CHAPITRE XIII
ATTITUDE DIPLOMATIQUE ET MILITAIRE DF. t'cSPACNE.
Situation du cabinet de Madrid. — Albéroni et la triple alliance. — Négociation du régent à Madrid. — Plaintes de Philippe V. — Préparatifs de l'Espagne contre l'Italie. — La flotte espagnole en Sardaigne. — Byng et l'cscadie anglaise. — Situation diplomatique. — Arrivée du c/ar Pierre A Paris.
Le cabinet de Madrid n’avait ignoré aucune des négociations préliminaires pour le traité de la triple alliance entre la France , la Hollande et l’Angleterre ; le régent , avec un certain ton de bonne foi et de confiance . avait tenu au courant le cabinet de Madrid de quelques-unes des phases de cette négociation , en l'invitant à y accéder ; on n’avait caché
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que les conditions secrètes qui blessaient les droits intimes de l’Espagne. L’abbé Albéroni prenait chaque jour un ascendant plus élevé sur le conseil de Castille ; la protection de la reine lui préparait la supériorité sur le cardinal del G indice, et d’ailleurs la pensée poétique d'Alhéroni s'identifiait profondément avec les intérêts de l’Espagne. Le cabinet de Madrid songeait à recouvrer les possessions d'Italie, et telle était la préoccupation d’Albéroni. Les affaires de France, la question de la régence du duc d'Orléans et de la nullité des renonciations de Philippe Y lors du traité d'Utrecht , étaient également une des sollicitudes du ministre , et ceci explique l’agrandissement successif de sa fortune politique. Quand un ministre est l'expression des besoins ou des pensées d'un pays, rien d’extraordinaire qu'il voie s’accroître son ascendant sur les affaires; c’est une action naturelle qui l’y porte.
Le régent redoutait un mouvement armé de la part de l'Espagne ; son pouvoir incertain et contesté avait besoin de la paix générale pour se maintenir ; le système d’économie et de retranchement que le régent avait adopté, ne permettait pas les dépenses excessives d’une guerre ou d’une perturbation européenne ; le duc de Saint-Aignan fut chargé d’une mission particulière auprès du roi Philippe V à Madrid. L’ambassadeur devait personnellement assurer le roi d'Espagne des sentiments du régent pour le maintien de la paix ; le duc de Saint-Aignan devait aussi donner connaissance à l'abbé Albéroni du traité de la triple alliance , et inviter le roi d'Espagne à une accession complète , absolue (1) : cette mission était toute de forme ; à bien la considérer en elle-même, elle était plutôt une menace qu’un acte de bonne et franche amitié ; le régent voulait retenir le cabinet de Madrid par la crainte d’une coalition entre la France, la Hollande et l’Angleterre. Le duc de Saint-Aignan fut reçu avec nne grande froideur à Madrid ; le roi Philippe V et Albéroni connaissaient le but secret de sa mission , et comme le duc de Saint-Aignan demandait une réponse précise aux communications qui étaient faites à la cour d’Espagne, il fut répondu par le conseil de Castille: «que Je traité d'Utrecht subsistant dans toute sa teneur, il ne paroissoit pas utile de faire d’autres stipulations particulières ; l’Espagne refusoit donc d’adhérer au traité de la triple alliance (â). »
Au moment où cette réponse était adressée au duc de Saint-Aignan, le conseil de Castille était vivement préoccupé de recouvrer les possessions espagnoles d'Italie ; il y avait une situation curieuse à constater dans les rapports de l’Espagne et de l'Autriche , c’est que ni l’un ni l'autre de ces cabi-
nets n’avaient rcuoncé sincèrement à leurs prétentions territoriales ; il y avait eu des traités . et pourtant l’empereur d’Autriche prenait le tkre encore de roi d’Espagne ; l’archiduc, aîné de la race, avait aussi les armes du prince des Asturies dans son blason , et de son côté le roi d'Espagne portait les copieurs de Naples, de Sicile, de Sardaigne et de Parme, quoique les traités eussent partage ces possessions entre l’Empire et le duc de Savoie : celte situation était hostile ; il y avait plutôt une suspension d'armes qu'une paix durable. La circonstance paraissait bonne à l’abbé Albéroni pour préparer une expédition en Italie : l’irruption des Ottomans en Europe menaçait l’Empire ; la Morée était occupée par les enfants du Prophète ; leurs armées innombrables s’étendaient dans la Hongrie ; le prince Eugène avait arrêté l’invasion par la belle et terrible victoire de Temeswar sur les Ottomans. Le plus pressant intérêt de l'Empire était de se défendre contre les Turcs ; une invasion des Espagnols était dès lors plus facile ; on pouvait la tenter sans craindre le développement des armées impériales , alors en face des Turcs. 11 était odieux de profiter ainsi du péril de la chrétienté ; la politique du roi des Espagnes ne répondait plus à ce titre de catholique qui décorait les vieilles armoiries de Castille ; Philippe V adoptait un système en dehors des sympathies chrétiennes ; mais le désir de recouvrer l'héritage de Charles-Quint faisait passer sur toutes ces considérations. On rêvait la conquête de la Sardaigne, de Naples, de la Sicile, de ces beaux domaines qui rendaient de si riches revenus à l'Espagne. Albéroni était décidé à tout risquer pour conquérir ces magnifiques possessions sous le soleil de la Mediterranée.
