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CHAPITRE XXVIII

GOUVERNEMENT DE LA RÉGENCE. — PUISSANCE DE l'aDBÉ DUBOIS.

Silualiou (lu secrétaire d'Etat DuIkh*. — Premières négociations pour le cardinalat. — Archevêché de Cambrai. — Deuxième période des négociation» à Rome. — L'abbé

(t) Paris. 90 mai 1716. (Archiv. rec. cas. ree. cous. d'État. )

(2) Paris, 1«* juillet 1716. (Archiv. rcc. cass.

(3) Pari», 4 juillet 1716. (Archiv. rcc. cass )

“ (4) Paris, 10 septembre 1716. (C. milit.)

(5) Paris, 25 décembre 1716. (àrchiv.)

(6) Paris, 2 janvier 1717. (Archiv.)

(7) Paris, 4 février 1717. (Archiv.)

(8) La correspondance diplomatique de Pabbé Dubois avec les envoyé* A Rome a principalement cet objet (myrs de 1720

Dubois cardinal. — Immensité de son travail. — Division du gouvernement.— Dubois admis au conseil de régence. — Formation du gouvernement. — Dubois premier ministre. — Organisation du cabinet.

Toute la vie de l’abbé Dubois s’était pour aiusi dire consacrée au régent ; il avait suivi et développé ses desseins depuis les missions secrètes en Espagne à l’avénemcnt de Philippe V, jusqu’à la grande négociation achevée pour le traité de la quadruple alliance ; c'était encore à l’habileté et à la fermeté de l’abbé Dubois que le régent devait le triomphe de son système en Espagne, la chute d’Àlbéroni , et l’adhésion de Philippe V à ce traité de la quadruple alliance. Dans les affaires île l’intérieur, les services de l’abbé Dubois n’étaient pas moins éclatants; il avait poussé le duc d’Orléans à toutes les mesures de force et d’ur.ité ; n’était-il pas le plus intime conseiller de ses résolutions7 Esprit droit et de gouvernement , Dubois avait compris ce que la résistance du parlement jetait d’embarras dans la marche du pouvoir ; il avait poursuivi le parti espagnol en France; il avait abattu les projets de la duchesse du Maine; tout récemment encore il avait conseillé au régent de centraliser son ministère, et il avait été ainsi l’expression d’un système politique. Dans la question même de la bulle Unigenitus , l’abbé Dubois devina tout le vide de l’opposition janséniste , tout ce qu’il y avait d’insubordonné dans une opinion qui protestait sans cesse contre le pape et le roi; Dubois sentait enfin la nécessité d’un gouvernement fort. Le régent avait la portée et le secret de tels services , il fallait une récompense à tant de dévouement ; et d’ailleurs , en politique , les honneurs sont moins décernés comme un hommage à celui qui les reçoit , que comme témoignage que cet homme symbolise notre pensée et en est devenu l’expression.

L’abbé Dubois visait au cardinalat , à celte puissance de la pourpre romaine si grande sous Richelieu , si habile sous Blazarin (8). Le cardinalat donnait au ministre une certaine indépendance, une force d’opinion , une énergie de moyens , une liberté

à 1721). Déjà le* épi gramme* roulaient sur Duboi» cardinal.

Pour avilir l'éclat de ta pourpre romaine,

El lui faire porter l'opprobre de la croix,

Le aalnl-pèrc n’a cru de roule plu» certaine Que de l'enchâsser dan* Duboi*.

Du boi» dont on feisolt le» cuistres,

En cuistre j'étoi* autrefois,

El je tui* aujourd’hui du bois Dont on sait faire les ministres-

d’action bien nécessaire dans les systèmes fermes cl hauts. Je m’imagine qu'un homme d'état appelé aux affaires de son pays doit porter ses hommages silencieux vers la grande image des ministres qui , à de rares époques, conçurent de forts systèmes et les menèrent à lin ; quoi d'ëtonnanl que 1’ahbé Dubois visât, comme Albëroni, à cet immense rôle? Le catholicisme a cela d’admirable qu’il égalise les rangs. Albëroni était sonneur de cloches à la cathédrale de Sienne , et il fut placé à la tète de la monarchie espagnole dans les deux mondes; Dubois, fils d’un apothicaire de Drives-la-Gaillarde , gouverna la France. Celle condition humble pouvait être un sujet de moquerie pour la noblesse du dix-huitième siècle et la philosophie des gentilshommes qui ne comprenaient pas la démocratie du catholicisme; mais l’Église ne séparait pas les rangs ; elle prenait les petits et les grands, et leur jetait la pourpre pour les égaliser à la face des monarques.

