nicolas de Neuville, duc de Villeroy; le duc de Mortemart ; le duc de Trcsmes ; le duc de Noailles ; Armand de Béthune, duc de Cbarosl; le duc de Villars, maréchal de France; Louis-Auguste d'Albert d’Ailly, duc de Chaulncs; Louis, duc do Melun; M.-J., duc d'Hoitun; L.-A. de Rrancas, duc de Villars; Louis d’Aubuison, duc de la Feuillade.
et voilà pourquoi il ne décida que la question des princes du sang ; l’édit sur la succession de la couronne, favorable aux légitimés, fut donc cassé solennellement. line ordonnance du roi déclara que cet édit de Louis XIV ne pouvait recevoir son exécution : on ne décida pas la difficulté des préséances.
tas «lues et pairs étaient alors très-brouillons sous le duc de Saint-Simon, leur écrivassicr ; ils prétendaient être les chefs et les hautes tètes de la noblesse française ; le besoin que le duc d’Orléans avait eu de leurs voles pour se faire proclamer le maître de la régence leur avait tourné l’esprit ; ils se prétendaient les descendants et les derniers fils tle ces grands barons de Charlemagne, hommes forts et puissants dont parle le bon Turpin : le duc Nayraes de Bavière . le fier Roland mort à Konccvaux, Aimon, le vieil Aimon de la race méridionale, et le traître Ganelon de .Mayence, race germaine, maudite par les romans de la Languc-d'Oc , avec Pinabcl, tant flétri par mess^r Ariostc (I). Il n’y avait de véritable pairie antique que la pairie ecclesiastique; l’autre s’était perdue dans les princes du sang qui assistaient au sacre des rois , au nom des ducs de Normandie, de Bourgogne, de Guiennc, des comtes de Flandre , de Toulouse et de Champague. Tout le monde savait l’origine des nouveaux pairs; ils ne tenaient pas leurs droits de leurs fiefs; quelques-uns étaient de petits gentilshommes terriers que la faveur du roi et quelques autres services personnels et domestiques avaient élevés à la plus haute dignité! Et comment les Saint-Simon, les Noailles mêmes adraient-ils pu se proclamer les chefs de la noblesse française? leur origine était peu brûlante, comparativement aux CbàliUon,si puissants à l’époque de saint Louis; aux Courlenay, aux Lusignan , aux Laval , aux d’Estaiug , aux Hautefort , qui n'avaient pas de pairie ; y avait-il motif aux Saint-Simon, qui comptaient deux ou trois hobereaux dans leur race, aux 3?EuyDea, qui étaient issus d'une pauvre
(1) Fn travail comparatif de l’admi râble poème de l'Ariostc arec Ira romans de chevalerie est préparé par M. A. Mazuy, le Iraduclenr si remarquable de la Jérusalem délivrée. Ce travail accompagnera une élégante et fidèle traduction du Roland Furieux.
|2) Saint-Simon croit, par son adresse,
Avilir toute la noblesse,
Et subjuguer le parlement.
Cette entreprise est téméraire ;
■al» un sot, un Impertinent,
Croit que tout est facile A Taire.
(Recueil manuscrit de Maurcpas,tom. xiv.)