Depuis un an déjà des préparatifs militaires d’une grande importance se faisaient dans tous les ports d'Espagne; les vaisseaux aux vastes flancs, les galères aux mille rames armaient activement dans les ports de Cadix , Alicante, Valence et Barcelone ; le duc de Saint-Aignan s’était hâté d’en informer sa cour. Dans l’origine, le cabinet de Madrid avait prétendu que ces armements n’avaient pour objet que la répression des corsaires d’Alger et de Tunis ; mais le mouvement des navires et des troupes était trop considérable pour qu’on pût supposer le but d’une simple répression de la piraterie. Les vieilles bandes espagnoles se réunissaient dans des campements sur les côtes de la Mediterranée : une dépêche envoyée par le duc de Saint-Aignan au conseil des affaires étrangères indique le nombre des troupes et des vaisseaux , les noms des lieutenants généraux sous lesquels les Espagnols sont appelés à ser-
àoogle
(t) Instruction de la main du récent. Avril 1717.
(S) Dépêche de M. de Saiot-Aignan. Juin 1717.
vlr(1); le marquU de Lcitla devait prendre la capitainerie générale de l’armée, le marquis de Mari celle de l’escadre; on comptait douze vaisseaux de haut bord et cent galères ; huit mille hommes d’infanterie et six cents chevaux , bonnes troupes , devaient être embarques avec destination pour la Sardaigne d’abord. Ce mouvement armé était une rupture du traité d’Utrechl , une infraction à la paix générale et à la neutralité de l'Italie ; le régent s’en alarma et «lut demander des explications au prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne â Paris.
Le prince de Cellamare avait prévu déjà les explications politiques qui lui seraient demandées par le cabinet du régent , et il reçut l’ordre de sa cour de développer les causes des armements de l’Espagne ; il avait donné au régent copie de la lettre circulaire que le marquis de Grimahlo, secrétaire d’État des affaires étrangères à Madrid, adressait à chacun des membres du corps diplomatique espagnol. Cette dépêche était vague : « L’Europe, y disait-on , peut s’étonner peut-être des armements que fait la couronne d’Espagne; on demandera sans doute comment il arrive qu’en face de l’invasion des Turcs, un prince catholique déclare la guerre à une puissance chrétienne ; mais qu’on y prenne garde; le roi catholique ne s’est déterminé à cette résolution qu’après avoir été indignement joué par l'Empire ; il avoil cédé des provinces pour rétablir l’ordre européen : eb bien ! au lieu de reconnollre cette condescendance, l’empereur avoit
(1) Janvier 1717.
(9) La circulaire confidentielle ajoutait : « Votre Excellence aura sans doute été surprise à la première nouvelle que les armes du roi noire maître alloient être employées , la conquête de la Sardaigne, dans le temps que tout le monde étoil persuadé et que toute la chrétienté se promelloit qu'elles alloient renforcer l'armée navale des chrét ens qui agit contre les Turcs, et ensuite des offres que Sa Majesté, poussée par les sentiments de la religion et de son cœur, en avoit fait faire au pape. Je vous aroucr.ii, monsieur, que je ne m'altcndois pas encore sitôt à celle destination du roi. I.'cmploi que j'ai l'Iionueur d'exercer, me donnant de fréquente» occasions d’approcher de »a personne, je dois, ce semble, connoltre mieux que beaucoup d'autres sa justice, sa droiture, la religion avec laquelle il observe sa parole, la délicatesse de sa conscience , enfin son courage à l'épreuve des adversités les plus durable», qualités qui le rendent si digue d'étre le successeur de ces princes qui, par leur piété, ont mérité d'étre mis au nombre des saints, cl d'avoir le tint; particulier de rois catholiques, n 1) août 1717.