C’était auprès de Rome qu'il fallait négocier pour obtenir l'insigne honneur du cardinalat; le représentant officiel de la France était alors le cardinal de Rohan , caractère d’habileté et de grandeur comme cette famille princière de Soubisc ; ce n’était point assez : les dépêches du cardinal indiquaient l’influence du père Lafiteau , depuis évêque de Sislcron, un des conseillers de Clément XI. Dans la série des papes du dix-huitième siècle , Clément XI (tarait comme la main décidée qui conserva l’Église dans son unité catholique, car il avait proclamé la suprématie de Rome sur toutes les questions ecclésiastiques. Ce fut donc par l’organe du père Lafi- Icau et du cardinal de Rohan que la négociation pour la pourpre romaine fut commencée au nom du secrétaire d’Élat Dubois. Le gage essentiel qu'il fallait donner devait être nécessairement une adhésion plus complète à l’autorité de Rome et à l’unité catholique. Les premiers temps de la régence s’élaicnt appuyés sur l’opposition janséniste ; c'était avec les roideset austères chrétiens de Saint-Séverin et de Saint-Sulpice que le régent avait essayé son système de résistance contre les jésuites ; depuis , l’abbé Dubois avait reconnu lui-même la force et la consistance du jésuitisme, cette puissance tout à la fois de hiérarchie et de commandement ; et c’est dans la vue de restaurer l’unité de l’Église en France avec le cardinalat , qu'il s’était adressé au père I^iflteau (1). Tout ce que l’habileté avait de ressources fut employé par le secrétaire d’Élat Dubois; le roi d’Angleterre Georges I"r demanda personnellement au régent un témoignage d’affec-

(1) Correspondance particulière de Dubois, 1719-1721. Il n'y cîi pas question du nom de Dubois , mais le chiffre sc sert toujours de l'expression : « l'affaire de M®* de Gadagne. »

lion pour l’abbé Dubois ; cette récompense devait montrer toute la gratitude du duc d’Orléans pour l'auteur et le signataire du traité de la quadruple alliance. Prince protestant , Georges lPr admettait néanmoins que la robe rouge du cardinalat était une grande dignité pour le prêtre catholique. En même temps l'abbé Dubois sollicitait l’influence du prétendant , de ce Stuart si aimé à Rome , car il avait tout sacrifié à sa foi. L’Empereur fit également des démarches actives pour obtenir le chapeau de cardinal au profit de l’abbé Dubois; l’Europe mettait beaucoup de chaleur à cette négociation, parce qu’elle y voyait un grand témoignage en faveur des dernières transactions diplomatiques de La Haye et de Londres (2).

Les premières démarches échouèrent; le pape avait des préventions contre l'abbé Dubois ; il le savait complice des mesures de la régence contre la bulle Unigenitus ; il demandait comme gage de toute négociation ultérieure que l’abbé Dubois fit exécuter la bulle dans le royaume et brisât l'opposition du parlement. Cette volonté du chef de l’Eglise catholique expliquait la résolution d’exil que le régent avait prise contre les grandes cours judiciaires; on visait à l’unité de gouvernement et de ministère; le pape exigeait avant tout l'unité de la foi, et cette pensée devait désormais devenir la règle fondamentale de l’administration en France. Le pape Clément XI mourut durant ces négociations actives ; Innocent XIII qui lui succéda, vieillard déjà à son avènement, fut plus facile à dominer : à ce moment l’archevêché de Cambrai venait d’être donné par le régent à l'abbé Dubois; le ministre s’était revêtu de la robe épiscopale que portait Fénelon , caractères si divers, l’un tout de fermeté et de hardiesse dans les actes de gouvernement, l'autre plein de douceur, de décousu et de faiblesse; Fénelon, le modèle des vertus privées, mais le plus pauvre des hommes de pouvoir; Dubois, trop insouciant des vertus privées, mais esprit résolu à tout pour maintenir l’autorité. Le régent n’avait pas hésité a élever Dubois à un archevêché ; le roi Georges I*r lui écrivit dans celte pensée; les faveurs qui venaient à l’abbé Dubois ne semblaient qu’un gage de plus pour affermir les liens de la France et de l’Angleterre. Il y eut un grand luxe, un appareil magnifique pour la consécration de l’archevêque de Cambrai ; le Palais-Royal déploya ses richesses dans les somptuosités d'un banquet servi en la salle des gardes de M. le duc d'Orléans (3) ; le nouveau prélat voulut témoigner par là de sa puissance sur le conseil du régent. Dans

(2) Correspondance particulière de Duhois,aon. 1720-1721 .

!3) Uoye% l'indignation de Saint-Simon, aon. 1719-1720.

les tètes un peu hautes, aucun acte n’est puéril; tout a sa pensée , la vanité même a son motif sérieux.

