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CHAPITRE XXII

l.A SOCIÉTÉ SOCS LE SYSTÈME. — J01F.S ET AFFLICTIONS OC RÉGENT. — LE ROI LOUIS XV A DIX ANS.

Changement «te roauri. - - Mouvement des fortune» — Le clergé. — l.a noblesse.— La bourgeoisie.— Étrange mobilité dans le prix de toute chose. — Ivresse de la cour. — La duchesse de Berry. — Ses pompe». — Sa mort. — Profession religieuse de MU» de Chartres. — Mariage de Mlle de Valois et du duc de Modéne. — Louis XV. — Scs habitudes. — Sa jeune cour.

Les jeux de la fortune, tous les caprices de hausse et de baisse, l’incessante mobilité des capitaux, changent les mœurs d'un peuple. Traversez les vieilles nations agricoles , clics demeurent stationnaires dans le mouvement des idées et des classes; elles se transmettent la terre de père en fils et la culliveul; là, les rangs se conservent, les familles se perpétuent dans In hiérarchie; les siècles passent et dérangent peu cette immobilité des intérêts. Mais supposez au contraire un peuple qui vil sous un système de capitaux et d’agiotage, clans ce pêle-

mêle où tant de choses s’élèvent ou s'abaissent, dans ce heurlement des fortunes et des personnes, que trouvez-vous au milieu de cette fièvre étrange? un changement de mœurs incessant, une confusion de rangs et de manières ; cinq ans de cet état social modifient plus les habitudes d'un pays que cent ans d'une situation paisible et régulière.

Quel avait été l’elfet le [dus immédiat du système de Law ? Les merveilles qu'il avait produites à son origine ressemblaient à celle baguette des fées qui changeait en or tout ce qu’elle touchait ; les plus basses conditions étaient subitement élevées au premier rang ; on avait vu de simples laquais étaler un luxe de la [dus folle insolence; il y avait à Paris des familles naguère indigentes qui possédaient jusqu’à cent mille livres de rentes; la propriété foncière, la terre qui est le symbole de la stabilité, était jetée dans la circulation comme une valeur mobilière; on voyait les fiefs, les manoirs à tourelles sortir des mains de leurs antiques possesseurs pour passer à celles des traitants et des bourgeois enrichis (1). Il n’y avait plus de rangs, l’argent était devenu le seul titre aux distinctions ; la cupidité , le jeu avaient remplacé les sentiments d’honneur et de loyauté. Alors commençait à se montrer le chevalier d’industrie, ce fléau particulier qui envahit le dix-huitième siècle; la vieille monarchie avait ses cadets de Gascogne, gens qui acquéraient fortune par la bravoure et les armes, et quelquefois par les hâbleries de la finesse; les chevaliers d’industrie vinrent sous la régence, ils vivaient comme ils le pouvaient , trompant de droite et de gauche avec l’habit de noblesse et la bassesse des laquais.

Cet amour du gain , eetle entraînante passion de la fortune s’étaient emparées des classes et les confondaient toutes ; en vain on aurait cherché dans la haute et puissante noblesse un peu de dignité et de sentiment de soi; elle courait à celte grande roue de fortune, elle se coudoyait avec le simple bourgeois et l’escroc. Une entière égalité confondait les rangs et les conditions ; le clergé lui-même n’était pas affranchi de cette passion d’agiotage : on comptait plus d’un dignitaire de l'Église parmi les joueurs émérites de la rue Ouincampoix ; plus d’un prélat s’inscrivait avec rage pour obtenir des actions et pour les vendre avec bénéfice. Les gentilshommes de provinces possédant fiefs , ces braves nobles de Gutenne, du Languedoc ou du Dauphiné, qui sortaient si rarement de leurs châteaux , les abandonnaient alors pour jouer au système de M. Law. tant le diable d’argent appelait tous venants à la roue de cristal et d’or qui tournoyait.

(1) Ce »:rait une curieuso histoire à faire que celle de» fief» pillé» en roture depui» 1717 jusqu'en 1720.

Est-ce que tous croyez que le bourgeois de Paris était exempt de cette fureur générale ? oh ! non , sans doute; voyez -le donc, ce bon citadin, vendant sa maison de la rue Saint- Denis ou Saint-Martin pour obtenir des actions , et ce malheureux rentier sur l'hôtel de ville, qui échange son titre de vieil emprunt contre des billets , vil morceau de papier qui allait mourir dans ses mains ; les bénéfices considérables qu’on pouvait faire sur les effets merveilleux du jeu avaient fait renoncer aux divers moyens d'accroître progressivement sa fortune. On dédaignait l’économie; quand, en s’éveillant le matin, on pouvait, par un coup d’agiotage, obtenir quelques cent mille livres de bénéfices , qu’était-il besoin de travailler péniblement à la journée de peines et de labeur? il n’y avait désormais qu’un seul mobile : les gains extraordinaires immédiatement obtenus, on y accourait : les dépenses n’étaient plus mesurées, on prenait l'or en mépris. La circulation était si active! voitures, diamants, bijoux, tout cela était jeté à la tète de quelques filles d’opéra , déesses de la mode.

J-a vie des gentilshommes devint une dissipation folle et prodigue; sous Louis XIV, l’imagination active de la noblesse avait été absorbée par la guerre, on s’en allait aux armées du roi presque dans l’enfance; mais l'état de paix ne permettait pas cette vie des camps qui constituait l'existence de la bonne noblesse. Un jeune gentilhomme se levait après midi ; une légère collation , le chocolat à la mode d’Espagne l’encourageait à quitter son lit de plumes mollet en damas, et à franchir la balustrade de son alcôve. Là, commençait sa toilette; le valet de chambre, trois ou quatre aides lui servaient à friser sa perruque flottante , à passer sa culotte de satin broché, ses bas de soie, scs souliers à talons trèshauts et très-étroits ; il prenait ensuite sa veste de velours , son épée effilée et d'acier , ses manchettes parfumées d’essence. Voici l’heure des visites ; quelques étourdis venaient se mirer dans les glaces et trumeaux du salon; on y causait conquêtes et femmes de cour, soupers du régent et de la ville; quand la toilette était finie, on sortait; les uns se rendaient à la cour, d’autres à leurs petites maisons. Point d’occupations sérieuses; on attendait avec impatience le bienheureux souper , au milieu des femmes , des bougies , de l’opéra , des chinoiseries et des fleurs; on finissait rarement avant le jour; les carrosses venaient reprendre ces gentilshommes, souvent couchés dans l’ivresse sur les riches lapis du festin (1).

(1) y oyez à la Bibliothèque du roi les gravures contemporaines sur les modes , aoo. 1717-1720. ( Cabinet des estampes. )

cimicju.

Les femmes que la pudeur voile si chastement passaient leur vie dans la dissipation : voyez-vous cette jolie créature si mignonne, aux pieds si petits, à la taille si fine, aux lèvres si roses qu’on voudrait les baiser sur les admirables tableaux de Boucher? eh bien, cette femme est entourée de scs amants qui la mirent en sa toilette ; peut-être la tète pleine encore de l’orgie de la veille, elle s’est levée après le soleil de midi; son boudoir est charmant, tout tapissé de soie rose et chamois, avec des girandoles d’or, une pendille effeuillée de fleurs, de rosaces et de gracieux amours qui folâtrent ; elle a devant elle un petit trumeau avec mille ornements de bois doré, une chasse de Diane avec ses nymphes; un noir magoldr Chine, qui fait divinement ressortir la peau blanche et satinée de la maltresse, se lient accroupi à ses pieds, secouant de ses mains un bel éventail de chinoiseries ; quelques femmes de chambre parsèment ses cheveux de riches épis en diamants qui brillent de mille feux ; de grosses coques de perles fines ornent son cou et ses bras d’albâtre ; elle babille , elle cause d’opéra , des soupers du régent, et de sales mots sortent de cette jolie bouche, comme le crapaud qui bave sur une fleur odorante de Castille; sens, plaisir, orgies, voilà ce qui constituait la vie de la société de noblesse qui ne conservait plus , pour se distinguer des classes prostituées , qu'une certaine élégance fastueuse dans le vice même.

