‹ Œuvres de CapefigueChapitre 38 sur 165 · FIN DE LA RÉCENCE. — MAJORITÉ DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

FIN DE LA RÉCENCE. — MAJORITÉ DE LOUIS XV

Situation de la France à la fin du système. — Maladie du roi. — Joie du peuple. — Retour de Louis XV à Versailles. — Sacre du roi à Reims. — Arrivée de l'infante à Paris. — M||e de Montpensier i Madrid. — Séance du parlement pour la majorité.

Paris avait été profondément ébranlé par les idées de Law et le renversement du crédit public; tant de fortunes bourgeoises périssaient dans la tempête! Tel marchand de la rue Saiul-llenis qui avait de bonnes et légitimes rentes sur rhùlel île ville, payées à la Saint-Michel et à Pâques, se trouvait réduit à la plus profonde misère avec ses actions sur le Mississipi ou sur le Canada; tel honnête propriétaire de maisons solides dans la rue aux Ours ou Aubry-le-Boucher, n’avait pour tout revenu que des chiffons de papier sans valeur , des billets de banque dont personne ne voulait plus. Il y avait une indicible perturbation dans les intérêts; en vain cherchait-on à rassurer les esprits par de grandes promesses; on essayait déjà l'habileté des frères Pâris, les financiers renommés; Samuel Bernard lui-même intervenait pour raffermir le cours du papier-monnaie ; on offrait des garanties, des remboursements morcelés (1). De tous ces désastres il ne se sauvait qu’un riche établissement , la compagnie des Indes; ici la caution était réelle; la compagnie donnait des valeurs positives, des revenus fondés sur un brillant commerce. Chaque année, des ports de Lorient cl de Nantes , d’immenses na- >ires étaient destinés aux merveilleuses échelles de lTlindoustan ; les uns cinglaient vers la Chine pour y chercher le thé, le nankin, la porcelaine si pré-

(1) Édilsdc finances. 1721-1723.

ctriricrs.

PHIMPPE D’ORLÉANS. — 1724-1723

rieuse; les autres visitaient Ceylan et embarquaient la cannelle odorante , la cochenille si frêle qu>lle disparaît au souffle , la vanille si tendre, si élancée qu'on la dirait hile de l'air. Kn 1722, deux cent soixante navires avaient visite Bombay et Madras, la ville aux hayadères; Calcutta sur les bords du Gange, le grand fleuve aux immersions; et ce Pondichéry tout français, beau comptoir qui aux temps agités fut détruit, car il est des époques de révolution pour les peuples qui ressemblent aux cataclysmes; la terre s'ouvre et dévore les cités, et l'œuvre des siècles disparaît. I.a compagnie des Indes offrait de se charger de la dette publique et de l’échanger contre ses propres valeurs , si on lui accordait les privilèges qu'elle réclamait sur les impôts (1).

11 y avait dans la société une certaine inquiétude, une teinte sombre qui enveloppait la génération ; diverses catastrophes avaient vivement inspiré les terreurs des peuples; indépendamment des tempêtes, vents impétueux, tonnerre et pluies abondantes, un incendie avait dévoré le Petit-Pont du Châtelet, cette construction du vieux Paris alors qu'il était gouverné par le prévôt Boislèvc; un bateau enflammé avait été la cause première de cet incendie qui se répandit comme un serpent de feu à travers les rues serrées de la Cité et du palais de justice; les maisons construites sur le Petit-Pont croulèrent avec un fracas épouvantable, leurs débris couvrirent la rivière, et l'on voyait les corps des femmes et des pauvres petits enfants flottant sur les eaux de la Seine (2). Au même moment on apprit un plus atfreux incendie : La cité de Rennes, la capitale de la Bretagne, devenait la proie des flammes ; le dévouement des capucins , les efforts de tous les ordres mendiants qui parcouraient les poutres brisées dans l'incendie, n’avaient pu sauver les habitants de ce désastre. La ville presque entière avait péri; les bruits les plus étranges coururent à la suite de cette catastrophe ; on disait que c'était une vengeance du régent contre la Bretagne, naguèic révoltée. Aux temps agites , les accusations les plus vagues prennent de la consistance comme la vérité même; il n’y avait qu'une voix dans la province contre une administration cruelle qui avait frapfié sur l'échafaud la fleur de la noblesse bretonne (3).

