‹ Œuvres de CapefigueChapitre 5 sur 165 · AVÈNEMENT DE LOUIS XV · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT DE LOUIS XV

Loui» XV enfant. — Le parlement. — Le* duc» cl pair».— Le» genlilthomme». — Le peuple de Pari». — Opinion» »ur la régence. — Esprit public. — Le» talon». — Le» café». — Le» petits poètes. — Lutte d'influences diplomatiques. — Le comte de Stair. — Le prince de Cellamarc.

Septembre 17125.

Louis XIV expirait , et cette tète royale reposait sur son lit Je parade, faiblement éclairé à la lueur Je quelques cierges. Dans une autre aile Ju château Je Versailles, les acclamations Jes hérauts d’armes proclamaient un faible enfant roi de France et de Navarre. Louis XV, naguère duc d’Anjou , était ne le 15 février 1710; il avait alors cinq ans et demi; sa constitution était frêle, son teint pâle et maladif; il y avait, dans ses traits beaux et réguliers, un mélange Je Bourbon et de Savoie, car les races s’unissaient avec les blasons. La duchesse de Venladour tenait, par un lacet de soie, le jeune roi, en justaucorps violet, signe de deuil ; sa tète toute bouclée portait fièrement déjà un chapeau rond à larges bords, avec des plumes flottantes; une ceinture .blanche, comme celle de son aïeul Henri IV, serrait sa taille et [tendait jusqu'à scs jolis souliers de satin, relevés par uu nœud de rubans ; il tenait à la main

un petit jonc d’Amérique, surmonté d’une pomme d’ivoire, dont il se servait avec une certaine majesté qui lui allait à ravir. On voyait, à ses traits, qu’il devait avoir bien souffert ; sa figure n’était pas [tolelée et légèrement rosée comme celle des ducs de Bourgogne et de Berry , dans les portraits de Mignard ; le jeune roi avait été, deux fois déjà, aux portes du tombeau ; il portail sur sa face une empreinte de tristesse, comme ces pauvres enfants qui ont éprouvé les ravages de la douleur et qui semblent prier Dieu d’épargner leur innocente vie (1).

L’agonie de Louis XIV avait été assez prolongée pour que tout le monde filt préparé à sa mort. Les précautions avaient été prises pour la légitime transmission de la couronne; le testament avait été admirable de prévoyance ; il avait distribué les diverses fonctions de la régence. Louis XIV avait fait comprendre a chacun le haut devoir qui lui était réservé dans le gouvernement politique; le duc d’Orléans, le duc «lu Maine, les princes du sang, les princes légitimés, les gouverneurs, les grands officiers du palais , tous avaient leur mission dans la noble sollicitude du roi. La régence était déférée à un conseil présidé par M. le duc d’Orléans; les forces militaires étaient confiées au duc du Maine et au maréchal de Villeroy, l’ami du vieux monarque; la garde de l’enfant royal était séparée de la régence ; la surveillance de la personne ne devait jamais être

(1) Il existe dan» la grande collection de» gravure» à la nihlioihÂque du roi une reproduction de celle *cène de l'avénemcnt, ad aou. 1715.

PH1I.IPPE D’ORLÉANS. - 1715.

confondue avec la conduite du gouvernement. Le testament montrait que Louis XIV avait craint une de ces tentatives qui auraient pu briser le sceptre dans la frêle main d’un enfant, nouveau Joas, unique rejeton de la race royale (1).

L'organisation de la monarchie , telle que Louis XIV l’avait conçue, offrait alors un grand ensemble d'institutions qui garantissaient le pouvoir : le parlement avait été réduit à sa fonction purement judiciaire, il n’avait pas même le droit de remontrances avant l'enregistrement ; il devait obéir tout d’abord aux lettres patentes du seigneur roi. D’après le relevé de messieurs, fait à la mort de Louis XIV, le parlement comptait soixante -deux membres, divisés en trois chambres : la grand’chambrc d’abord, qui s’occupait des questions d'État, des affaires politiques ; la chambre des enquêtes , qui connaissait de tous les appels du Châtelet et des autres juridictions inférieures; enfin les tournelles ou section criminelle, composées de magistrats austères et durs, qui décrétaient la question pour les criminels et les tortures par la main du bourreau. A chacune de ces chambres était attaché un parquet , où les gens du roi prenaient conclusion d’enregistrement et portaient la parole.