Le régent marchait à la tète de cette génération dans l'ivresse; la vie l'avait usé, il n'avait pas quarante-six ans encore , et les caractères de la décrépitude se révélaient déjà sur son front ridé ; sa vue s'était considérablement affaiblie ; il avait même entièrement perdu l’usage d’un œil ; son teint était tout bourgeonné; l’abbé Dubois le trouva si déplorablement vieilli au retour de son ambassade de La Haye, qu’il crut nécessaire de lui adresser quelques remontrances , et le prince épicurien lui répondit par cet axiome : «; Vie courte et bonne (2) «, oubli fatal des lois religieuses. Le régent devenait paresseux d’esprit et de corps, il avait renoncé à cet exercice du mail qui assouplissait les membres et fortifiait la santé; il n’aimait plus à marcher sous les grands arbres du parc de Saint-Cloud ou de la Muette ; il adorait le lit , et l’on pénétrait de plus en plus rarement sous ces rideaux de soie, dans ces balustrades d’argent, sanctuaire débauché de quelques amours vulgaires. L’ivresse surtout était toujours la passion favorite du régent ; il lui fallait peu de chose pour s’oublier; aux premières rasades de

(2) l.a correspondance de Dubois indique ces Irisles symptômes dans la vie du régent, ann. 1719- 1720.

bordeaux et de champagne . sa tète n'était plus à j lui , il se faisait porter celte vaste coupe, le fianap, j sorte de baril cerclé d’or qui se vidait à la ronde i dans les soupers de nuit au Luxembourg, à l'imita- | lion de Charlemagne et de ses pairs ; alors six, sept bouteilles de vin ne faisaient pas reculer le régent et ses compagnons ; l’ivresse arrivait au milieu d'un cliquetis de paroles sales du marquis de Noce, de ( il"“ de Parabère et de Sabrait ; ces mots orduriers faisaient la joie du régent, ils déridaient son front souvent soucieux. Savez- vous quelque chose de plus hideux que la bouche d'une jeune femme qui s'ouvre pour une parole de débauche? telle était M"* de Sabran ; le régent adorait cet accent méridional qui donnait un tour plus populaire encore à ces paroles d'un épouvantable délire ; hélas ! était-ce chez elle abominable corruption du cœur? faut-il croire qu'elle essayait un désir de plaire à la puissance? Il y avait peut-être dans ces tètes de femmes de bonne maison , réduites à des rôles île courtisanes, un profond dégoût pour l'homme qui les abaissait tant; Mme de Sabran elle-même, dans son ivresse de plaisir, ne jeta-t-elle pas à la face de tous cette cruelle sentence : « Dieu prit de la boue pour former l'âme des princes et des laquais? » La femme se vengeait de sa honte, elle jetait son mépris sur le caractère qui la traînait dans l'orgie ; elle se souvenait de son rang, de son blason de Provence que cet homme-là tachait de ses souillures! Le régent arrachaiL l'honneur des nobles pour se donner uu peu de vie sensuelle, comme les vieillards de l'antiquité qui s’infiltraient le sang pur d’une jeune fille pour prolonger un reste d'existence (1).

La duchesse de Berry faisait les joies et la distraction du régent; le Luxembourg, noblement embelli par les arts, était sa demeure habituelle; elle avait obtenu de son père l'habitation de-la Muette, ce gracieux palais au milieu du bois de Boulogne ; elle l'avait choisie comme résidence d’été. I.a princesse aimait les grands arbres , les prés fleuris , la solitude qui l’arrachait au monde et à ses distractions; elle avait un goût de bergerie, de moulons et de houlettes, contraste qui se rencontre souvent dans les vies dissipées ; la duchesse de Berry avouait presque son mariage secret avec Riom , elle l’eût même publié sans la Aère contenance de Madame

(1) Les plus affreuses satires poursuivent toujours la vie du régent : j'ai trouvé des couplets d'une haine étrange. Ainsi parlent les tristes passions humaines

Vous n'étes pas , Madame ,

La mère du régent.

Ce acéléral infime S'est pas de votre sang;

C'est un monstre exécrable Que l'enfer a vomi.

douairière, qui menaçait de faire poignarder Riom si cela était aiust. On disait que la duchesse de Berry avait caché une ou deux grossesses, dans la crainte de sa vieille surveillante ; ceci avait prodigieusement altéré sa santé, elle élait languissante, pâle, et ne se réveillait plus que le soir pour le souper aux flambeaux. Dans ses plaisirs comme dans ses douleurs, Mme la duchesse de Berry avait conservé un haut caractère d’orgueil de race qui tenait à son origine ; e|Jc se disait première princesse du sang , tante du roi , dauphine même de France : tous ces litres , elle aimait à les étaler. Quand elle se montrait aux rues de Paris , c’était sur un char, accompagnée de gardes avec un grand cortège de chambellans, d' 'écuyers et de cymbales retentissantes. L'ambassadeur du doge de Venise ayant sollicité l'honneur d’être présenté à la duchesse de Berry, b princesse le reçut sur un fauteuil de soie et d'or élevé en guise de trône ; l'ambassadeur fut admis â une sorte d'hommage ; il s’approcha respectueusement de la duchesse de Berry, lui baisa la main, et la princesse se moqua beaucoup le soir, auprès de son père , de celui qu’elle appelait le valet en livrée du dogue de Venise. Elle n’était pas toujours heureuse, la duchesse de Berry; plus d’une fois on la voyait quitter ses délices et ses pompes pour se mettre en retraite chez les Carmélites de Chaillot ; elle s’y montrait douce , caressante pour les saintes recluses, et, quand les sœurs lui parlaient des douleurs de la vie dissolue et de l'abime sans fond des plaisirs du monde, elle les écoutait en pleurant; puis les passions l’entraînaient encore dans d’insatiables désirs ; elle reparaissait à ces tables du soir, à ces saturnales du Luxembourg , où tout s'oubliait , et où la mort souvent étreiguait plus d’une victime de ses froids embrassements.

Elle y élait assise la mort , telle qu’Albert Durer l’a reproduite avec sa faux terrible à cette table de feslin ; elle souriait étrangement à la jeune femme couronnée de roses que Vanloo avait peinte un nid de tourtereaux sur ses doigts. La sanlé de la duchesse de Berry, en effet , s’altérait d’une manière alarmante; elle s’exposait à tout pour ses jouissances; comme les femmes à passions ardentes, elle éprouvait vivement les impressions de douleur, de peine et de joie ; elle passait d'une gaieté bruyante

lîn tjrrin détestable*

Qui sc croit tout permis.

Le ciel, dans sa colère Contre le genre humain.

Comme un fléau sur terri*

Le forma de sa main ;

L'Ivresse et l'adultère,

L'Inceste et le poison.

Marquent son caractère Et sa religion.

( Collection de .Vaurepas, loin, xiv.)

l'HILIPl’E D'ORLÉANS. - 1710-1730.

nu plus violent désespoir : cette vie d émotions use. La duchesse de Berry marchait toujours sans s’arrêter; elle trouva le tombeau (1). Le régent s’était fait illusion; il voyait sa hile souffrante, mais il ne la croyait pas mortellement atteinte. Quelles angoisses pour ce prince , le meilleur père , le plus tendre, le plus faible ami de sa hile! il avait habitude de lui consacrer les plus belles heures de sa journée. La duchesse de Berry avait à peine vingtiiuatre ans; elle avait use de tout, et sa aie épuisée finissait. Ce n’était point une femme ordinaire; mais élevée au milieu d’une cour dissolue , elle se permit tout comme un enfant gâté. Les poètes qui l’avaient tant flattée l’accablèrent après sa mort ; cette troupe lâche et perverse, qui s’en prend aux cadavres, lui jeta de la boue à elle , malheureuse et faible femme qui s’était laissé aller aux tristes exemples, et peutêtre à une coupable condescendance. N’avait-elle pas assez souffert dans sa vie de passions et de tristesses? Pénétrez un moment dans ce cœur qui s'abreuve de débauches, et vous apercevrez le ver rongeur; lorsque le remords s’en va, la satiété arrive : vide épouvantable ! étrange plaie que rien ne peut cicatriser (2) ! Qu’on se représente la douleur du régent! Quand il s’asseyait à ces soupers avec ses maltresses et ses complaisants, il semblait toujours demander de ses regards éteints la duchesse de Berry , sa hile chérie , jusqu’à ce que quelques femmes effrontées l’eussent abreuvé de vins et de liqueurs spirilueuses. Dès qu’il avait sa raison , la douleur revenait.

Ce spectacle devait porter au cœur plus d'une réflexion déchirante. La duchesse de Berry quittait la vie , et sa jeune sœur, Mn# de Chartres, annonçait à son père qu’elle allait faire vœu dans l'abbaye de Chelles. Quand une âme un peu noble, un peu haute est habituellement placée à la face de quelques scènes de désordre et de débauche , il s’élève en elle un repoussement invincible, un dégoût violent pour ce monde dont elle voit une si triste expression : c’est le lendemain d’une orgie pour le froid spectateur. Rien d’étonnant que les grandes

(f) La duchesse de Berry mourut 1c 21 juillet 1710.

' (2) J'ai trouvé de cruelles épitaphe» sur la malheureuse duchesse de Berry; en voici une qui saisit d'une indignation triste : Gutlavf pautulùm mci/is in summitale virgœ, et ecce tnoriur. Dans une autre on dit : Hicjacet voluptas.

