‹ Œuvres de CapefigueChapitre 27 sur 165 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

DÉVELOPPEMENT DO SYSTÈME DE LAW. — l’aGIOTACE A PARIS.

Marche de» idée» de crédit. — La rue Quincampoix. — flanque nationale substituée au trésor. — Hypothèque territoriale. — L’Orient.— La Louisiane.— Le Canada. — Hausse de» action». — Émission exagérée des billet». — Commencement d’opposition. — Pamphlet». — Caricature». — Apogée du système.

Un des éléments qui avaient le plus aidé les moyens de guerre pendant la campagne d’Espagne était la facilité du crédit ; jamais à aucune époque les valeurs de convention n'avaient obtenu une plus haute faveur; l’argent monnayé, les lingots d’or étaient méprisés; on échangeait tout pour les billets de la banque de Law. Quand le crédit est ainsi dans son état d'exaltation , les moyens financiers deviennent très-faciles; il y eut donc une grande abondance dans le trésor , une extrême aisance dans les transactions qui pouvaient favoriser la guerre; tout était payé en billets , si recherchés par la population de Paris. A la banque de Law venait se rattacher une multitude d’opérations commerciales et financières ; les billets d’État étaient successivement transformés en billets de la banque ; cette banque s'était chargée du- payement des renies et de la majeure partie des recettes , même du revenu des fermes; le régent aurait eu besoin de cent millions de livres pour les nécessités de la campagne, qu’il les aurait trouvés dans la huitaine : on peut tout dans un État , lorsque ia confiance est ainsi établie sur des bases si larges; malheureusement alors commence l'abus des forces financières; on dépasse les limites; d’où résulte la décadence du système.

Dans le quartier le plus central du vieux Paris, entre le Marais parlementaire et les rues Saint- Denis et Saint-Martin si marchandes, si peuplées, il y avait une rue courte , un peu étroite , presque parallèle à ce carrefour d’Aubry-le-Boucher, un des braves chefs des balles de Paris , nom célèbre au règne de Charles VI ; on l’appelait Quincampoix; d’où venait ce nom municipal? était-ce un sobriquet d’échevinage? était-ce un de ces souvenirs de peuple qui s’exprimaient alors au coin de tous les

(1) Il y a bien de» gravures qui reproduisent la rue Quincampoix telle,qu*elle existait en 1719 et 1730. {Bibliothèque du roi , col I cci. des gravure». )

carrefours de Paris (1)? on ne peut le dire; tint il y a que la rue n’avait rien d’attrayant ; une soixantaine «le maisons, dont quelques-unes encore à lanternes et tourelles noircies et enfumées, formaient l’ornement de celte ruelle. Beaucoup de juifs et d’usuriers l'habitaient comme le centre du quartier populeux ; ils y escomptaient les billets d'Etat à des taux exagérés ; d’autres faisaient l’usure par heure sur les denrées de la halle, viandes, poissons, œufs et herbages, prêt lucratif sur gages et effets , bon commerce pour ces vieux garçons aux épaules hautes et cassées, au teint jaune et blafard, qui entassent, amassent jusqu’à la tombe leur oreiller qu’ils voudraient remplumer d’or et matelasser d’écus. Il en était résulté un accroissement de peuple qui remplissait la rue Quincampoix; à l’origine du système, la foule devint si grande, que le lieutenant de police défendit le passage dés voitures et grilla de fer la rue Quincampoix ; on négociait à plein vent sous les coups d’un temps horrible d’hiver , comme aux rayons brûlants du soleil de juillet. Les maisons noircies furent si précieuses, qu’un petit abri sous les voûtes se payait des sommes considérables ; il y eut tel bâtiment qui produisit deux cent mille livres de revenus; c’était à la rue Quincampoix que se faisaient toutes les négociations relatives au système.