Quand tous ces bruits circulaient au milieu de la

(1) Mémoire de la compagnie des Index, avril 1731.

(2) Mercut'e de France, ad ano. 1721.

(3) Une gravure fort curieuse sur cet incendie existe à la Bibliothèque royale (cabinet des estampes).

(4} Voici une chanson populaire que j'ai retrouvée :

Verse-mol, Pierrot, du vin, bU.

Ab ! que J'ont eu de chagrin : bit

J'callona en capilotade De voir uotre roi malade.

multitude émue , une nouvelle plus sinistre encore se répandit â Paris et sur la France entière : l/e roi est malade, le roi est en danger de mort! Depuis la vieillesse de Louis XIV, un indicible amour s'était rattaché à cet enfant qui résumait en lui les espérances de sa race; ce frêle rejeton avait été réchauffé de toute la tendresse du peuple ; on suivait les moindres accidents de sa vie, et les tristes accusations qui pesaient sur le régent donnaient à l’amour de la multitude une teinte ardente et fatale pour le pouvoir de M. le duc d’Orléans. La maladie de Louis XV était pourtant toute naturelle; il avait fortement couru dans le parc de Meudon ; à son retour, il fut saisi d’un violent mal de gorge et d'élancements dans la tête d’une nature fort grave. Il y avait alors tant d’accidents attachés à l’existence d’un enfant , la petite vérole , la fièvre , la rougeole ; la mort moissonnait par milliers les innocentes créatures; que ne pouvait-on pas redouter? Le régent se hâta de venir auprès de son royal pupille, il ne le quitta point; tous les médecins furent convoqués ; plus cette belle tête était chère à la France , plus on hésitait dans les remèdes. On coup hardi pouvait sauver l’enfant couronné ; mais si cet essai était fatal, que ne dirait-on pas contre le régent? n’allail-on pas hautement l'accuser d’avoir attenté à celle frêle vie? Il y avait donc confusion dans la chambre du pauvre souffreteux ; sa tête s'embarrassait ; Chirac ne savait plus à quoi se résoudre, lorsqu’un jeune médecin, du nom de Helvétius, proposa immédiatement une saignée au pied , et cette résolution sauva Louis XV. Il fallait voir pendant cette maladie quelle était la douleur du peuple! Aujourd’hui que tant d’indifFérence entoure les tètes couronnées , on ne peut se faire une idée de cette religion envers les races qui , par tradition , régnaient sur une nation aimante! La multitude remplissait les églises pour prier Dieu de sauver le roi ; l’esprit d’opposition au régent se mêlait à la tendresse du peuple; on considérait le gouvernement de Dubois comme une calamité. Aussi quelle joie dans les halles, aux marchés, quand on sut que Louis XV était rétabli (4) ; ce ne fureut que chants, noels et fêles; on ne se lassa point de témoigner le plus vif contentement ; Louis XV fut en quelque sorte proclamé l'enfant de la France et de l’Europe.

Lampona, lampona.

Camarade», lampona.

Dieu mircy, ça va blan mieux,

Kl ja von» vu de noa feux Ce prince aur aa lerraaae ,

Tallgud , qu'il a de grâce !

Il e«l droit comme un cyprèa;

Vlllero)- âlalt auprèa :

Vllleroy, ion tendre père,

Et Ycntadonr aa mère.