Babet a perdu U vie,

Quelle perte pour le dieu «l'amour!

Qui? Babet de la comédie?

Mou , Babet du Luxembourg.

(3) Elle fit profession le 14 septembre 1719.

(4) Les courtisans, enivrés de plaisirs , ne comprenaient pas cc grand renoncement à la vie; ils s’amusaient de la pro-

- (Vision de MH* de Chartres . et parlaient encore d'amour cl

résolutions de solitudes naissent à l'aspect d'un tel monde ; et l’époque des déserts de la Thébalde et des premiers chrétiens est contemporaine de Rome dissolue et de l’Égypte avec scs nuits d’Alexandrie, ses vases de porphyre aux festins , ses courtisanes, ses esclaves noirs couronnés d’or. M',# de Chartres aimait son père de toute sa tendresse ; noble flllc aux manières fortes et belliqueuses, M,u de Chartres avait goût pour les grands exercices, la chasse au courre et au faucon ; on la voyait , un petit fusil au bras , poursuivre le daim ou le cerf dans la forêt , et voilà pourquoi les peintres l’avaient reproduite en Diane chasseresse , l’arc en main , dans les épais taillis. Le régent l’idolâtrait comme la malheureuse duchesse de Berry; elle possédait tous les arts d’agrément , elle peignait avec un art admirable ; la musique , la danse étaient ses passions et son triomphe. Qui ne se fût disputé la main de M,,e de Chartres? Tout à coup le dégoût du monde la prit au cœur, elle déclara devant la cour qu’elle désirait le monastère et une pieuse retraite ; elle choisit l’abbaye de Chelles; abandonnant son nom pour celui de sainte Balhilde (3) , Mn« de Chartres déchira ses vêtements de gaze pour revêtir la robe de bure et le voile noir ; elle fit hautement profession après son noviciat. Quelle fut la cause de ce rapide changement? Comment le monde fut-il si subitement délaissé pour le cloître avec ses dortoirs silencieux? J'ai dit que rien ne porte à la solitude comme l’aspect de la dissolution impuissante et attristée ; on a besoin d'une atmosphère pure quand on est abîmé de miasmes. Mu* de Chartres s’était trop rapprochée de l’existence matérielle pour ne pas savoir ses misères; elle s’en détacha sans regret. La doti/leur du régent fut poignante ; perdre une seconde fille encore ! se la voir enlever par le dégoût de la vie! Quel sujet de réflexions ! Le régent ne manqua pas de visiter chaque semaine sœur sainte Balhilde à l’abbaye de Chelles; il y passait presque une demijournée , et M,,# de Chartres ne cessait de rappeler à son père les paisibles devoirs et le bonheur de la vie religieuse (4).

du monde quand l’amour et le monde n'éUicnt plus pour UU« de Chartres.

Do l'abbaye Où roslde venus,

Mono jolie ,

Disant peu d'ort-mu».

Loin des soins superflus.

Me songeant tout au plus Qu i bien passer la vie,

Fait bons les revenus De l'abbaye.

Mil monastère L'amoureux directeur,

En l'art «le plaire

La troisième fille du régent portail le nom de I MUo de Valois ; elle n’avait pas vingt ans , et déjà | son portrait, entouré de roses, était envoyé à toutes les cours de l’Europe. La vieille et fière Madame s'élail chargée de mener une noce à bonne fin ; elle disait qu'il était par trop extraordinaire qu’elle seule n’eût pas exercé son influence sur la destinée de ses petites-filles : ce fut donc Madame qui négocia Punion de M"0 de Valois avec le duc de Modène. Le mariage de la princesse fut hâté ; tant d’impertinences se débitaient en cour sur la jeune fiancée! Toutes les fois que le duc de Richelieu se jetait dans une intrigue , il lui donnait de l’éclat. Quel caractère insupportable que ce duc de Richelieu! Je ne l’ai jamais touché sans avoir honte de lui-méme et de son époque : c’est le grand bavard des bonnes fortunes de son temps ; c’est le fat qui dédaigne le mystère et publie ses amours au vent de la renommée; qu’il mêle à ses indiscrètes confidences les femmes perdues, quelques conquêtes vulgaires, cela est pardonnable , c’est le bourdonnement de tout homme plein de lui et bouffi de ses attraits; mais qu'il se joue de la faiblesse de quelques filles , qu’il lie leurs portraits et leurs billets d’amours dans des tresses de cheveux et de roses jetérs aux caquets de la cour ; qu’il fasse de Versailles et de Paris une sorte de petite maison de verre où l’on voilà nu les jeunes âmes qui se donnent à lui, c’est tout simplement une infamie, peut-être, hélas! en rapport avec un temps où les femmes aimaient à s’afficher; triste époque où l’on se faisait honneur de ne plus conserver de voile dans ces mystères qui n’ont de charme que par cette dernière gaze dont les anciens entouraient la statue de Vénus pudique (1). Il y eut donc quelques indiscrétions sur

Vient instruire chaque torar ;

Savoir gagner les cœurs Far des attraits trompeurs ,

C’est U règle sévère Qui maintient en vigueur Ce monastère.

Pour tout office on goùto tous les Jours Hile délices Qu'asuUonne l’amour ;

Chaque Instant sur les cœurs Il répand ses faveurs :

A ce dieu si propice Elles livrent leurs cœurs Pour tout office.

Le badinage S'empare du parloir.

Il y ramage

Du matin jusqu’au soir;

Sans lui, près de ces sœurs,

On n'a milles douceurs.

On n'a nul avantage,

Et leur Introducteur Est badinage

le* amours du due de Richelieu et de M,u de Valois; elles hâtèrent le mariage. Le régent accompagna sa fille au delà même de Fontainebleau , il ne pouvait la quitter. La mort lui avait enlevé la duchesse de Berry ; sœur sainte Balhilde s’était retirée de la vie du monde , elle avait le voile noir qui sépare les saintes filles même du foyer de famille , et voilà que MM* de Valois, la plus folâtre de toutes, délaissait encore le Palais- Royal. Le coup brisa le cœur au régent : son fils le duc de Chartres était le caractère le plus insignifiant, le plus nul; il était trop jeune encore pour compter beaucoup dans le monde. M,,c de Montpensier n’avait que onze ans , M,,e de Beaujolais, et la seconde , Mlto de Chartres, beaux enfants nés à peine, étaient aux mains des nourrices et des gouvernantes.

A cette époque on voit le régent prendre un soin plus attentif de Louis XV'. Le roi avait dix ans; il avait été atteint plusieurs fois d’accidents assez graves; dès qu’il eut quelque force et un peu de santé, il passa dans les mains des hommes, et le duc de Villeroy obtint tout pouvoir sur lui comme gouverneur. Sa prérogative était de ne pas le quitter , et il l’exerçait dans sa plénitude. Fleury enseignait au roi l’histoire , Massillon prêchait devant lui la grande loi du devoir (2). 11 ne se révélait encore dans cet enfant qu’une piété sainte , une douce habitude du bien ; son caractère n’avait rien de saillant ; il avait peu de goût pour les exercices violents, résultat peut-être de son état maladif, line seule chose était l’objet de sa prédilection : les petits chevaux , les chiens, les moutons, ces beaux bœufs si bien reproduits dans les paysages de Paul Potter. Rien ne lui fit plaisir comme un chien d’Écosse tout blanc , gracieuse miniature que lui

Dan» U clôture Volilrent de* plalalr» ,

La gaieté pure Y règle Ica déaira ;

Lea rla, Ira jeux badina,

Lea regarda assassina Hélé» â l’aventure ,

Défendent tout lea colna De la clôture.

C'eat le ray itère Qui préside au dortoir,

Le soin de plaire En fait tout le devoir ;

De ce charmant réduit On écarte le bruit ;

Et, pour plus d’une affaire.

L’amour est Introduit Par le mystère.

(1) Les Mémoires de Richelieu parlent avec impertinence de son intrigue avec M<>« de Valois, noble fille qui le sauva pourtant d’un châtiment mérite après la conjuration espagnole.

(2) Son Petit Carême fut prêché de 1719 à 1721.

donna l'ambassadeur d’ Angleterre. Le roi aimait les arts manuels , le ménage de campagne ; il gambadait avec son petit hussard . et la plupart des escarpolelles deTrianon avaient été construites à son usage; le roi témoignait beaucoup de confiance au régent, il le chérissait de tendresse, et quand le duc d’Orléans crut le moment arrivé pour l'instruire dans Part de régner , il fallait voir avec quelle attention scrupuleuse il écoutait les graves paroles de son oncle. La candeur était aux Tuileries ; il semblait que le duc d’Orléans se dépou illait de toutes ses passions d’homme lorsqu’il franchissait le seuil du palais ; et c’est un des plus nobles traits de ce caractère débauché , que ce respect pour la sainte innocence d’un enfant !