Ce n’était point assez pour le secrétaire «l'État «lu régent; le cardinalat était toujours l'objet de son ambition ardente ; il ne se voyait indépendant et libre que sous les grandes immunités de la pourpre romaine. A mesure que sa pensée de gouvernement se raffermissait dans les idées d’unité. Dubois se dessinait également avec plus d’assurance pour l’exécution de la bulle Unigenitus , il l'imposait aux parlements de France; ceux «|ui refusaient de l’exécuter étaient refoulés dans l’exil. Le pape pouvait-il retarder plus longtemps de lui conférer la dignité méritée par une si ferme conduite? Innocent XIII ne fil plus aucune opposition, et la barrette fut adressée à l’abbé Dubois après la plus longue et la plus curieuse des négociations. 11 faut le voir aux prises arec toutes les intrigues , tout préoccupé de ses bons rapports avec Rome ! Dubois ne fait pas du cardinalat un point de vanité, mais une question de force (1)! Cet acte de la cour de Rome consacrait enfin la puissance ministérielle du secrétaire d’Élat si dévoué au régent : Qui désormais pouvait lutter d’autorité avec le cardinal Dubois ? C était s’élever à la hauteur de Richelieu et de Mazarin, et quand ou est si haut il n’est pas rare que la tète tourne. Dubois porta lui-mème sa barrette au régent qui l’accueillit avec beaucoup de gr.1ce; ce prince voulut le conduire auprès du jeune roi : « Sire, dit le régenté Louis XV, je vous présente M. l’archevêque de Cambrai, au zèle de qui Votre Majesté doit la tranquillité de son Étal et la paix de l’Église de France qui, sans lui, alloit être déchirée par un schismecruel : le pape, pour reconnoltre des services aussi importants, vient de le récompenser par un chapeau de cardinal. » Lejeune roi sourit au nouveau prélat de l’Église , et lui dit « qu’il étoit fort satis-

(t) Moo«signeurPa»«arini,caniérier du pape. chargé d’apporter la barrette au cardinal Dubois, remit au régent un bref d’innocent XIII. dont voici la traduction : « Notre trèscber (Us en Jésus-Christ , salut et bénédiction apostolique ! Mous avons suivi les mouvements de notre tendresse, en décorant de la sacrée pourpre de l'Église romaine notre trèscher dis Guillaume Dubois. La confiance que nous avons en votre piété si distinguée, et la perspective des grands avantages qu’on nous a positivement assuré devoir revenir h la chrétienté et au saint-siège de la promotion de votre ministre, nous ont fait estimer juste et convenable de vous faire celle grice; c’est à vous présentement à faire en sorte que nous ayons lieu de nous féliciter de nous être reposés sur votre foi et sur votre puissance pour défendre courageusement les lois de l'Église. Nous envoyons donc X ce cardinal la Itarrette rouge, par ootre cher fils Joseph de Pastarini, abbé de Saint- Jean, notre caméricr honoraire, qui vous fera connoltrc plus particulièrement nos sentiments. Nous

fait du choix qu’avoit fait le saint-père d’un prélat qui lui avoit rendu tant de services. <•

L’élévation au cardinalat donnait à Dubois une grande force morale; cette dignité «le l’Église avait une immense valeur aux yeux du peuple. Avez-vous quelquefois contemplé les portraits «le l’école flamande du seizième ou dix-septième siècle qui reproduisent un cardinal avec son magnifique costume, sa robe de pourpre, son vaste chapeau qui cache un front méditatif, les yeux fins et pénétrants, le teint pâle comme Richelieu, ou légèrement agité comme les joues du cardinal de Granvelle? Quelle longue suite de sensations se succèdent dans l’esprit du spectateur , que d'idées puissantes dans cette tète si admirablement expressive sur ce fond noir! Un cardinal était souvent sorti de la caste la plus obscure; il venait du peuple, il était fils des métiers, et il promenait le glaive sur toutes ces tètes frisées de gentilshommes, au justaucorps et au pourpoint d’or et de soie. Ce serait une belle histoire à écrire que celle du cardinalat dans le monde chrétien; on y verrait la lutte démocratique de ces cardinaux, presque tous fils du peuple, contre les barons hautains et les gentilshommes de cour!

