‹ Œuvres de CapefigueChapitre 21 sur 165 · LES PROVINCES. — LEUR ADMINISTRATION. — LEO B ESPRIT · texte numérisé non relu

LES PROVINCES. — LEUR ADMINISTRATION. — LEO B ESPRIT

Administration générale de la monarchie. — Pays d'états. — Privilèges. — Noblesse. — Bourgeoisie. — Peuple. — Généralités. — Les parlements. — Les intendants. — Recettes. — Taxes. — Mœurs de la province. — La commune. — Le château. — L'Église. — F.«pril général. — La Bretagne. — Sou parlement. — Ses mécontentements populaires. — Union avec la magistrature de Paris.

La monarchie de France n’élait point née spontanément comme une grande nationalité ; elle formait une agglomération «le peuples divers, aussi étrangers les uns aux autres que l'étaient à leur origine les races germaniques et méridionales. En vain vous auriez cherché des similitudes entre le Breton chevelu, à la langue druidique, et le Provençal au teint brun , à l’idiome roman ; quelle ressemblance entre les Dauphinois habitant les hautes montagnes , et le Normand qui se plaisait aux verts herbages ! il n'existait lè aucun rapport , aucune analogie de peuples. Toutes les provinces avaient été successivement réunies , les unes par conquête, les autres par succession (1); quelques autres s’étaient volontairement données à la monarchie de France, car les rois inspiraient une confiance généreuse et une sympathie populaire. Dans la plupart de ces transactions , les habitants stipulaient les privilèges de la province; ils se faisaient garantir leurs droits , leur nationalité, leurs coutumes écrites ou transmises par les siècles; qui aurait osé contester le droit romain en vigueur dans les provinces méridionales , et le droit coutumier du Parisis et du Blésois ? Dans les chartes de réunion , tous les cas étaient prévus et constatés , on réservait les privilèges de la province , et le pays d’Alsace lui-même, bien que glorieusement conquis, avait obtenu sa grande capitulation (8), moyen de lier plus intimement le nouveau peuple à la monarchie ; on signait pour ainsi dire un contrat volontaire , une espèce de convention synallagma-

(1) On comptait en 1718 trente-six provinces ou gouvernements; les voici : Alsace, Anjou, Aunis, Auvergne, Berry, Bourbonnais, Bourgogne, Bretagne, Champagne et Brie, Dauphiné , Flandre, Foix , Franrhc-Comté , Gascogne , Guyenne, le Havre, Ile-de-France, Languedoc, Limousin, Lyonnais, Maine, Manche, Metz, Navarre et Béarn, Niveruois, Normandie, Orléanais, Paris, Picardie, Poitou, Provence, Roussillon, Sainlooge, Angoumois, Lanmaroii, Tool

tique, pour me servir de l'expression des juristes parlementaires du dix-septième siècle.

Cette origine si mobile et si variée de la nationalité française avait fait diviser la monarchie en plusieurs systèmes administratifs. Il y avait des provinces antiques dans le domaine du roi , et inhérentes pour ainsi dire à la maison de France : le Parisis , par exemple, cette vieille vicomté dont le souvenir se rattachait à Robert le Fort , le vaillant pourfendeur de barbares , ce brillant comte de Paris, quand les Normands assiégèrent la cité, alors que l'évêque Gozlin brandissait son énorme lance. L’Orléanais était encore dans le domaine du roi , c’était le vignoble des Capétiens , le riche pays de leur récolte jusqu'à Blois et Tours , l'antique capitale du pays de la l.oire. Le Berry était également domaine du roi ; à Bourges , Charles Vil avait cherché asile quand les bourgeois livraient à l’Anglais Paris la bonne ville ! Les chroniques parlaient de Charles VII le roitelet de Bourges , conduisant ses braves gens d'armes sous Duguesclin le connétable breton. La conquête de la Normandie était vieille comme Philippe-Auguste ; il ne restait aucune trace des privilèges provinciaux qu’on avait pu stipuler dans ces temps de force et de batailles ; au douzième siècle , les fiers chevaliers ne connaissaient que la conquête. Après que le château Gaillard eut été enlevé , et que Rouen eut fait sa soumission , Philippe-Auguste envoya ses baillis et sénéchaux qui prirent possession de ses domaines de Normandie, et les tinrent tous comme fief du roi (3). La Guyenne aussi était une terre des rois de France; la bonne et antique noblesse n’avait cessé de combattre sous l’étendard fleurdelisé , or sur émail ; elle avait suivi en d’autres temps ses ducs au cri d'arme de la chevalerie. Les ducs de Guyenne étaient presque toujours des cadets apanages de la race royale , jusqu’à ce noble prince , ce frère de Louis XI , dont la mort sinistre avait inspiré tant d'épouvantables soupçons! la Champagne, avec ses anciens et joyeux comtes Thibaut , était également pays du roi par héritage et confiscation féodale.

