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TENDANCE DF. LA LITTÉRATURE, DE LA POLITIQUE ET DES ARTS

Publication des Lettres persanes. — Dii poème de la Ligue. — Succès politique «l 'Alhalic. — Les beaux-arts. — Peintres. — Statuaires. — Artistes. — Modes. — Vie à Paris. — A la campagne. — Salons de uoblessc. — La bourgeoisie. — l.e peuple.

Toutes ccs agitations de la société, celle mobilité incessante dans les mœurs et les fortunes devaient naturellement s’empreindre sur la littérature contemporaine; il u'y avait pas encore, à proprement parler, en France décrits politiques : comme il n’existait pas d'assemblées délibérant sur les intérêts publics, il n’y avait pas de journaux cl de pamphlets avec un caractère véritablement parlementaire. On ne dissertait pas, à l'imitation de l’Angleterre et de la Hollande , dans les gazettes ; cet usage ne s’était point introduit dans la monarchie, et la censure s’y opposait d’ailleurs. Le Journal de Trévoux, le Mercure galant s'occupaient des questions littéraires; tous les faits étaient racontes comme des bulletins officiels sans commentaires, sans reflexions. Les questions de gouvernement et d’administration publique n'entraient qu'accidentellement dans le domaine de la discussion ; elles étaient abandonnées aux conseils secrets qui entouraient la couronne.

Toutefois, à l’époque de la. régence , des livres de philosophie politique commencèrent à paraître sous des formes plus attrayantes qu'en Hollande et en Angleterre. L’esprit français ne supportait pas les lourdes thèses gouvernementales; qui aurait osé publier des livres, des commentaires, comme l’école anglaise d’Oxford ou de Cambridge? Ces livres de législation étaient abandonnés aux jurisconsultes. La noblesse en armes, la bourgeoisie

(I) La première édition des Lettres persanes eiidc.1731.

|2) foyez le* lettre* 75, tlO et 117.

huit occupée de négoce, les femmes si légères alors , si dévouées aux plaisirs , n’auraient pas ouvert un ouvrage s'il n’avait été parfume d’une poésie gracieuse , s’il ne s’était empreint de quelques idées spirituelles. Tel était ce siècle, et les talents mêmes supérieurs devaient se ployer à ces formes pour se faire lire dans une société si singulièrement préoccupée : c’est ce qui explique sans doute la publication des Lettres persanes par le president Secondât de Montesquieu. La tendance des idées était vers l’Orient ; l’école philosophique et d’érudition s’occupait de l’Egypte, de la Perse, de l’Inde et de la Chine ; les travaux de Fourmont et de Fréret avaient hautement célébré la sagesse des mystères et des enseignements que Confucius et Mânes avaient répandus dans l'Orient ; Montesquieu paya ce tribut au goût régnant. Le cadre des Lettres persanes n’avaient rien de neuf,; ce jeune homme qui voyageait dans le pays d’Europe, cet Usbeck moitié philosophe, moitié sensuel , qui jugeait si spirituellement les terres intidèles, n’était qu’uue invcnlion très- vulgaire (I) ; on y trouvait une manière facile de passer en revue les usages et les faits politiques de l’Occident. Montesquieu prend la société à la vieillesse de Louis XIV, il la suit dans ses mœurs, dans scs manières. Comme il est à l’aise avec son Persan , il met dans sa bouche les hardiesses les plus malheureuses contre l’institution chrétienne (2); les formes sociales , les pouvoirs , les coutumes passent sous la mordante satire du président à mortier du parlement de bordeaux; il n’a d’admiration que pour les habitudes anglaises , que pour la constitution des trois pouvoirs, ce balancement des deux chambres et de l'autorité royale ; il parle de la liberté britannique avec enthousiasme ; il voit dans les parlements un moyen d’arriver à ce but de perfection sociale. Montesquieu veut faire pénétrer ces idées dans les têtes mêmes les plus dissipées. De là ces formes légères , ces tableaux licencieux du sérail , ces mœurs d'eunuques , ces jalousies de femmes d'Ispahnn , et ces peintures érotiques des jardins d’orangers et de |>échcrs, où les sultanes eL les belles esclaves exhalent leurs désirs sous le brûlaul climat de l'Asie, depuis le mâiiyrc de l’absence du maître jusqu’à l'implacable vengeance de Roxane, qui meurt en écrivant à Usbeek : « Tu étois étonné de tic point trouver en moi les transports de l’amour; si tu m’avois bien connue, tu y aurois trouvé la violence de la haine (5>. » Le succès des Lettres jtersanes fut tout populaire; le grave président avait mis un esprit si prodigieux dans scs tableaux , et déployé un art si admirable à