Les idées financières de Law reposaient sur deux bases fondamentales : 1° le développement de la banque devenant le centre des opérations du trésor, les billets de la banque devaient être préférés au numéraire ; des édits avaient attaché mie mobilité incessante aux écus ; on n’en voulait plus, car leur valeur changeait par le caprice des édits ; et, phénomène qui se produit bien rarement dans l’histoire du crédit public! le papier gagnait 50 pour 100 sur le numéraire. Dans une telle situation de prospérité, rien ne s’opposait plus à ce que l’immense etablissement de Law ne devint banque nationale (2) : comme elle absorbait en lui-même toute la puissance du crédit public, le trésor se confondait dans ses opérations; la banque nationale s’occupa de l’extinction des anciennes dettes, elle créa indéfiniment des billets; on eut des comptes de dépôt comme à Londres, Venise et Gênes ; sa prospérité arriva bientôt à son apogée.

2° l.es éléments d’un crédit de banque devant être limités , il fallait un nouvel aliment à ces spéculations trop uniformes ; une banque qui attirerait à elle tout ie mouvement commercial devait offrir mille combinaisons au jeu , et c’est vers ce but que Law marcha hautement. Des privilèges furent

(3) Compte rendu du système, Pari», 1719. Il n'etl pa* d'époque financière sur laquelle on ail plus écrit.

PHILIPPE D’OllLÉANS. — 1719-1730.

concédés à la banque nationale, on lui donna l'exploitation des Indes , de l'Orient ; elle eut le monopole des fermes de l'Alsace et de plusieurs autres provinces; on lui concéda enfin le commerce du Canada , du Sénégal , pays presque inconnus alors, et sur lesquels l'imagination pouvait facilement s'exercer; il fallait tous ces éléments pour agrandir le cercle du jeu. Dès l'origine, Law avait créé des actions pour sa itanque de billets et d'escompte ; ces actions, de 500 liv. s'étaient élevées à un prix exorbitant , mais cela sans effort et par une répartition de 1 4 pour 1 00 de dividende chaque semestre ; ce mouvement progressif, ainsi justifié par des résultats, avait favorisé l'émission d'autres valeurs ]>arallèles. La variété des fonds , sur lesquels les spéculations pouvaient se porter , jetait une grande aisance dans le jeu ; Law émit d'abord des actions pour la compagnie d'ürient, puis pour les fermes du tabac et d'Alsace; ensuite il étendit l'émission des valeurs aux revenus du Sénégal et du commerce de l’Inde et de la Chine. Toutes ces actions furent promptement enlevées; dans l'espace de moins d'un mois, les valeurs nominales étaient décuplées, on s'arrachait des coupons , et jusqu'à de simples promesses ; le jeu s'engagea même sur des espérances (1) ; on aurait mis en actions des terres inconnues, l'Ile des Amazones, qu'il se serait trouvé des spéculateurs pour les exploiter sur la plus vaste échelle de crédit.

La terre la plus féconde en actions, la mieux remuée par l'agio, ce fut incontestablement le Canada, la Louisiane, le Mississipi, dont la rue Quincampoix disait les merveilles. Ce vaste pays au nord de l'Amérique s'étendait depuis le lac supérieur, solitaires prairies dont Cooper a décrit la forte nature, jusqu'au golfe du Mexique ; il était couvert de sombres forêts où des Indiens belliqueux s'abritaient sous des cabanes. Le roi Louis XIV avait cédé le Mississipi à un spéculateur, homme positif du nom de Crozat, avec la simple charge d'une redevance. Crozat avait parcouru le pays; mais, s'il l'avait trouvé très* bien situé pour le commerce de pelleterie, pour l'échange de quelques objets de verroterie et de manufactures, il n'avait vu dans le sol primitif, dans ces forêts vierges de la création , rien qui pût faire espérer un riche débouché pour les produits. Les Mémoires de Crozat constatent qu'il n’y a pas

(!) Compte rendu du système. Paris, ann. 1710.

(2) Les Mémoires de Crozat sont au ministère de la marine, auu. 1710. On sc moqua un pou do l'exploitation du Canada.

Slwlulpi n’est pas habite,

Il sera bientôt fréquent* s Peut- être dans cent ans et plus.

de mines d’or et d’argent dans l'étendue de la nouvelle France; mais quand la spéculation s'attache à une idée, elle ne pose point délimités, elle repousse les réalitésf»elle crée un monde fantastique, et le Canada devint la terre des promesses (2). On fit des descriptions merveilleuses du produit de son sol , des douceurs qu'on y rencontrait, des féeries-merveilles de ses mines et de la richesse du climat ; cette terre du Mississipi fut donnée en hypotheque à une émission exagérée d'actions, bientôt cotées à 14 et 15 mille francs , du taux de 500 fr. , prix de leur constitution primitive ; c'était partout une frénésie !