Les pays d’états et de privilèges «'étaient pas immédiatement sous la main du roi : la Languedoc d’abord, le plus antique des pays d’étals; sa liberté se mêlait au souveuir de la guerre des Albigeois sous les Monlforl; elle avait fait hommage à saint

et Touraine ; après «a réunion définitive tous Louis XV, la Lorraine forma uu trente-septième gouvernement.

(3) J’ai vu S Strasbourg, en 1837, l'original de la capitulation très-libérale accordée à cette cité par Louis X IV. Je me félicite d'y avoir rencontré uu bibliothécaire savant et modeste, plein de fortes études.

(3) J’ai donné toute celte histoire provinciale au douzième siècle, dans mon Philippe -Auguste, loin. lis.

Louis cl â Louis le Hulin. Lors de sa réunion à la France , la Languedoc stipula formellement ses franchises ; elle dut avoir ses assemblées de clergé , noblesse et bourgeoisie ; elle se réserva la liberté «le ses communes. et de son Église, double symbole de l'indépendance. Provence venait après Languedoc comme pays d états ; le bon roi René avait clé subtilisé par le fin et matois Louis XI , et tandis qu’il peiguail et dessinait de resplendissants vitraux pour ses églises d'Aix , ou qu’il prenait le beau soleil sur le port de Marseille ( la cheminée du roi René , jelon le dire populaire ), Louis XI lui arrachait la Provence par un testament en due forme. Tous les privilèges «le clercs , nobles et bourgeois, lurent donc stipulés par le félon messire Palamède de Forbin , qui livra la Provence au roi (1).

Dans l’ordre des origines , Bretagne venait après Provence ; qui aurait pu jamais enlever ses privilèges à la noblesse bretonne , si têtue dans ses principes ? Il n’y avait rien de si insul>ordonné que ces forts et dignes gentilshommes des généralités de Rennes, de Dinau ; ils se souvenaient de leur vieille et haute indépendance. Jamais les Rohan n’avaient été complètement soumis ; ils prétendaient encore à leur antique souveraineté ; les Rohan-Soubise , les Chabot , les princes de Léon , ne venaient-ils pas des souverains de Bretagne? Aussi la province était-elle perpétuellement agitée par les troubles publics. La Bourgogne était bien pays d’états, mais sa noblesse demeurait soumise au roi ; le sol était magnifique ; les ordres religieux de Citeaux cl de Clairvaux avaient adouci les mœurs des paysans, et leur avaient enseigné la culture des terres. Quelle fertile contrée que Dijon , où brillaient les palais «les anciens ducs ! Autun, la ville romaine, Mâcon où la vigne mûrit sous le pampre d'or, cl Châlons avec la riche rivière de Saône empoissonnée de belles carpes et de brochets â la chair si blanche , desliués aux carêmes de l'évêque prince de Lyon ! Navarre et Béarn étaient aussi pays d’états ; ce patrimoine «lu roi Henri IV avait été réuni à la monarchie lors de l'avènement , mais nul n’aurait touché aux franchises provinciales de ces braves paysans des Pyrénées, agiles coureurs, toujours prêts à prendre les armes : les chroniques disaient le courage national de ces gentilshommes béarnais et navarrois , vantards, hâbleurs, mais courageux et fiers; si bien que personne n’aurait osé les contredire même en leurs gabs et glorieuses bravades ; le pays de Béarn gardait ses états comme ses privilèges. Vous trouviez également des pays tout â fait distincts de

(1)/'. lerèpncdcLouisXI dam mon Histoire de France, ilt'puîs Philippe- Auguste jusqu’ au seizième siècle.