Une autre circonstance excita virement encore la sollicitude du peuple : depuis la mort de Louis XIV, le roi, après un court séjour à Vincennes, avait toujours habité Paris la bonne Tille; c'était la cité du roi , et les habitants pouvaient voir et surveiller le jeune prince tous les jours , quand il jouait et se trémoussait aux Tuileries : on résolut subitement de changer la résidence et de la transporter une fois encore à Versailles, comme à l'époque de Louis XIV; on donnait pour prétexte le meilleur air, et surtout la faculté de gouverner plus facilement, moins pressé, moins sollicité qu’on ne l'était à Paris. Quand cette résolution fut connue, combien de clameurs ne s’éleva-l-il pas au sein de la multitude! combien ne murmura-t-on pas contre le régent! La santé revenait au jeune roi, allait-on l'enlever à l'amour du peuple? les halles, les corporations avaient manifesté une douleur si poignante tant que la maladie de Louis XV s’était prolongée! Que de cierges avaient été brûlés à Notre-Dame et à Saint-Eustache, églises si populaires è Paris! On avait vu de pauvres mères de famille s'agenouiller dans le sanctuaire et demander la santé du roi. comme s'il s'agissait de leur propre enfant. Quand on annonça qu'il était rétabli , les chants de joie partout se firent entendre. Un beau recueil, sous le litre de YOp {ra parisien , nous a conservé toutes les chansons qui furent alors récitées parmi les métiers et corporations (1).

A ce moment . hélas ! le régent faisait annoncer au prévôt des marchands que le roi quitterait Paris pour Versailles; on répétait pour motif la plus grande commodité de travail, le meilleur air, la solitude plus complète qu'on pouvait trouver dans les vastes parcs. Les Parisiens murmurèrent hautement, et cette circonstance donna lieu à une multitude d’accusations nouvelles. « Braves voisins, disaient les marchands , bourgeois experts et propriétaires, pourquoi donc M. le régent retire-t-il notre roi bien-aimé de sa bonne ville? il y a un motif dans celte mesure ! » A Paris , disaient les fins et matois, le régent n’était pas libre de suivre ses projets de tuerie et d’empoisonnement. Tels

(1) Voici un fragment de cei couplets :

Vive le roi! *

Chantons Sa Majesté guérie, vive le rot.

Il ton gouverneur vuieroy.

Et sa gouvernante chérie ;

Que chacun â l'envl «‘écrie :

Vive le roi.

Il e«t vainqueur De* trait» de la fatale Parque ,

Il est vainqueur.

A md aspect, elle est sans cwur ,

étaient les propos communs dans le peuple. Ces bruits parvenaient jusqu’au régent et l'accablaient de douleur; il semblait que plus il prenait soin de cette innocente vie, plus on le soupçonnait de préparer la mort de celui qu'il environnait de tant de respects (2).

Ce fut dans ccs circonstances que le régent déclara que l’intention de Sa Majesté était de se faire sacrer en son église de Reims ; ce sacre était la reconnaissance religieuse du titre royal , la consécration de la majesté sur le trône. Dès que Louis XV aurait été oint de l'huile catholique, il en résultait une autorité plus puissante , une force plus énergique aux yeux du peuple. Le régent espérait donc, par ce moyen, éteindre les bruits atroces qui circulaient sur ses projets. En préparant le sacre, ne saluait-il pas lui-même le roi Louis XV ? n’allait-il pas, en qualité de premier pair du royaume, faire foi et hommage à la royauté consacrée par l’Église? Une lettre close annonça la cérémonie du sacre , el convoqua à Reims les grandes charges de la cour. Le magnifique recueil des cérémonies du sacre, dessiné cl gravé, est un des monuments des arts de celte époque; aucune solennité ne fut omise. On voit Louis XV accueilli par les maire, échevins de la ville qui viennent au-devant de Sa Majesté pour saluer leur suzerain ; l’entrée du roi est éclatante : il est précédé de toute sa maison , mousquetaires noirs, gris, chevau-Iégers brillants, gardes françaises et suisses. Sa Majesté loge à l’archevêché de Reims, tandis que les pompes religieuses se préparent. Entendez-vous ces timbales retentissantes, les trompettes et hautbois? ces fanfares annoncent la possession de la sainte ampoule. Les seigneurs désignés pour otages vont la chercher en pompe; ils demeureront aux mains de l’abbé de Saint-Remi tant que l’huile sacrée sera dehors du monastère. Ainsi le veut la loi féodale (3); au moyen âge, tout se contractait par gages et par paroles ; un chevalier jetait son gantelet , un seigneur donnait ses hommes en pledge et caution ; celte coutume s’élail perpétuée; en cette circonstance, les otages juraient et promettaient que l’huile sainte serait rendue