CHAPITitf XXIII.

PESTF. DE PROVENCE.

Marseille. — Son commerce et son système municipal. — Invasion de la pcsie. — M. de Beiaunce. — Le conseil de ville. — l.rs èrhevins. — Hose. — Estelle. — Mouiller.

— Dieudé. — Le marquis de Pilles. — M. de Laugcron.

— Aix. — Toulon. — Arles. — Mesures générales du gouvernement contre la contagion. — Effet moral sur le pays.

Tandis que la société de la régence se livrait è tous les enivrements de la vie, un bruit sinistre se fit entendre; la peste est en Provence et menace de sc répandre au delà du Rhône ! C’est une terrible révélation pour une société couronnée de fleurs, que la présence d’un de ces grands fléaux qui ravagent le monde ; on s’endort dans le plaisir et l’on se réveille dans l’atmosphère lourde et pesante de la mort ; oii passe des riches festins , des tables surchargées de vases d’or et de vins délicieux , à ces spectacles de la maladie hâve et cadavéreuse, comme dans ces tableaux de Holhein où , à travers les danses bruyantes de folles et grasses femmes , se montrent, ici . là , des squelettes qui dansent aussi et sourient d’une façon étrange. C’est une remarque à faire : presque toujours les grands fléaux de l’humanité arrivent après les époques agitées; quand l’esprit et le cœur des nations ont été bien remués * quand l’ivresse est complète , tout à coup apparais-

(1) Chaque jour disparaiiscnl ces vieux monument» de Marseille ; la tour de Sainle-Paule même «'existe plu» , et

seul ces réalités de misère et de malheurs, comme pour ramener les peuples à la loi religieuse et morale.

A l’extrémité du royaume de France , Marseille s’élevait riche de son commerce; son enceinte aux murs noirs prenait au fort Saint-Jean, œuvre de Louis XIV, passait par l’esplanade de la Tourelle soutenue par trois tours romaines, antiques comme le siège de Marseille par César; à l’angle de ces murailles se montrait l'église de la Major , baignée des flots de la mer; la Major, construite sur les ruines du temple de Diane syriaque , divinité des Phocéens. De là les murailles se rattachaient à la porte de la Joliette (du nom de Jules César); elles liaient leur enceinte de pierre à la tour de Sainte- Paulc, noble souvenir pour les femmes marseillaises, qui défendirent héroïquement leur cité (1). La porte d'Aix ensuite protégeait quelques aqueducs municipaux du moyen âge; l’enceinte s'étendait jusqu’à la porte des Fainéants, où les vieux bourgeois marseillais venaient s’étendre sous quelques arbres, débris de la pinède de Bernard du Bois. A droite , la porte d’Aubagne, qui avoisinait l'arsenal; les murs tourelles suivaient la rue Sainte pour sc lier à l’abbaye Saint-Victor, lieu vénérable et fortifié , avec scs belles et noires tours carrées du septième et du huitième siècle, ses meurtrières et ses mangonneaux . ses portes de fer et ses souterrains, qui rappelaient les temps primitifs du christianisme. Dans cette enceinte était le port à fer à cheval, merveilleusement abrilé jusqu’à la Cannébière, vieux marais assaini par l’activité des Marseillais ; au dehors de la cité, mille maisons d'habitation comme à Athènes et à Lacédémone pour respirer l’air balsamique du genêt et du thym; des hameaux parsemés sur tout le territoire; les Aygalades , beau vallon d’eau et d’ombrage dans une terre presque africaine; Sainte- Marthe, protectrice de l’amour. A l’autre extrémité Saint-Geniés et Saint-Loup; Saint-Loup , baigné par l’Huveaune , couronné de montagnes de pins, contrée sauvage au vieux temps , quand le saint ermitage s’élevait sur la colliue pour le pèlerin.

Marseille formait un gouvernement à part dans l’administration de la Provence; sa constitution municipale était un véritable type de république ; son port était franc; son viguier avait le pouvoir exécutif; ses échevins, ses consuls, nommés au sein de la bourgeoisie , du commerce et des corporations, avaient tous les privilèges de l’élection et de la liberté ; Marseille n’accordait au roi qu’un don libre ; elle respectait le gouverneur, mais elle ne lui

je demande |{râce pour le» derniers débris de la porte de •Iule» Çé*ar. Ainsi marchent lei peuple» commerçant» ’

131 nu LIPPE D’OBI.

devait (ju’une redevance de joyeux avènement ; se» privilèges étaient si bien déterminés dans ses chartes, <juc le parlement de Provence même n'avait qu'une juridiction administrative restreinte sur la ligne et le territoire de Marseille. Tel était alors le système ♦le privilège des corporations et de liberté indépen- ♦Imite, que dans la cité même il y avait trois ou quatre juridictions distinctes : les galères, les forts, la municipalité, l'évêché et l’abbaye de Saint-Victor, communauté indépendante de l'évêque , viguier, cchcvins et consuls. C’était merveille que le port ♦le Marseille ; cent navires aux pavillons flottants en sortaient et rentraient chaque jour; il fallait les voir tous rangés sur les quais, à côté des galères du roi avec leurs rames et avirons, leurs cornes et leurs capitaines , et leurs mâts pavoisé» de banderoles éclatantes (1).

Dans l'ordre des dignités, 1'évêcbé tenait le premier rang; il était alors aux mains de Henri-François de Castelmoron de llelsunce, d’une famille noble du Périgord; élevé par les jésuites, il avait conservé l’esprit d’ordre et d'obéissance qui caractérisait cette puissante agrégation. M. de Bclsunce était un esprit religieux , hautement préoccupé de l'immense mission de l'épiscopat et de celte admirable loi chrétienne qui commande le dévouement et l’abnégation pour tout ce qui souffre (2); l’évèquc ♦le Marseille, avec son autorité ecclésiastique, dirigeait tous les ordres religieux , les minimes , les jésuites, les oratoriens, milices saintes qui devaient rendre tant de services dans la catastrophe. Le gouverneur viguier, première dignité municipale de la ville, était Alphonse de Fortia de Pilles, gouverneur presque héréditaire des lies , du château d'if cl de Marseille , brave famille de gentilshommes originaire des races d’Aragon réfugiées en Provence. Les principaux conseillers avaient noms : Estelle , 3louslier, Audimar et Dieudé; le procureur municipal Pichatly de Croissainte avait la police de la ville ; parmi les intendants de la santé on comptait Rose et Rolland , dignes négociants qui avaient visité les rivages levantins; tous deux connaissaient les affreux ravages de la peste. La belle organisation municipale de Marseille se ressentait des républiques italiennes du moyen âge; l’administration se concentrait dans le pouvoir des magistrats : les corporations avaient leurs chefs, leurs anciens,

(1) Les statuts de Marseille sont «lu treizième siècle ; j‘en ai uu exemplaire imprimé en 1497. C'est le plus curieux munumenl de franchise municipale au moyeu âge et du gouvernement républicain à cette époque. Le plus ancien texte est à l'Arsenal. Le marquis «le Paulmy l'avait sans doute acheté dan' son ambassade à Venise et scs voyage» en Italie.

(2) H’hjr tirew Matteilii goati bUh op purtr breaih.

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leurs syndics , depuis les maîtres portefaix , tonneliers, jusqu’aux tanneurs qui blanchissent les peaux derrière la boucherie, les cordiers qui Aient le chanvre et le lin pour les beaux navires ; vous trouviez les confréries de pénitents, associations de paroisses, chacune arec leur bannière et oriflamme à mille couleurs diverses, si bien connues de maître Annihal, alors déjà presque centenaire.