(3) « A ces causes, disait la brave noblesse, plaise à Votre Majesté déclarer que 1rs pairs de France ne forment point un corps, cl en conséquence leur défendre de sc créer des syndics rl commissaires ; déclarer aussi qu’ils n'ont point le
châtellenie aux tards du Rhône, où leurs ancêtres dressaient de beaux oiseaux de proie pour le service du roi Louis XIII? y avait-il motif de sc mettre en parallèle avec les braves et nobles fils de celte genlilhommerie provinciale , vieille comme les rocher# de Guienne et de Bretagne? Et pourtant telle fut la requête ridicule que Saint-Simon rédigea pour le parlement (2). On vit les ducs et pairs de France demander la suprématie absolue sur tous les nobles de France, s’en prétendre les chefs et les représentants; ils entourèrent de sollicitations la cour du parlement et le régent lui-même. Tout aussitôt parut une requête signée par les plus illustres noms de la noblesse provinciale , protestant avec énergie contre les prétentions des dues et pairs ; » quoi ! ils avoienl lu dans divers actes émanes des ducs et pairs , que c’étoit à ceux-ci seulement qu’étoit réservé le droit de prononcer sur les différends de la couronne et même sur la succession , parce qu’ils représenloicnt les anciens pairs ail sacre des rois, et qu’ils étoient les chef# de la noblesse de France ! » Les gentilshommes s’indignaient d’une telle prétention, elle dépassait toutes les limites du juste et du vrai. La véritable noblesse du royaume était celte genlilhommerie de province, antique comme ses rochers; la pairie n’était qu’un honneur, qu’une sorte de broderie sur le blason ; quelques-uns des braves châtelains et seigneurs n’étaient pas pairs, et pourtant ils portaient les fleurs de lis dans leurs armes, témoins les d’Estaing , qui avaient le cri de guerre de Philippe-Auguste (3).
ta requête de la noblesse de France, quoique juste et fondée, faisait craindre un grand désordre dans tous les ressorts de l’État : en politique , quand chacun sort de sa limite, c’est que rien n’est réglé ; on marche à la désorganisation la plus complète, ta requête des gentilshommes ji’élail-clle pas le premier signal d’une ligue provinciale pour la défense des prérogatives de la noblesse ? et le régent
droit de décider seuls de la succession i la ronronne et de» régence», ni de régler le» affaire* importantes d« l’KUt; qu'ils ne sont ni les chefs ni les seuls juges de la noblesse ; que les autres gentilshommes ont un droit égal i celui des pairtd’élre appelés au sacre de» rois pour y représenter les ancien* pairs du royaume; d'ordonner qu’à l’avenir on n'insérera plus «tau» les édit» et déclarations de Voire Majesté ces termes : et que les pairs se renfermeront dans la jouissance des seuls droits que leur donne la disposition de l’édit de 1711, sans qu’il leur soit permis de jouir de nulle» autres prérogatives. Signé par MM. le comte de Cbàiillon, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit; le marquisdeLiilenai, chevalier de la Toison d'or ; le marquis de Confiai», premier gentilhomme de la chambre de Son Altesse Royale Mi' le duc régent; le comte de Laval ; le comte de Mailly;le c»mle d’Eslaing ; le comte d’Ilauleforl ; le marquis de Surfille; M. de Montmorcncy-Fosseuae cl plusieurs autres . »
PHI U PPE D’ORLÉANS. —
en craignait le résultat. L’histoire des guerres civiles de Fraucc disait assez que c’était par la noblesse de province que toutes les résistances avaient commencé; les prises d’armes se manifestaient toujours dans les castels et châtellenies du Midi et du centre de la monarchie. Guicnne , Languedoc , Provence , Dauphiné, lionnes provinces, n’étaient-elles pas toujours en armes! Par un ordre du régent, défenses furent faites A tous nobles de signer ou écrire de telles protestations.
