‹ Œuvres de CapefigueChapitre 20 sur 165 · REACTION CONTRE LE RECENT · texte numérisé non relu

REACTION CONTRE LE RECENT

Affaiblissement dans la popularité du duc d’Orléans. — Bruits sur les dangers du roi. — Opposition du parlement et du jansénisme. — Edit de finances. — • Lit de justice.

— Rupture avec le parlement. — Exil des parlementaires.

— Redoublement des pamphlets. — Philippines de La Grange*Cbancel. — Représentation d'OEdipe. — Salon de la duchesse du Maine. — Concentration de la régence.

— Les secrétaires d'Elat substitués aux conseils.

Rien n’est fragile comme la popularité des gouvernements; elle passe avec les premiers jours de leur puissance; les concessions qu’un avènement amène dérangent trop l’ordre habituel des affaires pour qu’on y persiste longtemps. Tout pouvoir est donc forcé de revenir aux idées usuelles d’administration politique; il reprend bientôt les traditions

confiance dont U m'honore. Je supplie Votre Excellence de m'aider à lui faire connoitre mes respectueux sentiments sur cc sujet, et mon zèle |»our tout ce qui pourra contribuer à

de l’autorité à laquelle il succède. Il est des principes invariables en matière de gouvernement, on ne s’en écarte qu’un temps, et quand on y retourne, la popularité se détache de vous. Telle est l’histoire inflexible des pouvoirs : le régent réprouva deux ans après son avènement aux affaires. A celte origine , il s’élail appuyé sur les parlementaires et les jansénistes; maintenant il voit leurs préteuliuns s’élever : alors le duc d’Orléans cherche à se détacher de celle action désordonnée ; il sent les difficultés qu’elle lui suscite dans l'administration intérieure comme dans les relations avec l’étranger. 11 veut ramener le pouvoir à son unité forte; il revient tout naturellement aux idées de gouvernement mises en action par Louis XIV.

La popularité du régent s’affaiblissait beaucoup; ce prince n'avait jamais été précisément aimé parmi la bourgeoisie et les halles de Paris; on l'avait salué avec un peu d’enthousiasme le jour de la séance solennelle au parlement , parce qu’il sortait avec Messieurs en robes rouges d’une délibération contre les bâtards; mais comment la bonne bourgeoisie de Paris, les compagnies de marchands, les braves et dignes ouvriers , si respectueux pour le saint de leur confrérie, auraient-ils vu sans blâme la conduite du duc d’Orléans? N’élait-il pas scandaleux d’apprendre ce qui sc passait aux nuits du Luxembourg ? Quel était le passementier ou fourhisscur d'armes, le gantier, marchand de drap, le riche et laborieux orfèvre , honnête père de famille, marguillicr de sa paroisse, qui ne rougit de la mauvaise vie de M. le régent? Quelques gentilshommes étourdis, perdus de dettes , quelques femmes dévergondées pouvaient se rire peut-être du scandale et des tristes mœurs ; mais le brave Itourgeoisou l'ouvrier qui vivait dignement avec sa femme en élevant ses laborieux enfants ; le père de ces modestes filles qui s'associaieut à Dieu dans les confréries de la Vierge avant de se marier; la partie probe , en un mot, de la population de Paris, avait honte des tableaux d’ivresse et de débauche qu’elle avait sous lesyeux. On racontait les bacchanales de M. le régent , ses nuits aux flambeaux , dignes des derniers Césars au milieu de Rome épuisée ; on parlait du père et des filles , de ces princesses flétries avant vingt ans; hélas! dans quelles mains se trouvait l'innocence du jeune roi ? qui aurait répondu de sa vie ? lin prince qui blasphémait contre Dieu , un mécréant «le la pudeur et de la chasteté , ne pouvait-il pas être entraîné au crime? Les bruits publics étaient qu'on avait fait plusieurs tentatives d’empoisonnement sur le jeune Louis XV (1); la

Raffermissement de la bonne intelligence. Ücbois. »

(1) Mémoires mis. sur la régence. (Bihlioth. du roi, n. 4, fonds nouveau.)

vigilance la plus attentive se manifestait ; le maréchal de Villeroy ne quittait pas Fenfant royal. A cette époque, Louis XV passa des mains des femmes en celles des hommes, selon la vieille coutume monarchique ; de Ventadour , tout émue , confia le dépôt précieux au maréchal de Villeroy ; elle était p.1le , agitée ; on ne peut dire combien il se rattachait d'affections à ce dernier débris d’une grande race ; cette vie innocente et chaste consolait du hideux spectacle des roués et des filles perdues , contraste que Dieu avait placé en face d'une société corrompue. On suivait avec la plus inquiète sollicitude toutes les phases de la santé de Louis XV ; on s'alarmait de la moindre altération dans ses traits ; les gardes ne le quittaient pas. Comme on répandit une fois encore le bruit d’une tentative d'empoisonnement , plusieurs gardes dirrut « qu'ils seroient les Brutus contre le duc d'Orléans , si le roi, ce bel ange, venoit à échappera leur amour (1).» Cette menace forcenée disait assez quelles étaient les accusations fatales qui pesaient sur le régent de France ; quand une population pieuse et morale ▼oyait celte vie de roués , n’était-elle pas disposée à d'odieux soupçons? La bourgeoisie était dans une sorte d'ivresse pour Louis XV; l’adoration de cet enfant était comme un acte d'opposition au régent, et c’est ce qui explique l’amour pour le bien-aimé , que le peuple conserva si longtemps î

Tant que le régent avait été d’accoêd avec le parlement de Paris et les jansénistes , sa popularité, bien qu'alfaiblie , ne s'était pourtant pas complètement éteinte ; les parlementaires et les docteurs du jansénisme, fort actifs, fort puissants à Paris, étaient maîtres de la population criarde des avocats et procureurs ; qui aurait osé ne pas applaudir à MM. du parlement, aussi antiques que le prévôt et les échevins de la vieille cité? Qui aurait pu ne pas se réjouir de l’élévation de d’Aguesseau, créé

(f) Saint-Simon lui même rapporte ces propos, ann. 1718.