Par une belle journée de mai (le 23). date néfaste dans les annales de Marseille, la cloche de la consigne sonna l’arrivée d’un navire; il portail le uora du grand Saint- Antoine , capitaine Cbataud; il était parti de Seyde avec patente nette, le 31 janvier; son voyage s’était fait par échelle; à Cagliari il avait été repoussé à coups de canons; le gouverneur napolitain , dans un de ces rêves de sang qui pèsent sur l'imagination ardente (3), avait vu la peste dévorant la Sardaigne ; ordre fut donné de tirer sur les navires qui approcheraient de la côte. Le capitaine Chataud se présenta pour demander relâche; il fut refusé obstinément (4) ; le. Saint- Antoine vint alors à sa destination, qui était Marseille, avec patente nette : le capitaine était parti avant que la peste ne régnât en Syrie; mais le journal du bord annonçait que deux hommes étaient morts pendant la traversée : étaient-ils infectés de peste? avaientils succombé à une affection ordinaire, à une fièvre de fatigue et de roule? C’est à cette dernière opinion que s’étaient arrêtés les chirurgiens du bord ; un troisième matelot mourut le jour même de l’arrivée : le médecin du lazaret déclara qu’il u’y avait pas soupçon de maladie contagieuse. Le capitaine Chataud ne fut soumis qu a la quarantaine habituelle à Pomègue ; il aurait dû être refoulé à Jarre, l'Ile déserte où les bâtiments suspects purgeaient leur infection. Quelques jours après, le chirurgien qui avait soigne le matelot tomba malade et mourut subitement ; d’autres accidents se manifestèrent, et l’inquiétude commença à naître dans le lazaret; mais telle était la loi sévère qui régnait dans l'administration générale de la santé publique, pour la séquestration des marchandises , qu’on espéra renfermer dans le sein du lazaret même le siège de la contagion. Au milieu des incertitudes publiques de la cité, une déclaration jeta la terreur parmi les échevius; un des chirurgiens de la ville vint déclarer qu'il avait traité è la place du Linche un marin qui

(3) I.e» vieux registre* de CagMari parlent de ce fait extraordinaire , et constatent la prévision du gouverneur ( ann. 1730. )

!4) Mémorial de la chambre du conseil de l'bùtel «le ville . tenu par le sieur Pichatly de Croissainte, conseil et orateur de la communauté , procureur du roi et de la police. { Archive» de Marseille, 1730.)

était mort avec tous les symptômes de la peste | orientale. La place du Linche était située près du lazaret, vieille place qui avait emprunté son nom à un des échevins au temps de la Ligue ; les traditions de Marseille disaient que c’était à la place du Linche que les sorciers, masques et diablotins, célébraient leur sabbat à minuit, et c’était aussi à cette place du Linche que commençait l’horrible contagion. Le lendemain , la sœur du marin succomba ; les échevins ordonnèrent que la maison serait entourée et séquestrée. Tandis que ces ordres étaient exécutés avec toute la vigilance et la fermeté des magistrats, le gouverneur en donnait avis à M. le grand prieur, dont les banderoles éclatantes flottaient sur les galères de la ville. La cité sortait à peine des fêles municipales pour la réception de M,l# de Valois, duchesse de Moriène ; la gracieuse fille du régent avait visité Marseille l’opulente, en s'embarquant |»our Gènes; elle avait assisté à une joûle sur mer; elle était allée en pèlerinage à Nolre-Dame-de-la- Garde, colline de roches, parsemée de thym, qui s’élève sur les revers de Marseille ; sainte Vierge du marin, quand la tempête bat les flancs des navires.

Il est beau de voir s’agenouiller les hommes de mer, à la poitrine velue, au bras fort et nerveux, ces hommes qu’aucun péril n’arrête ; il est beau de voir fléchir leur front humilié1 devant une Vierge fragile et un enfant qui sourit; noble image de la force brute qui s’abaisse devant l’innocence et la candeur ! Les galères de M. le grand prieur étaient de retour de Gênes lorsque la peste éclata. Les échevins durent prévenir aussi le parlement , et des mesures de précaution furent prises dans le port et la cité.

On était alors au 15 juillet, à cette époque de soleil ardent qui brûle les arides rochers de la Provence ; la Méditerranée était limpide comme un lac, ses eaux étaient faiblement ondulées par l’écume

(1) Journal municipal de Croissainte , a un. 1710.

(9) Dès le 15 Juillet , M. de Relsunce avait fait un mandement sur les premiers symptôme* de la peste; j'en ai trouvé le texte : « Henri-François-Xavier de Delsunce de Castelmoron , par la Providence divine et par la grâce du saintsiège apostolique, évêque de Marseille, abbé de Notre- Dame dei-Chamhons, conseiller du roi en lous ses conseils; à lous les fidèles de notre diocèse , salut et bénédiction en Noire-Seigneur Jésus-Christ. Les moindres apparences des calamités dont nous sommes menacés , alarmant noire teudresse pour un troupeau qui nous est véritablement cher, et pour la consolation et le service duquel nous sommes prêt , avec la grâce du Seigneur, de sacrifier notre santé et notre vie, nous ne pouvons être tranquille pendant que quelques-uns de nos diocésains, quoique en tiès-p< tii nombre , sont encore dans le danger dont il a plu â Dieu de préterrer celte ville par un effet de sa miséricorde. Suivant donc les mouvements de noire cœur, ayant d’abord égard aux pieuses représentation» qui nous ont été faites aujour-

blanche qui vient mourir près «les algues vertes et m du sable brillant de mille cailloux à la couleur du m corail et d'ambre, et de ces jolis coquillages, beaux colliers des femmes de Sicile qui s’endorment en chantant , la tête appuyée sur les cratères de l’Etna. Les premières craintes des magistrats de Marseille délaient calmées; on n’avait constaté aucun nouvel accident de peste, les habitants s’endormaient aussi avec securité , et déjà même on adressait quelques reproches aux âmes pusillanimes qui avaient jele la terreur dans la ville et empêché, par ce moyen, les transactions commerciales. Dans la nuit du 25 au 20 juillet , après une journée étouffante , alors que les habitants cherchaient en vain un peu de brise du soir sur les rivages de la Méditerranée , un orage épouvantâble éclata avec ce terrible mélange d'ouragan , de foudre , de pluie , de grêle , et ce vaste ébranlement des eaux qui semble tour à tour ouvrir et fermer les abîmes de la création (1). Le lendemain, dès l’aurore, des valets de ville haletants , des médecins de service à l’hospice accoururent à l’hôtel de ville déclarer que dans la rue de l’Échelle, ruelle comme perdue dans In vieille Marseille de Jules César, douze personnes avaient été vivement saisies par tous les symptômes de la peste. Le conseil municipal ne laisse point ébruiter cette triste nouvelle; il ordonne qu’on cerne la rue, les cadavres sont enlevés pendant la nuit, le brave et digne échevin,M. Moustier, va sur les lieux, fait visiter les malades; il n’y a presque plus de doute, la peste est à Marseille; on recherche, on visite; elle parait pendant dix jours se concentrer dans la rue de l’Échelle, quartier maudit comme la place du Linche, lieu de sabbat et de sorcières, llélas ! cette barrière est bientôt franchie, de nombreux malades sc déclarent dans la plupart des quartiers de la ville ; le soleil du 26 juillet éclaire une fatale journée (2) !

d'hui par le» sieurs écbcvina de celle ville, nous ordonnons à tou» les prêtre» de notre diocèse, (écoliers et régulier», exempts et non exempts, de dire désormais chaque jour à leurs messes, et jusque» â nouvel ordre , l'oraison de saint ftoch , t*llc qu'elle est dans le Missel , pour obtenir do Dieu , par l'intercession de ce grand saint, qu'il veuille bien consoler, fortifier, guérir et conserver ceux de no* chers frères qui , étant également et sous nos yeux dans un péril aussi manifeste , demandent de nous . non une inutile et stérile compassion, mais an moins le secours de no» prières : nous ordonnons aussi à toutes les religieuses de celle ville, exempte» et non exemples , de communier jeudi et dimanche prochain k la même iotenlion. Nous recommandons enfin à tous curés et prêtres desservant les églises de ce diocèse, d'exhorter les fidèles à retourner à Dieu par une prompte cl sincère pénitence, et par une entière et parfaite soumission d’esprit cl de cœur aux sacrées décisions de l'Église; moyen sûr et unique d’ariêter le bras d'un Dieu irrité, qui nous menace, qui uou* châtie depuis longtemps,

^ L’organisation de Marseille , puissante et riche cité, n’adnicttait presque pas d'impôt ; les habitants étaient exemptés de toute redevance, et les droits au profit de la ville étaient si minimes, qu'il se trouvait juste 1,100 livres dans la caisse municipale; ne fallait-il pas pourvoir aux horribles nécessités de la situation ? Comme toutes les villes franches et commerciales , Marseille servait d’abri à une multitude de mendiants qui se réfugiaient sous ses privilèges; ses corporations de portefaix, de métiers étaient parfaitement organisées sous l’invocation des saints palrous ; mais dès la première nouvelle de la peste , le travail avait cessé ; ces grandes masses d’ouvriers restaient sans ouvrage, et bientôt la misère devait ronger les entrailles de ces hommes endurcis au travail , qui remuaient le blé sur les dalles du port ou transportaient les ballots de coton sur leurs épaules carrées et noircies. Marseille, lieu d'entrepôt et de commerce du monde, n'avait pas de réserve; elle était sûre toujours d’avoir à sa disposition les farines de Barbarie . les blés de la Sicile , toutes les denrées d’Espagne, du Levant et de l’Amérique. Mais dès que le drapeau noir, symbole d’une cité en contagion , fut arboré sur la tour du fort Saint-Jean , et que les patentes de santé portèrent l'indication de la maladie, les arrivages au port diminuèrent ; on fuyait cette cité en proie à la peste dévorante. Déjà les villes se barricadaient : Aix, l’égoïste ennemie de Marseille, fermait ses portes ; Arles repoussait les fugitifs, tandis que les riches entre les habitants de la ville se répandaient dans ces bastides qui ornaient le territoire comme les villas de la Toscane avec leurs vignes chargées de grappes d’or suspendues à l'olivier.