(3) Lettres persanes, n» 101. t

PHILIPPE IVORLÉANS. — 1721-1723. 133

cacher les plus sérieuses pensées ! Ce travail ébranla profondément les croyances; son empreinte philosophique respirait l’esprit du dix-huitième siècle, qui n’était que la démolition de la vieille société. Le livre de Montesquieu fut un des grands coups portés aux coutumes antiques , aux mœurs traditionnelles des ancêtres. Le jeune président, hautement aristocratique , n’était pas le partisan de l’émancipation des classes , de la liberté populaire ; mais , comme la plupart des écrivains du dixhuitième siècle , il avait haine du catholicisme et de la cour de Rome ; il proclamait ses admirations pour le système anglais et le balancement des pouvoirs (1).

Quand les esprits étaient vivement agités par la publication des Lettres persanes. Voltaire lisait les premières pages de son poème de ta Ligue , qui depuis s’appela la Henriade , pour royaliser plus encore le sujet. La grande époque choisie par Voltaire était évidemment épique ; si une tète puissante de poésie s’était emparée de l'esprit tout populaire de la Ligue; si elle avait montré Paris, scs confréries, les cités de la France défendant leur liberté, leur indépendance municipale et le catholicisme , qui étaient leur opinion , leur foi; si elle avait développé la démocratie de la bannière et de la confrérie ; si eNc avait mis à la face de ces communes catholiques les gentilshommes des montagnes , gascons , méridionaux , calvinistes , bardes de fer sous le Béarnais ; si, pénétrant au fond de la pensée de Henri III , le poète avait vu dans cette cour flottant entre deux partis l’expression d’un système de conciliation impossible , il n’aurait pas eu besoin de recourir à un merveilleux vulgaire, à ce mélange du dogme chrétien et du paganisme, à cette apparition de saint Louis , à celte épO|>ée d’emprunt , fastidieuse et sans couleur. Voltaire fit une Ligue de convention ; il avait mal étudié le seizième siècle ; il n’avait pu dès lors comprendre l’esprit simple et mâle des guerres civiles. Quand Homère chantait Y Iliade, il peignait les Grecs, llion, le bouillant Achille, Ulysse, le vieil et fin Ulysse, Agamemnon indomptable, et Jupiter le maître des dieux et des hommes ; il était sublime , parce qu’il reproduisait les mœurs de la Grèce hérolque. Mais que dire d’un poete épique qui conserve scs manières de marquis , ses idées de petits soupers, ses haines de philosophe, ses puérilités d’amour-propre, à ce point de ne pas mettre Sully à côté de Henri IV, pour se venger des mépris de la maison de Béthune? Il fait un héros du vieux

(1) Laconsiitulion anglaisée*! ta base d «V Esprit des lois.

(3) J'ai développé toutes ces idées avec iTinconleslaldes preuves municipales , dans mon travail sur ta Reforme cl la Ligue, loin. it.

Mornay, le personnage le plus nul , le plus insignifiant ; il élève à toute la hauteur d'une grande capacité Coligni , ce pauvre caractère politique qui compromit son parti par ses faiblesses et sa vanité ; Coligni qui livra les huguenots pieds et poings liés aux massacres municipaux de Paris , aux vêpres populaires «le la démocratie ligueuse (2)! Ce qui donna un certain éclat à la Henriade, ce furent les déclamations répétées contre le fanatisme et les principes de la cour de Rome. C’était alors une opinion de convention que ces attaques indispensables contre le fanatisme; quand les écrivains d’une époque ont adopté une formule, ils y courent tous à l’envi ; Voltaire suivait le goût de son temps ; il lisait des fragments de son poème dans les petits soupers, dans les châteaux de grands seigneurs qui lui donnaient l’hospitalité ; on s’habituait à entendre déclamer contre le catholicisme et ses institutions magnifiques. Aux yeux de celle société, Jacques Clément était l’image de tous les religieux ; la Saint- Harlhëlemy l’étendard «le la foi ; le pape, un pontife ambitieux, selon l’expression classique ; il n’y avait de grandeur d’âme , de philosophie , que dans les huguenots, et Mornay parlait seul le langage de la raison. Tout l’intérêt était jeté sur le parti protestant , et , pour compléter la vérité du tableau, Voltaire faisait de saint Louis presqu’un philosophe sans croyances du dix-huitième siècle! La Henriade, ce glacial poème, fut une contre-vérité historique d’un bout à l’autre, et il obtint pourtant, comme toutes les déclamations , un grand succès à une époque où la mode était de flétrir les idées de hiérarchie et de catholicisme (3).