(5) Voici la circulaire originale : « .Monsieur, les bruits confus et les nouvelle» surprenante» qui oui couru depuis quelque temps dans celle cour et dans les autres cours de l'Europe, que le roi mon maître deslinoit pour quelque entreprise secréte les forces de terre et de mer qu’il avoit assemblées à Barcelone, jointes aux instances, aux remontrances
étrangement méconnu la foi du traité; il avoit détenu Majorque et Minorque autant qu’il l’avoil pu , il cherchoil encore à soulever la Catalogne contre le souverain légitime ; c’étoit donc pour se venger de ces infractions au traité, que Philippe V préparent ses armements avec une destination précise et qu’on ne devoit pas dissimuler ; l’armée catholique éloit destinée à la conquête de la Sardaigne et de la Sicile, pour les faire rentrer sous la domination du roi d’Espagne , leur légitime maître (2). » En communiquant cette circulaire du marquis de Grtmaldo , secrétaire d’État de son gouvernement, le prince de Cellamare ajoutait lui-même une note particulière et intime adressée au maréchal d’LJxelles, président du cohseil des affaires étrangères. « Les bruits confus qui avoient couru à la cour sur un prochain armement de l’Espagne, nécessitolent de simples explications ; l’ambassadeur étoit assez heureux pour les donner courtes et précises à la France, Le but de l'armement , on ne devoit pas le dissimuler, étoit le recouvrement de la Sardaigne ; les infractions faites par l’Autriche aux conventions dTtrecht molivoient la rupture de l’état de paix ; l’Espagne ne pouvoit paisiblement souffrir tout ce qui se disoit et se faisoit contre elle ; l’honneur de la nation étoit méconnu , la dignité de la couronne vouloil une rupture avec l’Autriche, ce qui n’affoiblissoit en rien la paix générale que le roi d’Espagne se faisoit un devoir de maintenir (3). »
Le régent s’attendait à cette déclaration de l’Espa-
continucllc», et aux mouvement» extraordinaire» que j'ai su que faisoienl à Pari» et à Londres le» ministres allemands et leurs créatures, alarmés par les remords de leur propre conscience sur la première nouvelle d'une telle entreprise, m’ont tenu jusqu'à présent dans des inquiétudes dont Votre Excellence, qui commit assez mon zèle pour la gloire du roi mou maître et mon dévouement à tout ce qui regarde le service de Sa Majesté, peut juger aisément. Mais celte agitation s'esl calmée dès que j’ai reçu la lettre de M. le marquis de Gnmaldo, dont copie est jointe à cet écrit que j'ai l'honneunle présenter à Votre Excellence. J'ai la satisfaction d'y voir les raisons que le roi mou mettre a d'entreprendre lu recouvrement de la Sardaigne à main armée , exposées do manière à |>ersuarfcr tout le monde de la justice de celle expédition. Mes vues, quoique assez bornées ne laissoient pas d'entrevoir déjà la solidité de ces raisons, qui consistent dans les infractions que la cour de Vienne a faitcsaux traités solennels conclus pour l'évacuation de la Catalogne et de Majorque et dans l'inobservation des conditions auxquelles on étoit convenu de l'amnistie d'Italie. On ne sauroil jamais oublier de pareilles contraventions. Je remets donc entre les mains de Voire Excellence une copie de la lettre de M. le marquis de Grimaldo, afin qu'elle demeure entièrement et pleinement persuadée de la justice des armes de Sa Majesté Catholique, et qu'elle puisse en informer plus précisément la régence. »
gne; la position qu’avait prise le prince de Cellamare à Paris était essentiellement hostile. Si le comte de Slair, ambassadeur d’Angleterre, était en rapport avec les chauds et intimes partisans de la régence , le prince de Cellamare voyait secrètement les ennemis du duc d’Orléans , débris du système diplomatique de LouisXlV et de Philippe V. Le lieutenant général de police était informé des uombreux entretiens que le prince de Cellamare avait arec les partisans du duc du Maine et tous les mécontents. La mission du duc de Saint-Aignan à Madrid avait complètement échoué ; il n’avait obtenu que des réponses vagues ; le conseil de Castille persistait dans ses armements ; on ne dissimulait plus le but de leur destination, la Sardaigne, la Sicile ; et ces Iles une fois conquises, les vieilles bandes espagnoles planteraient leurs drapeaux sur le littoral même de l’Italie; on marcherait de là dans le Milanais. Ces informations étaient trop importantes pour que le régent n’en profitât pas ; il en donna communication à l’Angleterre et à la Hollande, afin de hâter les négociations auprès de l’empereur ; le but du régent était d'amener l’Autriche à une sincère adhésion à la triple alliance , afin de trouver un nouvel appui pour son pouvoir.