L’administration municipale se montrait admi-

et qui est peut-être prêt à frapper de nouveaux et plu* rudes coups.

« El sera notre présente ordonnance affichée dans toutes les sacristies des églises de celle ville et du reste de notre diocèse. Donné à Marseille , dans notre palais épiscopal, le 15 juillet 1730.

Signé Mer ri , évêque de Marseille. >•

(1) Dans le Journal municipal de Crois sainte on trouve l'analyse de toutes les ordonnances municipales ; c’est un témoin oculaire qui parle : « 1° Qu'on se servira de tombereaux pour enlever le* mort»; qu'on *e servira de tous les gueux les plus vigoureux qu’on trouvera pour servir de corbeaux ; qu'on préposera quatre lieutenants de santé pour les conduire, et qu'on emploiera le sieur Bonnet , lieutenant de viguicr, pour les commander ; qu'on fera incessamment travailler à ouvrir de grandes et profondes fosses hors les murs de la ville, pour y en (errer les cadavres avec de la chaux vive ; S0 et qu’on établira en toute diligence un hôpital de peste. On jette d'abord les yeux sur celui de ta Charité; on s'y porte , mais la difficulté de loger huit cents pauvres de tout sexe qui s’y trouvent . les réduit

rable d’ordre cl de prudence ; elle avait employé , mais sans y ajouter une foi absolue, le remède qu’indiquait le médecin Sicard. Bar la soirée brûlante du 1" août , Marseille parut subitement illuminée de mille feux qui élevaient leurs flammes pour purifier l’air : on aurait dit l’incendie rougeâtre d’un bois de pins dans une nuit sombre. Tous les habitants étaient allés quérir à la montagne des fagots de bois , les grands arbres avaient retenti sous les coups de hache de la multitude, on avait mêlé le thym odorant de la colline, la fleur du genêt embaumé , le fenouil , aromate de la pinède solitaire ; on avait tout jeté au feu , afin de chasser les miasmes ; le peuple, ivre d’espérance, entourait ces feux par des rondes bruyantes. Le 3 , le réveil fut terrible , les malades s’accrurent , et le conseil municipal se vit forcé à des mesures plus efficaces ; des corps de garde furent posés dans les rues les plus fortement envahies par l'invasion ; toutes les compagnies bourgeoises de la ville devaient avoir cinquante hommes sous les armes; les chirurgiens étaient mis aux gages du conseil : on empruntait 500,000 fr. au denier 20, remboursables après la contagion ;pn partageait des commissaires par les quartiers, à l’effet de distribuer les aumônes et les secours (1). Parmi ces commissaires se trouva le brave et digne chevalier Rose , dont le nom se mêla au souvenir de tous les sacrifices pour la cité ; les échevins s’établirent chefs de la juridiction criminelle pour la punition immédiate des crimes de sédition et de révolte, car le parlement d’Aix, dans son égoïsme, avait déjà séquestré Marseille en deuil ; des barrières avaient etc partout posées, et l’on ne put obtenir qu’une conférence à cinquante pas, sur les besoins de la cité déplorablement visitée par le fléau. Les

à prendre celui de* Convalescent*, qui e»l près des murs de la ville, du côté de la porte du Bernard-dn-bois. Le 9 août, on s’aperçoit que quelques médecin* et presque tous les maîtres chirurgiens ont pris la fuite; ordonnance à mi réquisition pour les obliger à revenir, à peine , les premiers d'être exclus pour toujours de leur agrégation, et les autres de leur jurande et maîtrise , et d’élre procédé contre eux extraordinairement. Autre ordonnance , aussi à ma réquisition, pour défendre aux bouchers ou écorcheurs de bceufs et de moutons à la tuerie , de les enfler avec la bouche , par où la pcslo peut se communiquer à la viande , mais de se servir de soufflets , à peine de la vie. (Joe autre pour défendre aux boulangers de convertir en biscuits la farine que la ville leur donne pour eu faire du pain pour les pauvres, ni de faire aucun pain blanc, aûn de leur ôter l'occasion de défleurer la fariue destinée à ce pain. Et une autre pour défendre à toutes personnes de détourner les eaux publiques pour les arrosages de Ij campagne, pour que les fontaines ne tarissent pas, et que l'eau coule plus abondamment par tonies les nui de la ville et en emporte les ordures, n

habitants des villages se montrèrent plus humains ; les pauvres et naïfs citoyens du Martigues s’offrirent pour alimenter la ville, au moyen des boeufs de la Camargue, noble dévouement peu ressenti des Marseillais encore , car mille couplets et noels dans la vieille langue de Provence, chantaient la simplesse d’esprit des Martigaux , braves gens qui voulaient remuer les clochers avec de longues cordes , et faire monter les Anes au faite de leur cathédrale pour le débarrasser de quelques brins d’herbe qui leur cachaient les rosaces de pierre. Sur trois points du territoire des marchés furent établis : à deux lieues sur le chemin d’Aubagne, au Logis du Mouton ; à l’Estaque , sur les bords de la mer, dans une anse aux ondes paisibles; enfin au chemin d’Aix , à la hauteur appelée Notre- Dame, sur cette admirable perspective de la visite qui plonge sur les dix mille bastides de Marseille.

Cependant la contagion augmentait d’intensité. Le 16 août, jour de la fête de Saint-Roch, plus de sept cents personnes trouvent la mort , et les malades s’accroissent à ce point que l’hôpital établi par le chevalier Rose dans la Rive-Neuve devient insuffisant. Les pestiférés sont déjà bien épars dans la cité; quelques-uns sont transportés sur le seuil des maisons ; la ville a cet aspect sombre des contagions affreuses ; on y voit partout des physionomies pâles et maladives, des yeux ternes ou égarés. Si vous avez quelquefois parcouru les cités qu’un grand fléau envahit, vous avez dû y respirer un air lourd, uuc atmosphère épaisse et brûlante. Soit que le vent bruyant souffle comme dans l’Ecriture, et retentisse comme l'affreuse trompette de l’Apocalypse , soit que des nuages de deuil s’amoncèlcnt et se condensent pour l'orage , vous lisez au front de chacun le cruel danger qui menace un peuple; l’ange noir jette son voile «le feu sur la cité , et dans sa course rapide, sur ses chevaux haletants, il lance des flèches de mort contre la ville maudite. Telle était alors Marseille. Voyez ce port, naguère si florissant, vous trouvez ses galères à l’écart et barricadées comme dans une forteresse; un petit nombre de navires se maintenaient à une distance assez éloignée du rivage pour n’en recevoir aucune communication. Dans les deux citadelles de St-Jean etdeSt-NicoIas, les soldats avaient dressé les pontslevis de fer; ils n’entretenaient d’autres rapports avec Marseille que ceux que commandait la nécessité des subsistances ; dans les rues , des malades sur toutes les portes, couchés souvent contre les bornes ; des tentes élevées à la plaine St-Michel, à la Tourelle, en tous les lieux un peu aérés. Sur le Cours même, la promenade municipale des habitants, on apercevait déjà des cadavres au coin des belles fontaines, CArr.ncre.

bassins de marbre de la Grèce, sous les arbres où gazouillent le vieux moineau au printemps et la cigale comme sur l’olivier d’Athènes.