Le parlement était intervenu dans la plupart des grandes affaires qui avaient occupé la régence depuis son établissement; n’élaient-ce pas les magistrats qui avaient donné la puissance supérieure à M. le duc d'Orléans? ce prince ne tenait-il pas ton pouvoir d’une délibération de justice? n'avait-il pas caressé toutes les vanités de la magistrature pour assurer la cassation du testament de Louis XIV? il était impossible qu’un corps politique ne tirât pas une certaine force de celte situation nouvelle ; le parlement, abîmé par Louis XIV, s’était relevé fier à la régence; il s’était vengé de son humiliation en cassant le testament du vieux roi. Il est dans la tendance des corps d’agrandir sans cesse leurs prétentions; les magistrats avaient devant leurs yeux les communes d’Angleterre , celles-ci créaient les ministres, et dirigeaient le gouvernement de l'État; pourquoi la magistrature ne serait-elle pas appelée en France à ce beau rôle politique? Plus d’un président ou d’un digne conseiller rêvait les prérogatives politiques d’uu sénateur romain assis sur la chaire curule ; puisqu’on avait fait le régent , on était nécessairement au-dessus du régent. Telle était la formule du raisonnement que faisaient les présidents et conseillers de la grand’chambre et des enquêtes. L’inévitable tendance d’une assemblée qui a fait un pouvoir, est de vouloir te dominer sans cesse ; celle prétention du parlement se révéla dans une circonstance solennelle. La procession du io août arrivait; il était de coutume que le roi, ou bien le prince qui représentait sa personne , assistât à la commémoration du vœu de Louis XUI; on voyait aux rues de Paris la multitude des courtisans suivre le monarque qui s’ageuouillait devant la Vierge
(1) Registre» du parlement, ann. 1717.
(2) Voici le réel officiel de celte contestation : « Son Altesse Royale envoya demander au parlement quel rang il tiendrait dans celle cérémonie, où il devait représenter U personne du roi en qualité de régent. Les chambres s’assemblèrent deux fois sur ce sujet, et le premier président fil réponse à ce prince, que comme membre du parlement, il devoit , selon l’usage, marcher entre deux présidents. Là-dessus, le roi envoya une lettre de cachet à Messieurs du parlement et au chapitre de Noire-Dame, par laquelle Sa Majesté déclarent qu’elle avoil eu grande envie de se trouver
1 Marie dans la vieille cathédrale. Louis XV était trop jeune encore pour accomplir ce devoir, et l’on craignait les fortes chaleurs. Le régent annonça qu’il y assisterait à sa place ; le parlement devait y venir lui-même en grande solennité ; or, le premier président éleva une difficulté singulière : il réclama le pas sur le régent de France; il ne reconnaissait aucune autorité supérieure au parlement , si ce n’esl le roi ; les magistrats se souvenaient que le régent leur devait son pouvoir; ils demandaient donc la manifestation expresse de la puissance des magistrats. Le régent n'accéda point A la demande des parlementaires , il tint la place du roi à la procession (1), et c’est de cette époque que datent la méfiance et les premiers différends entre la cour souveraine et le prince. Ou fit des conjectures sur la démarche du régent, et ses ennemis dirent à haute voix que s’il avait marché à la place du roi, c’est qu’il en convoitait le trône (i).
Cette séparation devait devenir plus grave sur la question de la banque publique qui préoccupait alors le conseil de régence. Le système financier du duc d'Orléans avait etc fort simple : il consistait à exagérer les dettes de la monarchie de Louis XIV" pour rehausser le mérite du nouveau gouvernement; l'organisation de la chambre de justice contre les financiers avait favorisé des exactions de toute espèce ; jamais peut-être des magistrats n’avaient suivi la pensée d’un pillage mieux organisé. Cette chambre avait été prise parmi tous les corps de judicalure; elle imposait à son gré les financiers, et sous prétexte de leur faire rendre gorge, pour me servir du dicton des halles , elle battait monnaie au profit du régent, de sa cour et de la magistrature elle-même. Tous ces commissaires se montraient étrangement avides ; les financiers étaient taxés arbitrairement; avec un peu d’adresse , ils pouvaient se racheter, et la rançon tournait au profit des magistrats ; que de fortunes furent faites alors par les commissaires de justice ! à quelle cause même les Lamoignon durent-ils leur immense héritage? Les exactions des commissaires allèrent si loin , que le peuple , naturellement ennemi des financiers , ce peuple qui avait tant applaudi aux premières vio- %
A la célébré procession annuelle de Notre-Dame, pour montrer l'exemple à ton peuple , et pour satisfaire ta dévotion cuvera la sainte Vierge ; mai» que comme on lui avoit repré. aenlé que l'excessive chaleur pourroit altérer ta santé , elle s’éUnl rendue à ce» pretsanles sollicitation», et avoit prié M. le duc d'Orléans d’assisier à celle procession à ta place, pour implorer le secours du ciel »ur son jovaume, ordonnant qu'on reçût Sun Altesse Royale comme elle.Knconséqueuco de cet ordre, le duc régent marcha seul avec une distiuclioa convenable avant te premier président du parlement, i» (Cbroniq. m*s. de la Rihliolh. du roi.)