Dès qu’il fut cardinal , Dubois , maître de la situation, demanda et obtint son entrée dans le conseil de régence , droit inhérent à sa position , car l’on ne pouvait exclure un cardinal secrétaire d’État. Sur l’ordre du régent , les portes du conseil furent ouvertes au cardinal Dubois , qui se plaça . sans hésiter , à côté du cardinal de Rohan , au-dessus du chancelier et des ducs et pairs. 11 y eut un soulèvement dans l'assemblée, une protestation de d'Aguesseau et du duc de Vilieroy; on ne voulait point reconnaître le droit des cardinaux de siéger audessus des ducs et pairs et du chancelier : combien la gentilhommerie if était-elle pas abaissée ! encore s’il s'agissait d’un cardinal de Rohan (2) ! mais cornue douions pat que «et qualités personnelles et la commission que nous lui confions , qui le rendent digne de voire bienveillance , De vous portent à le recevoir avec bonté, et nous vous accordons avec leodressc , très-cher Alt, notre bénédiction apostolique , comme un gage certain de noire amour paternel. Donné k Rome . à Sainte-Marie- Majeure, sous l’anneau du pécheur , le 51 juillet 1721 , la première année de notre pontifical. •

(2) Le cardinal de Rohan avait pris la plus grande part à l’élévation de Dubois au cardinalat ; il lui écrivait de Rome : • Après bien des embarras ou des délais , j’ai eu enfin hier au soir le plaisir de remettre entre les mains de l'évéque de Sisteron, pour vous, la promesse que le pape m’a donnée par écrit eo votre faveur. Je suis seulement peiné de ce qu'elle o'etl pas plus précise et moins limitée; mais lia fallu accepter ce qu'on a pu obtenir par le préscut , cl je continuerai de donner tout mes soins et toute mon attention pour en faciliter et presser l’eiécul ion. Les délais qui uni

‘ ment un duc et pair île France, un des représentants des hauts barons , pourrait-il céder le pas au fils d’un apothicaire de Rri v es- la-Goil larde ! L’égalité catholique était représentée par le cardinal Dubois ; elle triompha : les ducs et pairs qui se retirèrent du conseil pour protester , n’y furent plus rappelés; on leur fit entendre que le roi avait décidé que toute préséance était due aux cardinaux. Ainsi la démocratie dominait , en vertu dr la grande loi de légalité religieuse posée par le catholicisme, comme elle avait triomphé en Espagne par Albéroni , le pauvre sonneur de cloches.

Tout marchait vers l'unité du pouvoir sous la main du cardinal Dubois. Il y a des caractères d'une étendue telles qu’ils ne peuvent être en sous-ordre dans un rang quel qu’il soit. Ainsi fut le cardinal secrétaire d’Étal ; il souhaitait le rang de premier ministre; c’était un des besoins de son ambition, afin d’avoir l’absolue direction du conseil : ce qu’il avait conquis de fait , il voulait l’obtenir par le droit. Les fonctions de premier ministre, à cette époque, se résumaient en une haute centralisation de toute l’autorité politique. Dans un mémoire présenté au conseil (1), le cardinal Dubois avait eu soin de précisément déterminer les Mlributions et les privilèges du premier ministre. Fontenelle , l’auteur de ce mémoire , avait consulté l’histoire de Richelieu et Mazarin, pour définir exactement tout ce que le cardinal Dubois pouvait exiger; on y rappelait que Richelieu faisait venir à son lever les secrétaires d’Etat qui ne travaillaient plus directement avec le roi. Tous les ministres devaient soumettre leurs résolutions, leurs pensées à celles du cardinal; les grands officiers de la couronne dépendaient de lui; il devait avoir une garde , et il était dans scs privi-

él é apporté* à celte affaire pendant un *i long temps augmentent la satisfaction que j'ai dans celle occasion , d'avoir pu à ta fin donner à monseigneur le duc d'Orléans une preuve de la sincérité de mes sentiments envers lui, et du désir que j'ai de cultiver et de mériter son amitié; car je puis dire avec vérité qu'il ne me manque que le pouvoir et les occasions de lui prouver la mienne en toute manière. Je vous prie de l'co assurer de m.i part, et d'étre persuadé du plaisir que j'ai eu de contribuer à ce qui vous est avantageux, et à obtenir |>our vous ce qui est dû à votre mérite, contervanl pour vous en tout temps cette rcconnoissancc et celle amitié sincère que demande de moi celle que vous m’avez témoignée non-seulcmeol par écrit , mais par des effets. Votre affect-onné, J. Iloiu.x. »

(1) En voici un extrait : u Entre les motifs qui peuvent porter M. le cardinal Dubois premier ministre, il y en a plusieurs qui paroissent décisifs et qui se tirent. 1* des service* importants qu'il a rendu à l'État , sou* les ordres de Son Altesse Royale, dans l'administration des affaires élrang<’ rcs , dans celles de la religion , et dans plusieurs parties «lu gouvernement intérieur du royaume; 2*> de la réputation