Cette multiplicité d'actions de toute nature , émises simultanément, préparait une grande activité aux capitaux ; ils trouvaient un placement facile, une utile concurrence ; on se précipita sur ces actions avec une indicible avidité. Dès que six heures du ma lin avaient sonné à la grille de la rue Quincampoix , on voyait tous les jours des Ilots de peuple rouler sous celte boule de fortune ; on se refoulait dans cet étroit carré, hommes, femmes, pèle mêle , riches et pauvres , gentilshommes et bourgeois ; quand on pouvait atteindre un agent de bourse, un commis aux actions, on se trouvait heureux, on achetait à tout prix. Quelle joie quand on avait obtenu deux ou trois actions du Mississipi, du Sénégal et des fermes d'Alsace! on ne désemparait pas de Yangelus à huit heures du soir dans cette foule crottée et abîmée. Comme tout se prend en France par fureur, on vendait ses terres, on échangeait son or contre ces actions qui pouvaient toujours se réaliser en billets de banque. Voici le spectacle qu'olfrait alors Paris ! il n'y avait aucune autre idée que celle de la spéculation et de l'agiotage; on ne parlait que de hausse et de baisse, des fortunes fantastiques qui s'élevaient ou tombaient chaque jour; qui eût développé d’autres pensées, n'eût pas été entendu ; le vocabulaire des salons ne consistait plus qu'en quelques phrases de bourse : « A quel taux sont les Mississipi, les Sénégal? avezvous compensé vos dividendes et vos comptes courants à la banque? » Il n'y avait d'autre langue que celle-là, même pour l'exquise compagnie ; heureux qui pouvait approcher de M. Law! on lui baisait les pieds et les mains ! n 'était-ce pas lui qui distribuait les actions? n'était-ce pas le dieu de la for-

bc» fl tirs on y enverra,

£1 d'abord on le* mariera ,

Si l’on trouve de* mari*.

Le* mine* on y fouillera ,

Car «an* doute on en trouvera ,

Si la nature en a ml*.

Nos billet* vont être payé*.

Car le* fond* en sont a»*uré* sur l’or qu'c lie* auront produit.

Plll 1.1 PPE It'ORI.ÉANS. — 1719-1720.

tune? ne tenait-il pas de sa main les merveilleuses roues de cristal et d’or pour les gagnants, de fer et de bois poignant et aigu pour les misérables perdants? On l'entourait, on le pressait dételle sorte qu'il ne pouvait plus sortir seul (1); le régent fit donner une escorte à sa voiture , et les chroniques du temps rapportent tous les subterfuges des joueurs pour arriver jusqu'à ce bienheureux M. Law; il fut l'idole du jour ; la poésie flatteuse caressa ses conceptions les plus hardies, et l'appela la divinité lulelaire de la France.

Il y avait en effet, dans ce système de Law, des avantages incontestables , et déjà de notables résultats s 'étaient produits. D'abord l'abondance des ressources financières avait aidé les entreprises militaires contre l’Kspagne ; tout avait été exactement payé ; on avait armé , fourni des subsides, organisé enfin une pensée de défense; ensuite l'agiotage avait tellement détourné les esprits de toute préoccupation politique , que la paix du pays ne pouvait être troublée. Si l'étal des finances n’avait pas été dans une prospérité toujours croissante, si les intérêts ne s’étaient pas exclusivement attachés à la hausse ou à la baisse du système, le mouvement d'états généraux du duc du Maine n’aurait pas échoué. Quand il y a une active préoccupation d’intérêts matériels , les questions politiques n’agitent pas aussi vivement les esprits; on spécule et l’on ne conspire pas. Enfin cette abondance de capitaux subitement jetés dans la circulation, cette masse de valeurs créées par des moyens factices avaient donné une facilité merveilleuse pour concevoir et exécuter de grands travaux administratifs; on posa sur une immense échelle ce beau système de viabilité, de ponts et chaussées , tel qu'il fut depuis accompli par l’administration de Louis XV , la plus active pour le tracé des routes plantées. Il y eut une circulation très-active de capitaux, les fortunes privées s’accrurent par le revirement de fonds et de banque; le commerce prit une vie incessante et plus hardie; on favorisa les découvertes sur les terres inconnues. Tout le pays du Canada se peupla d’Européens; la Nouvelle -Orléans , alors bâtie, adopta le nom même de son fondateur. On sertit ainsi l’imagination puissante de ce peuple de France qui se passionne pour les entreprises aventureuses. La colonisation du Canada , de la Louisiane fut accomplie sous les deux règnes de Louis XIV et de Louis XV.