Le vieux parti de la cour de Louis XIV prenait cependant sa revanche , et préparait le triomphe d’une pièce sublime , froidement reçue au théâtre dans le dernier temps de Louis XIV. Je veux parler d 'Alhalie. Le grand œuvre de Racine n’avait point réussi à son apparition devant un püblic accoutumé aux vers retentissants et aux situations forcées. Cette imitation simple et antique de l'Écriture ne pouvait plaire dans une société qui aimait les pompes orientales et les sentiments exaltés. Boileau awt prévu le suecès de ce chef-d’œuvre dans la [osterilë la plus retentissante; mais, chose curieuse ! ce qui lui rendit cet éclat , cette popularité, ce fut l’esprit d’opposition contre le régent, et les allusions qui se rencontraient à toutes les situations de la pièce. Athalie , qui avait été conçue an moment de l’expulsion des Stuarts, pour relever l’espoir du parti jacobite, devint encore une œuvre de circonstance

(5 j II se fiUdnq édition» de la Henriade de 1735 à 1730. Rien de spirituellement mensonger comme les notes hislo- ! riqnes qui sont jointes à ce poeme.

)gle

C4rmr.tr:.

à ce moment de la régence où l'on accusait Philippe d’Orléans de convoiter, par îles desseins secrets, la couronne de Louis XV. Que d’allusions n’offrait pas celte pièce sainte! L’enfant royal protégé par Aimer, le capitaine du temple, n’élait-ce pas Louis XV sous l’épée de Villeroy ? Athalie ne trourait-ellc pas son image dans la duchesse de Berry? et puis les pompes de ce couronnement dans le temple , Israël tant ému , tous ces accidents n 'étaientils pas saisis comme des allusions à la jeune histoire de Louis XV ? Dans la marche des temps , il est bien rare (ju’une oeuvre de poésie et d’art ne soit empreinte des couleurs politiques de son époque, et si on le remarque bien, le poeme de la Grâce même , par Louis Racine, ne fut que l’expression des querelles du jansénisme sur le libre arbitre et la grâce, symbolisme de l'autorité et de la liberté depuis le moyen âge. La littérature portait comme toujours le type contemporain.

Mais la transformation la plus sensible, la plus profondément caractérisée, fut celle que les arts éprouvèrent sous la régence. Le siècle de Louis XIV avait jeté partout des formes grandioses et compassées; il domine dans la peinture, comme dans la sculpture, une immuable et monotone uniformité ; ce sont incessamment les modèles de la Grèce et de Rome, les proportions académiques, la correction profonde du dessin. Dans les tableaux de Lebrun, comme sous le marbre du Puget ou dans les jardins de Le Nôtre , il règne une indicible puissance de la règle, qui ne s’écarte pas des grandes lignes (1). Tout se ressent des formes absolues du gouvernement et de l’étiquette des cours; si Alexandre parait sur son char victorieux , si Constantin et Maxcnce se disputent l’empire du monde et le triomphe de la croix sur le paganisme , toutes ces larges toiles sont calquées sur les mêmes modèles; il y a un génie de convention qui étend ses vastes ailes sur ces productions grandioses. Lorsque Puget ciselait son Milon deCrotone dont la douleur transpire sous le marbre, lorsque Coustou concevait les naïades, et les tritons s'agitant dans les eaux limpides, ils paient en face d’eux les débris de l’antiquité, le Lnocoon avec ses douleurs musculaires, les faunes, les sylvains, des bas-reliefs antiques, des villas romaines et de Toscane. Les grands artistes imitaient avec la hardiesse de talents hors ligne.