La peste parvint a son dernier degré de ravage à la fin d’août; les registres des paroisses ne pouvaient plus contenir le nom des morts qui se multipliaient en tous les quartiers. Les cimetières, remués par les grandes chaleurs, vomissaient les cadavres qui faisaient éclater la terre en mille crevasses ; il n’y avait plus ni les secours, ni l’abri des hospices, ni ces hommes à la figure hâve destinés à l’ensevelissement des pestiférés; on les nommait corbeaux dans les vieux usages de la ville, pour exprimer le lugubre emploi de ces porteurs de bière où l’on voyait les emblèmes de la mort , la tète du trépassé, les deux os en croix, ce sablier qui marque les heures de la vie, et ces larmes d’argent , pleurs des vivants qui voient leurs jours s’avancer vers la tombe. Ce fut alors que sous le saint évêque de Belsunce les corps religieux s'offrirent pour le service des malades, l’ensevelissement des cadavres et la distribution des secours avec le dévouement que la catastrophe pouvait exiger. En tète se trouvaient les capucins, corporation humble, ordre mendiant, pieuse confrérie dévouée à toutes les misères ; c’étaient des hommes couvertsdc bure, la tète rasée sous un chaperon grossier comme les serfs du moyen âge; leurs statuts leur imposaient de vivre d’aumônes, de se consacrer aux services pénibles comme de vigoureux athlètes. Les capucins portaient secours aux incendies, et quand le lugubre tocsin se faisait entendre, ils sortaient de leur monastère pour accourir sur le lieu «lu désastre ; les jeunes étaient dressés aux exercices du corps : fallait-il parcourir les poutres enflammées, jeter de l’eau sur ces flammes pétillantes, les pauvres capucins étaient là ; les carmes s'adonnaient à la médecine pour soigner gratuitement le peuple, car ils étaient peuple ; ils inventaient des eaux merveilleuses; les meilleurs chirurgiens sortaient des carmes. Les gentilshommes musqués, les podes sensuels , sc moquaient du peu de soin que ces religieux prenaient d'eux-mèines, de leur air simple et de leurs formes athlétiques; mais que vouleryous? Les capucins ne pouvaient se pommader à côté du lit des malades, ils ne pouvaient mettre des mouches quand ils ensevelissaient les morts dans une épidémie, et leurs robes de bure ne pouvaient sc transformer en soyeuse étoffe quand ils parcouraient les maisons incendiées et les campagnes inondées par les débordements. Les capucins étaient les religieux de la multitude; ils sortaient du peuple et le servaient, se contentant pour tout salaire d’un peu de pain recueilli dans une besace de grosse toile. Les capucins se dévouèrent dans

coite terrible catastrophe de Marseille, et l’on n’en compta que trois qui échoppèrent à l'horrible fléau. Les jésuites, les oratoriens donnèrent également des preuves «le leur religieuse observation des devoirs qui consistent, pour les ordres catholiques,

A ne tenir aucun compte «le leur misérable chair, rt «à s’en séparer pour paraître plus purs dans une vie future (l).

Au milieu de ce dévouement charitable de tous les monastères à Marseille, un seul ferma ses portes «le fer pour se préserver du fléau. A l’extrémité de la rue sainte, construite sur les débris «les tombes funéraires des premiers chrétiens, s’élevait la vieille abbaye de Saint-Victor dont j’ai parlé déjà; ses murailles dataient de l’époque sarrasine ; elles étaient hautes, crénelées, bâties en petites pierres durcies au mastic romain ; on ne pénétrait dans l’intérieur du monastère qu’en traversant une double porte cerclée de fer, sur laquelle se trouvait sculptée l’image de saint Victor, le brave centurion romain, perçant d’outre en outre un dragon de sa longue Lance. Tous les religieux de cette antique abbaye étaient nés de nobles races ; ils appartenaient tous à des lignées de gentilshommes depuis dix générations , d'après preuves authentiques. Quand un fils de race n’avait pas du cœur pour le métier des armes , on le faisait comte de Saint-Victor , et celui qui n’avait pas revêtu l’armure des chevaliers, prenait le camail et la croix de l’ordre ; il y avait donc bien des lâches derrière ces murailles, bien des couardises à l’abri de ces créneaux ! Tandis que le vénérable évêque de Marseille parcourait la ville, portant ses secours et ses sollicitudes aux nécessiteux , les comtes de Saint -Victor, qui n’étaient pas de sa juridiction , fermèrent leurs portes à tous les accents du désespoir ; ils étaient dans une forteresse plus dure que les citadelles de Saint- Jean et de Saint-Nicolas (2). Aussi, quand le fléau eut cessé , Marseille garda longtemps mémoire de la lâcheté des comtes de Saint -Victor; on eût insulté le monastère, s’il n’avait pas eu sur son seuil l’image de saint Victor, le patron de la cité, armé de pied en cap , et la Vierge noire comme les filles de l’Égypte et de Bethléem, dans ce souterrain , antiques catacombes des premiers chrétiens , qui unissait la Major au monastère; ce souterrain traversait le port au-dessous des eaux qui battaient

(1) Le clergé séculier n'avait pas donné de si hautes marques de dévouement ; un mao lemcul de l'évéque est ainsi ; conçu : « Nous exhortons tous le* prêtres séiulim et reçu- ! lier * de celle ville, qui sont dans le territoire ou dans les villages voisins, et néanmoins nous leur enjoignons de sc rendre dans trois jours en cette ville , pour y travailler aux fonctions auxquelles nous Irouverons à propos de les envoyer , sous jwine de désobéissance , cl même d'interdit de

en vain son ciment impénétrable. Il y avait tant de consolations et de mystères dans le saint culte de la Vierge égyptienne, image primitive de la mère du Christ, pauvre, souffrante, puis montant au ciel portée sur les bras des anges!

Le deuil continuait à couvrir Marseille d’un crêpe funèbre; le 23 août fut le jour terrible où la mortalité frappa dans sa plus affreuse intensité; les tombereaux s’emplissaient de cadavres, la chaux dévorante ne suffisait plus pour consumer les corps jetés dans d’immenses fosses; des milliers de cadavres s’amoncelaient dans les rues ; on avait sollicité du commandant des galères un secours de forçats pour transporter les morts et les ensevelir. Ces hommes d’énergie, rendus à la liberté, se consacrèrent au salut de la ville; MM. les échcvins, tous revêtus du costume, marchaient à la lêle de ces forçais et leur donnaient l’exemple du dévouement; ils les encourageaient du geste, de la voix. Tantôt les galériens traînaient un chariot de cadavres, et le roulement lugubre de ses roues annonçait aux malheureux habitants le sinistre convoi de la mort; tantôt, et dans la ville haute , ces corps étaient portés sur des brancards à liras : quel hideux spectacle que ces rues remplies de mourants et de morts, d'homrhes à la mine sinistre, à la physionomie amaigrie comme les fantômes d’Hamlet qui se drapent de suaires dans les cimetières ! Toutes les affaires furent dès ce moment suspendues, l’évêque fit fermer les églises et les lieux de réunion ; on ne dut plus se voir, se visiter; on ne songea qu’au salut commun ! Des arrêtés de la ville déridèrent avec un ordre remarquable les précautions à prendre pour arrêter le fléau : ce code est admirable de prévoyance et peut servir de modèle dans le cas d’épidémie ; tout y est décidé, embrassé. Cette législation municipale fut particulièrement l’œuvre du brave sieur Capus , archiviste et secrétaire de la ville , homme ferme , courageux, qui ne quitta pas un seul moment son bureau «l’archives, écrivant, rédigeant avec précision les arrêtés de la commune. Tandis «pie la plupart «les employés de l’Iiôtel île de ville avaient fui ou étaient tombés dangereusement malades , le sieur Capus restait à son poste, impassible , et examinait si les choses étaient faites selbn le droit ; car procureur et secrétaire ave«^ ses vieilles habitudes municipales , il était aussi dur,

la messe, s'ils ne s'y rendent pas dans ledit temps; voulaut, à cet effet, cpie notie présente ordonnance toit notifiée aux supérieurs des différentes communautés de celte ville, afin qu'ils aient & en donner connoissancc à leurs religieux, et qu'elle soit publiée et affichée partout où besoin sera, à la diligence de notre promoteur. »

J (2) Journal municipal de Crois tain te, ad ann. 1720.

aussi ferme que les pierres de l'hôtel de ville, type d'échevinage qu'on ne retrouve plus dans nos époques agitées (1).

Le triste élut de Marseille était enfin connu par le gouvernement de la régence ; on savait également que plusieurs cas de peste s’étaient produits à Aix , et que la contagion avait franchi la Durance et menaçait le Rhône; Lyon s’alarmait, malgré les précautions qui avaient été prises; on allait en pèlerinage solennel à Fourrières pour supplier la Vierge d'épargner la cité si pieuse pour sa sainte palronc! Allait-on revoir celle fatale peste noire qui , au moyen Age, ravagea le monde entier, et ressemblait à ce cavalier de l’Apocalypse qui parcourt la région des tempêtes sur son coursier de feu ! Un craignait à Paris, et le peuple avait déjà cette espèce de terreur qui précède une épidémie. Le régent donna des on Ires avec le plus grand sang-froid ; Chirac , son médecin, écrivit une instruction longue et fort détaillécsur la peste cl les moyens de s’en préserver; mu* commission de médecins partis de Montpellier dut se rendre à Marseille pour étudier le mal et porter secours aux malades. Ou mit de l’argent à la disposition du conseil municipal ; des souscriptions furent partout ouvertes au profil des misérables habitants de Marseille. Il y eut des aumônes de blé, de farine; le pape envoya ses galères chargées de grain dans la ville affligée ; hélas ! quelle était la désolation de la vieille cité des Phocéens, de Marseille l’opulente! L’intensité de la peste dura surtout depuis le 15 août jusqu’au 50 septembre; c’étaient des milliers de morts par jour. Plusieurs gravures contemporaines reproduisent l’horrible aspect de la population : le Cours rempli de cadavres sous des tentes, les rues encombrées de tombereaux couverts d’un linceul à peine , les quais du port envahis par les malades et les mourants; sur la place de (a toge, en face même de l'hôlcl de ville (2) , plus de quinze cents corps gisant sans sépulture; des mères qui mouraient eu allaitant leurs pauvres petits, des familles entières languissant sur des matelas étendus. Vous dirai-je le spectacle hideux qu’offrait l’esplanade de la Tourelle sous les feux brûlants d’une température de tropique? le sol était couvert de corps a plusieurs pieds sur terre; et comme ils étaient là depuis plusieurs jours , la putréfaction les faisait paraître comme se mouvant aux rayons du soleil. Marseille était ainsi menacée d’une réaction de la mort contre la vie ; du sein de ce marais de cadavres allait