L’apogée du système embrassa la période de 1719 et 1720; dans ces deux aunées il fit merveille ; ce furent les temps de soie et d’or pour la rue Quincanipoix ; on ne peut dire la fièvre qui agitait tout

(1) Mémoires iur le système, ait ami. 1719.

un peuple, elle s'étendit de Paris à la province, et des extrémités de la France à l'étranger ; on arrivait de Londres, île Vienne, de Berlin pour prendre part aux vastes bienfaits de la spéculation. Il est curieux de suivre le mouvement de Paris |>endant cette période, sa population s'était arrnie d’un tiers ; que de maisons étroites et mal percées se changèrent en magnifiques hôtels! Tout travaillait, ouvriers, marchands, boutiquiers; comme les valeurs s 'étaient décuplées, on ne tenait pas à la dépense ; le luxe était en présence du jeu , et il naît toujours de là une générosité qui profite au commerce. La loi de circulation est le premier élément delà richesse générale (â); la fortune ne résultet-elle pas de cette tendance des capitaux à changer de mains ? Le système fut donc un temps d’aisance et de luxe; alors commencèrent ces gracieux embellissements, cette profusion des riens coûteux dans les jouissances de la vie, ce goût varié par le caprice dans les meubles , dans les raretés folles et élégantes, les chinoiseries, les bois de sandal, les magots, les éventails de senteur, les porcelaines , les petits bijoux si jolis, si brillants, les figurines toutes rosées ornaient les boudoirs ; on regarda moins à l'utilité qu’au plaisir ; on dépensa beaucoup, car l’argent coûtait peu.

Cependant , depuis l’origine du système une sourde opposition s'était manifestée contre son développement. Quand les idées de I*aw étaient pour la première fois apparues, elles avaient semblé si hardies , si en dehors des habitudes prises , que le conseil même du régent s’y était vivement oppose; comment élail-il possible que les hommes à la routine calme et précautionneuse du système financier sous Louis XIV, ne fussent pas effrayés de cet immense développement donné au crédit public? Les derniers contrôleurs généraux avaient vécu des ressources matérielles de l’emprunt, ils avaient des besoins, ils contractaient des dettes nouvelles en aliénant l’avenir et eu payant un gros intérêt ; c’était l’invariable théorie des financiers. Eh bien, à ces hommes, Law venait offrir un système de remboursement général au moyen d’un papier. Qu’était donc ce papier fabuleux , ce signe monétaire qui allait remplacer toutes les valeurs? Comment les magistrats n’auraienl-ils pas vu avec méfiance ces innovations qui allaient troubler les habitudes prises? Le parlement u'élail pas pour les nouveautés, il suivait les traditions vieilles de date ; dès le principe , il s était prononcé contre le plan de l’Écossais; il s’indignait de ces imitations des coutumes étrangères quand on avait devant soi le système financier de Sully et de Colbert, si plein de précau-

(3) Mémoire* sur le »y»lèm*\ ait ano. 1719.

lions et de prévoyance. On avait vu déjà cette opposition du parlement , même aux hardiesses modérées de Desmarets ; mais la volonté de Louis XIV avait brisé tous les obstacles. Depuis longtemps les grandes cours du royaume n'osaient même plus les remontrances respectueuses (1).