(2; J'ai trouvé sur Ici affaires avec Rome une lettre autographe et circulaire du régent adressée à tout les évêques de France: «(Monsieur, depuis la lettre que je tout ai fait écrire par un des secrétaires d'Ktat. je n'ai point perdu de vue l'importante affaire de la constitution, cl j'ai cherché tous les moyens possibles pour la finir par les voies de douceur et de conciliation. Ayant lieu d'espérer que le pape pourroit entrer dans les mêmes vues que moi, j'ai jugé à propos de faire partir mon cousin le duc de la Feuillade en qualité d'ambassadeur, pour se rendre auprès dcSa Sainteté, et lui porter des propositions qui rétabliront, scion les apparences, une paix solide et durable. J'ai cru devoir vous en faire part, par l'estime que j'ai pour vous ; et comme je suis convaincu que vous désirez sincèrement la paix, soit par l'amour que vous avez pour l'Église, soit par votre altachcmeot au bien de l'Étlt, je vous exhorte et vous prie d’empêrher dans votre diocèse tout ce qui pourroit traverser ou

chancelier tic France? Quelle garantie pour les gens de justice et les jansénistes de l’ancien Port-Royal? Mais alors le régent n était plus parfaitement en harmonie avec les jansénistes et les parlementaires ; on savait qu’il traitait avec Rome ; le départ de M. de la Feuillade, nommé ambassadeur auprès du pape Clément XI , avait fortement déplu aux opposants (2) ; et depuis la procession du 15 août et la prétention du régent pour marcher avant M. le Premier, il y avait un vif mécontentement dans la grand’chambre et les enquêtes. Celle inquiète situation s’était aggravée encore par les questions financières ; le régent avait rendu plusieurs édits sur les monnaies et les billets d’Etat , mesures extraordinaires qui se rattachaient au système de banque de Law ; le parlement de Paris se hâta de faire de hautes et formelles remontrances ; n'était-il pas dans son droit d’enregistrer tout ce qui tenait à l’impôt ? le système financier n’entrait-il pas dans sa compétence ? Le régent ne répondit que par un appel au conseil d’Etat. M. d’Argenson venait de recevoir les sceaux en remplacement de d’Aguesseau , beau diseur parlementaire, l’expression de la grand’chambre et du parquet de la cour de justice. M. d’Argenson, lieutenant général de police à Paris, était un caractère ferme, tenace , décidé aux coups d’Étal , ayant toute la confiance du régent. Il conseilla un lit de justice qui fut tenu avec toute la pompe de ces solennités ; défense fut faite au parlement , à la cour des aides et des comptes , de se mêler désormais aux questions financières quand le roi les avait une fois décidées par sa suprême volonté. La rupture avec le parlement fut complète !

Ainsi le régent était entraîné vers une politique aussi dessinée pour ainsi dire que celle de Louis XIV. Quelle différence entre celle situation et celle de l’avcncment! En 1715, le duc d’Orléans avait déclaré avec modestie qu’il ne voulait du pouvoir que

retarder l'effet de mes bonnes intentions, et je ne doute pas que vous ne vous y portiez avec zèle et charité. Mais afin que vous ne soyez pas troublé dans le gouverncmentde votre diocèse, et que vos ecclésiastiques du second ordre se contiennent dans la subordination qu'ils vous doivent , j'aurai soin de donner les ordres nécessaires pour faire en sorte qu'il ne se passe rien dans le parlement qui puisse blesser l'honneur et la dignité de l'épiscopal, et qu'au contraire vous y trouviez tout le secours et toute la protection que vous en pouvez attendre. Au surplus, s’il se trouve quelqu'un dans voire diocèse qui veuille en troubler le repos et se soulever contre votre autorité, ou traverser par des actes d'appel au futur concile sans nécessité ou autrement les mesures que je prends pour parvenir i la paix, vous n'avez qu'à vous adresser à moi, et j'emploierai le pouvoir souverain dont je suis depositaire pour les réprimer et les punir. Il ne me reste qu'l vous assurer que je suis, monsieur, votre trèsaffe- lions é ami. reiLipre d'Orlê.v.vs. »

la faculté tout juste de faire le bien ; il ne devait marcher qu’avec lés parlementaires, suivre leurs conseils, ménager leur autorité, tout tenir d’eux, les pères de la patrie! Les temps étaient donc bien changés! Aujourd’hui le régent brisait le droit du parlement avec violence; et comme les corps judiciaires menaçaient de quelque opposition , il tenait un lit de justice pour faire triompher l'autorité du roi. La résistance s’accroissant , ce prince résolut un coup d’Etat , comme aux jours de l’autorité la plus absolue ; les mousquetaires envahirent le parlement, sc placèrent à la banque de Law pour la défendre, et puis, sur l’ordre exprès du régent, les exempts des gardes enlevèrent MM. de Blamont, président de la quatrième des enquêtes, Feydeau de Calandes et Saint - Martin , conseillers en la grand’chambre; ces trois magistrats furent conduits en des carrosses dans des lieux d'exil désignés d'avance par le garde des sceaux (1). Ce coup d'Élat parut une nécessité afin d’imprimer quelque force au gouvernement du régent ; on lui reprochait de la faiblesse et du décousu dans ses idées; il voulut revenir à l'unité. 11 est rare que les pouvoirs nés par la volonté des assemblées n’anuulcnt pas le corps politique qui les a produits; une lutte trop vive se déclare immédiate entre les deux forces qui se sont prêté appui dans l’origine : le parlement avait fait le pouvoir du régent et voulait le dominer; il fallait dès lors, ou que la magistrature gouvernât, ou que le régent brisât la magistrature. La lutte s’engage, le parlement hautain se trouve blessé par toutes les mesures du duc d’Orléans; d’Aguesseau, son expression politique, est obligé de se retirer à F res ne , sa terre d’exil ; les membres les plus influents de la magistrature sont enlevés au sein même de l’assemblée. A qui rcmellail-on les sceaux?

(t) f'. le* remontrances «lu parlement. (Reg., ad anu. 1 7 18.)