L’art, sous la régence, devint tout national; tandis que la philosophie cl la politique du dixhuitième siècle n’élaicut qu’un plagiat de l'Angleterre et de la Hollande, la peinture, la sculpture, s'empreignaient d’un caractère de grâce et d’originalité inimitables. Parcourez les compositions du

(I) t'oyez mon Louis .Y//'.

temps , combien ne sont-elles pas d’une suave couleur? Ici des vertes campagnes . des bergères élégantes aux pieds tout floquelés de rubans dans des mules de poupées; leurs robes et leurs vertugadins viennent expirer sous ces tailles qui tiennent dans les dix doigts; et ces riantes figures, et ces bouches si petites, si vermillonnées, hélas! qu’on ne retrouve plus { la tradition en est perdue avec les grandes races aristocratiques); des bergers sont mollement étendus à leurs pieds ; ils portent des chapeaux ornés «le fleurs comme dans la vallée de Tempé, la houlette pavoisée de rubans roses et prin>aniers; les uns jouent de la musette et de cette flûte émincée qui semble s’échapper de leurs doigts ; tous se regardent tendrement , tandis qu’une nichée d'amours envolés jettent des fleurs sur ces couples épris. Ce n'est pas b fête joyeuse et flamande de Rubens avec ses femmes grasses et potelées; c’est une nature divine, tout exaltée de galanterie et de passions voluptueuses. Là , ce sont des danses cadencées, des bergers à la taille svelte , au petit pourpoint , à la culotte courte et rubanlée , portant avec grâce leurs mains sur leurs hanches ornées de beaux velours; plus loin un troupeau comme Paul Potier sait les reproduire ; le bœuf , avec cct œil inquiet et interrogatif qui semble perpétuellement douter de sa force. Tout est marqué d’un style de coquetterie et d’originalité suaves : voyez ces statuettes d’enfants avcfc Irurs tout petits oiseaux gazouillant en cage , petits oiseaux offerts et disputés avec tant de grâce par de jeunes filles, tandis qu’Amour sourit , sûr qu’il est que ces cœurs n’échapperont pas aux battements de ses ailes. Maintenant, parcourez les jardins peuplés de statues de la régence ; à côté des formes académiques et lourdes de l’école de Louis XIV, qui n’admirerait ces femmes aux épaules effacées, aux membres divins, qui s’enlèvent «le la terre comme si elles ne lui appartenaient pas? Ces statues de marbre ou fondues en airain paraissent si légères , qu'on semblerait disposé à les soulever d’une main comme si elles étaient une idéalisation de la matière ; une de ces créations féeriques qu’Arioste a jetées dans les jardins d’Àlcine. Toutes ces inventions n’empruntaient rien au passé ; c’est la société qui se reflète dans ces couleurs roses, dans ces médaillons d’éventails peints par Vatican , dans cet ivoire incrusté de paillettes , de soie et d'or, dans ces miniatures où tout est joli , depuis le nègre au nez épaté qui lient le parasol doré sur cette tète de jeune femme, jusqu’à l’épagneul tout blanc, tout soyeux, qui se montre avec scs yeux de favori et sa petite mine d’enfant gâté nourri de sucreries (2).