Les parlements avaient donc etc les premiers opposants au système de Law, avec d’autant plus d’énergie que le régent avait relevé le pouvoir de la magistrature. Les magistrats se souvenaient de la séance du 2 septembre 1715, qui avait donné la régence à M. le duc d’Orléans. Quoi ! c’était là toute la reconnaissance qu’on avait conservée pour les services de Messieurs ! N’avait-on pas sacrifié au régent même les droits de M. le duc du Maine? Toutes ces remontrances fatiguaient le pouvoir du duc d’Orléans et l'empêchaient d’agir dans l’étendue de son intelligence ; ce prince avait complètement adopté les idées de Law ; il en avait compris la portée dans les circonstances ; elles rendaient la vie à une administration épuisée : il n’hésita donc point à se mettre en opposition avec le parlement. Comment aurait-il pu suivre une autre ligne? Chaque jour de nouveaux édits venaient changer en quelque sorte la législation établie; on exhaussait, on abaissait tour à tour le taux de la monnaie ; on émettait des actions, on les retirait sans motif; on remuait perpétuellement l’impôt , les fermes , les ressources du revenu public, Quand un pouvoir en est arrivé à ces expédients financiers , il ne peut plus se soumettre à l’ordre régulier et habituel des juridictions ; le régent pouvait-il recourir sans cesse à la chambre des comptes . au parlement , à la cour des monnaies ou des aides? Il devait tout régler par des édits de propre mouvement: c’était dans la force des choses et de la situation.

A mesure qu’on se jetait plus absolument encore dans les idées de Law, le régent dut centraliser le pouvoir financier dans les mains de celui qui lui inspirait tant de confiance ; on a vu que la banque de Law était devenue banque royale, et, par ce moyen , le trésor s’était en quelque sorte confondu avec la banque. Les billets se transformèrent ainsi en une véritable monnaie qui s'éleva à 10 pour 100 au-dessus de l’argent monnayé, circonstance curieuse qui signale tout l'engouement pour le système. 11 n’y avait plus qu’un pas à faire pour porter Law à la surintendance des finances , car enfin qui aurait-on pu placer à côté de lui pour disputer la prépondérance dans les questions de trésor et de dette? Law devait être élevé naturellement au poste de surintendant des finances, il en avait les attributions depuis longtemps; mais un obstacle

(1) Itfcislre des remontrances itu parlement, ad .mn. 1710.

s’opposait seul à celte promotion. Law professait la religion réformée comme la majorité des Écossais. Etait-il possible , dans le système d’unité catholique, quand le principe de la révocation de l'édit de Nantes subsistait encore , d’élever au ministère un contrôleur général hérétique? L’esprit indifférent et moqueur du régent s’en fôt fort bien accommodé sans doute; mais le peuple, les bourgeois, le clergé , la noblesse elle-même ! L’objection fut faite à Law, qui consentit sans peine à abjurer le protestantisme; solennellement admis dans le scinde l’Eglise, il fit profession de foi à Notre- Dame. Le conseil ne fit plus aucune difficulté : la plarc de contrôleur général lui fut confiée par le roi (2).

Le régent eut dès ce moment un conseil tout à lui : aux affaires étrangères , il avait Dubois , secrétaire d'Etat habile , dévoué aux desseins de son maître , et en ayant en quelque sorte la pensée. A la guerre. Le Blanc n’était qu'une créature de Dubois ; le régent dictait sa volonté pour tous les ordres militaires ; il ne trouvait aucun obstacle. D’Argenson , à la main ferme et décidée , contenait le parlement dans des idées d’obéissance ; aucun homme d’État n'avait le sentiment plus énergique d’un pouvoir absolu. Enfin Law. nommé contrôleur général du trésor , complétait ce ministère substitué à la pluralité des conseils , bizarre création de l’époque un peu décousue où la régence s’était formée. C’était une force pour le régent que ce conseil d’unité et de dévouement politique ; un pouvoir est alors facile dans ses conditions , il a ses coudées franches , il peut marcher. Mais quelle différence entre l’avéneinent de M. le régent (période de liberté tant promise en 1715), et celte autre époque où l’on ne rêvait plus que coups d’État et régence absolue ! c’est presque toujours la condition et la nécessité de tous les pouvoirs qui se sont trop relâchés à leur origine; ils ont besoin de rattacher fortement l’autorité, s’ils ne veulent périr sous l’anarchie.