On examina bien la situation, et il ne fut pas difficile d'apercevoir que l’Espagne , sous All>éroni , visait à la même grandeur de destinées qu’au seizième siècle ; or, ce n’était pas trop d'une alliance intime pour l’arrêter dans ses hautes ambitions! Toute la correspondance de l’abbé Dubois, durant son ambassade à La Haye, indiquait les inquiétudes que jetaient dans tous les esprits les armements de l’Espagne. Une dépêche du consul français à Barcelone annonça que la flotte avait quitté le port pour se diriger du côté de la Sardaigne : l’état de paix se trouvait donc rompu ; les armements de l’Espagne étaient d’autant plus graves, qu’ils pouvaient se lier à des desseins secrets à l’égard de la France et de l’Angleterre. On savait en effet les engagements pris par Albéroni auprès du prétendant Jacques III , et les rapports du ministre de Philippe V avec les mécontents en France.
Telle était la situation diplomatique lorsque la flotte espagnole débarqua en Sardaigne ; cette Ile était alors sous la domination allemande , mais l’esprit du pays était plutôt italien et espagnol; la noblesse sarde pouvait-elle supporter le joug des Tudesques hautains? ce peuple ne parlait ni n’entendait la langue allemande ; quelques piastres habilement semées avait préparé les habitants à bien accueillir les Espagnols ; l’Ile de Sardaigne fit donc sa soumission entière, absolue. Cet heureux succès excita Albéroni à de plus hardis projets ; le ministre de Philippe V venait d’être revêtu du cardinalat,
grande dignité qui lui donnait la force morale sur le gouvernement et les populations de la Péninsule ; une fois couvert de la pourpre romaine , Albéroni put s’élever aux vastes destinées de Richelieu et de Mazarîn. Le cardinal connaissait les projets de l’Angleterre et du régent; un article des dernières transactions diplomatiques de La Haye avait proclamé la neutralité de l’Italie ; l'Angleterre et la France s’étaient engagées à la garantir : Albéroni conçut une ligue capable de résister à la quadruple alliance , laquelle se préparait entre la France , la Hollande , l'Empire et l’Angleterre.
La sollicitude diplomatique du cardinal se dirigea d’abord vers la Porte -Ottomane ; la guerre des Turcs contre l’Empire pouvait seconder scs projets ; il promit de l’argent , des subsides réguliers à Ragotzki , le chef de ces Hongrois mécontents qui combattaient l’Autriche avec tout l’acharnement d’ennemis implacables. En même temps Albéroni ouvrait d’actives négociations avec la Suède et ce Charles XII , chevaleresque monarque qui n’avait pas quitté les armes depuis le retour de sa captivité à Bender ; des envoyés secrets durent également entourer le czar Pierre et lui offrir un vaste commerce avec l’Espagne , s’il consentait à fournir uu corps de troupes considérable pour menacer l’Allemagne. On doit bien penser que le cardinal Albéroni ne négligea pas les droits du prétendant ; il accueillit avec empressement le malheureux Jacques 111 que la politique du régent avait expulsé de France ; le cardinal s’engagea, au nom de Philippe V, pour une restauration , et désormais le fils des Stuarts fut salué à Madrid comme légitime roi d’Angleterre : Albéroni s'empressa de donner une postérité à la race écossaise ; il prépara le mariage de Jacques III avec la petite-fille de Sobieski , quelle que fût l’opposition étroite, inouïe de l’empereur; , ce prince , d’après les vœux de Georges Ier et des whigs , retenait la princesse captive. En même temps le cardinal songeait à briser le pouvoir du régent en France ; sa capacité active et puissante voulait ramener violemment le système d’alliances tel que Louis XIV l’avait entendu. L’intérêt personnel du régent n’avait -il pas tout bouleversé ?