Iégcs de passer même la revue de la maison du roi. Ainsi les mousquetaires noirs pailletés d’or, les chcvau-lcgcrs si jeunes, si fringants, les gardes françaises et suisses devaient se déployer devant l’Éminence en rochet , couverte de sa robe rouge éclatante. Richelieu aimait ce spectacle; pâle, maladif, étendu sur sa litière, il se délectait à voir caracoler devant lui la noble maison du roi toute sémillante; ce déploiement des grandeurs de la monarchie plaisait à la tète puissante qui avait tout fait pour le pouvoir. Il y avait une idée profonde de l'autorité morale dans cette omnipotence d'un vieillard affaibli sur l'armée en qui était résumée la force matérielle ; il se redonnait les joies de la vie en la voyant jeune et fringante autour de lui. Le cardinal Dubois, appelé à celte haute dignité, dut renoncer au département des affaires étrangères ; le poste de premier ministre consistait en une direction générale de l’administration de l'État ; le chef du conseil ne pouvait avoir de département particulier. Tous les secrétaires d’État ne travaillaient-ils pas avec lui? En se réservant la direction supérieure des affaires étrangères , le cardinal Dubois en confia le commandement nominatif au comte de Morville. un des diplomates qui avaient déployé la plus active capacité dans les négociations de la Hollande. Far ce moyen, tout le ministère restait organisé dans les mains du cardinal premier ministre; il n’y avait plus d’obstacles possibles au conseil (â).

I.c cardinal Dubois, comme on l’a dit, prit siège dans le conseil spécial de la régence ; il en avait expulsé les ducs et pairs par ses prétentions aux privilèges de la pourpre de Rome; Noailles, Vil— leroy, Saint-Simon, Yillars, le chancelier lui même

de bonne foi qu'il l'est acquise, et qui n’a pas peu contribué à maintenir la tranquillité extérieure du royaume ; 3® de la nécessité d'élerer son ministère pour soutenir ses dispositions. pour redonner un nouveau crédit aux affxros du dedans et pour étouffer tout esprit de cabale ; 4» enfin de l’avantage de faire partir d’un même centre toutes les résolutions des conseils. (Affaires étrangères, ann. 1722.)

(2) Les lettres royales qui appellent Dubois au rang de premier ministre sont ainsi conçues : « Mon cousin, voulant vous donner des marques éclatantes de notre conAancc , et faire counollre la satisfaction que nous avons «les témoignages avantageux que le duc d'Orléans, notre oncle, nous a rendus de votre fidélité, «le volie sagesse et de votre zèle . nous ne voulons pas différer à vous donner la place que vous méritez i tant de justes litres ; à quoi nous nous portons d'aulaul plus volontiers que , par un plus graud crédit, vous serez plus en étal de soutenir le poids des affaires et leur réputation au dehors, et que d’ailleurs nous ne faisons que suivre ce que nous a indiqué la conduite volontaire des autres ministres, et le souhait général des peuples. A ces causes, elc., etc. » •

avaient brusquement quitté la séance; le cardinal Dubois s’en réjouit comme d’un obstacle qu’il avait j de moins à vaincre dans la conduite des affaires 1 publiques. Ce premier résultat obtenu , il fallait | rester maître également de tous les abords du jeune roi; l’époque de la majorité approchait, le cardinal Dubois avait quelques craintes sur les influences qui pourraient nuire «i son propre crédit ; prince de la sainte Église romaine , il u’avaü pas à redouter Fleury, l’évèque de Fréjus , le simple et digne précepteur de Louis XV; mais le maréchal de Villeroy avait-il la même bienveillance, la même condes- ; cendance pour le premier ministre? Villeroy, vieux favori de cour, avait toujours exercé un si grand pouvoir, que ce pouvoir était devenu pour lui une habitude; commensal de Versailles, Villeroy se croyait sûr de l'affection du roi , il se disait assez fort pour braver la puissance de Dubois ; l’expulsion des ducs et pairs du conseil de régence l’avait pro- i fondement ulcéré , il voulait en tirer vengeance , et V illeroy n’épargnait pas les propos et les accusations | contre le cardinal. Par le privilège de sa charge de gouverneur, le duc de Villeroy prétendait qu’il ne devait en aucun cas se séparer de la personne du monarque ; il le suivait partout , l’appelait son maître , son idole avec sa voix douce , dévouée ; influence bien redoutable pour le crédit de Dubois. Le cardinal-ministre conseilla au régent de s'affranchir de ce privilège qui blessait son honneur et sa dignité; quoi! le maréchal de Villeroy croyait avoir le droit de surveiller les paroles et les actions de Son Altesse Royale jusque dans l’intimité d’une conversation ! Le cardinal Dubois exposa surtout au régent que l’instant de la majorité approchant , il ne fallait laisser personne auprès du jeune roi qui

(1) Beaucoup de ver» furent faits sur celle disgrâce du maréchal de Villeroy ; le gouverneur devint très-populaire :

Villeroy, ton exil met le comble A nos msux ;

Quand pour les soulager ort demande aux échos :

Qui plaindrons-nous le plus l’Étal ou Villeroy?