Csron s'enfuit avec sa barque Aussitôt qu'il voit ce monarque;

Il est valnquour.

(9) On fit contre ce voyage «les vers épouvantables :

Quoi! faut-il que le roi s'en aille?

Du régent quels sont le* soupçons?

De ce prompt voyage â Versailles On veut pénétrer les raisons.

De» moins habile* politiques Le projet doit Trapper les yeux.

L'auteur de tant d'actes tragiques veut garder l’unité des lieux.

(3; Récit üu sacre île Reims, octobre 1722.

l'UII.IPPF. D01U.ÉANS. - 17Î2.

au monastère quami le seigneur roi serait consacré !

Le jour du sacre , belle matinée royale , les évèques députés par le chapitre de Reims s’en vinrent , la croix en tête, à la chambre où reposait Louis \V; ils grattèrent tout doucement à la porte , et le grand chambellan répondit : « Que voulez-vous? — Nous voulons Louis XV que Dieu a donné pour roi. — Mcsseigncurs, il n'est pas visible, car il repose. — Nous venons de la part de l’archevêque duc de Reims , des pairs et grands du royaume et du peuple pour le saluer et le mener à son sacre en l’église. — Entrez alors , » dit le grand chambellan , et le roi , vêtu d’une robe de brocart d’or, se mit entre les évêques pour se rendre processionnellement à la cathédrale. La foule inondait les portiques , la musique retentissait dans les travées ; les pairs laïques étaient représentés par les ducs d’Orléans, de Chartres, de Bourbon, le prince de Conli, les comtes de Clermont et de Charolais , tous la couronne ducale en tète, le manteau d'hermine, et les vieux blasons des ducs de Bourgogne, de Normandie, d’Aquitaine; des comtes de Champagne, de Flandre et de Toulouse, comme cela devait être dans les grandes pompes. Eclatant spectacle que ce sacre du roi Louis XV! on lui donna plus de luxe, plus de cérémonies peut-être , parce qu’on voulait imprimer un saint respect sur cette tète d’enfant. Le régent montrait une vive sollicitude pour tout ce qui pouvait constater la grandeur et la puissance du roi ; il veilla lui-même à ce que rien ne fût omis aux vieux usages, et lorsque le royal enfant passa sur le petit pont du Châtelet à son retour de Reims, on ne manqua pas de lâcher la volée d’oiseaux (1), symbole de la liberté des Francs. On multiplia les images du sacre de Louis XV, elles furent répandues avec profusion, et celle consécration de la majesté royale rendit populaires les gravures du beau tableau de l'exaltation de Joas au milieu du temple; l’œuvre de Coypel fut partout reproduite : on aimait â voir le jeune roi de Juda sur son trône d’ivoire et d’or abrité par les voûtes de cèdre ; Abner, le grand capitaine, le glaive en main pour le défendre ; les levites parfumant le temple d’enccns et de myrrhe ; Josabet , la fidèle Josabel , aux genoux de son royal pTipille, fière et glorieuse de l’avoir sauvé ; tandis qu’Athalie , dans sa majestueuse indignation .jetait des regards de feu sur les lévites qui entouraient Joas !