Aucune des démarches d’ Albéroni n'avait échappe à l’attention vivemeut excitée des cabinets de l’Europe. Le duc de haint-Aignan écrivait à chaque courrier de Madrid «qu’il étoit vivement surpris de tous les efforts que faisoit l’Espagne, et des incroyables résultats qu’oblenoit la seule fermeté d’ Albéroni ; les arsenaux de la péninsule occupoient plus de trente mille ouvriers; à Pampelune, les fonderies fournissoient deux ou trois cents canons par mois ; on levoit partout des hommes forts ou agiles des montagnes; la quinta avoit donné en une seule
l'HILIPPK D'ORLÉANS. - 1717.
année cent trente mille hommes ; le marquis <le Xancré, qui avoil été envoyé en mission extraordinaire par le régent, rendoit le même témoignage, et aucun ne savoil quel était précisément le dessein du cardinal (t). » Les communications de Viclor- Amédée avaient appris aux cours de Paris et de Vienne que l’Espagne lui proposait une partie du Milanais et de la Lombardie avec le titre de roi , en échange de la Sicile qui, d’après le système espagnol, rentrait tout à fait dans la monarchie de Philippe V (2); les communications intimes, les dépêches des ambassadeurs engagèrent les cabinets de la triple alliance à se concerter pour examiner les éventualités d'armement et de guerre que la situation pouvait exiger. Toutes les cours , à l’exception de la Hollande , convinrent qu’il fallait armer ; les Étals-Généraux n’avaient aucun intérêt direct à la guerre , ils avaient été si fatigués des longues hostilités contre Louis XIV, qu’ils ne voulaienlplus recommencer un système belliqueux ; leur commerce était riche et fructueux avec l’Espagne; l’ambassadeur de Philippe V à La Haye leur avait promis de l’agrandir encore s’ils se séparaient du système adopté par la France , l’Angleterre et l’Empire. La Hollande déclara qu’elle resterait neutre (3).
Pouvait-il en être de même des grandes puissances signataires du traité de La Haye? elles s'entendirent d’abord sur un premier point , la neutralité de Htalie et Vuii possidclis des stipulations arrêtées à Utrecht. 11 fut convenu ensuite que chacune des puissances armerait pour soutenir les clauses du traité existant ; c’est ce qu’on appelait en diplomatie les armements pour maintenir l’état de paix et la force des traités. Le ministère whig exposa en plein parlement les projets de l’Espagne, ses liaisons avec le prétendant, le fils des Stuarts; c’en était assez pour déterminer l'assentiment des communes : on vota au ministère Stanhope quarante mille hommes, vingt mille matelots ; l'amiral Byng reçut l’ordre de cingler vers la Méditerranée avec vingtdeux vaisseaux de ligne ; il était porteur d’ordres cachetés qu’il ne devait ouvrir qu’après avoir passé le détroit. L’Empire hâta la conclusion de la paix avec la Porte ; on put disposer de quatre-vingt mille Allemands qui se préparèrent à défendre l’Italie. En France, le régent, qui avait naguère diminué l’état militaire par des motifs d’économie, ordonna de mettre les régiments sur le pied de guerre; il
(1) Collection des dépêches, ann. 1718.
(î) Je trouve djns une lettre autographe du régent le passage qu’on va lire : it II est de l’intérét «le la Krauce que le duc de Savoie demeure assez puissant pour qu’il ne puisse pas être accablé tout d’un coup par l’empereur ; et j'y ai. outre cela, un intérêt particulier, puisque, si les démarches que je ferai lui sont favorables, il me sera plus aisé de con-
remonta les dragons, il compléta les escadrons et les compagnies; des camps de manœuvres furent formés dans les provinces méridionales ; le marquis de Nancré dut faire observer de nouveau è la cour d'Espagne que ses armements seuls avaient déterminé le régent à mettre ses armées sur le pied de guerre ; si le cabinet de Madrid voulait accéder à l'alliance, on désarmerait partout, car le maintien de la paix était le premier besoin de l’Europe (4). Ces paroles pacifiques étaient-elles bien sincères? quand de grandes puissances préparaient de si formidables armements, n’y avait-il pas une pensée secrète, et les hostilités ne devaient-elles pas inévitablement éclater?