I*e parlement, comme corps politique, se divisait en trois parties bien distinctes : les conseillers clercs d’abord, pris parmi les ecclésiastiques. Au moyen âge, temps de chevalerie et de prouesses, lorsque le parlement était tout d’épée , les nobles et vaillants chevaliers appelaient auprès d’eux les clercs , seuls lettrés , pour juger et décider les affaires privées ; quand les barons ne savaient pas lire une charte , quand ils dédaignaient d’écrire un jugement , à qui s’adresser, si ce n’est aux clercs et aux lettrés (i)? Puis était venue l’addition des conseillers civils, presque tous d’origine bourgeoise, issus de bons greffiers ou avocats ; en bien fouillant dans les origines des d'Aguesseau, Joly de Fleury, Lamoignon, Pasquier, Molé, Voysin ou de Mesmes, vous les trouviez nés de procureurs, de greffiers ou vieux tabellions; peu venaient de maisons illustres ; quel était le noble qui eût préféré le bonnet à mortier du parlement et la robe rouge, au casque, à la cotte «le maille et à l’épéc du gentilhomme? Il y avait dans tous ces présidents et conseillers une grande instruction , un esprit de corps et de famille qui se

(!) J'ores,pour le testament, mon travail sur Louis XIV.

(2) Dvcoge, Olossar. v. Parliam.

(5) Voici la liste exacte des pairs ayant droit aux séances du parlement : u Les ducs d'Uzès , de Monhazon , de La Tremouillc,dc Sully, de Saint-Simon, de La Rochefoucauld, de La Force, de Rohan, d'Albret, de Pincy-Luxcmbourg, d’Eslrées, de Graunnout, de La Mcillcrayc, de Mortcmart,

perpétuait d’ilge en âge ; c’était une prérogative de race que d’avoir charge au parleraeut ; on achetait ces charges comme un patrimoine.

Indépendamment des conseillers clercs et des parlementaires de judicature , il y avait encore au parlement des nobles- gentilshommes qui siégeaient comme ducs et pairs ; les duchés-pairies étaient à la nomination du roi; la majesté souveraine attachait ce titre à certains fiefs héréditaires dans les bonnes maisons; les d’Uzès, les Saint-Simon, les Bcauvillicrs, les La Force, les Mortemart, avaient droit de siéger en la cour du parlement avec la permission du roi (3); ils n’en usaient que dans les cérémonies solennelles, parce qu’il y avait d’iacessantes disputes de prérogatives ! Devaient-ils avoir le pas sur les conseillers, et marcher simultanément avec les présidents à mortier? Tant il y a que les ducs et pairs siégeaient lepée au côté, et le chef couvert de leur chapeau comme les présidents l'claient de leur mortier (4). C’était un bel aspect au parlement que de voir cette nombreuse assemblée en robes rouges , et les ducs et pairs en manteaux flottants , tout gantes de daim , avec de larges chapeaux, d’où s’échappait une perruque immense qui pendait sur les épaules pour rappeler peut-être la liberté des Francs, à la longue et épaisse chevelure.

Cette réunion des conseillers clercs , des conseillers laïques et des ducs et pairs faisait dire aux légistes que le parlement représentait les trois ordres des étals généraux, et qu’il devait en avoir toutes les prérogatives législatives ; que de livres n’avait-ou pas écrits sur ce sujet ! combien n’avait-on pas répété que les trois ordres de l’État avaient leur représentation dans les chambres! 11 n’était pas un petit érudit du parlement qui ne soutint celle maxime , et maître Dutillet , le vieux greffier, l’avait écrite plus d'une fois dans ses livres. Les idées anglaises fermentaient dans bien de ces têtes ; on comparait les deux parlements de Westminster et du palais de justice ; et si l’on ne soutenait pas ouvertement les doctrines d’une discussion libre et politique, on défendait au moins le droit de rc montrances et de refus d’enregistrement , antique prérogative réclamée par tous les parlementaires.