(9) Il y a «tnix clioici nationales «Dns le dix-builitmc

Diaitii

Les arls contribuaient aux modes; leurs progrès se développaient de concert. Sous Louis XIV, les vêlements d’hommes et de femmes avaient un caractère grave et compassé ; la perruque noire et flottante, les justaucorps lourds, la culotte ou braye, le chapeau â larges bords orné de plumes ; les femmes en jupe d’étoffe, et par-dessus une robe traînante , un corsage de satin qui serrait la taille cl faisait remonter la gorge ; une coiffure haute et par étages , presque pyramidale. Tous ces usages de la mode se ressentaient de la cour compassée des derniers temps de Louis XIV. S’il n’y avait pas eu la duchesse de Bourgogne, cette noble créature si enjouée et si remuante, les modes se seraient empreintes d’une solennité sérieuse. Sous la régence , on secoua un peu cet appareil gênant ; on mil plus de grâce dans la toilette, il y eut une immense coquetterie dans la poudre; le vieillard voyait ses cheveux blancs disparaître , ses rides s'adoucir; qu’elle était jolie une jeune femme, une blonde surtout, avec ses boucles ondoyantes et poudrées qui s’étalaient sur un visage vermillonnc, avec ses mouches noires qui faisaient ressortir les dents, les fossettes, et qui se mariaient admirablement aux cils ! Y a-t-il quelque chose de plus gracieux qu’une de ces poupées de marquise sous la régence, avec sa grande jupe à l'Andrienne, élégamment relevée par le côté, toute serrée de taille, ses épaules nuçj sous un corsage de satin ; le bas de soie se voyait presque jusqu’au genou , comme la Diane chasseresse de Vanloo ; des mules à talons hauts, d’un rose pâle, ornaient ses petits pieds tout d’aristocratie. Scs robes étaient de soie à grands ramages avec des oiseaux , des feuilles , des fleurs pailletées ; les coiffures se portaient basses et bouclées ; on y mêlait des diamants en grappes, des topazes et des rubis en épis : les brunes avaient adopté le corail et les perles dans leurs cheveux noirs. Le costume des hommes s’était beaucoup dégagé ; ils avaient une veste en velours , soie ou camelot, selon la saison; la perruque était moins grosse, et déjà une bourse recevait ces cheveux qui gênaient les épaules par leurs boucles pendantes. Bien n’était simple dans l'habit; le fond en était à broderies d’or, les boutons- en diamants ou en pierres orientales , la jarretière à fermoir d email était de soie élastique ; on avait adopté les guêtres ou des bottes à l’écuyère à la ville et à la chasse ; à la cour, la culotte de soie pailletée et l'épée d’acier; noble épée, car ces genldshommcs si musqués dans les boudoirs savaient mourir sur l’affût

siècle ; les arts, tels que Vanloo. Boucher et Vatican les ont compris; la poésie légère, inimitable sous la plume de Voltaire : tout le reste est d'emprunt.

d’un canon pour le drapeau et la France (1).

Cet modes pour la classe élevée supposaient un nombreux domestique. La toilette d'un gentilhomme durait deux ou trois heures; il avait son valet de chambre, son coiffeur, Laflettr, Jasmin, qui le couvraient de poudre de senteur à la rose, à l’orange , à la violette; l’un lui chaussait ses élégants souliers à talons rouges, l’autre lui bouclait l’épée; quatre ou cinq autres valets tenaient la veste, l’habit, les manchettes, les gants, qu'on ne mettait qu'à la guerre, à la ville ou à la chasse, car les mains des gentilshommes devaient être assez belles, assez blanches pour être offertes aux yeux de tous sous la dentelle et la soie. La toilette des femmes était pour ainsi dire une audience publique, le moment de leurs réceptions ; commi l’ensemble de la physionomie était tout d’emprunt, la toilette n’avait pas de mystères; tandis que le coiffeur ornait la tête, un essaim de femmes espiègles, les noms traditionnels de la comédie, Marton , Lisette , ces friponnes des financiers d’opéra , préparaient le rouge, les mouches de madame, parfumaient d’essences scs cheveux et ses falbalas : la toilette , c’élail l’heure de la causerie sans façon , de la médisance de bonne compagnie ; on lisait un madrigal , on disait des riens , des vers , on parlai! du roi , de la cour, des batailles , des guerres ; car ces femmes si fragiles, ces statuettes d’albâtre, d’iris et de roses , ces papillons aux ailes dorées , avaient , comme les dames romaines , leurs frères , leurs maris, leurs amants en face de l’ennemi ; ees braves cl jeunes hommes se faisaient tuer gaiement pour la patrie.