(2) Je donne ici la première PhiUpplque de La Grangc- Cbaocel comme un monument des passions humaines ci de l'irrilalion de l’esprit de parti :

Vous dont l’éloquence rapide Contre deux tyran* Inhumains Eut jadis l'audace Intréplile D'armer le* Grec* et le* Domains ,

Contre un monstre encor plu* farouche Mettes votre Del dan* nia bouche ,

Je brûle de suivre vos pas ,

El je val* tenter cet ouvrage ,

Plus charmé de votre courage Qu'effrayé de votre trépas.

A peine 11 ouvrit ses paupière* ,

Que tel qu'il se montre aujourd'hui ,

Il fut Indigné des barrières Qu'il vit entre le trône et lui :

De ces détestables idées ,

De l'art des Clrrés, des Médéc* .

Il fit ses uniques plaisirs;

Il cnit cette voie Infernale

est-ce à un magistrat austère, à un ami du parlement, à l’un de ces esprits portés à défendre sa pré* rogalive? il n’en est rien! Le régent confie les sceaux à d’Argenson, le chef de la police de Paris, l’homme d’action et d’exécution! Un mot du prince allait suffire pour autoriser toutes les violences. Tel était, selon les parlementaires, l’étal où le gouvernement allait être réduit; n’y avait-il pas pour les vieux magistrats des motifs d'indignation? La police était donc substituée à la justice !

Ces plaintes de la magistrature avaient du retentissement dans la société; quand le pouvoir se décide à frapper quelque coup de force, il doit environner sa propre existence d'une certaine sévérité de mœurs qui seule peut faire pardonner la violence des moyens; mais ici , quel était le prince qui attaquait de front l’autorité parlementaire, si noble et si grande en la ville de Paris? N’était-ce pas le duc d’Orléans couvert de débauches? n’était-ce pas lui qu'on accusait d’avoir empoisonné la longue lignée de Louis XIV? n’était-ce pas le duc d'Orléans qui avait protesté de son obéissance au parlement pour briser le testament de Louis XIV? Quel ingrat ! II se fit donc une opposition criarde contre le régent. Si dans ses orgies de nuit le prince invitait quelques gens d’esprit pour égayer la soirée de leur impiété moqueuse , la majorité des gens de lettres lui était opposée ; la duchesse du Maine avait eu l’art de les attirer dans sa délicieuse retraite de Sceaux ; c’était là que se faisaient les plus épouvantables satires contre le régent , les épigrammes acérées contre ses mœurs et ses habitudes. La déesse du lieu était blessée, comme le disait Arouct, il fallait que tout le Parnasse s’agitât ! La plus acerbe , la plus déplorable de ces satires parut alors pour soulever l’opinion contre le duc d’Orléans (1). Parmi les habitués

Digne de remplir l'intervalle Qui s'opposait i se* désir».

Contre ses villes mutinées On roi l'appelle à son secours,

Il lui commet les destinées De son empire et de se* Jour».

Ce prince , aveugle et sans alarmes ,

A vu qu'il ne prenait le* armes Que pour devenir son tyran ,

Et pour Imiter la furie Par qui jadis l'Ibérie Subit le joug de l'Alcoran.

Que de divorces! que d'inceste#

Seront le fruit «le ces complot* I Verrons-nous les flambeaux célestes Reculer encor sous les flots?

Peuple, arme-toi , défonda ton maître.

Sache que la main de ce traître Cherche 4 lui ravir scs Eut* :

î.e lit même «le ton Philippe Doit voir «le Thyeste et «l'OEdlpe Renouveler les attentat».

des cafés de la rue Dauphine , il y avait un poete d'assez maigre apparence ; il y était assidu chaque soir, et s'y faisait remarquer par son humeur inquiète; on le nommait La Grange-Chancel, et sa réputation dramatique retentissait déjà. Joseph La Grange-Chancel était d'une famille de Guienne anoblie pour ses services militaires ; d'abord mousquetaire , puis maître des cérémonies de la duchesse d'Orléans douairière , il avait pu connaître le régent dès la première époque de sa vie ; le théâtre de La Grange-Chancel avait quelque valeur, et il comptait plus d’une pièce à succès lorsqu'il publia sa première IMiilippique. Était-ce uqe vengeance personnelle?

Mais tei Ira me* «ont découverte* ,

Quel* climat* lut aeront ouvert*?

Quelle* ilet auci déterte*

Le cacheront A l'unlven?

Sa patrie, Indulgente mère.

Ouvre ton teiu A ce vipère Avide de le déchirer ;

8*11 perd l'capoir d'une couronne,

Le malheur n'a rien qui l'étonne,

Il a de quoi le réparer.

Nocher de* onde* lufcrnale* ,

Pn'pare-lol, tan» t’effrayer,

A paster le» ombre* royale*

Que Philippe va l'envoyer.

O dlsgrices tou jour* récente*!

O perte* toujour* renaissante*!

Sujets de pleur* et de sanglot»!

Tels dessus la plaine liquide.

D'un cour* éternel et rapide,

Le» Dot* sont suivi* par le* Ilot*.

Ainsi le* ni* pleurant leur père.

Tombent frappés des même* coup* ;

Le frère e»t *u|v| par le frère,

L'épouse devance l'époux.

Mal», A coup* toujours plus funeste»!

Sur deux fils , no* uniques restes ,

La faux de la Parque s'étcud,

Le premier est joint * sa race;

L'autre, dont la couleur s'efface.

Penche vers son dernier instant.

O roi! depuis si longtemps Ivre D’encens et de prospérité.

Tu ne te verra» plus revivre Dan» ta triple postérité.

Tu sala d'où part le coup sinistre ,

Tu lien* son Infime ministre,

Monstre vomi par les enfers!

Son déguisement sacrilège N'usurpe point le privilège De le garantir de tes fers.

Venge ton trône et ta famille,

Arme-toi d’un noble courroux.

Prend* moins garde aux pleur* de ta fille Qu'aux attentats de son époux.

Ta pillé ferait ta ruine;

Sols sourd aux cri» d'une héroïne Digne d'un fils moins délesté ;

Qu'Il expire avec son complice,

Tu sauveras par sou supplice Le peu de sang qui t'est resté.