Bien uc m'a plus frappé à Strasbourg que le Ani des

l’administration générale , et, par exemple le Dauphiné , les trois évêchés de Metz , Toul et Verdun ; la Franche-Comté, la principauté de Sedan aux anciens comtes de Turenne , et l’Alsace enfin , ce nouveau pays réuni avec bonne et due capitulation, même pour Strasbourg la ville libre , ainsi que le dit la belle charte cucorc conservée en sa bibliothèque où brilleut mille vitraux bleus , violets , rouges, aux armes des évêques et des comtes, admirables blasons des grandes familles éteintes des burgraves d’Alsace (2).

L'administration de la monarchie variait à raison qu’elle s'appliquait au pays «le gouvernement royal ou au pays d’états ; les provinces du roi étaient sous un intendant qui dépendait du ministre secrétaire d'Élat; elles n'avaient d'autres privilèges que les coutumes, d'autres garanties que le parlement, institué par les édits du roi. Quand un impôt était ordonné au nom de Sa Majesté, il était levé sans obstacles ; on ne craignait d’autre opposition que les mécontentements publics , car il s'agissait d’une terre royale sur laquelle certaines levées de deniers étaient permises , selon la vieille loi féodale. Quelquefois pourtant le parlement provincial , quand il en existait un , faisait remontrances; un édit du conseil évoquait la question , et les remontrances étaient brisées ; on n’en tenait aucun compte. Dans le pays d’étals , l'administration n’etait pas la même ; comme la province, en se réunissant à la couronne, avait stipulé ses privilèges , elle restait constituée en une sorte de pays libre souvent en lutte avec l'administration royale; les pays d’étals avaient un gouverneur, un intendant ainsi que les autres provinces , mais ceux-ci étaient loin d’exercer l’autorité absolue comme dans les terres du roi. D’abord l’impôt se levait par dons gratuits, à des périodes déterminées , ici toutes les années, là chaque deux ans; selon les coutumes antiques , les états se réunissaient par la permission de la cour ; clergé , noblesse et tiers ordre se faisaient dignement représenter, soit par élection , soit par droit inhérent au fief ou à un nom «le race. Ainsi il était tel abbé , tel évêque , tel gentilhomme qui était membre né des états , sorte de pairie provinciale où chacun siégeait en vertu de son litre et de son blason ; les villes et communes nommaient aussi leurs représentants. Dans plusieurs coutumes , les maires, échevins, capilouls , étaient membres nés des états comme les gentilshommes. C’était à ces assemblées qu'il appartenait de voter le don gratuit et de répartir l'impôt entre les bailliages et

blasons sur verre déposés à la Bibliothèque; c'est là seulemeut que j'ai pu me faire une juste idée des procédés de la peinture sur vitraux.

sénéchaussées ; ensuite chaque Tille , chaque commune avait son registre de taille et d’impôt ; la taxe n’était due qu’après la délibération de l'assemblée provinciale ; il fallait batailler , disputer sans cesse sur le don gratuit. Presque toujours, à l'époque des remontrances , on voulait obtenir des privilèges , des droits , en échange de l’argent que l'on votait; on ne l’accordait que conditionnellement au roi et à son conseil ; la sollicitude et la mission du gouverneur étaient précisément de concilier les murmures des états et les droits de la souveraineté royale (1).