Un salon de noblesse, le soir , aux bougies étincelantes, offrait un spectacle ravissant; mille costumes brillaient sous les lustres , à travers les trumeaux , les glaces merveilleuses ; des tapis épais de Turquie ou de Perse ornaient le parquet ; des portières d'étoffes et de damas pendaient aux portes, pour que l’air extérieur ne pénétrât point et respee tât ces visageY de colibris et ces duvets de gazelles. Sur la cheminée, des candélabres, des pendules et de vastes corbeilles à fleurs d’or; des écrans de plumes , des bahuts d’ivoire et d’ébène ; des chinoi sériés, des magots avec celle frêle porcelaine qu’ou craint toujours de voir s’enlever au vent ; des évert tailssi Ans, si travaillésdc paillettes, de miniatures et d’or, beaux éventails qui cachaient le visage pour dérober un sentiment, une pensée , une émo lion ; mobiles interprètes dont je saluais la langue mystérieuse , alors qu'aux balcons de Barcelone t 1

(1) J'ai trouve un journal des modes de la régence dam le recueil des estampes de la Bibliothèque royale , a! ann. 1721.

de Valence les mantilles noires s'agitaient à l'aspect des solennelles processions. Dans ces vastes pièces si hautes et si ornées, des costumes de toutes couleurs variaient incessamment le gracieux tableau; le jeune mousquetaire aux brandebourgs argent sur velours noir; les chcvau-lêgers à l'habit ldeu pâle à baguettes d’or ; l’officier suisse avec ce beau rouge anglais ; les ducs et pairs en justaucorps brodé de diamants , et le cordon bleu sur la veste de salin blanc broché ; à leur côté , le petit abbé avec sa figure rondelette , son manteau flottant , son rabat de dentelles et sa courte culotte desoie noire, avec la croix des commanderies. Au milieu de celte foule déjeunes hommes , les femmes aux robes soyeuses, toutes clinquantes de pierreries, de falbalas et de malines (1).

Quand cette noblesse se transportait aux châteaux, la vie changeait de formes, mais la même élégance dominait ; on montait à cheval, on multipliait les chasses ; les Aères beautés ne craignaient pas les forêts épaisses ; elles prenaient im arc ou un fusil en main , elles portaient encore au poing le faucon féodal. Un tableau de Vanloonous reproduit ces belles parties de chasse des femmes de grandes maisons ; toutes sont à cheval , avec un petit chapeau d’homme qui leur va à ravir ; elles assistent à la chasse au cerf; le noble animal haletant vient se jeter aux pieds d’une des amazones , et semble tomber avec grâce. Tels étaient les délassements de la vie de château et de la société élégante. Elle était ainsi pour les hommes, jusqu’à ce que le cri de guerre se fit entendre; alors ces frêles gentilshommes tout ramollis , tout soignés, couraient aux fatigues des camps avec la même audace et la même insouciance de la vie. Du lit mollet et rose , ils passaient sur la terre dure et humide de la tranchée : ces héros de quinze ans , comme l’avait dit de Sévigné, sc faisaient tuer gaiement sans se poser solennellement comme les vieux républicains de la Grèce et de Rome.

11 n’y avait pas le même luxe dans la bourgeoisie, et cependant elle était heureuse ; les mœurs domestiques sc conservaient au plus haut degré. Il y avait tant d’émotions dans la famille, telle que le catholicisme l’avait constituée ! A la naissance d’un bel enfant, le baptême sur ce berceau couvert de fleurs ; la première communion , symbole d’innocence , quand la jeune fille sc couvrait du voile blanc et de la rose plus blanche encore. Puis le mariage, la fête du saint patron, toutes ces joies intimes de la famille; Noël, avec scs crèches et ses chants de bergers, souvenirs bien chers aux pauvres, car c’était

(!) Voyez lei fêles de salon pour le mariage de M,lc de Valois. (Bibliothèque du roi. gravures, ann. 17i1.)