La Grange-Chancel avait-il à se plaindre du régent , ou faisait-il seulement un de ces actes d’opposition générale qui ne sont en quelque sorte que l’image des opinions de la société ? Tant il y a que jamais satire n’avait si profondément atteint la vie entière d’un homme. En temps de parti, tout est admis comme vrai; les plus affreuses calomnies se répandent et se disent comme la vérité même; les contemporains ne s’en étonnent pas , parce qu'ils sont passionnés autant que ceux qui écrivent; et , triste chose, ils adoptent les plus affreuses idées comme des faits authentiques. J’analyse donc la première des l’hilippiques de l»a Grange-Chancel , déplorable

Mai* par le juge que tu nommes Que pentes-tu développer?

C'est le plut noir de tous les hommes,

11 ne cbcrcbc qu'à te tromper.

Sur le silence et l'imposture Élevant sa grandeur future.

Il se ménage un sùr appui :

Sur ccl événement tragique Consulte la clameur publique;

Elle est plu* sincère que lui.

Vols comme le rang du coupable N'imprime plu* aucun respect.

Comme la cour inconsolable Frémit d'horreur A son aspect.

Son Ame, tremblante et confuse,

Craint déjA qu'on ne lui refuse L’usage des feux et de» eaux ,

Et que les fières Euménides N'arment contre *e* parricides Leur» couleuvre* et leur» flambeaux.

Enfin le jour fatal arrive Tel qtf Albion l'avait prédit,

Louis va sur la sombre rive.

Son ennemi s'en applaudit;

Et prenant le* moeurs de iyxance

Comme II avait pris sa naissance Des Séllmt et des Bajateta,

11 croit , par l'effroi qu'il Inspire,

Saisir le prix de scs forfait*.

Le tyran le plus sanguinaire Montre d'abord quelques vertus;

Tels furent Néron et Tibère ,

Tel fut le frère de Titus;

Le bruit du passé se dissipe.

Déjà l'on transporte A Philippe Tous les noms donnés A Trajan;

Il suit le* antiques oxemples Des roi» qui défendaient nos temples Des attentats du Vatican.

Et toi , cabale insociable Sous le nom de Société ,

De ton pouvoir Insatiable Vols détruire l'Impiété ,

Vols sortir des mains profanes.

De l'cxll où lu les condamnes,

Et des rers oû tu les retiens.

Ces grands cœurs, ce» esprits sublimes.

Qui n'ont jamais eu d'autres crimes Que d'avoir combattu les tiens.

monument des passions politiques à la face d'une régence qui s'affranchissait trop des règles de morale ; rude châtiment pour ceux qui ne conservent pas les grandes lois des bienséances humaines! C’était en invoquant les ombres de Cicéron et de Démosthènes que le poete débutait dans son ode; u il voulait emprunter leur fiel contre un tyran plus farouche ; il aurait leur courage , et ne craindrait pas leur trépas ! A peine Philippe avait-il ouvert la paupière , qu’il s’était irrité des obstacles qui le séparaient du trône; il avait fait ses études de Part des Circés et des Médées pour remplir l’intervalle qui s’opposait à ses désirs. Le roi d’Kspagne

U pourpre , S tant de trait* en butte ,

Trouve aujourd'hui *a sûreté;

La foi , que relève sa chute ,

Va reprendre sa pureté.

Au Caton que tu veux proscrire ,

De* lois, soutien de cet empire,

Le sacré dépôt est remis.

Tremble, crains la main équitable Qui joint le glaive redoutable a U balance de Thémis.

Achève d'étre notre maître,

Prince digne du nom de roi,

Les vertus que lu fais paraître Ramèneront les coeurs â toi.

Auguste, eu suivant les maximes, sur ce qu'il obtint par ses crimes S'acquit d'inviolables droits;

Les usurpateurs des provinces En deviennent les justes princes Quand ils donnent de justes lois.

Na voix le frappe , Il persévère,

Tous scs instants sont glorieux ;

Je vol* purger le ministère D'un triumvirat furieux;

No* fermes longtemps négligées ;

Nos finances mal dirigées Passent en de plu* dignes mains;

Elle cyclope impitoyable N’a plus le pouvoir effroyable Dont tl accablait les humains.

Vous dont les palais magnifique*

Se tout formé* de uos débris,

Auteur* de* misère* publiques,

Monstres de notre sang nourris ,

Tels qu'on vit les fils de 1* Terre,

Dans nos champs semés pour la guerre ,

Détruits aussitôt qu'enfantés;

Tbémls s'arme pour vous poursuivre;

Rentrez, troupe Indigne de vivre,

Dans le néant dont vous sortez.

El loi , leur agent détestable.

Et receleur de leurs larcins,

Dout la police épouvantable Viola les droit* les plus saints.

Regarde le» honteux supplices Où Tbémls livre te* complices ,

Crains pour toi les mêmes horreurs Paris, devenu ta patrie,

Attend cette dernière hostie Comme la An de ses malheurs.

l’appelle , et il conspire contre le roi ; le divorce , l’inceste, rien ne l’arrête! Peuple, arme-toi pour défendre ton maître; le duc d'Orléans veut lui ravir ses États à l'aide des crimes d’OEdipe et d’Oreste; va-t-il au moins gémir dans l’exil? va-t-on punir ce traître? Non ; la patrie, indulgente mère, le reçoit ; s’il perd l'espoir d’une couronne, il peut encore réparer cet échec. Nocher des ondes infernales , prépare-toi à accueillir les ombres royales que Philippe d’Orléans va t’envoyer avec la rapidité des flots qui succèdent aux flots; les fils pleurent leur père, les frères sont suivis par les frères , l’épouse devance l'époux ; deux fils restaient comme l'unique rejeton :

Mal* la fureur > beau paraître,

Certain d'en braver le» effet* ,

Tu fu* trop utile A ton maître Dan» l'examen de *e» forfait* ;

Il e*t A présent ton refuge ;

Il fait plu», Il te rend le juge De quiconque a cru te Juger.

Le bra* armé de ion tonnerre, rai* connaître A toute la terre Qu'Il n'ett pas sûr de l'outrager.

