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LETTRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA REGENCE

souveraine était enqiêché dans sa pensée et dans son développement. A la première difficulté sérieuse, il fallut briser avec les parlements et les conseils; comment sortir de la crise qu'avait fait naître le système de Law, si la couronne n'avait pas été maltresse absolue de ses moyens? comment résoudre l’interminable question de la bulle Unigenitus , si l'on était entouré de jansénistes et d’hommes de parlements, d’église et de robe? Le duc d’Orléans comprit admirablement cette situation , et c'est en quoi surtout il se montra esprit supérieur et capacité politique.

Il fut secondé dans ce grand œuvre par l'abbé, depuis cardinal Dubois. Avant de toucher ce caractère, j’ai besoin d’expliquer l’idée que je m’en suis faite. Dans tous les esprits, Dubois est devenu le symbole de la corruption et de la débauche; c’est le châtiment que la postérité inflige è l’homme qui n’a pas suffisamment le respect de lui-même; quand la parole et les formes sont cyniques , on juge bientôt que le caractère l’est également ; quand on fait profession de se mettre au-dessus du mépris , on n’a que ce qu’on mérite , lorsque ce mépris s’attache à vous pour les temps de la vie et de la mort ! Ou’cst-cequc le cardinal Dubois? Son trait saillant est d’abord un dévouement inflni à la maison d’Orléans, une fidélité exemplaire; et il ne faut pas croire que d’ignobles services aient cimenté seuls ces liens : il y avait le sentiment profond d'une capacité élevée dans un esprit sûr et complètement dévoué. La vie diplomatique de Dubois est remarquable; je n’ai pas mission de relever ce qui est bas, mais l'histoire doit dire ce qui est exact et juste. L’dbbé Dubois fut un diplomate du premier ordre, un des ministres les plus laborieux de l’époque; j’ai peine à concevoir un caractère de plaisir et de dissipations dans un homme qui travaillait dix-sept heures par jour, ainsi que je le constate par l’ordre écrit de sa main sur la distribution de son temps ; ses négociations è La Haye, à Londres, sont des témoignages d’une grande habileté; toute sa correspondance est inarquée d’un cachet de finesse et de prévoyance incontestables. Ce n’est pas une intelligence vaste comme Richelieu , mais un homme de détails, d’aperçus ingénieux, un esprit délié ainsi qu’on en a besoin dans les affaires. Dubois a de la fermeté dans les moyens d’action , il domine le régent et sa cour, il les entraîne à des actes décisifs , et ses mesures contre l’ambassadeur Cellamare indiquent un caractère qui ne s’arrête devant aucune résistance quand une résolution doit être prise. Je ne prétends point fouiller dans la vie pri-

vée ; je ne veux pas savoir si le cardinal Dubois eut des faiblesses , des vices ; cela n’est pas de l’histoire ; j’examinerai , je pèserai son système ; voilà ma tâche , je n’en accepte pas d’autre. A quoi bon remuer les ossements des sépulcres pour prouver que nous sommes poussière et corruption !

Je laisse ces tristes révélations aux mémoires orduriers; je n’ai jamais compris l’hisloire que comme une grande mission ; les hommes qui ont marqué au milieu des temps, apparaissent dans leurs rapports avec la marche de l’humanité en général ; il ne faut pas les voir dans les petitesses du déshabillé ; leur vie privée disparaît dans ce tableau. Il n’y a pas bien longtemps encore qu’une spéculation de librairie inventa des espèces de mémoires sur Louis XIV, sur la régence et Louis XV; les trois époques furent exploitées dans de faux documents , au théâtre , dans des romans , dans des rapsodies qui remuaient les passions et présentaient les caractères sous le plus triste jour ; on aurait dit qu’on racontait les annales d’une société qui ne serait pas sortie des mauvais lieux , et des orgies avinées. Tout était bon alors contre la vieille monarchie , on en dénaturait l’histoire et l’esprit. A côté de ces mémoires vinrent les petites anecdotes , les bons mots façonnés par Duclos. Duclos ne pardonnait à aucune époque ; il avait prêté des calembours à Louis XI , cette rude figure de roi ; il se complut à broder à petits points l'époque de la régence ; il chercha l'esprit , et chacun sait l’épaisse lourdeur de cette plume de Duclos , qui tombe malheureuse toutes les fois qu'elle veut atteindre le brillant et la délicatesse , invariable condition pourtant de l’esprit.

II y a aussi une autre Histoire de la régence avec la prétention d’être sérieuse ; c’est la forme académique qu'on a adoptée , on a l’ambition de la phrase rédondante ; on a eu des documents sous les yeux , mais on a dédaigné de les voir pour se jeter dans la déclamation du dix-huitième siècle ; on a fait des dissertations contre les jésuites , des articles de journaux contre les congrégations et l’influence de l’Église. Supposez Voltaire sans esprit , ôtez à son Essai sur tes mœurs des nations cet admirable talent d'écrivain , celle variété de ton et de goût , cette langue harmonieuse , souple , celte finesse d’aperçus qui distingue Voltaire, et vous aurez V Histoire de la régence , dont un parti fit quelque bruit , et dont l’indifférence fit justice.

Après ces tristes formes d’histoires nous avons eu aussi des romans sur la régence ; il a fallu construire l’idée d’une conjuration, prétentieuse comme

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