Le roi grandissait en raison et en pouvoir, et l’on songea dès lors à l’accomplissement du mariage

avec l’iufantc d'Espagne ; on se rappelle que les négociations du cardinal Dubois avec le père Daubenton avaient eu pour résultat une double alliance de famille; l’infante Marie- Anna, âgée de quatre ans, devait épouser Louis XV, et Ml,e de Montpensicr, la fille du régent , était destinée au prince des Asturies. Le régent attachait le plus grand prix à celte union de deux branches de la famille de Bourbon ; il sentait les inconvénients de la quadruple alliance, il revenait à la diplomatie de Louis XIV; la quadruple alliance ne lui paraissait plus que comme une trêve nécessitée par sa situation personnelle ; dès que cette situation devenait meilleure , on arrivait , par un progrès naturel, aux traditions diplomatiques du grand roi. Le régent choisit le duc de Saint-Simon comme son ambassadeur extraordinaire à Madrid. Bien que respectueusement dévoue à la maison d’Orléans, le duc de Saint-Simon avait toujours conservé ses répugnances contre l’alliance anglaise ; élevé à la cour de Louis XIV, il avait compris, comme toute son époque, que le premier besoin de la politique en France était de marcher unie avec Philippe V; on ne pouvait fortement agir au nord de la monarchie, si l’on u’étail appuyé au midi par le gouvernement de l’Espagne (£). L’infante Marie- Anna avait quatre ans lors des fiançailles de Madrid ; le régent avait demandé pour la forme son consentement au jeune roi ; et , chose curieuse , il fallut que Fleury insistât beaucoup pour que Louis XV dit le oui nécessaire dans le conseil de régence ; on ne sait pourquoi il avait une certaine répugnance pour celle union. D’après les clauses du contrat de mariage, l’infante devait être élevée en France dans les habitudes et les usages de la cour. Marie-Anna était une toute petite poupée sanglée de taille , roule sur les genoux de sa gouvernante. Quand elle vint à Paris , les fêtes les plus somptueuses l'accueillirent ; il fallait voir ces grands carrosses drapés et dorés où l’on apercevait l'infante sur les genoux de M®' de Ventadour, passant au-dessous des arcs de triomphe ornés par le soin des échevins de Paris. Il y avait partout des symboles de l’Iiy menée, l’Amour, les nymphes, les déités , et le vaisseau de la ville de Paris, armes parlantes du commerce, des arts et métiers. On tira des feux d’artifice sur la Seine en face de l’hôtel de ville, et les fusées flamboyaient sur les plus hautes maisons de la Cité. À Madrid , on accueillit avec orgueil M,ll de Montpcnsicr; la princesse se montra maussade , capricieuse, trop Française pour plaire à la nation si grave d’Espagne. M1 11* de Montpensier

(1) Le Recueil des cérémonies du sacre avec de grandes gravures fui imprimé h l'Imprimerie royale cl gravé parles

meilleurs maîtres, ann. 1723.

(3; t'oycx, sur tous les détails de l'ambassade d’Espagne, les Mémoires de Saint-Simon, 1722. C’est à celle époque que les Saint-Simon obtinrent la grandcssc.

portait au milieu des habitudes sévères de Saint- Ihlefonse les manières moqueuses et libres de la société de Versailles; elle axait treize ans à peine, vive, spirituelle comme son père le régent; et comment n’aurait-ellc pas blessé les Espagnols si compassés? Ce fut une des douleurs du régent. Philippe V était Français de souvenir, mais il s’était parfaitement ployé aux exigences du caractère espagnol; une demoiselle de treize ans, élevée dans toute la liberté de la régence, pouvait-elle se contraindre aux mœurs du royal monastère de Saintlldcfonsc ou de l'Escurial?