Attaque d'abord ce grand botmne Que Philippe craint encor plu*

Qu'autrefoi» le tyran de Rome Ne craignit Sénèque et Burrbua;

Hile ta chute et sa disgrâce ,

Le tyran regarüe sa place,

■t tu conviens mieux A ses mœurs ,

Avec le prix de te* services Tu saura» mieux natter ses vice*.

Tu servira* mieux *e* fureur*.

Royal enfant, jeune monarque.

Ce coup a réglé ton destin;

Par lui l'inévitable Parque Ne licbera plu* ton butlu- Taut qu'on te verra sam défense,

Dan» une assez pai»ible enfance On laissera couler te* jours;

■aJ* quand , par le secours de l'Age ,

Te» yeux s'ouvriront davantage ,

On le* fermera pour toujours-

EnAn te torrent en furie Rompt la digue qui le retient,

A sa première habarie.

Le tigre opiniâtre revient.

Quel chao» ! quel» affreux mélange* !

A de* maux encore plu» étrange*

Paut-il encor nou* apprêter?

Tbémls s'envole vers Astréc ,

Cette détestable contrée N'est plus digne de l'arrêter.

Quel nouveau spectacle s'apprête D'augmenter notre étonnement ■

Quel hydre esclave d'une tête S'empare du gouvernement!

Toul commence, rien ne «'achève;

Chaque sentiment qui s’élève Trouve un sentiment opposé.

Il n'est point de Ai* «ecourables Entre le» détours lunombrable*

Dont ce dédale est composé.

l’un anil rejoint «a race; l’autre enfant, aux pâles couleurs , penchait vers son dernier instant. O grand roi ! lu sais d’où part le coup <|ui tranche les jours de ta triple postérité ; pourquoi hésites-tu à renger ta famille? prends moins garde aux pleurs de la fille qu'aux attentats de son époux ; arme-toi d’une noble colère , tu sauveras par ce service le peu de sang qui t'est resté ; d'Argenson , que tu désignes pour inslruire sur ces crimes, est dévoué au coupable, il fonde sur l’impunité sa grandeur future ; vois la cour qui fuit d’horreur à l'aspect de Philippe , vois la clameur publique! Le jour fatal prédit parAlbion arrive, Louis AI V meurt , et la terreur que Philippe inspire lui donne le pouvoir; il montre d’abord

où va ce monstre fanatique De qui l'orgueil s'est emparé?

Pourquoi, contre l'usage antique,

Veut-Il faire un corps séparé ?

Fiers de titres Imaginaires,

Ces grands cours , au rang de leurs pères Dédaignent de sc voir réduits;

St, comme les fleuves superbes, fis méconnaissent sous les berbes La source qui les s produits.

ombres dont par toute la terre On connaît les Illustres noms :

Follgnac , Beaufremont , Tonnerre,

Xt vous, mânes des Chillllons,

Je vous vols su même rivage Frémir de l'indigne esclavage Où vos neveux sont retenus;

Far des noms égaux à tant d'autres,

De» noms obscurcis par les vôtres.

Ou qui ne vous sont pas connus.

Contre vos Filles de Mémoire Le tyran n'est pas moins aigri,

Des traits d’une Adèle histoire Il voudrait se mettre à l'abri ,

Surtout ennemi de la sienne ,

Que par une rivale obscène Il a cru pouvoir avilir.

Il craint que vos Jeux dramatiques n'étalent sou» des noms antiques Ce qu'U voudrait ensevelir.

De cette crainte Imaginaire Arouet ressent les effets ;

On punit les vers qu'il peut flaire,

Plutôt que les vers qu'il a faits:

(Test sur des alarmes pareilles Que l'Imitateur des Corneilles Gémit au fond du Périgord ;

Xt lui, atteint de müle crimes,

Lui dont on craint si peu les rimes ,

Ile craindra point le même sort.

Cependant l’État se renverse ,

Tou» nos trésors sont engloutis ;

Le mal Interrompt le commerce Et rend les art* anéantis ;

De* traité* bonleux s'exécutent,

Cu roi que les sien* persécutent Mou* éprouve encor plus cruels ;

Mais dans tin temps tel que le nôtre.

Le* usurpateurs l'un â l'autre Donnent des secours mutuels.

CaPCFICtK.

quelques vertus , comme les tyrans de Rome , comme Néron et Tibère; on décerne à Philippe les plus nobles titres de Trajan ; il chasse cette société des jésuites qui avait condamné les plus belles intelligences, il fait sortir des fers les esprits sublimes; l’empire des lois est remis aux plus nobles déposi* taires. Achève donc d’être notre maître; Auguste acquit l’autorité par les mêmes moyens ; lu marches bien, tu purges le ministère, tu le places en de dignes mains ; les traitants sont poursuivis par la justice, et d’Argenson , leur agent détestable , voit ses complices livrés au bourreau. D’Aguesseau ne sera pas longtemps le chef de la justice, on le craint comme naguère le tyran de Rome craignait

Tandis qu'on brisé les barrières Que nous achevons d'élever,

Qu’on ouvre de Tastes carrières A ceux qui voudraient nous braver,

On passe le temps en délices.

Chacun se pare de ses vices Comme d'un trophée éclatant ;

Xt lea fers, l'exil et les gènes sont toujours les suites certaines De* moindre* plaintes qu'on entend.

Infâme* Héliogsbatea,

Votre temps revient parmi nous ;

"Voluptueux Sardanapales,

Philippe va plu» loin que voua.

Vos excès n'ont rien qui le tente;

Son âme serait moins contente De les avoir tous réunis, ni n'effaçait votre mémoire En faisant revivre l'histoire De la naissance d' Adonis.

Toi qui Joins au nœud qui te He Des nœuds dont tu n'a* pas d'effroi ,

Ml aeasallnc, ni Julie

Me sont plus rien auprès de toi ;

De ton père amante et rivale.

Avec une fureur égale Tu poursuis le* mêmes plaisirs ;

Et toujours plus Insatiable,

Quand leur nombre même t'aocable,

Il n'assouvit point tes désirs.