la grandeur née dans l’abaissement ! Carnaval venait avec sa tradition de fêtes, ses gros mots, son babillage de halles ; on s’en donnait à cœur joie, jusqu’à ce moment de transition subite où le prêtre disait au riche et au pauvre, en lui jetant un peu de cendre sur la tête : « Souviens-loi que tu es poussière. » Le carême avait ses solennités d'église, ses hymnes d'Israël qui remuent si profondément les entrailles quand l'orgue fait vibrer les ogives et les vitraux ; le jeudi saint les autels parfumés et la croix voilée; l’adoration à genoux de celte croix, noble et démocratique consolation pour le pauvre , car ce Dieu qui mourait était pauvre comme lui ; il était ne dans une étable, et avait son père au ciel. Bientôt le brillant carillon de Pâques sc faisait entendre ; le Dieu était ressuscité dans sa splendeur. Quelle immense épopée ! L’humble paraissait au milieu des gloires; le petit était exalté. Que de joies dans la famille autour de l’agneau pascal et du jambon couronné de lauriers , quand le vieil aïeul contait aux générations réunies les naïves histoires du passé et les légendes municipales ! Cinquante jours s’écoulaient avec les émotions de Pâques, et alors arrivait la Pentecôte , la fête de l’Esprit , de ce symbole de la grande et puissante intelligence qui domine les mondes. Voyez-vous les longues processions qui s’acheminent, sorte de dénombrement de toutes les confréries populaires sous leurs bannières de privilèges et de liberté? Voici venir MM. les épiciers avec leurs bedeaux et juges; après eux marchent les drapiers et fripiers, vêtus en habits couleur candie, avec leurs prud'hommes et leur conseil élu ; à quelques pas les passementiers, tréfileurs d’or et d’argent ; ils étaient fiers de leur pancarte municipale délivrée par saint Louis et le prévôt Boilère. Qui aurait osé toucher à leurs franchises? Après eux venaient les gantiers , armuriers avec leurs prévôts, maîtres d'armes, terribles pourfendeurs en leurs salles. Parlerai-je d'autres confréries encore? Des procureurs, sous la bannière de saint Yves, dont on contait l’adroite entrée au Paradis; procureur matois, saint Yves avait surpris la crédulité de saint Pierre par une adroite requête et enquête. Toute la société était ainsi corporée, cl nulle individualité n’était laissée à son isolement. ’ Si la police mettait la main sur le plus pauvre ouvrier , la confrérie entière prenait fait et cause pour lui ; les maîtres allaient le réclamer avec la force de la corporation; il fallait bien qu’on dit pourquoi il avait été arrêté. N'était-ce pas là une ! des plus hautes-garanties dans la marche des idées? ! Partout où il n’y a pas association , il n’y a pas de j liberté, car le pouvoir est toujours plus fort qu’un homme!

Il y avait ainsi un grand contraste dans la société ;

« lie était divisée en deux parties : une fraction de «elle société, élégante et oublieuse, vivait sous l’action des idées philosophiques et des mœurs dissolues que la régence avait introduites ; on se laissait aller aux plaisirs, aux dissipations sensuelles, à tous les enivrements. La classe bourgeoise et ouvrière , au contraire , restait sous l'empire des paroles religieuses et des coutumes antiques; elle n'avait pas été profondément corrompue. Il fallut de longues années pour cela ; ce fut un enseignement dont le pouvoir lui-mème et la haute société se chargèrent ; le dix-huitième siècle ne fut consacré qu’à ôter au peuple ce qui le maintenait dans le devoir et la famille. Quand celte œuvre si triste fut accomplie , quand tous les liens furent brisés , alors ce peuple, tjue le frein ne retenait plus, se leva debout! 11 avait le bras fort , le cœur rongé de jalousie ; on lui ôta la pensée du ciel ouvert aux souffreteux, comme compensation des travaux de la terre; on éteignit en lui tout respect de la hiérarchie; alors il vil la mauvaise répartition des richesses : le pauvre , devant son tombeau , réduit à la poussière sans résurrection pour l’âme immortelle, demanda comment il se faisait qu'il y eût des oisifs et des travailleurs, des hommes opulents et tant de misères! Dès qu'il ne crut plus au triomphe moral du souffreteux dans le ciel éternel , il dut chercher les jouissances par l'égalité terrestre. Lorsque la vie future disparut, il appela le bonheur matériel dans la vie actuelle , et ce bonheur comment se le procurer si ce n’était par le bien du riche? et le peuple était le plus mâle , le plus nerveux ; ici fut la cause de la révolution. Otez au fort le frein d’une vie future, il brise le faible lien du devoir, et le jette avec mépris à la face de Dieu et des hommes ; il renverse l’édiffcedes lois humaines pour marcher à l’égalité violente. Si vous dites que le tombeau est le sommeil éternel, alors, frères, il faut jouir vite , car la société est-elle autre chose qu'une grande truanderic, où tout vit comme une vermine sur le gigantesque corps de la terre , notre mère commune?

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