La cour de Versailles s’apercevait que les visites du régent au roi Louis XV étaient plus multipliées, les conférences se prolongaient plus longtemps ; le / prince redoublait «le soins, de respect , de tendresse pour le roi ; il avait remplacé le maréchal de V illeroy par le duc de Cliarost , et l’évèque de Fréjus avait repris ses fonctions auprès de son royal pupille ; on annonçait partout que le temps de la majorité approchait; à celle époque, la régence cessait, le pouvoir royal allait s'exercer dans sa force et sa puissance; Louis XV, majeur, devenait le maître de sa prérogative, on pouvait faire «les remontrances , mais tout devait obéir. Ce temps de la majorité était appelé par les uns , il était redouté par les autres ; le roi , maniant le sceptre , allait secouer enfin le pouvoir du régent. Ainsi parlaient les vieux amis du système de Louis XIV, les mécontents de l'autorité du duc d’Orléans et de Dubois; ils connaissaient mal les rapports de tendresse affectueuse qui unissaient le roi à son oncle; Louis XV le remerciait chaque jour de cette vie qu’il lui avait conservée, lorsque tant de bouches diverses lui annonçaient de sinistres pressentiments; ses yeux se portaient avec une indicible candeur sur le régent, qui lui parlait d’une douce voix qui allait à l’âme. Quand donc la treizième année fut accomplie, il n'y eut pas d'hésitation dans la pensée du duc d'Orléans ; il se hâta de déclarer la majorité royale par un édit solennel. l*a régence cessait d’exister; il y avait une autre forme d’action dans le pouvoir; l'autorité de Louis XV s’exerçait par sa volonté directe et absolue (1).

Cette déclaration de majorité dans l’ordre des lois du royaume devait être enregistrée en lit de justice par le parlement ; le roi avait dit qu’il se rendrait dans sa bonne ville de Paris. Des lettres closes annoncèrent aux présidents à mortier et conseillers de la cour de parlement que Sa Majesté viendrait les visiter pour dire solennellement ses intentions à sa cour. Le 22 février, par une belle et forte gelée, on vit les quais de In Seine tout au long , garnis

{1} Déclarai ion «le majorité, du 10 février 1723.

des gardes françaises si connues des bourgeois et habitants de Paris. Il y avait aux Tuileries un mouvement, un bruit inaccoutumé; les compagnies écossaises , les Cent-Suisses de la garde , les chevau-légers, les mousquetaires caracolant dans la grande cour en attendant les carrosses du roi, se déployaient en leur magnificence. A midi , les fanfares annoncèrent que Sa Majesté se rendait en son parlement. Le cortège traversa les quais . la place <iu palais de justice . monta l’escalier de la Sainte-Chapelle , et le roi s’agenouilla au pied de l’autel , à la face de ces vitraux resplendissant de mille couleurs, de ce chœur , monument de l'époque de saint Louis quand il parlait pour guerroyer en Palestine. D’après le vieil usage , quatre présidents à mortier , huit conseillers en robes rouges vinrent quérir le roi , et s’avancèrent processionnellement vers la grande salle d'audience. Quelle belle représentation n'offrait pas celte assemblée ! les princes du sang , les pairs ecclésiastiques en leur éclatant costume, les pairs laïques en grand manteau d'hermine; on en remarquait trois nouvellement élus par le roi : les ducs de Biron, de Levis et de La Vallière. Le roi avait ainsi usé de son joyeux avènement ; une ordonnance du même jour avait également créé un maître dans chaque corps de métiers , car les rois de France étaient essentiellement liés au peuple , et les corps des métiers et marchands n’avaient pas de meilleurs protecteurs (2). Louis XV se plaça sur son lit de justice en velours cramoisi , et , quand le silence fut rétabli, il dit ce peu de mots: « Messieurs, je suis venu en mon parlement pour vous dire que, suivant la loi de mon État , je veux désormais en prendre le gouvernement. » Le duc d’Orléans s'étant levé, et puis assis et demeuré découvert, prit la parole, et dit au roi avec une indicible expression de respect et de tendresse : « Sire, nous sommes enfin à ce jour heureux qui faisait le désir de la nation et le mien. Je rends à un peuple passionné pour ses maîtres, un roi dont les vertus et les lumières ont prévenu l’âge, et lui répondent déjà de son bonheur. Je remets à Votre Majesté le royaume aussi tranquille que je l’ai reçu , et j’ose le dire , plus assuré d’un repos durable qu’il ne l’était alors. J’ai tâché de réparer ce que de longues guerres avaient apporté d’altération dans les finances; et, si je n’ai pu encore achever l’ouvrage, je m’en console par la gloire que vous aurez de le consommer ; j’ai cherché daus votre propre maison une alliance pour Votre Majesté , qui , en fortifiant encore les nœuds du sang entre les souverains de deux nations puissantes , les lie plus étroitement d’intérêts l’une à l’autre , et affermit leur tranquil-