Les diverses classes de la société en province n’avaient point encore subi l'influence de la cour dépravée du régent. Au fond de la Guyenne et de la Gascogne , dans le Languedoc ou la Bretagne , on trouvait une brave et rude noblesse qui défendait ses droits , sa liberté , son blason , sa fierté de race, transmise de père en fils ; il n'y avait pas une grande famille qui n’eût son origine en province ; la corruption ou la fortune l’avait appelée à Paris ; mais où était le château de ses ancêtres , le vieux manoir féodal quand flottait au vent le vieux penonceau de la race? La noblesse de province était modeste et pure de sa fidelité ; elle avait respect pour le roi ; un dévouement non moins grand la rattachait aux privilèges de sa sénéchaussée ; elle en était la protectrice naturelle. Ceci explique ces révoltes fréquentes de la gentilhommerie contre le roi; la noblesse formait le parti militaire de la nation , parti toujours armé dans les crises publiques. Les privilèges des nobles provinciaux se bornaient à des prérogatives d’honneur ; les juridictions féodales étaient presque partout réduites au vol de chapon ou au droit de justice sur quelques communes rurales; il y avait peu de villes qui ne dépendissent de la juridiction du roi. Le privilège du noble de province , c'était l'épée ; tout gentilhomme devait sa personne à la patrie depuis l'àge de quinze ans ; il achetait une lieutenance avec 700 livres de traitement; et l’on disait merveille quand il se retirait comme capitaine apres vingtcinq ans de service, et la croix d’or de saint Louis ornait sa poitrine. Durant le règne de Louis XIV, sur quarante-deux mille gentilshommes qui avaient pris les armes depuis 1065 jusqu'à 1715, dix-sept mille deux cents étaient morts sous les drapeaux de France , et la noblesse ne s’en plaignait pas. Ces nobles'n 'étaient point affranchis de l'impôt; la taille même, qui dans son origine formait l’impôt roturier pour remplacer le service militaire , leur était

(I) L'histoire de» pay» d'étals en France serait un bien beau travail d’érudition et de politique. Les documents en existent dans les archives de provinces.

applicable en plusieurs provinces. Dans le Quercy et le Rouerguc, la gentilhommerie payait taille; seulement les noms des nobles taillables par le roi étaient inscrits à part , registres en parchemin ; quelques coups d’encensoir à l'église, puis une plaque noire au cimetière où les armoiries brillaient sur le casque et le cimier ; enfin la foi et hommage pour la terre inféodée, le lod et le cens comme prix d’une concession territoriale, tels étaient les privilèges de la noblesse provinciale , pure et flère alors, car elle restait sans alliage de mauvaises mœurs. Il y avait en elle quelque chose de rude et de primitif comme l’esprit provincial lui-même.

Le clergé des divers diocèses de France était presque tout entier dans la dépendance de l’évêque , placé sous l’influence hiérarchique de l’archevêque métropolitain ; il n’y avait que quelques monastères privilégiés , quelques vieilles abbayes aux antiques tours qui revendiquaient l’honneur de ne dépendre que du pape : Saint-Denis, la merveilleuse création de Suger ; Clteaux, la pieuse demeure de saint Bernard ; Saint-Victor de Marseille, aux noires murailles du temps des Hongres et des Sarrasins (2) . avaient obtenu des bulles papales , et les abbés portaient la mitre et la crosse pastorales comme l’évêque même. Les archevêques n’étaient pas tous à résidence , ils s’absentaient souvent de leur diocèse pour habiter Paris ; fatale coutume qui entraînait la corruption des mœurs. La province avait un magnifique clergé : y avait-il une hiérarchie plus éclatante que l’Église des Gaules? Autour de l’archevêque se rangeaient les chanoines , les dignitaires du chapitre, depuis l’archidiacre jusqu’au chantre. A l’abbaye voisine résidaient de nombreux religieux qui priaient Dieu et cultivaient la terre ; leur entretien ne coûtait rien à l’État ; si le clergé levait la dime, c’était une forme d’impôt fort commode, car elle suivait la bonne ou mauvaise récolte ; la dlme ne ressemblait pas à la taille levée en argent. La dlme et la corvée étaient des idées corrélatives ; elles représentaient les formes de l’impôt dans leur nature primitive et paternelle, alors que le fisc n’exigeait de l’homme qu’un travail ou une redevance prise sur le produit réel. Chaque cure , chaque presbytère avait son revenu fixe en fonds de terre; le clergé, comme la noblesse , formait un corps à part dans l’Éial; il ne coûtait rien; ses revenus venaient d’antiques fondations , de legs pieux que l’Église avait reçus , et qu’elle recevait encore. Il était peu de braves chevaliers , au lit de maladie , qui , pleins de repentance , ne laissassent un fonds

(2) On comptait treize abbaye» en France avec privilège» et juridiction directe au »aint-père. {F oyez mon Histoire eonstituthnne/le, tom.iv.)