Pendant ce temps la flotte espagnole ai ait quitté la Sardaigne et cinglait vers la Sicile ; elle avait été ralliée par deux escadres sorties des ports de Cadix et de Barcelone ; une forte armée de débarquement était destinée pour Palerme et Syracuse; la conquête de la Sicile était décidée : alors la flotte de l’amiral Byng mouilla dans la baie de Naples , elle prit à bord des troupes de débarquement, ses ordres étaient précis, elle devait au besoin attaquer l’expédition espagnole pour faire respecter la neutralité de l'Italie; l’amiral Byng suivit à la piste les escadres au pavillon de Philippe V, les aborda comme à l'improviste, et remporta une de ces victoires navales auxquelles l’Angleterre est accoutumée; la flotte espagnole fut presque entièrement délruite ; mais le debarquement avait eu lieu; les vaillantes troupes du marquis de Leida plantèrent leur étendard sur les grandes cités de Palerme et de Messine. Une révolte de peuple en finit avec la domination du duc de Savoie ; les Siciliens avaient de vieux rapports avec la couronne d’Espagne (3); il y avait fraternité entre les deux noblesses. La conquête de la Sicile brisa de fait l'état de paix entre l’Espagne et l’Angleterre; sans doute la guerre n’était déclarée formellement que contre l’empereur ; le roi d'Espagne n’attaquait que la maison d’Autriche ; mais la Grande-Bretagne n’avail-elle pas donné l’ordre à l'amiral Byng d’attaquer la flotte espagnole? On voulait en vain éviter la guerre; tous les cabinets armaient; le cardinal Albéroni et l’abbé Dubois représentaient deux systèmes hostiles ; ils devaient bien lût se mesurer et se combattre.
Tandis que les puissances se préparaient aux hostilités, le rzar Pierre Irr arrivait à Paris; depuis dix années le monde était rempli de cette grande
dure le mariage de ma Hile avec le prince de Piémont, et tous jugez aisément que je uc puis y être insensible. » (Lettre du régent à Dubois, du 11 août 1718.)
(3j Négociations de Dubois, ann. 1718.
(4) Instruction du régent au marquis de Naacié, ann. 1718. , (5) t'oyez pour les détails de la campagne, lot Memorial dcl march. de San t'eOpc, ann. 1717-1719.
renommée r la Russie n’occupait pas encore sa vaste place dans les négociations diplomatiques; elle en était à la réforme de ses lois, de ses principes ; elle tendait à se civiliser, et dans l’histoire des peuples, cette époque transitoire, ce passage de la barbarie à la civilisation est toujours un temps de faiblesse : on perd la vieille force de l’état de nature , on n’a pas encore les moyens d'une société avancée. Toutefois le cardinal Aibéroni avait cherché à faire entrer la Russie dans la ligue contre l’Empire, l’Angleterre et la France ; le czar avait une tendance assez prononcée pour la restauration des Stuarts , il avait besoin de trouver une grande alliance au midi de l’Europe; celle de l’Espagne lui souriait; le czar avait accueilli avec empressement les ouvertures d’intimité du cardinal Aibéroni; les cours de Paris, de Londres et de Vienne le savaient; elles avaient un commun intérêt à détourner Pierre 1er de tout traité avec l’Espagne ; on voulut le séduire par les prestiges d’une civilisation avancée. Le czar était simple, grossier de manières, mais avec le sentiment profond de sa dignité; sa taille était haute, sa stature mince ; il avait le front large , bombé , ombragé de cheveux rares ; ses yeux vifs étaient surmontés de cils épais : tout exprimait celte puissante force de commandement, celte énergie de volonté qui marche aux grandes choses et réussit (1). Le czar Pierre fit son entrée à Paris par une des belles journées du mois de mai, et comme le dit le vieil annaliste de la Cité «au temps des roses fleuries. « Le maréchal de Tessé avait été envoyé au-devant de lui jusqu’à Beaumont-sur-Oise : ce fut ce maréchal qui le conduisit au Louvre , puis de là à l’hôtel Lesriiguières, qui fut choisi pour la demeure du czar ; on plaça dans son hôtel cinquante hommes des gardes françaises des plus beaux et des mieux choisis; huit gardes du corps et un exempt devaient partout l’accompagner; la maison du roi fixa à 4,000 liv. par jour la seule dépense de sa table (2).