Si l’on excepte cette juridiction du parlement , tout obéissait à l’autorité royale ; la cour des monnaies et des comptes, Châtelet , petit et grand, scnc-

de Noaillcs, d'Aumoni, de Charrost, de Villars, d'Harcourt, de Filz-James, d'Antin, de Chauloei, de Rohau-Rohan, de Richelieu, de Bcauvilliers. »»

(4) Celle dispute entre les ducs el pairs cl les présidents à morlier fail l'éleruel sujet des éludes de Sainl-Simon dans scs mémoires.

chaussées , bailliages , tout recevait l'impulsion de monseigneur le chancelier garde des sceaux. Les intendances dépendaient du conseil des dépêches ; les gouverneurs militaires , lieutenants du roi , du secrétaire de la guerre ; la police était aux ordres d’un lieutenant général , sous la juridiction simultanée du chancelier et du parlement. Il n’y avait pas de résistance possible dans les divers degrés de la hiérarchie administrative; l'impulsion donnée par la cour de Versailles devait trouver partout son obéissance absolue ; on ne pouvait craindre les mouvements de peuple et des halles, qui souvent avaient marqué la durée des régences dans l’histoire. Tel était l’abaissement de l’organisation municipale depuis la Fronde, que les multitudes étaient Fortement contenues et n’agissaient que faiblement dans les affaires publiques. Louis XIV avait ainsi réduit les opinions !

Paris , à la fin du règne du grand roi , s’était embelli de nouveaux quartiers et de places spacieuses ; les rues larges du Marais avaient été bien bâties de maisons neuves et d’hôtels de magistrature ; le faubourg Saint-Germain , alors réuni à la Cité, comptait vingt-deux grandes rues, sans y comprendre même la rue de Sèvres , toute remplie de communautés et d’hospices. Le vieux Paris , depuis la rue Montmartre, si remuante près du charnier des Saints-Innocents, jusqu’à la cité de Notre- Dame , avait été percé de plusieurs rues nouvelles ; et les places des Victoires et Vendôme reluisaient de leurs riches hôtels en face de la statue de Louis XIV. L’enceinte de la ville , prenant de la Bastille, se prolongeait parles portes de Méuilmontanl , Saint-Martin, Saint-Denis, Poissonnière, Montmartre jusqu’à la porte Saint-Honoré , qui se joignait aux Tuileries ; on avait démoli l'enceinte du faubourg Saint-Germain, réuui par ce moyen au quartier Saint-Jacques et a celte montagne de Sainte-Geneviève , pèlerinage catholique cl tout municipal pour Paris ; on descendait de la hauteur sur les lies Notre-Dame et Saint-Louis ; la muraille laissait en dehors le faubourg Saint-3farceau , pour venir se joindre , comme une forte chaîne de pierre , autour de la Bastille en face du faubourg Saint-Antoine (1).

La population de Paris s’élevait à quatre cent quatre-vingt mille âmes, y compris les faubourgs. Un ne remarquait pas d’esprit politique dans le bas peuple; il y avait cette tendance à l’agitation et au désordre comme dans toute multitude réunie, mais l’organisation de la police sous le lieutenant d’Ar-

(1) Telles sont les limites de Paris en 1715, ainsi que je les ai copiées dans un plan qui sc trouve au cabinet des estampes bibliothèque du roi).

genson avait pris une altitude ferme et dessinée ; les lanternes dans les liettx obscurs , les rues larges et gardées empêchaient les crimes prives , les émeutes bouillonnantes. Le temps des chaînes de quartiers était bien passé ; ces chaînes rouilléts et presque détruites pendaient dans un coin de l’hôtel en Grève sous la clef du lieutenant de police ; on n'entendait plus la cloche communale ; le beffroi municipal, tant aimé de M™* de Lcsdiguièrcs, s’était transformé en cadran solaire , horloge pacifique sur laquelle on voyait en pierres neuves la statue équestre de Louis XIV. En parcourant les registres du conseil municipal , on est douloureusement affecté de voir un si grand changement dans l’esprit de la vieille et remuante cité de Paris; il n’y a plus aucune trace d’indépendance (2). La mort de Louis XIV n’avait point changé cet esprit , le peuple avait accueilli cette nouvelle avec indifférence; il y eut bien quelque émotion dans le sein de la bourgeoisie ; mais comme elle était incapable d'apprécier le système de Louis XIV, de s’élever jusqu’à celle haute pensée de gouvernement , elle vit dans la mort du roi un nouveau motif de paix et de sécurité publique; il y eut presque joie d’être ainsi délivre d’une des causes de sacrifices pour la grandeur et l’unité du pays.