Icnces de la commission de justice , s’apitoya sur le sort des traitants; le vol des conseillers était trop manifeste, on chansonna leur avidité profonde, caria magistrature était naturellement intéressée (1); elle aimait à grandir ses domaines !
Toutefois l’argent était revenu avec abondance, et l'on put procéder à un système financier plus vaste et plus hardi. I/cdit du mois d’août 1717 peut être considéré comme le principe même de l’organisation financière de la régence. Cet édit avait été rédigé sous l’influence de Law , qui acquérait alors toute la confiance du duc d’Orléans. Le système de Law était simple , mais trop avancé ; il établissait la grande théorie que le crédit public est l’auxiliaire essentiel de la fortune d’un État, et que le juste emploi des valeurs de convention supplée a la rareté de la monnaie , maxime fondamentale de la bauque anglaise organisée sur une vaste échelle. Law n'avait pas d’abord appliqué toutes ses idées ; il avait établi un comptoir d’escompte par action , et comme il recevait les billets d’État comme du comptant, ces actions s'étaient élevées à un taux supérieur à leur émission; le premier dividende ai ait été de 14 pour 100 , et les actions étaient partout recherchées avec avidité. Le régent fut frappé des heureuses conséquences du système de Law ; l’élude profonde qu'il avait faite des théories anglaises lui révélait tous les avantages du crédit public pour l’extinction de la dette exigible et flottante de la monarchie ; il avait compris qu’on pouvait opérer des merveilles avec la confiance d'un pays pour les valeurs nominatives ; il avait donc favorisé les opérations de la banque de Law : à côté du comptoir d’escompte , on constitua une compagnie de commerce par actions de 500 fr. ; elle dut avoir pour objet ('exploitation des pays inconnus , la Louisiane , le Sénégal , et même le commerce de la Chine et «lu Japon : ces actions furent cotées dans toutes les maisons de change , et l’on ouvrit une bourse à l'imitation de l’Angleterre , de Venise et de
Cènes , où l’on joua à la hausse et à la baisse. A cette première époque de la banque de Law, une faveur indicible entourait toutes ses spéculations ; les actions de 500 francs, avidement recherchées, s’élevèrent à 1,400 francs. On disait tant de merveilles du Canada , des rives du Mississipi , du Sénégal où l’on trouvait des mines d’or ; de la Chine avec ses richtsses, ses porcelaines , ses toiles , ses nankins ; du Japon , pays mystérieux , qui allait ouvrir ses trésors à l’industrie de France (2).
Il résulta de cette émission des billets de la banque de Law eide cet exhaussement remarquable des actions , une aisance générale, une facilité plus grande dans les transactions en numéraire. Il y eut une circulation très-active d’argeul et de valeurs nominales; le prix de toutes choses se modifia; l’or et l’argent perdirent de leur puissance , et le conseil du régent trouva dans cette situation nouvelle les moyens d’alléger les charges publiques ; on mit la plus forte partie de la dette constituée en contrats aléatoires ; presque toute la rente devint viagère , tout se résuma en loterie; l'esprit du régent était aventureux . il aimait les coups de hasard , et cct esprit passa dans la nation. On joua sur tout; la hausse et la baisse étaient suivies avec un seutiment frénétique* il y eut des fortunes faites et démolies dans une seule journée ; mais, à cette première période, la banque de Law était en faveur et les actions étaient à la hausse.