Le système de Law produisait encore des résultats féconds que déjà il était vivement attaqué par la caricature moqueuse, les poésies et les pamphlets hardis : il n’est pas de puissance qui ne soit soumise à cette éternelle loi de l'opposition ; et , dans ces grands jeux de fortune produits par le système, il y avait plus d’un aliment pour le sarcasme et la satire poignante. Tout Pans était rempli d'images ou de petits écrits sur le système, et M. Oui noam poix jouait un rôle bizarre et grotesque dans ces représentations |>eintes ou écrites. Qui ne reconnaissait M. Quincampoix aux yeux hagards et la bourse à la

(S) Mémoires sur le système, ad ann. 1710.

main? Quincampoix le fourbe, l'odieux, qui méritait qu'on lui fil voir le faubourg des cieux , et la chaudière sous laquelle la Fortune brûlait tant de promesses (I) ! N einil-ce pas dans cette chaudière qu’on fondait de l'or pour avoir des chiffons de papier? Que de symboles n’y avait-il pas en celte caricature ! L’Envie avec ses serpents, le Désespoir qui saisit les hommes, un faquin qui pousse des helas ! un satyre délivre les actions, lesquelles se produisent sous la forme de scorpions et de crapauds envenimés. Voici Diogène enfin qui s'écrie : « Français, un âne est moins bète que vous! Ornez vos tètes d’une couronne de plumes de paon et de chardons." Une autre caricature plus vaste est ainsi pittoresquement expliquée par son auteur : « La Fortune des actions sur son char conduit par la Folie, qui est assez reconnaissable à ses attributs ordinaires , et par son ample jupe de baleine, autre folie du temps. Ce char est tiré par les principales compagnies qui ont donné commencement à ce négoce pernicieux, comme Mississipi avec une jambe de bois, le Sud avec une jambe bandée et un emplâtre sur l'autre; la banque d’Angleterre foulant aux pieds un serpent , la compagnie du West, celle d'assurance et celle des Indes aussi d'Angleterre ; les agents de ce commerce font tourner les roues du char, ayant les queues de renard pour marquer leur adresse et leurs ruses. On voit sur les rais les diverses compagnies tantôt hautes , tantôt basses , selon que tournent les roues; et le véritable com-

(I) Véritable portrait du très-fameux seigneur mesure y tmcampoix. (Maurepas, loin, xiv.)

Certain Diogène moderne ,

Cherchant dans tout le genre humain Quelqu'un que la raison gouverne,

Vint â Parla un beau malin :

Il portait en main «a lanterne.

Quel spectacle «‘offre S «et yeux !

Qulncampolx, un fourbe oJicux,

Qui mérite qu'un coup de berne Lui montre le faubourg des deux;

Je trouve , dlt-ll , dans ces lieux Dfi fou* de plui d'une manière.

Il fut surpris d'une chaudière ;

Elle brûlait sur un foyer :

I n diable y brûlait du papier ,

Billet* d'Etat et de monnaie.

Prime» du West, prime* du Sud ,

Papiers plus faux que le Talmud ;

II en faisait un feu de joie.

Dan« la chaudière, A pleine malu ,

I n fou jetait ,aur Tempérance D'une ambitieuse opulence.

Son or et l'argent du prochain.

Quand la matière était fondue,

Qu'en sortalt-ll? papier* nouveaux,

BilieU de banque le* plus beaux ,

Marchandise bien cher vendue.

L'extravagante Vanité Montrait pour devise un Icare .