Pille du plus grand roi du inonde,

Qui , loin de marcher sur leurs pas ,

Dans une retraite profonde Ensevelissez vos appas ;

Seule , exempte de tant d’intrigues,

Parmi nos plaisirs et nos brigues Les vôtres ne sont point cités.

On ne vous volt que dans nos temple* ,

Où vous nous donnez des exemples Qui ne seront point Imité*.

Vous, dont par un arrêt Injuste Le grand cœur n’est point abattu,

Prince qui d’une race auguste Emportez toute la vertu;

Tout le reste la déshonore,

La Franco contre eux vous Implore,

Far ses cris laissez-vous gagner,

Et forcez sa reconnaissance D'ajouter A votre naissance Ce qu’il y manque pour régner.

Sénèque el Btirrhus. Royal enfant , s’écriait le poète dans sa fureur haineuse contre le régent ! tant que tu seras sans défense , on laissera couler tes jours ; mais quand par le secours de l’Age tu verras par tes yeux , on les fermera pour jamais. Quel gouvernement ne vient-on pas d’établir? Ici l’hydre à mille tètes pour les conseils, là les ducs et pairs qui veulent primer la noblesse : voici les nuits affreuses du voluptueux Sardanapalc, où l’on fait revivre l’histoire delà naissance incestueuse d' Adonis! » L’implacable poète jetait ses vers affreux sur la malheureuse duchesse de Berry ; il la comparait , elle flétrie déjà à vingt-deux ans, à Messaline et à Julie, amante et rivale de leur père ; et, traduisant contre la duchesse de Berry l’énergique et flétrissante apostrophe de l’antiquité contre Mcssaline : « elle est fatiguée et jamais rassasiée! s’écrie-t-il. » C’était à la duchesse d’Orléans que La Grange-Chance! adressait cette poésie d’un délire effroyable , car la duchesse faisait contraste à ce triste tableau ! Fille du plus grand roi du monde, on ne la voyait que dans le temple de Dieu. Le duc du Haine recevait sa part de ces éloges; La Grange-Chance! célébrait le seul prince qui ne fût pas souillé : « la France l’implorait pour la sauver, et , dans sa reconnaissance pour lui , elle donneraitau duc du Maine ce qui manquait à sa naissance^ légitimation que le régent lui avaitarrachée.»

Le but de ce pamphlet était visible ; on voulait frapper au cœur la puissance du duc d’Orléans , affaiblir tous les lieus de l’obéissance. Les circonstances étaient favorables : l’opinion publique s'était vivement prononcée contre le régent de France ; il y avait de toutes parts des murmures ; la publication de cette œuvre déplorable devait être d’un effet prodigieux sur les mécontents si nombreux qui peuplaient les parloirs et les réunions de Paris et de la province. Si l’on en croit les Mémoires, le régent lut lui-même l’ode de La Grange-Chancel ; il en sourit quelquefois avec cette insouciance épicurienne qu’il empruntait à l'étourdissement continuel d'une vie toute d'ivresse et de sensualisme; il n’y eut que l’accusation d’empoisonnement qui le flt frissonner de douleur, et une larme vint à ses yeux. La Grangc-Chancel fut poursuivi avec acharnement ; il le méritait : réfugié à Avignon , lieu d’asile inviolable , il fut attiré sur la terre de France par une trahison de police , et renfermé aux Iles Sainte-Marguerite, où son esprit inquiet

(1) On attribue à Arouet une épigramme latine, plu» affreuse que les satires mêmes de La Grange-Chancel :

Régnante puero ,

Ventnn et Ineetllt famoto

AdmtnUlrante ,

Ignarts et InilabUlbut continu ,

lnttaMUorl rellgfone.

le rendit insupportable au gouverneur même.

La Grange-Chancel avait commis brutalement une mauvaise action dans une ode toute d’indignation poétique ; Arouet de Voltaire fit une satire non moins implacable , mais en homme d’esprit il s’en tira fort adroitement ; OEdipe fut la plus cruelle vengeance contre le régent qui avait rois le jeune Arouet à la Bastille. Il est des temps tellement irrités contre le pouvoir, que tout devient arme et allusion. Arouet. poète malicieux et frondeur, conçut la tragédie d 'OEdipe comme une allégorie de cette cour avec ses déplorables mœurs et ces mystères d’inceste et de crimes dont la clameur publique accusait le régent. Arouet , courtisan tout à la fois de popularité el des princes, n’alla pas, ainsi que La Grange-Chancel , mêler des noms propres à scs allégories, il les laissa transparentes pour le public. OEdipe , joué dans un temps de mœurs sévères et d’un pouvoir imposant , n’eût été qu'une œuvre d’art parfaitement conçue; mais à l'époque des saturnales du Luxembourg , tout fut appliqué et applaudi ; Voltaire eut l’esprit de ne pas s’en apercevoir, et la plus curieuse des victoires qu’il remporta alors , ce fut d’obtenir du régent qu'il assisterait à la représentation avec M,D* la duchesse de Berry : la princesse y vint cinq fois de suite, comme pour braver l'opinion publique , et le régent accueillit fort bien le jeune Arouet; il lui accorda même une pension : quand la foule, émue par une affreuse allusion , applaudissait OEdipe inceste et parricide, le jeune Arouet de Voltaire complimentait le régent, faisait des vers pour M®* la duchesse de Berry, jeune déité digne des grâces et des amours. OEdipe devint une arme de la plus violente opposition ; son succès fut encore une combinaison de parti, une expression de la colère des masses contre le duc d'Orléans. Les Philippiques étaient trop passionnées pour exciter une de ces émotions générales seules dangereuses pour le pouvoir; c’était une œuvre de haine et de vengeance ; OEdipe fut un sujet de déplorables applications et de continuels scandales; on y courait pour y désigner tous les personnages, les acteurs avaient leur nom, leur qualification personnelle ; on disait : le régent- OEdipe , ta Berry -Jocnstc ; fatale vengeance de l'esprit français, qui n'épargne que ceux-là qui n'épargnent pas eux-mêmes leur propre caractère, leur dignité et leur publique renommée (I).