(I) J’ai vu aux Archive! de Marseille plusieurs pièces écrites et signées «lu nom de Capus, et j’ai besoin de transmettre ce nom du magistrat impassible à la plus lointaine postérité.

s’élever peut-être encore une maladie plus cruellement contagieuse. Il faut un grand dévouement pour disputer le sol à la vermine ; le chevalier Rose se présente, il demande au bailli de Langeron, nommé gouverneur de Marseille dans la crise . des galériens pour l’aider dans cette triste expédition; il marche à leur tète vers la Tourrlte; il visite tous les lieux; il n'y a point de fosses de faites, mais en sondant les murs de Marseille il aperçoit quelques tours romaines creuses et voûtées; il les désigne comme la sépulture de ces cadavres. Le voilà à l’œuvre; il ordonne aux forçats de se couvrir les mains et le visage de vinaigre ; il s'avance à cheval et chaperonné : à un signal donné , les forçats commencent le lugubre travail ; en deux heures le charnier humain de la Tourelle était débarrassé. La même expédition fut exécutée dans la ville; on se rendit ainsi les maîtres de la mort. J’ai examiné avec un respectueux attendrissement le beau tableau d’un artiste habile sur cet héroïque dévouc- ! ment du chevalier Rose (3). On le voit , ce brave échevin, avec sa belle physionomie calme et silencieuse, la canne de commandement à la main, ait milieu de ces forçais, esclaves d’Alger ou de Tunis, aux membres nerveux, à la tête rasée, qui disputent I les cadavres à la terre.

Il fallait aussi relever le moral de la population : une cérémonie religions** au sein des multitudes | fortifiait le courage cl apprenait à vivre et à mourir. ! Depuis le commencement «le l’épidémie , toutes les ' églises avaient été fermées au peuple, on craignait que ces communications des masses entre elles ! favorisassent le développement «lu mal ; le vénérable évêque de Marseille ordonna que «les autels seraient ; élevés sur les places publiques pour y célébrer les saints mystères de Dieu ; les cloches durent se faire entendre encore comme dans les solennités calliu- } liques; l’aspect de la cité frappée d'épidémie était j trop lugubre, et les médecins avaient recommandé ' de retremper la force de la population ; eux-mêmes s'étaient dévoués avec un courage au-<l«*ssus de tout éloge. Dès leur arrivée dans la triste cité, les médecins Chicoyneau, Verny, Boyer de Paradis et d’autres docteurs des faeuljb'is «le Mon(jK.‘llicr , do Paris el de Cahors, s'étaient consacrés au service des hôpitaux ; l'asped «les terreurs de In ville les J avait péniblement frappés; ils déclarèrent d’abord | que le moral de la population était plus fortement atteint que le physique; il fallait «lébarrasscr les j rues de ces cadavres hideux , établir «les hôpitaux ,

(2) Les célèbres tableaux de Serre ont été plusieurs foi» 1 gravés; ils représentent Marseille durant la peste. On trouv«i I un grand nombre «le ces gravures à la Bibliothèque du roi. I (3) Le tableau du pctulre dcTroy a été plusieurs fuis gravé.

l’Ull.IPPE Ü OIILÉANS. - 1721.

et une fois maître des causes de la contagion, on en arrêterait plus facilement les progrès. D’après les ordres du régent, le bailli de Langeron mit en mouvement les forçats des galères ; tout fut enlevé en peu d'instants ; l’autorité municipale déploya une fermeté et une activité de gouvernement qui étonnent quand on les compare à ce qui s’est produit dans les temps modernes. J’ai suivi sur les registres municipaux l’histoire administrative de la peste de Marseille, et je ne sache rien qui puisse être égalé à cette sollicitude puissante d’échevinage : c’est à partir de cette époque que la maladie diminue sensiblement; l’espérance renaît, et bientôt une solennité imposante vient raffermir les cœurs et rattacher la cité à la vie et à Dieu.

Les cloches s’étaient mises en branle dès l’aurore pour dire aux malades et aux mourants que le grand jour de miséricorde était arrivé; l’évêque, revêtu de ses habits pontificaux , s'était rendu dans l’église des Accouïes, et du haut de l’immense clocher il éleva la croix sur la ville désolée , appelant d’une voix lamentable la pitié du Sauveur ; en même temps MM. les échevins chaperonnés faisaient vœu à Dieu de consacrer chaque année deux mille livres de rente à doter de pauvres filles orphelines de la Miséricorde. Ainsi le christianisme avait changé les mœurs! dans la vieille Marseille gauloise, au temps de peste, on sacrifiait une victime humaine aux dieux pour apaiser leur courroux ; Marseille chrétienne, convertie par saint Victor et sainte Marthe, dotait des filles malheureuses dans ses vœux de pénitence! lin mandement de M. de Belsunce fondait également l’association du Sacré-Cœur de Jésus, admirable pensée que ce cœur de Jésus percé d’une flèche, indicible expression de douleur poignante qui ronge l’âme dans le passage de la vie (1). Le fléau se calma avec les vents d'automne, quand le mistral de la Durance souffla violemment ; la peste s’était presque effacée, et l’espérance fit renaître le dévouement et le courage de tous ; la ville se repeupla successivement; les arrivages sous mille pavillons sillonnèrent la mer de Provence , la terreur s’apaisa dans la campagne, à Aix , à Arles, et jusqu’au delà des montagnes que la contagion avait atteintes; il n’y eut que très-peu de cas douteux de peste à Lyon, et Paris fut épargné. Les plus rigou-

(1) Je ne sache rien de plus niais qu'une longuo dissertation en dix pages qu’un historien de la régence a faite contre l'institution du Sacré-Cœur par M. de Belsunce ; s'imaginet-on que dans un travail qu'on a eu ia prétention de rendre sérieux, on ait écrit un article de Journal contre les jésuites, avec cette étroitesse de vues qui distingue l'école historique du dix-huitième siècle!*

(â) J'ai relevé d'après le médecin Bertrand le nombre du morts en Provence. Le comte de Villeneuve a donné la sta-

reuscs précautions avaient été prises, des arrêts du conseil d’Etat avaient établi des règles sanitaires, des cordons, des lignes que l’on ne pouvait franchir sous peine de mort. La peste avait entièrement cessé au commencement de l’année 1721 ; ses ravages avaient été rapides, inouïs ; dans une seule journée, quatre mille personnes moururent comme frappées de la foudre (2). J’ai souvent contemplé les tableaux qui restent encore de ce terrible événement; j’ai étudié, je le répète, avec un sentiment de noble enthousiasme, cette belle physionomie du chevalier Rose à cheval, la canne de commandement à la main, au milieu des galériens nus, aux membres nerveux, et des cadavres en putréfaction ; j’ai suivi tous ccs infatigables échevins , Mouslier, Dieudc, Audimar, Picbatty de Croissainle, Estelle, dans toutes les fonctions pénibles de leur magistrature; et vous, noble bailli de Langeron , capable de tous les dévouements ; et vous , digne famille de Pilles, dont l’administration paternelle fut brisée par la révolution française! Parmi ces noms, il en est un qui doit vivre dans l’histoire; c’est celui d'un artiste, le modeste peintre Serre , élève de Puget ; il consacra sa fortune au soulagement des malheureux pestiférés. Le nom de Belsunce brille éclatant sur tous les autres, et lorsque, cent ans après, j’assistais à l’anniversaire de la peste, lorsque la procession séculaire inondait le Cours et les rues, ma jeune et fervente imagination s’étonnait alors qu’un noble monument ne s’élevât point encore pour ce vénérable prélat et ces braves échevins dont le dévouement sauva Marseille; triste condition des choses humaines (3)! les partis sc succèdent, ils ont les divinités de leurs passions , les idoles d’or qu’ils encensent; ils élèvent des monuments à des services imaginaires, et, quand des hommes se dévouent au salut de tous, leur nom reste ignoré jet se perd dans la succession des âges !

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