de terre pour une destination sainte , une messe de mort , une prière sur la tombe qui recouvrait un de leurs ancêtres tué à la croisade , ou pour la création d’une maladrerie. Le clergé provincial se composait surtout de curés prêbendiers , pauvres et obscurs desservants qui peuplaient les églises de campagne ; ils ne partageaient pas la dissipation du clergé de cour; l'église , la commune, le château, telle était la personnification du système provincial transmis par le moyen âge. Toutefois la querelle du jansénisme avait jeté un peu de désordre dans celte hiérarchie du clergé ; on parlait déjà des refus de sacrements , des cas de conscience , de la liberté, de la grâce; quelques évêques suivaient le système de M. le cardinal de Noailles, d’autres avaient adopté l'obéissance absolue envers la bulle Unigenitus et le pape; le clergé s’abîmait sous les disputes de discipline , comme tout grand corps devenu puissant.

Les parlementaires en province n’avaient pas la même importance que la magistrature à Paris ; aucune des grandes cours du Languedoc, Bretagne ou Provence , n’avait la prétention de représenter l’ancienne pairie et les étals généraux. La prérogative réclamée par les parlements de province était surtout celle de l'enregistrement des édits qui concernaient leur juridiction ; s'agissail-il d’une levée d’irapùt , d'une mesure essentiellement de police, les magistrats s’opposaient aux ordres de l’intendant , et n'admettaient l’édit qu’après qu’ils l'avaient discuté et enregistré. Quelquefois les parlements faisaient acte d’union , ils se coalisaient de provinces en provinces avec la magistrature de Paris, et celle confédération des grandes cours de magistrature prenait un caractère de force et d’unité politique. On l’avait vu sous la Ligue et la Fronde (1) , époque de pouvoir et de gouvernement pour les parlementaires. La bourgeoisie prenait presque toujours le parti du parlement ; il y avait de si intimes affinités entre les robes rouges, les sénéchaux , baillis , échevins ou maires des villes et des communes. Le digne bourgeois, l’honnête marguillier , avaient un profond respect pour les présidents à mortier et les graves conseillers qui assistaient en corps aux processions municipales ; quand ils se plaignaient de la cour , la bourgeoisie tout entière prenait leur parti; les métiers se liguaient entre eux pour les défendre, et voilà pourquoi la résistance de la magistrature était si sérieuse pour le conseil du roi.

La rupture du regenl de France avec le parlement avait releuli dans la province ; la magistrature s'en était émue. L’aspect de cette régence si dépravée

(1) f 'oyez mon Richelieu et Mazarin, tom. vil et vm.

n’était pas susceptible de grandir la force et la considération du pouvoir ; si la partie chaste et religieuse du peuple de Paris s’accoutumait avec peine à cette triste dissolution de mœurs, à ces bacchanales éhontées, que devait en dire la province, plus honnêtement pudique? Les mœurs étaient là plus restreintes dans la famille ; le récit des orgies du régent venait indigner l’honorable bourgeoisie, le clergé et les braves gentilshommes eux-mêmes qui vivaieut et mouraient fidèles à tous les devoirs; et encore si cette régence avait respecté les droits de la province! Il n’en était rien , des édits de finances bouleversaient les intérêts des diverses classes de la société ; aujourd'hui on se mettait en opposition avec le parlement, le lendemain avec l’évêque; les ordres des intendants étaient contraires aux libertés provinciales. Tout en blessant les amis des jésuites, on ne se dessinait pas pour le jansénisme ; on exigeait beaucoup de la noblesse, du clergé, sans rien leur donner. Il y avait donc un mécontentement général qui éclatait en murmures ; autant les premiers actes de la régence avaient été salués arec enthousiasme, autant sa situation présente était vue avec inquiétude. I je$ ennemis du duc d’Orléans exagéraient les accusations; on murmurait sur toute espèce de tentatives, le gouvernement était sans cesse empêché. Le moment était parfaitement choisi pour une prise d’armes ; l’esprit de révolte était partout; on n’alleodait qu’un accident favorable pour un soulèvement provincial.