(2) Rcc»t. du parlrmenl, ad ann. 1725.

lilé commune. J'ai ménagé les droits sacrés de votre couronne et les intérêts de l'Église , que votre pieté vous rend encore plus chers que ceux de votre couronne. J'ai hâté la cérémonie de votre sacre, pour augmenter, s'il était possible , l'amour et le respect de vos sujets pour votre personne , et leur en faire même une religion. Dieu a béni mes soins et mon travail, et je n’en demande d’autre récompense à Votre Majesté que le bonheur de ses peuples. Rendez -les heureux, sire, en les gouvernant avec cet esprit de sagesse et de justice qui fait le caractère des grands rois , et qui , comme tout nous le promet, sera particulièrement le vôtre (1). »

Le prince paraissait profondément ému ;on voyait qu'il avait gloire de répondre par un éclatant démenti à toutes les calomnies qui avaient abreuvé son existence ! Il rendait le roi à la nation , il avait conservé ce frêle arbrisseau à travers tant d’orages! Louis XV, tout rouge de timidité et les larmes aux yeux, répondit : « Mon bon oncle, je ne me proposerai jamais d'autre gloire que le bonheur «le mes sujets , qui a été le seul objet de votre régence. C’est pour y travailler avec succès que je désire que vous présidiez, après moi , à tous mes conseils, et que je confirme le choix que j’ai déjà fait par votre avis de M. le cardinal Dubois pour premier ministre de mon Etat. Vous entendrez plus amplement quelles sont mes intentions par ce que vous dira M. le garde des sceaux. »

Une silencieuse attention avait été prêtée aux paroles du roi , et l’on vil alors le duc d’Orléans s’approcher du jeune monarque et s’agenouiller pour lui faire hommage; Louis XV se leva en son séant , se précipita au cou du prince et le baisa sur les deux joues ; spectacle attendrissant, car il devait y avoir une douce joie pour le duc d'Orléans d’avoir sauvé cette couronne (2). Qu’est-ce qui fient égaler la grande satisfaction d'un devoir ! que de calomnies n’avail-onpas semées sur le régent ! Eh bien, il jetait à la face de ses ennemis cet enfant préservé, il l’avait reçu au berceau malade, il le rendait roi de France et de Navarre avec la couronne en tête. Ce dut être un beau moment pour la conscience du duc d’Orléans, plus beau peut-être que les hommages qu’il aurait reçus en plaçant le diadème sur son front ! La respectueuse attention du parlement fut absorbée par ce noble spectacle: et, quand 31. d'Vrnienon ville, le garde des sceaux , annonça que tous les exilés

(1) Regist. du parlement, ann. 1723.

(9, On publia mille pamphlets contre le duc d’Orléans, meme à cette époque :

Pauvre entant, pauvre roi , sais-tu ce que tu fais?

A peine es-tu sauvé des embûches d'un cuistre ,

Qu'en prenant le régent pour ton premier mlnlatre,

Tu te meta dans tes fers d'un maire du palais.

seraient rappelés, un indicible transport se fit entendre. Ou avait remarqué en effet une place vide dans la grave assemblée ; c’était celle du duc du Maine ! le prince avait conservé sa popularité dans la retraite, et l’on ne pouvait mieux consacrer l'avéncment de Louis XV qu’en entourant son trône des propres fils de Louis XIV !

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