Le czar , aux grandes et rudes manières , sc montra très-fier sur l'étiquette des rois ; U ne bougea point de son hôtel que le régent ne l’eût visité ; il n’alla point chez le roi Louis XV , il l’attendit , et quand il vit le gracieux enfant , Pierre descendit de son appartement jusqu’au carrosse du roi , il le prit dans ses bras , le combla de caresses , et le porta lui-même jusqu’à son appartement ; la contl) Le marquis de Chlteauneuf, ambassadeur à La Haye, traçait un portrait du czar dans une de scs dépêches : •< Le czar est très-grand, maigre, bien fait, quoique un peu courbé ; le teint brun et animé ; la télé ronde et habituellement penchée sur une épaule; les yeux grands, noirs et perçants; le nez |ieu long et les lèvres a s«ez grosses ; un tic dans les muscles du visage qui lui donne un air farouche; le corps dans un moutemenl continuel , excepté à
; versalion fut courte , mais très-çaressante : l’enfant royal avait été fort instruit sur ce qu’il devait dire.
| et il s’en tira avec beaucoup de grâce; le czar répéta ! avec une Irislesse qui prenait sa source dans Ij j crainte de ne point finir son grand œuvre : » Sire.
! vous commencez voire règne , et je finis le mien. »
: Louis XV , avec un sourire charmant, lui répondit :
| « Sire, vous n’avez pas de cheveux blancs, comme j’en ai vu à mon aïeul Louis XIV, vous vivrez longj temps encore. » Le czar ne quitta pas le jeune prince , il le prit dans ses bras pour le descendre jusqu’à son carrosse, et le baisa plus tendrement que jamais. >• Ce fut une entrevue touchante ; Louis XV se la rappelait encore dans sa vieillesse. La cour fut brillante, mais le czar sembla la dédaigner ; son activité brûlante ne s'appliquait qu'aux choses utiles ; il visita les monuments , les manufactures, l’arsenal , l’hôlel des Invalides, et ce fut surtout pour les institutions militaires qu’il manifesta son admiration ! A la monnaie, une médaille tomba à ses pieds , frappée à son effigie , avec la date du jour de sa mémorable visite ; chez le duc | d’Anlin , il trouva au dessert , sur une magnifique 1 tenture , son portrait en pied (3). Tout fut marqué | au coin de celte galanterie de la vieille noblesse de France , car seule elle savait recevoir les rois. Au Luxembourg , chez le duc d’Orléans , le czar trouva | des plaisirs plus vulgaires : il est souvent , pour les | esprits appliqués à de grandes idées, une nécessité | de distractions dissolues et agitées ; le czar ren- 1 contra dans le duc d’Orléans un compagnon de nocturnes orgies ; il y en eut une au Luxembourg ; si effrayante , si avinée, que le czar renonça dès ce moment à visiter ce palais de débauche (4). Les mémoires contemporains ont assez de scandales, je ne veux pas les recueillir. Le seul, le grand résultat de la visite du czar à Paris , fut surtout de le détourner d’une alliance avec l’Espagne contre l’empereur ; on craignait qu’il ne se laissât entraîner ; on lui offrit les subsides que la France payait depuis des siècles à la Suède (3). Il prit dans son séjour en France une haute opinion des ressources du pays, et un goût assez prononcé pour le caractère national ; et puis on accueillit tous ses moindres désirs. Le czaréwitch, coupable de révolte, était réfugié à Naples; l’empereur d’Allemagne le lut livra complaisamment ; les cabinets réunis recon-
table , où il parle beaucoup, mange et boit étonnamment. •
(3) Mercure de France, ann. 1717.
(3) Mercure de France, ann. 1717.
(4) Le duc de Richelieu la contait dans sa vieillesse. On la trouve dans les mémoires de la régence.
(5) Celte négociation avait commencé h La Haye avec le marquis de fhileauncuf.
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mirent ses récentes conquêtes sur les Suédois , et la France abandonna Charles XII. A ce prix , le czar promit une neutralité absolue dans la quadruple alliance qui se préparait !