merce renversé avec ses livres et marchandises . et presque écrasé sous les roues du char. L'ne grande foule de monde de tout état , de tout sexe, court après la Fortune pour attraper des actions; dans les nues est un diable faisant des bulles de savon . qui se mêlent aux billets que distribue la Fortune, à des bonnets de fou qui tombent en partage à quelquesuns, et à de petits serpents qui marquent les insomnies; l'Envie, le Désespoir et la Dénommée sur le devant, répandent partout celle contagion. Le char conduit ceux qui le suivent à l'une des trois portes que l’on voit , savoir : l'hôpital des fous , des malades et des gueux. A gauche est un homme qui distribue le premier projet de compagnie pour Amsterdam , que la sage prévoyance des magistrats a d’abord supprimé ; ceux qui voudront se donner la peine d’examiner, y découvriront plusieurs choses qu'on n’a pas cru devoir expliquer en détail , pour laisser aux curieux le plaisir d’avoir quelque chose à deviner. Cette folie a pour devise deux tètes , dont l'une, jeune et riante, marque le beau côté des actions; l’autre, vieille et accablée de chagrins, en marque la suite par la sentence latine qui signifie : « Le chagrin suit souvent uoe belle apparence. •» Ces caricatures étaient répandues parmi les halles , dans la bourgeoisie de Paris surtout, qui voyait avec étonnement et jalousie tant de fortunes inouïes ; l’esprit français se déployait dans sa spirituelle malice, et l 'armée des agioteurs , telle qu’elle nous a clé conservée, est une des curiosités les plus sait-

Vrai symbole du sort bizarre D'un Qulncampolx décrédité ;

Derrière elle un monstre barbare,

L'Envie, avec sa noire dent.

Grugeait la lélcd'un serpent ;

La flamme d'un boltcau de paille Bcprésrntalt naïvement Le court éclat de la canaille.

Tenant une torche, un poignard ,

Le Désespoir, d’une autre part.

Attendait, pour aalslr un homme ,

Qu'Il eût fondu toute sa somme ;

Sur une trulle un faquin nu Criait ;Jfé1as ’ J'ai tout perdu ,

Et me voilà donc dans U crasse!

l‘n satyre i laide grimace Pestait contre les actions.

Qui , comme d'affrenx scorpions ,

Ont une queue envenimée.

Troupe digne d'élre enfermée,

Cria Diogène en courroux ,

Un inc est moins béle que vous !

Vous cherchez tous une couronne De plumes de paons, de chardons.

C'est la Sottise qui la donne ;

C'est pour elle qu'en vos maisons Vous Introduisez la famine ;

Vos ustensile* de cuisine Sont de» meubles i retrancher.

Vous méritez qu'on vous assomme;

Et loin de voua je vais chercher Oû je pourrai trouver un homme .

Jantes de ce temps. A cette époque , les agioteurs s'étaient divisés en deux bandes : la première , envahissant la rue Quincampoix, la vieille place de leurs grands coups de bataille ; la seconde bande avait pris pour siège «le son négoce la place Vendôme , visitée par un plus beau monde ; les noms de ces principaux agioteurs nous ont été transmis dans une pièce bien mordante. Voici quelles étaient toutes les dignités ; « de l’armée de l’agio campée dans la place Vendôme, en juin 1720. Quelques-uns l’ont appelée le camp de Bourbon à cause de M*r le duc, ou la petite Judée(l). Les officiers généraux étaient: M. le duc de Bourbon , généralissime ; le maréchal d’Estrées , général ; le duc de Guiche commande le corps de réserve et les troupes auxiliaires ; le duc de Chaulnes et le manjuis de Mézières, lieutenants généraux; le prince de Poix, maréchal des logis; Gaumont, major général ; Chattes et Vilaine, aides de camp ; le duc d’Antin, intendant ; le duc de La Force, trésorier; Laffey, grand prévôt; le prince de Léon, greffier; Firaarcon et Dampierre, archers ; la Faye , bourreau , Guillaume Law et André , commis des vivres ; Le Blanc, fourrier; l'abbé de Coetlogon, aumônier; l’abbé de Tencin, è la tète des récollets; Law, médecin empirique; d’Argenson, chirurgien-major; le duc de Louvigny et le comte de Guiche, fralers; vivandières, blanchisseuses et filles de joie, Locmaria, Verlle, Chaumont Jeffac, Gié et de Prie ; maraudeurs et pipeurs , les directeurs de la banque ; tireurs d’estaffe , les officiers du régiment des gardes; gazetier, l’abbé Terrasson. »

Tels étaient les principaux agioteurs; il faut

(1) Cette satire se trouve dans le recueil de Maurepai,

tom. ht.

(2) Le Mississipi surtout est l'objet des plus vives satires.

Croiat, qui n'almc plus l'argent,

Crainte d'être trop opulent,

A laissé IA Mississipi.