Les opérations du conseil de régence avec la banque étaient simples : celle-ci escomptait tous les billets d’Élat à un taux modéré , elle donnait en échange ses propres valeurs ; l’émission s’en éleva cette année à 1 10 millions de livres; le conseil put dès lors diminuer les charges pesantes de l’impôt ; le dixième sur toutes les terres fut aboli ; on éteignit la dette publique avec une louable persévérance. L’action salutaire de la banque de Law seconda toutes les operations du trésor, elle permit même de supprimer cette commission de justice qui
l (1) Or écoutez, petit* et grand».
Le malheur de tout Ict traitant*.
Ainsi bien que de* geiu d'alTaire», opprimé» par de» commissaire», Qui, comme a rai» loup* ravissant», Le» déchirent à belle» deuU.
Lamoignon, tout (1er et boudl De ton cordon du Salnt-Ctprit,
Dit : ce ne «ont que de» canaille»
Qu'il faut remettre tur la pallie;
Fa go n ne veut que le» purger.
Et Detfort le» veut égorger.
Quoique Portail ait l'esprit doux.
Il hurle bien avec les loup» ; Fourqueux , avec ton air bonuéle , N'cil qu’une fort maligne hèle.
F.t Rouillé, ptu» dur qu'un caillou ,
Dit qu'il faudrait le» pendre tou».
Lamoignon, hautain , plein d'audare
IDe tou cordon et de »a place.
Veut écraser tout mal tôlier,
San» songer que dan» ta (ainille De Cou , fameux banqueroutier,
Sa femme est la petite-IUle.
Quelques caricature» paraissaient encore contre les traitants; l'une, intitulée VOpcra d’ Enfer, représentait le* financier» dans de* torture» hideuse» et variée»; l'autre était un pressoir tur lequel «'asseyaient la Justice el la Mort ; audessous, des corps humain» faisaient ruisseler de l'or de leurs membres écrasés.
(2) A cette époque , le préambule de tous les édits res- 1 semble à un pi ospeelus d'emprunt, F'oyez édits de 1717.
taxait arbitrairement les financiers par des actes si odieux ! L'édit du mois d'août 1717 est une sorte de compte-rendu en matière de finances ; on y expose toutes les opérations depuis la mort de Louis XIV, les moyens que le conseil a employés, soit pour la levée de l'impôt , soit pour l’extinction de la dette. Ce premier compte-rendu a servi de modèle à tous les budgets postérieurs ; le régent se rapprochait , autant que possible, des formes anglaises , et fa publicité des idées de finances en préparait la discussion. Le parlement n’enregistra cet édit qu’a?ec des remontrances; le régent ne voulut point rompre encore avec la magistrature ; des commissaires furent désignés de part et d'autre ; le résultat des conférences fut l’enregistrement de l'édit. Il faut bien remarquer que ce qu’on appela le système eut deux périodes bien distinctes ; la première toute de crédit et de prévoyance ; des services immenses furent alors rendus par la banque; la seconde période fut toute d’exagération. Comme il arrive toujours en France, on porta la pensée jusqu’à l’excès, et l’abus du crédit jusqu’à la folie.