La Bretagne était particulièrement préparée à la rébellion ; la noblesse de ces contrées, comme on l’a dit , était têtue et fière ; elle ne se considérait point comme invariablement unie à la monarchie. La plupart des grandes familles souveraines dans les fiefs exerçaient une haute juridiction sur la pro* vince; quand les états étaient réunis, l’assemblée provinciale votait librement, après mûr examen, les projets de l'intendant; elle prétendait rester avec la faculté, inhérente à ses privilèges, d’accorder les dons gratuits , en les limitant sur des bases régulières. En vain le gouverneur, M. de Monlesquiou, la cour, l’intendant adressaient des remontrances; la gcntilhommerie bretonne ne voulait pas concéder au delà des limites du don gratuit, le seul mode d'impôt des pays d’étals. Depuis l'avénement de la régence, la province de Bretagne avait fait des sacrifices considérables en argent; elle avait accordé trois millions de livres pour joyeux avènement; la province devait presque trente-six millions. Puisque le régenl demandait encore des sacrifices, n’étail-il pas essentiel, avant toutes choses, que l’on examinât si la province pouvait les donner? Voilà pourquoi les états appelaient un délai pour se livrer à des recherches sur leurs propres ressources. Le

droit des étals , de libre raent voler l’impôt était-il contestable ?

Au premier symptôme de cette résistance de la noblesse , le régent ordonna que les états seraient immédiatement dissous (1); les rapports des intendants annonçaient la fermentation de toute la province, la coalition que préparaient les gentilshommes entre eux contre le gouverneur , et, ce qui parut inquiétant , les rapports que quelques maisons nobles de Bretagne entretenaient avec des agents de Philippe V et de l’Espagne. Depuis la Ligue, plus d’une famille bretonne avait conservé des intelligences avec Madrid, et ce n'était pas la première fois que celte noblesse avait invoqué l’appui des Espagnols contre le roi de France. Les états de Bretagne, si brusquement dissous, adressèrent leurs plaintes au conseil de régence; ces nobles, réunis en la ville de Dinan , ne pouvaient souffrir qu’on les traitât avec un mépris si profond des droits de tous; qu'avaientils fait au roi et à monseigneur le régent? avaient-ils manqué à ce qu’ils leur devaient? La requête des gentilshommes, portée par quatre d’entre eux à Paris , était respectueuse dans l’expression , elle témoignait de la fidélité des Bretons pour le roi (2); M. le régent lui-même avait sa part dans les témoignages du profond dévouement des étals. On était décidé néanmoins à lui résister. Celte résolution paraissait d’autant plus populaire, que le parlement

(I) Requête des étals de Bretagne (juin 1718).

(3) La province de Bretagne députa M. de Biosac au nom de la cour; M. de Biosac dit au roi : u Sire, tolre parlement et tous les ordres de votre Étal s'étalent persuadés avec justice que votre heureux avènement à la couronne rendrait à la France le calme si désiré : cependant les armes dont nous sommes environnés de toutes parts nous avertissent de notre disgrâce ; ces armes, qui semblaient n'élre destinées que pour concourir avec nous à maintenir la gloire de votre règne, se tournent, par une fatale méprise, contre la plus fidèle de vos provinces; elles y marchent par obéissance, comme dans un pays ennemi, et vos soldats étonnés ne savent eux-mêmes concilier cet ordre avec les acclamations des peuples et les vœux qu'ils entendent de tous côtés pour la prospérité de l.ouis XV. Nos ennemis se sont servis du prétexte du prétendu refus du don gratuit pour nous déclarer rebelles, comme si un délai de vingt-quatre heures pouvait nuire à cette discussion; ils savaient cependant que l'objet de Votre Majesté n'était pas de nous épuiser, mais d'accorder notre zèle avec notre pouvoir. I.'exemple de Votre Majesté, si exacte à payer ses dettes, semblait nous prescrire l'obligation de satisfaire aux nôtres, afin de rétablir nos forces, et que Votre Majesté pût trouver de nouvelles ressources : la justice et votre intérêt semblaient lui permettre ce que la politique a quelquefois toléré. Voilà le grand crime de vos sujets : nous sommes dignes de la protection du souverain ; car obéissance, fidélité, rien ne nous manque : malgré cela, ai oo en croît nos, ennemis, on doit nous punir comme des rebelles, et faire tout le contraire des Romains,