Pour pollcer ce grand pays On va bien faire dea édits ;

On en défera bien aussi.

Avant que de le cultiver,

Il est bon de le décorer De ce qui est de trop Ici.

De quoi nous sert, en ce pays.

Ce collDcbet de Marly?

Envoyous-lc A Mlssissipl.

Cals, dit Philippe, ce ebiteau Se doit embarquer par morceaux ;

Il faut dooc qu'il soit démoli.

D'Antln répondit : J’y consens;

Ce n'est plus qu’en démolissant Que je puis faire du profit.

avouer que ces noms propres confondus , cette noblesse dans la poussière et dans l'agio , sont ttn triste spectacle pour l'histoire qui s’attache aux grandes physionomies d’une époque. Les ennemis «lu système signalaient non-seulement le nom des agioteurs, mais ils annonçaient ouvertement l’inévitable et prochaine ruine des idées «le Law ; et, dans la généalogie du système , pièce la plus remarquable de cette époque , il est «lit : « Belzébut engendra Law ; Law engendra le système ; le système engendra la banque; la bampie engendra le Mississipi; le Mississipi engendra la souscription ; la souscription engendra l’action ; l’action engendra le dividende ; le dividende engendra l’agio; l’agio engendra l’escompte ; l’escompte engendra le compte roulant ; le compte roulant engendra le virement des parties; le virement des parties engendra le registre d’écriture ; le registre d’écriture engendra zéro , à qui la puissance «l’engendrer fut ôtée (2). »

C’est à travers cet esprit d’opposition que s'avançait le système de Law, et véritablement , au moment même de sa haute prospérité, des causes visibles de décadence semblaient le menacer. A toutes les époques , les meilleures idées d’administration et de gouvernement ont été exposées à ces critiques acerbes , à ces attaques implacables. Ce ne serait donc pas un bon moyen déjuger la valeur de la théorie financière de Law que de l’apprécier d’après ces jugements passionnés; il y avait évidemment, dans la base même du système, une idée heureuse et féconde pour le crédit public ; la création d’une valeur représentative du numéraire était grande dans ses résultats ; l'extension données la

Pour premier établissement,

Envoyons-y le parlement.

Qui ne vert de rien A Paria.

Un collège on y fondera,

Le latin on ensetgaera Aux enfanta du Misalulpt.

Notre habile duc d’orléans Ira lui-même être régent.

En sixième, A ■iaalsaipi.

Une académie y aura ;

De beaux jetons on donnera.

Faits d'argent du Mississipi.

La Force veut y présider,

Et prendre le soin d'épurer La langue du Mississipi.

Dca farceurs on y enverra;

Ducoudray son rôle y Jouera Four réjouir le Mississipi.

Noallles aura soin d’enseigner La manière de gouverner,

Et celle de détruire aussi.

Des rentes on y assignera,

Et puis on les supprimera Aux bourgeois de Mississipi.

PHILIPPF. D’ORIÆANS. — 1719-1720.

banque d'escompte , la multiplicité des actions mobiles et variées, tout cela devait naturellement créer un véhicule plus puissant à la circulation du numéraire; il y avait un mouvement actif dans les crus, et le mouvement , c’est la fortune même îles Etals; mais la faute capitale de Law fut de ne pas avoir su s’arrêter. Tout système de crédit , établi sur des bases extrêmes , est par cela même faible, incertain, menacé ; un moment d'hésitation ou de méfiance, tout l’échafaudage de confiance croule d’une ruine inévitable. Law n’avait pas su poser des limites raisonnables ; il avait organisé une masse d’actions trop multipliées; l'extension des valeurs, portant sur un même revenu , devait l’écraser sous le poids de ces émissions simultanées. Les actions n’avaient pas en réalité assez de représentation effective ; il fallait les faire mouvoir par des moyens factices; ces moyens ne pouvaient durer qu’un temps, et voilà ce qui explique la chute si rapide du système. Ensuite Law n’avait pas fait la part de ce caractère français si impressionnable tout à la fois p>our la confiance et le désespoir ; il y avait dans les imaginations mobiles de la France de quoi exalter ou abîmer dix systèmes comme celui de Law ! Après la guerre d’Espagne , l’agio était arrivé à sou apogée!

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