L’action de toutes ces causes diverses devait restaurer le système financier de la régence; la sécurité des intérêts était parfaite , le mouvement du crédit absorbait l’attention publique : on parlait trop de la hausse et de la baisse des actions pour qu’on s’occupât des questions politiques. Les temps les plus paisibles sont toujours ceux où l’on s'absorbe dans les intérêts particuliers : on ne raisonnait que de banque , d’agio ; tel était l’esprit général. Toutefois une question grave et religieuse agitait alors la conscience du clergé français ; le régent avait pris des engagements avec le parti janséniste à l’époque de son avènement au pouvoir ; c’est en flattant les petites passions parlementaires , en secondant les haines contre les jésuites (1) , que le duc d’Orléans avait obtenu la popularité parmi les jansénistes de la magistrature et du clergé. Cependant ce système de persécution avait ses dan-
(1) Le» jansénistes continuaient à publier mille pamphlet» »ur la bulle Unigenitus. J'en ai trouvé uo infiniment curieux : « Messieurs et dames, vous étesavcrtis que dimanche prochain, à huit heures précises du matin, on vous donnera le divertissement d’un grand combat, et le plus terrible que vous ayez jamais vu : c’est un animal sans pareil, qui a élé amené d'Italie par la grande troupe de saint Iguace, qui a l'honneur déjouer devant tous les princes de l'Lurope. Les saints Ignace*, jaloux de la réputation de no* chiens qui ont écrasé tous les animaux qu’on leur a présentés, oui fait prévenir ce monstrueux animal dans l’espérance de les détruire. Il est vrai qu’il est épouvantable; il a cent une têtes, son poil est en partie blanc, en partie noir; son regard est foudroyant, ayant une queue toute hérissée d'anathèmes; il est cafenccc.
gers •* en repoussant la bulle Unigenitus , le régent s’était mis en opposition avec le pape, le chef de la catholicité ; les jésuites eux-mêmes , violemment expulsés de toutes leurs positions ecclésiastiques, avaient de nombreux protecteurs ; leur organisation admirable s’attachait surtout aux dernières classes de la société. Si les jansénistes parlaient spécialement aux classes parlementaires d’avocats et de procureurs, les jésuites avaient une grande puissance sur les ouvriers , les corporations des marchés et des halles ; ils avaient une affiliation partout, et leur démocratique confrérie du Rosaire leur offrait l’appui même des soldats de l’armée de France , qui presque tous portaient le scapulaire sur la poitrine.
l)e hautes difficultés étaient donc nées à la suite de la politique du régent, en ce qui touchait la bulle Unigenitus . Le clergé français était complètement divisé ; la grande majorité s’était prononcée pour le maintien de la suprématie papale , et par conséquent pour l’adoption de la bulle; la minorité suivait le sentiment du cardinal de Noailles, que le régent avait admis dans son conseil avec l’abbé Pucelle et les parlementaires jansénistes : cette minorité était active, brouillonne, mais elle se perdait en face d’une majorité d’évêques dévoués au saintsiège. A mesure que le conseil du régent sortait un peu de son système de réaction contre les jésuites , il apercevait plus nettement les embarras de sa situation. 11 est difficile de résister au souverain pontife, parce que ce pouvoir, portant de l’idce d’infaillibilité, se pose comme la vérité même; un pouvoir qui entoure une idée fixe et la défend invariablement, reste toujours maître d’une position, et les volontés les plus violentes ont presque toujours cédé devant le pape. Déjà le régent trouvait de grandes difficultés dans ses rapports avec la cour de Rome ; le pape se refusait à donner la bulle d’institution canonique. Clément XI , connu d’abord sous le titre de cardinal Albano , était un de ces pontifes à l’esprit supérieur, au caractère tenace ,
seul de sou espèce, on l’appelle... Clémentine. Il sera secondé dans le combat par uo renard noir qui a (rois cornes, et qui est uo animal le plus malin qu’on ait pu trouver parmi les renards. Il sera aidé par uo lion prodigieux qui a rail trembler bien du monde ; mais nous sommes ai persuadés de la bonté et de la valeur «le no» ebieos, que nous ne doutons point de sa défaite, ce qui ne pourra pourtant arriver qu’après la mort du lion. Le reuard vous fera voir un beau jeu d'artifice, et les chien* seront menés au combat par un autre animal «pu parolt très-doux. Il a le corps rouge et la tête blanche; avec celle douceur apparente, vous serez émerveillés de voir avec quelle fierté et constance il se comportera dans la bataille. A Versailles, dans une maison où pend pour enseigne le grand Louis. »