de Bretagne avait pris comme sienne la cause des états , bien que les parlementaires fussent en général peu portés pour la réunion des trois ordres; leur pouvoir s’effaçait devant celle complète représentation de la province. Mais, en cette occasion, la résistance était si populaire, que le parlement s’unit avec les états pour réclamer par de vives remontrances contre la dissolution qui avait été prononcée. Le parlement s’exprimait avec une grande fermeté; « la dissolution des états porloit atteinte, disait-il , au traité d’union qui avoit donné la Bretagne au royaume. » Dans ces circonstances, le régent ordonna un mouvement militaire contre la province; 30 mille hommes durent se répartir depuis Nantes jusqu’à Dinan et Rennes ; on craignait un soulèvement, et le conseil ne voulait plus céder; la régence s’était centralisée sous un ministère assez uni et fort pour opposer une résistance efficace ; elle imposa l’obéissance absolue avant que tout grief pût être examiné ; les états votèrent le don gratuit comme obligés et contraints , tandis qu’une circulaire du parlement de Bretagne , adressée à la magistrature de Paris , la félicitait sur sa ferme et bonne opposition, elle proposait un acte d’union comme aux éppqiies de la Ligue et de la Fronde (3).

L’état des esprits était donc très-agité dans les provinces de France à cette seconde période de la régence; il n’y a plus rien de populaire dans la con-

qut laissaient le* nations subjuguées dans la forme ancienne de leur gouvernement. Un roi ne peut trop imiter le roi des rois , qui ne rompit jamais le traité qu’il avait fait avec son peuple, tant qu'il demeura soumis à scs lois, et qu’il n'implora pas le secours des rois étrangers. Votre parlement et votre peuple. Sire, vous demandent la même grâce, et II semble ne rien dire de superflu, en ajoutant son dévouement et en réitérant ses protestations respectueuses. » — La réponse du roi ne consista qu’en quelques mots, que M. d’Argenson prononça, et que voici : « Le roi ne louchera point aux privilèges de votre province. »

(3) ii Messieurs, le zèle que vous avez toujours fait parolier pour le service du roi et le bien de l'Étal , est trop éclatant pour que le public ne soit pas persuadé de vos bonnes intentions. Nous avons cependant appris avec bien de la douleur ce qui est arrivé à quelques-uns de vos membres, qui viennent d’éprouver la disgrâce de Sa Majesté. Nous ne pouvons vous donner des marques plus vives de l'intérél que nous prenons à ce qni vous regarde, qu’en faisan t au roi de très-humbles, très-soumises et très-respectueuses remontrances, pour obtenir la liberté de vos confrères. Comme nous n'avons tous pour objet que le service de Sa Majesté et le bien de l’État, nous vous assurons d’une parfaite intelligence nécessaire pour y concourir, et d'une attention continuelle pour nous conformer aux sages délibérations dont vous voudrez bien nous faire part.

« Nous sommes, etc.

« Signé L.-M. Picqüet, greffier en chef.

■ A Rennes, le 3 septembre 1718. »

csrcriccx.

duitc du «lue d'Orléans. Comme le pouvoir marche à l'unité et à la fermeté . on voit dans sa situation nouvelle une tentative de despotisme, et quel despotisme? dans quelles mains est-il déposé? y a-t-il cette austérité de moeurs, cette gravité de résolution qui seules peuvent justifier, aux yeux de quelquesuns, le pouvoir absolu? Non : c’est une tyrannie de gens dissolus , de roues et de maltresses ; les provinces pouvaient-elles subir cette pompe aspirante d’argent qui ne servait plus , comme au temps de Louis XIV, à la grandeur et à la dignité de la France, mais à la fortune de femmes perdues? Il y eut au sein de la bourgeoisie une triste irritation contre le régent; plus l’enfant royal était chéri , adoré par le peuple, plus ou jetait de soupçons sur le prince qui, par de noirs desseins, compromettait, disait-on, son existence, et bouleversait le vieux privilège du pays. Ces bruits s'envenimaient par des agents secrets qui étaient partout répandus dans les provinces ; le temps n'était-il pas venu d’éclater en faveur d’un autre système? N’y avait-il pas des princes plus purs, plus graves, plus capables de l’éducation du roi? le duc du Maine, Philippe V d’Espagne, n’étaicnt-ils pas plus dignes de celte belle mission? Leurs droits de parenté naturelle ne les rapprochaient -ils pas davantage de cette sainte surveillance de Louis XV? Ainsi disait le peuple.

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