Ærarto exhautta ,

Violai A flrie pubttcA ,

InjuihUœ furore trtumphante ,

G encrai h Imminente t édition u Per leu to,

InUjutr hcreditath Spel coronar, palrtA tac ri fient A ,

Cailla mor pcrltura. n»)

Celle grande cabale contre le duc d’Orléans était spécialement favorisée par le salon du duc et de la duchesse du Mairie. La fière et noble duchesse savait tout ce que le régent préparait contre sa maison ; elle avait subi en munnurniit l'ordonnance qui privait les bâtards du droit de succéder; elle s’était profondément irritée du nouvel édit qui enlevait. la préséance aux princes du sang. La duchesse du Maine u'était pas une femme vulgaire; active comme Us cadets de Gascogne de la race des Condé, érudite comme un bénédictin , elle vivait entourée d'infulios qu’on empilait sur son lit pour qu’elle pùt Ira» ailler à ses Mémoires sur les prérogatives de sa maison. Ses partisans la mettaient de niveau avec maître André Duchesnc , le généalogiste par excellence , ou bien avec Ducange, la plus belle merveille de l'érudition du dernier siècle. La duchesse du Maine avait un nouvel affront <i subir; le régent n’ignorait pas que la coterie de Sceaux était le foyer d'une vaste opposition contre les actes de son gouvernement; n’élait-ce pas de ce bureau d'esprit que partaient les effroyables pamphlets contre le duc d'Orléans et sa régence? On devait rompre d'une manière éclatante avec cette maison; elle insultait trop le prince alors au pouvoir. Quand une séparation s’est une fois accomplie entre deux fortes et hautes existences , elle devient chaque jour plus profonde; l’amour-propre s’y mêle; il n’y a pas de réconciliation possible. Le duc d’Orléans n'hésita point, il fallait un exemple ; ce prince le donna : la surintendance fut enlevée au duc du Maine par un ordre du régent ; sorte de coup d’Étal nécessaire pour manifester énergiquement la volonté de marcher seul à la tète du gouvernement. La surintendance avait dans sa forme quelque chose d'insultant pour la régence; M. le duc du Maine, sous prétexte de garder l'enfant royal , montrait une triste mé-

(1) II y cul à ce sujet une requête adressée par M. le duc de Bourbon ; en voici le texte : u Sire, le feu roi ayant paru désirer que M. le duc du Maine fdt chargé de l'éducation de Votre Majesté , quoique cette place dût m'appartenir par droit de ma naissance, et suivant les exemples anciens, je ne m'y opposai pas alors, par la considération de ma minorité; mais toutes les raisons d’alors étant présentement levées, je demande que cet honneur me soit déféré, suivant la jnstice de mon droit. Je me Halte que tous les grands du royaume, et cette assemblée, m’en verront jouir sans répugnance, et concourant avec le maréchal de Villeroy, qui s'acquitte si dignement de ses fonctions de gouverneur auprès de Sa Majesté, et avec tous les autres qui donnent tous leurs soins à une si précieuse éducation, je verrai croître en Votre Majesté l'amour de la justice, sa rcconnoissance envers M. le duc régent, son affection pour la noblesse, sa bonté pour scs peuples , et une atteinte particulière pour la fidélité du parlement. » Après ce discours, M. le duc régent s'étant levé, dit à Sa Majesté, qu’il lui conscllloitd’ac-

fiance qui s’adressait au duc d’Orléans; par le droit de sa charge, il restait toujours à côté du roi; il n’en laissait point approcher le duc d’Orléans léleà tète, comme s’il avait craint un attentat. D’ailleurs , er» se séparant des bâtards, le duc d'Orléans s’était appuyé sur les princes du sang ; il lui fallait donner un gage, et la surintendance qu’on enlevait «i M. le duc du Maine , le régent la confia dans tous scs honneurs à M. le duc de Bourbon (1).

Celte réaction contre les dispositions paternelles de Louis XIV n était plus populaire comme à la mort du grand roi; un intérêt général, une sollicitude généreuse entouraient M. le duc du Maine et le comte de Toulouse. Princes d’un haut mérite et de vertus éclatantes , pourquoi les plaçait-on en dehors de toute la régence? les roués allaient-ils aussi corrompre cet enfant royal confié à leurs soins ? Quoi ! on enlevait l'éducation de Louis XV au prince instruit et Tortueux qui l'avait jusqu’ici si bien conduite? allait-on lui donner un Noce pour précepteur? M. le duc de Bourbon n'avait pas des mœurs assez chastes pour guider la tête et le cœur d’un enfant candide ; cette mesure fit le plus triste effet sur l'opinion publique , qui était à cet instant où un rien l’agite et l'inquiète. Dans la vie des gouvernements il est des époques ainsi faites; la société en est aux méfiances; tout devient opposition; le moindre événement la soulève; le duc d'Orléans aurait pu tout oser après l'acte parlementaire qui le proclama régent de France, car il était alors dans scs jours de force et de popularité ; mais , à celte nouvelle période, tout lui était reproché comme un crime ; il avait perdu l’appui du parlement et de la bourgeoisie, il n’était plus (topulaire!

Dans ces circonstances, le régent reconnut la nécessité d'organiser son pouvoir d’une manière plus ferme et plus centralisée (S) ; rétablissement

corder cet honneur à M. te duc, et la surintendance de l’éducation de Sa Majesté fut unanimement accordée à Son A Hesse Sérénitsime. •»

(3) Voici comment les divers ministères furent organisés :

Département de AI. de La f'riUlèrc. — Les affaires générales de la religion prétendue réformée; la feuille des bénéfices; les dons et brevets, autres que des officiers de guerre ou des étrangers , pour les provinces de sou départe ment. Les pays d'états, savoir : le Languedoc haut et bas, Provcucc , bourgogne , Bresse , Bugey , Dalromey et tiex , Bretagne, Navarre, Béarn, Bigorre et Nébouzan, comté de Foix et Roussillon, Flandre et pays de llainaull divisés en deux intendances, quoique compris daus la généralité de Lille. Provinces et généralités : Picardie, Artois et Bolounais; la Guienne haute et basse jusqu'à Fontarabie, ce qui compreud les intendances de Bordeaux, Monlaubau et Aucb ; Moulins, qui comprend le Bourbonnais, le Nivernais et la H au le -Ma relie ; Touraine, le Maine, l'Anjou et comté de