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qui ne reculait jamais devant une mesure prise , et Fa huile Unigenitus avait été un des actes les plus fermes de son pontificat. Clément XI protégeait les jésuites comme la milice la mieux organisée pour la défense des prérogatives de l'Église , et les persécutions survenues en France n'étaient pas de nature à rattacher l’esprit du pape à la régence du duc d'Orléans. Le conseil ecclésiastique même du cardinal de Noailles n’ignorait pas qu'une rupture avec Rome serait une pensée de désordre jetée dans l’État; le régent, pour l’éviter, se hâta d'ouvrir des négociations directes avec Clément XI ; la puissance du catholicisme était trop grande pour que la France osât en braver le chef. Le duc de la Feuilladc reçut ordre de se rendre à Rome , comme ambassadeur extraordinaire , afin d'entamer des négociations qui pussent amener un résultat de conciliation favorable à la France. Le duc de la Feuillade , grand seigneur fastueux comme on en voyait sous le règne de Louis XIV, accepta l’ambassade; jamais équipages plus magnifiques n’avaient été étalés , et le Nervure de France compte huit carrosses, qui avaient conté chacun 40,000 livres. La mission toute conciliatrice du duc de la Feuillade fut officiellement annoncée au clergé de France , afin de calmer les disputes qui déjà s’élevaient dans son sein, avec la vivacité des controverses religieuses.
Le régent crut également essentiel de prendre des mesures contre les calvinistes qui avaient appelé le prêche dans quelques provinces de France, actes de rigueur indispensables au moment où l'on ouvrait une négociation avec Rome. Les partisans de la bulle Unigenitus accusaient les jansénistes de tendre, par leurs doctrines et leurs protestations, à l'hérésie ; on disait même qu’ils avaient des rapports, par le père Quesnel , avec les huguenots de Hollande; comment dissiper de tels bruits? n’était-il pas essentiel de donner quelques gages de l’orthodoxie et delà foi catholique? Des calvinistes s’élaienl réunis à Meaux pour entendre le prêche, ils furent saisis et appréhendés au corps par le parlement de Paris (1); il ne fallait pas pour cela les ordres du régent, la magistrature seule était assez dessinée contre l'hérésie; on pouvait bien défendre les libertés de l'Église gallicane, m$is on n'en était pas moins déterminé contre les huguenots ; n'était-ce pas le parlement qui avait montré le plus de zèle pour les sanglantes condamnations contre les hérétiques? Depuis le seizième siècle, dans les cours de justice, les principes de persécution s’étaient surtout manifestés; les lois, les arrêts du parlement étaient impitoyables contre les huguenots, et la magistrature ne se montrait pas miséricordieuse.
(1) Registre du parlement, ann. 1717.
En résumé, cette première période de l’administration de la régence ne fut marquée par aucun esprit de suite, par aucune grande pensée d’unité; c’est d'abord une es|>èce de colère politique contre l’administration précédente. Quand le duc d'Orléans arrive au pouvoir , il se laisse aller à l'esprit de réaction , au mouvement qui se manifeste contre le système de Louis XIV ; il donne toute puissance au parlement , il relève cette institution si abaissée! il persécute les financiers, il marche avec les jansénistes contre la bulle Unigenitus , et empreint tous ses actes de l’esprit du dix-huitième siècle. Ensuite viennent les difficultés de cette réaction même ; les tendances du duc d'Orléans le jettent dans les mains du plus aventureux de tous les financiers, de Law, le créateur delà banque et des valeurs nominatives : comme alors l’opposition parlementaire heurte la banque et les dispositions du trésor, le régent se met en hostilité avec le parlement. Le conseil de régence comprend que le pouvoir de Louis XIV était en rapport avec les besoins et la dignité de la France; il fait un retour vers ses fermes principes de gouvernement !
La politique étrangère allait-elle suivre la même tendance? le régent reviendrait -il aux grandes alliances de Louis XIV, à ses idées diplomatiques sur l'Espagne et sur l'union intime avec Philippe V, ou bien persisterait-il dans l'alliance anglaise, pensée personnelle à la maison d'Orléans?