LETTRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA REGENCE
un madrigal , jetée dans le moule de l’abbé Vertot et de Saint-Réal ; on a mis des pièces justificatives à côté d’une harangue d’invention , des épisodes de galanterie dans la marche grave d'un complot. La vie et le talent manquent à tout cela ; on n'est ni érudit ni romancier ; on se place dans une atmosphère mensongère qui n'instruit pas, et amuse moins encore.
11 a été publié beaucoup de documents sur la régence; il en est resté plus encore d'inédits. La compilation de Lcnglet-Dufresnoy , faite dans les idées et les intérêts de la maison d’Orléans , est considérable; mais on ne serait qu’imparfaitement initié dans les intimités de celle période, si l'on ne consultait les pièces inédites aux affaires étrangères, et surtout en Hollande, en Angleterre, le siège des actives négociations de cette époque. Il fut également rédigé à Londres et à La Haye un grand nombre de manifestes et de documents qui contiennent des révélations précieuses; les lettres de fltz-Morfiz , par exemple , écrites d’après les ordres du duc d’Orléans, sont une des collections les plus curieuses à consulter sur les intentions secrètes de ce prince , et sur scs prétentions en France et en Espagne.
Toutes les tentatives malheureuses qui ont clé faites jusqu’ici pour écrire la période de la régence m’ont imposé d’austères devoirs dans le nouveau travail que je publie ; ceux qui cherchent des aventures scandaleuses n’en trouveront pas ; j’ai fouillé nu cœur du régent et de ses roués pour en tirer des exemples de triste satiété , et de la débauche punie par le vide de l’Ame. Ceux qui cherchent également un pamphlet politique se tromperont encore; on y verra l'histoire sérieuse sans allusions. La société est assez agitée par la politique active pour qu’on se dispense de lui jeter ainsi en pâture les livres graves et réfléchis. J’ai dit haut ce que je pensais du régent et de sa politique; j’ai peu touché l'homme privé, je m’en suis tenu au caractère public. J’ai assez 1a fierté de moi-mème pour croire qu’on ne m’imputera pas l’éloge comme un acte de courtisan envers le temps qui nous entoure , et le blâme comme un acte de satire implacable; hélas! l'histoire n’aurait-elle pas le privilège de se maintenir chaste au milieu de cette atmosphère de passions qui se disputent la société !
Je persiste dans ma méthode d’appuyer le texte par des notes prises aux documents originaux; cette méthode devient de plus en plus essentielle à mesure qu’on sr rapproche des temps modernes.
Singulière fatalité ! plus nous avançons vers le époques qui nous touchent, moins l’histoire est connue ; les règnes de Louis XV, de Louis XVI , et la révolution française surtout , sont plus ignorés que le moyen âge. Ceci parait un paradoxe, et pourtant c’est une vérité pour moi de conviction profonde; nous ne connaissons que l’histoire vulgaire; nous ressemblons à des voyageurs qui, pour décrire les mœurs d'un peuple, se borneraient à parcourir les rues d’une cité. Je n’ai jamais compris l’histoire qu'illuminée par des documents originaux ; alors la hardiesse des aperçus arrive, et pourquoi cela? c’est qu’on ose élever un grand édifice quand les fondements sont solides et fortement appuyés.
On trouvera encore dans ce livre un remaniement de l’histoire ; on ne reconnaîtra plus la régence comme on l’avait apprise dans les premières études. J'ai suivi dans toutes ses phases l’administration politique du duc d’Orléans; ce caractère sensuel est dramatique , il offre un indicible intérêt ; c’est une vie pleine , et sa mort par l’apoplexie , à l’époque de la majorité et du sacre de Louis XV, présente quelque chose de triste et de providentiel , comme si cette existence avait été prolongée jusqu’au moment où le roi pût régner. Il y a un admirable côté dans Philippe d'Orléans ; c’est son dernier respect pour le droit. Quand la calomnie l’atteignait de toutes parts , quelle ne dut pas être sa consciencieuse satisfaction le jour du sacre royal , alors que premier prince du sang il déposait la couronne d’or sur la tète du jeune Louis XV ! Il devait être fier et gloriéUx au milieu* de cet encens dont la fumée s’élevait dans le temple saint ! L’idée du devoir est consolante, et lorsqu’on a rempli une noble tâche . il y a un témoignage intime plus doux que l’exercice de l’autorité. Je parcourais naguère la correspondance du régent , les instructions écrites de sa main pour l’usage de son royal pupille , il me semblait voir ce beau spectacle de la force s’inclinant devant l’idée morale du droit. Pauvre orphelin ! Louis XV avait trouvé un protecteur dans le prince qui aurait pu profiter de son héritage , et ce prince se donna la noble mission de protéger le faible arbrisseau contre la tempête publique ! Quand la vie est si courte et que tous nous devons nos os au sépulcre et notre âme à Dieu , il est bien de s'endormir après avoir fait son devoir et sans aucune tache sur son blason.
Paris, ec 1" juillet 1858.