Oi PHILIPPE D'ORLÉANS. — 1718.

des conseils d’État avait été une concession parlementaire; il y avait de la faiblesse, de l'anarchie dans un système où l'on comptait plus de soixantedouze ministres d'État ; rien ne pouvait se faire avec unité et fermeté. S'agissait-il d'une négociation avec l'étranger, d'un traité a conclure, on ovait à consulter les avis du maréchal d'Uxelles, de M. de Torcy, et à les concilier avec l'abbé Dubois, essentiellement hostile aux idées de Louis XIV. Combien n’élait-il pas plus difficile encore quand il était question d'une affaire ecclésiastique , où l'interminable dispute du jansénisme était mêlée; d'Aguesseau, l'abbé Pucelle , M . de Noailles , se montraient inflexibles, tandis que les rapports du régent avec la cour de Home demandaient des ménagements. Il était impossible de continuer une telle anarchie au moment même où l'opinion publique échappait au régent; il fallait centraliser le pouvoir pour le rendre plus fort, pour en manifester la toute-puissance. Ce fut sans doute ce motif qui entraîna l'abolition des conseils et l'institution de ministères réguliers par des secrétaires d'État uniques, comme l'avait comprise Louis XIV ; quand il fallait ainsi prendre des mesures de fermeté, le pouvoir avait besoin de se reposer dans les mains de quelques hommes de confiance. D'après la nouvelle organisation du ministère , les affaires ecclésiastiques sortaient de la gestion d’un conseil pour être confiées à M. de La Vrillière, secrétaire d'État de la régence; son département embrassait l'administration générale du royaume, les pays d'états ; M. de La Vrillière élait de la famille des Philippeaux, très-dévouée au régent; il avait sous lui un jeune homme, actif, de dix-sept ans à peine , qui tenait le litre de secrétaire d’État par survivance de son père; c'était le brillant comte de Maurepas , qui fut appelé depuis à une longue carrière ministérielle. M. d'Armenonville prenait le litre de ministre de la marine; diplomate

Laval, ce qui comprend la généralité dcToura; l'Auvergne, qui comprend la généralité de Riom; Normandie, qui comprend le> généralités de Rouen, Caen, Alençon, en y comprenant l.i partie du paya du Perche qui dépend de la généralité d'Alençon.

Département de M. le comte de Maurepas , secrétaire d’État.— La maison du roi; le clergé, les dons «l brevets, au 1res que des officiers de guerre ou des étrangers, pour les provinces cl généralités ; Paris, qui comprend l'Ile-de-France et partie de la Brie ; Soissons , Orléans, avec la partie du pays du Perche qui en dépend ; Berry, Poitou, Limoges, qui comprend l'Angoumois et la Basse-Marche; La Rochelle, qoi comprend la Saintonge, le pays d'Aunis , Brou âge, les lies de Réel d'OIéron.

Département de M.d' À r me nonvilte, secr. d’État.—- La marine, les galères, le commerce maritime, les colonies étrangères ; les dons et brevets, autres que des officiers de

d’une certaine capacité , Il avait rendu vies services au régent dans les traités de Hollande et d’Angleterre. L’abbé Dubois, son collègue dans ces négociations, recevait le département des affaires étrangères avec toute la confiance intime du cabinet ; la guerre était confiée à M. Leblanc , qui jusqu’alors ne s’était distingué que dans les bureaux. Tous ces ministres étaient sous la main du duc d'Orléans ; aucun ne se trouvait assez haut placé pour lui résister, même dans l'intimité du cabinet. On ne conservait la pluralité d'un conseil que pour le département des finances, et encore le régent eut-il soin de désigner des administrateurs entièrement à sa dévotion; les conseillers d'État des finances furent : MM. Amelot . Le l'elletier- Desfort, de La Houssaye, Fagon, d’Ortnessou, Gilbert des Voysins, Gaumont, Bauilry , Dodun et de Fourqueux. Ce conseil c’avait encore que voix consultative.

La création des secrétaires d'État , après l'abolition des conseils , fut une véritable révolution dans les principes mêmes de la régence ; l'unité était rétablie. A la mort de Louis XIV, on était parti d'une idée de réaction contre la force et la puissance du gouvernement; on y revenait après avoir parcouru une période désordonnée. Le pouvoir avait hâte de se concentrer en lui-même; le duc d'Orléans abandonnait les idées parlementaires et idéologues de Fénelon et du duc de Bourgogne pour arriver à la direction suprême et absolue du pouvoir ! Tous les gouvernements parcourent le même cercle; ils partent de la popularité , et tendcul invariablement à l’unité et à l'action. Chacun des secrétaires d'État avait uue capacité spéciale, mais l'homme politique et de confiance de ce ministère était l’abbé Dubois ; seul il avait le dernier mot et ia dernière pensée du régent; U était premier ministre de fait avant de l’être de droit !

guerre ou des étrangers, pour les provinces de son département. Provinces et généralités : les trois évéchés de Meta, Tout et Verdun ; le Barrais, l'Alsace, y compris Strasbourg, la Champagne et la partie de la Brie qui dépend de la généralité de Châloos ; la souveraineté de Sedan; la ville et la généralité du Lyoa.

Département de M. l’abbé Dubois, secrétaire d’État.

— Lee affaires étrangères, avec toutes les questions et expéditions qui eu dépendent.

Département de AI. Leblanc, secrétaire d’État. — La guerre, le lailloo , l’artillerie ; les pensious des gens do guerre; tous les états-majors, à l'exception des étals gcuéraux des provinces, et des lieutenants du roi des provinces.

— Ce règlemeut fut d’une extrême utilité pour le duc régent, elle mit en état d’exécuter ses boouct intentions sans y rencontrer aucun obstacle. Aussi le roi l'autorisa par uno ordonnance.

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l'HILIITE D'ORLÉANS. — 1718. 83

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