De leur mourante voix Us répondent : Le roi.

De» couplets fjisaicnl dire aux barangères de Paris :

Adieu, monsieur de villeroy ;

Et pourquoi quitte*- vous le roi?

Las , que j’en sommes affligées !

Je n'en serons bien consolées Que vous ne soyei de retour,

El tout triomphant A la cour.

L'impressou produite par l’exil de Villeroy fut si grande, que le cardinal Dubois crut nécessaire de publier un manifeste pour l'expliquer : « L’autorité royale n'est comptable qu'à Dieu de ses décisions et de l'exécution de ses projets : cependant les rois et les dépositaires de leur puissance veulent quelquefois , par bonté , manifester les raisons qui les font agir; il est de certaines circonstances où la sagesse les

pût dominer scs pensées, condition essentielle pour maintenir le pouvoir dans les mains du duc d’Orléans et du cardinal Dubois , même après l'époque de la majorité. Une circonstance sc présenta bientôt favorable à ce coup de force: le régept s'était rendu au château pour parler au roi en particulier; le duc de Villeroy prétendit accompagner Son Altesse Royale : « J’ai besoin de parler seul à Sa Majesté, » dit le duc d’Orléans; et comme Villeroy persistait à accompagner le régent en invoquant les privilèges de sa charge, le prince vil là une injure, et dès le même soir Villeroy reçut un ordre d’exil. En vain le maréchal voulut s’excuser, l’ordre était fondé sur des raisons politiques ; depuis longtemps il était concerté comme un coup d’Élat ; des mousquetaires enlevèrent le «lue de Villeroy, et le conduisirent dans ses propriétés à quelques lieues de Versailles. Fleury avait voulu partager celte disgrâce ; on le retint par de grandes promesses (1).

Rien ne s’opposait plus au plein et entier exercice de l'autorité dans les mains du cardinal Dubois; par la démission de M. de Torcy, il avait obtenu les postes, c’est-à-dire le secret des lettres, la police des familles, et les intimités de la société et de la cour. Le cardinal désira la suprématie plus absolue cncoresur les affaires ecclésiastiques. Le clergé s'était réuni co assemblée générale pour examiner la situation de l’Eglise; toute l’Eglise gallicane avait éé convoquée dans cette solennité; rassemblée déféra la présidence au cardinal Dubois. Plusieurs motifs déterminèrent ce choix : il était incontestable que le cardinal avait rendu d'immenses services à l'Églhe en apaisant les schismes, en brisant avec habileté toutes les oppositions à la bulle Unigenitus ; ce service l’avait élevé à la haute dignité du cardinalat ;

sollicite de renoncer à leurs droits, pour confondra les malintentionnés , el ne pas scandaliser les faibles; telle esl la conjoncture présente. Le maréchal de Villeroy, gouverneur de Sa Majesté, vient de recevoir un ordre d’aller à son gouvernement. Il scroit bien triste qu'à l'occasion de cet éloignement le public pût soupçonner le zèle et la fidélité de co maréchal. Il faut rendre justice à la droiture de ses intentions ; mais en même temps ce gouverneur prés» mo t trop de la dignité de son emploi , il affectoit un certain a r d’indépendance , que l’autorité souveraine et ceux qui eu sont dépositaires ne doivent pas tolérer; scs prétentions ne convenoienl ni à Sa Majesté ni à l'honneur des princes de son saog; il vouloit, pour ainsi dire, s'élever un trône particulier pour s'opposer à la régence , comme si l’autorité royale pouvoit être divisée. Sans loules ces indiscrétion*, qui n'attaquent pas la probité de M. lo maréchal, nous aurions encore la satisfaction de le voir auprès du loi; mais les lionnes intention* ne suffisent pas dans les places importantes, il faut savoir mesurer ses démarches, et se soumettre à l'esprit du gouvernement, qui ne se propose que la glotte cl le bonheur de ses sujets. * Paris, ann. 1733.

PHILIPPE D'ORLÉAXS. — 1722.

l'Église, en le désignant pour présider une assemblée solennelle, ratifiait en quelque sorte le jugement du souverain pontife. Ensuite il pouvait être habile de confier les affaires de l'Eglise au premier ministre qui dirigeait le gouvernement de l'État; pouvait- il y avoir un protecteur plus naturel et mieux choisi? Le cardinal Dubois fut flatté de eette distinction , et présida l'assemblée du clergé avec une convenance parfaite. Le mandement qu’il adressa à ses diocésains est un modèle d'onction et de chorilé chrétienne; nous ne scrutons pas le fond des consciences, mais un évêque ne pouvait s’exprimer avec plus de dignité sur les besoins du catholicisme.

Pour compléter le parallèle avec Richelieu , les honneurs scientifiques vinrent le chercher, elle cardinal Dubois eut son fauteuil à l'Académie française. Tels sont les corps de sciences ; ils vont toujours au pouvoir, parce qu’ils sont besogneux et veulent trouver îles positions commodes à côté d’un peu de renommée. Le cardinal fut reçu avec solennité; son discours se ressentait de son idée fixe,

(1) J'ai trouvé l'ordre de travail du cardinal Dubois, écrit de sa main.

jousiAL ne sov éimxci.

Tous les jours. — 5 heures jusqu'à 7, ouverture des paquets , renvoi des lettres, placels et mémoires de la veille dans les différents bureaux, et réponses aux lettres particulières ; 7 heures jusqu'à 8 , arrangement de portefeuilles, habillement et ordre du roi ; 8 heures jusqu'à 8 heures trois quarts, lever du roi.

Le dimanche. — 8 heures trois quarts, chez Son Altesse Royale avec les ministres et personnes mandées; 10 heures cl demie, instruction du roi; M heures, messe du roi; Il heures et demie, conseil de régence ; midi et demi, audience publique; 5 heures eldemic, chez Son Altesse Royale en particulier ; 5 heures, rapport des premiers commis à Son Éminence ; 0 heures, le secrétaire d'Etat de la guerre ; 7 heures, le contrôleur général.

Lundi. — 8 heures trois quarts, chez Son Altesse Royale avec les ministres et personnes mandées; 10 heures, signature , dans l'arrière-cabinet de Son Altesse Royale, des dépêches pour la Hollande. l'Allemagne et le Nord ; 10 heures et demie, instruction du roi; 11 heures, audience au lieutenant de police chez Son Altesse Royale ou chez Son Émineucc; 11 heures et demie, conseil de conscience ; 5 heures, chez Son Altesse Royale avec M. le comte de Toulouse, et ensuite en particulier as ec Son Altesse Royale; 5 heures, M. Couturier , pour préparer les rapports du lendemain à Son Altesse Royale; G heures, le lieutenant de police; 7 heures, lecontrôleur général et les intendants des finances mandes.

Mardi.— 8 heures trois quarts, signature chez Son Éminence des dépêches pour l'Italie, l'Espagne et le roilugal ; Il heures et demie, rapport des premiers commis à Son Eminence ; 10 heures et demie , instruction du roi ; 11 heures, chez Son Altesse Royale avec les personnes mandées ; Il heures et demie , conseil des finances devant le roi ;

l'imilalion du cardinal de Richelieu; il fit hautement l'éloge de son système et de son pouvoir. Le cardinal Dubois développa les charges et les devoirs d’un premier ministre qui se donne une haute mission de gouvernement. H y a des moments dans l’existence où l’on a besoin de présenter une explication de sa vie et de la justifier , parce que l’idée de postérité commence à se montrer en face de vous sur le tombeau béant. Fontenelle présidait l'Académie, et répondit à Dubois par les plus remarquables flatteries. Fontenelle n'avait pas cessé un momeul d'être au service des affaires étrangères: il était l’écrivain officiel des protocoles et des manifestes : en répondant au cardinal Dubois , il l'encensa comme une des éminentes capacités politiques; il continua le parrallèle avec Richelieu.

Le premier ministre du régent était au comble des honneurs, il n’avait plus rien à envier; seul il travaillait avec le duc d'Orléans (1); tous les ministres lui étaient subordonnés , et recevaient ses ordres directs; c’était une immense fonction, et,

3 heures , chez Son Altesse Royale avec M. Couturier , le garde des sceaux et les secrétaires .d'Élal qui devront faire des rapports le lendemain à Son Alicsse Royale; 5 heures, le secrétaire d'Elal de la guerre; 0 heures , le contrôleur général.

Mercredi . — Depuis 9 heures jusqu'à dîner , audience des ambassadeurs cl ministres étrangers ; 3 heures, continuât mu de l'audieuce , ou conversation avec les ambassadeurs ; 4 heures , le journal des audiences , et renvois en conséquence ; 5 heures, chrz Sou Altesse Royale en particulier; ü heures et demie, instruction du toi ; 7 heures, le contrôleur général et autres personnes mandées.

Jeudi. — 8 heures trois quarts , chez Son Altesse Royale avec les ministres et personnes mandées ; 10 heures et demie, instruction du roi; 11 heures, audieoce aux ministres avant leur départ pour Paris; midi, audience publique; 3 heures, rap|M>rl des premiers commis à Sou Éminence ; 5 heures , ordre et préparation des dépêches pour l'Angleterre , la Hollande , l'Allemagne et le Nord ; 7 heures , audience aux personnes mandées.

Vendredi. — 8 heures trois quarts , signature chez Sou Eminence des dépêches pour l'Italie, l'Espagne cl le Portugal; 9 heures cl demie, rapport des premiers commis à Son Eminence ; 1 1 heures, expédition, signature et travail avec les commis mandés par Son Éminence; 3 heures, M. Couturier, pour préparer les rapports du lendemain à Son Eminence; 4 heures, audience aux personnes mandée*; 5 heures, lecture des lettres d'Italie, et ordres en conséquence.

Samedi.— 8 heures trois quarts, chcz&m Alicsse Royale avec les ministres et person net mandées ; 10 heures et demie, instruction du roi; Il heures, chez Son Altesse Royale avec les personnes mandées ; 11 heures et demie , conseil des dépêches devant le roi ; 3 heures , chez Son Altesse Royale avec M. Couturier; 5 heures, lecture des lettres d'Espagne et de Portugal, et ordres en conséquence ; G heures, le contrôleur général ; 7 heures , le secrétaire d'Élal de la guerre.

I (Nsa.)

quand on examine la division du temps telle que le cardinal Pavait écrite lui-même, on s’étonne qu’une seule vie ait pu suffire à tant de fatigues. Le ministre Commençait son travail tous les jours à cinq heures; jusqu'à sept il dépouillait les mémoires, placets, correspondances, et faisait réponse aux lettres particulières; à huit heures, il arrangeait son portefeuille, s'habillait, et à huit heures trois quarts il était au lever du roi. Voilà l’œuvre de tous les malins: puis chaque jour de la semaine avait sa spécialité. Le dimanche, le ministre se rendait dès neuf heures chez le régent pour lui communiquer les affaires; à dix heures et demie, était l’instruction du roi, la messe, le conseil de régence et l’audience publique. Dans l’après-midi , le ministre travaillait avec ses commis, le contrôleur général et le secrétaire d’État de la guerre. Le lundi, c’étaient les dépêches de Hollande, d’Allemagne et du Nord, l’audience du lieutenant de police , le conseil de conscience ; le mardi , le rapport des intendants de finances, la signature des dépêches pour Pltalie, l’Espagne et le Portugal, conférence avec les secrétaires d’Etat et le garde des sceaux en particulier; le mercredi, l’audience des ambassadeurs et des ministres étrangers ; le jeudi , les dépêches pour i l’Angleterre, audience aux personnes appelées; le 1 vendredi , signature des dépêches du Midi , travail avec le conseil de cabinet, lecture des correspon- J dances ; samedi, conseil des dépêches devant le roi, | signature des lettres, et instructions pour l'Espagne et le Portugal. Il est impossible de trouver un tra- I vail plus assidu et une intelligence plus spécialement | appliquée à des objets si divers.

Quand on parcourt l’ordre du travail du cardinal j Dubois, et qu’on étudie cette existence si absorbée, I on se demande avec surprise comment le premier | ministre pouvait concilier ce qu’on dit de sa vie de plaisirs et de débauches avec cette agitation de ca- | binel? Peut-être faut-il diviser cette carrière en J deux périodes : la première jeune et dissipée, la seconde laborieuse et souffrante. Le précepteur du ! duc d’Orléans put avoir des passions vives, ardentes, ! comme le prince dont il suivait les premiers pas ; ! mais, quand il commença la vie sérieuse et d’affaires, ! le cardinal Dubois s’y donna tout entier; sa prodi- 1 gieuse activité se déploie dans ses négociations en Hollande auprès de Georges Ier et de Stanhope. Le voilà maintenant à Londres pour obtenir l’accomplissement du traité de la quadruple alliance ; à son retour , il se fait l’homme du conseil ; appliqué à ses devoirs , préoccupé d’une haute ambition , il a Richelieu devant lui , il le prend pour but et pour modèle, et quand il est premier ministre , sa tâche consiste à travailler quinze heures par jour; il agit, il s’abime, il se tue pour une mission. Le pouvoir

est une soif qui dévore , et on sc condamne à la peine pour le conquérir. Dubois était maladif, mortellement menacé déjà , et pourtant il veillait , il plissait son front à l’œuvre. Il y a une indicible satisfaction à atteindre le but qu’on se propose, à réaliser sa pensée et son système , et c’est ce qui explique ce souci des hommes d’État , ce besoin qu’ils éprouvent de manier le pouvoir, ce sacrifice de la vie au triomphe de l’autorité !

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