Si Paris n’était point à redouter sous son prévôt municipal et le lieutenant de police , la province Pétait moins encore ; il y avait partout affaissement public. Il est rare qu'après une longue lutte et des sacrifices continus , un peuple trouve en lui-même assez d’énergie pour une résistance forte et perse vérante ; que pouvait faire la province contre les ordres de la cour? y avait-il les éléments d’une rébellion ? La noblesse , qui était la partie active , hasardeuse de la nation , était épuisée ; on rencontrait bien en Bretagne , province indomptable , en Languedoc et en Provence , des mécontentements isolés; mais pour reconstruire une fédération, une ligue politique , il fallait des efforts au-dessus du caractère et de la puissance vitale de chaque province. La commune avait perdu sou indépeudance , la ville de prévôté ou d echevinagc n’avait désormais que des privilèges honorifiques ; c’était bien beau pour MM. les échcvins ou consuls de recevoir l’écharpe municipale , et souvent l’épée de noblesse de la main du roi , mais quelle était la ville qui eût alors pu résister comme La Rochelle du temps des huguenots ? On ne pouvait pas répondre de tous les États pour le vote du don gratuit ; ces États étaient plus ou moins généreux dans les sacrifices

(3) Le conseil ne s'occupe plus que de galas , de fêtes ou d'affaires purement municipales , ann. 1710-1715.

d'impôts et d’argent ; toutefois l’obéissance était partout établie comme un principe et une nécessité.

Il n’y avait au fond des esprits qu’une véritable cause d’agitation : à toutes les époques la controverse se place dans certaines idées de la société ; la bulle Unigenitus , la constitution ecclesiastique , étaient le thème choisi par les mécontents. Si vous entriez dans la cellule solitaire d’un ordre religieux, si vous pénétriez sous les voûtes du palais de justice ou de Thémis , selon le dire poétique de la basoche, vous entendiez également disserter sur la grâce et la liberté d’action , sur les articles de Jansénius ou du père Quesoel (1); on se passionnait pour ces querelles , parce qu’elles exprimaient la lutte éternelle du pouvoir et des partis. L'opinion publique était émue à l’apparition du moindre pamphlet ; dès la lin du règne de Louis XIV , la police n’était pas assez surveillante pour empêcher la guerre sourde des noi'ls et des couplets, guerre qui grondait déjà dans la région des gens lettrés. Il y avait moins d’un demi-siècle que la littérature était une profession tout entière sous la dépendance de Louis XIV ; Boileau , Racine , .Molière , La Fontaine et Corneille lui-mème, avec son antique patriotisme de Rome, avaient le regard tourné vers le soleil de Versailles qui répandait sur eux scs rayons d’or; les mots durs , les épigrammes acérées , les innocentes plaisanteries ne se rattachaient qu'aux avo» cats , aux médecins purgons , aux chanoines dont le menton descendait à triple étage . aux chantres paresseux à matines , ou bien encore à cet autre de Thémis si agréablement décrit par Boileau , fils de greffier en parlement , alors qu'en son poème du Lutrin il faisait tinter dans les airs les cloches de la Sainte-Chapelle ; le roi, les princes étaient respectés dans les épigrammes de cette littérature toujours gantée pour la couronne.

Que les temps étaient changés ! les gens de lettres, les poètes, qui, sous le siècle précédent, entraient pour ainsi dire dans la domesticité de la cour, s'en déclaraient alors les plus ardents adversaires; la satire s’était placée eu dehors; chaque soir on se groupait dans des cafés; on dédaignait Versailles et Marly pour ccs réunions bruyantes de paroles où les poètes, dans de fréquentes libations, s'excitaient contre le roi , son gouvernement et le

(1) J'ai compté plus de 700 titres de livres ou brochures de controverses sur la question du jansénisme, l’oy. la bibl. de M. de Fontette. le savant continuateur du P. Le Long.

(8) Mercure galant , septembre 1715.

(5) J'ai trouvé dans la collection manuscrite de M. de Maurcpas quelques poésies légères du Jeune Arouel, qui ne sont pas même dans les meilleures éditions de ses œuvres.

(4) La Grange-Chanccl, tout jeune homme encore, avait été présenté à la princesse de Couti, qui encouragea ses

ministère. Au milieu des fumées du café chaud et bien sucré, on lançait des épigrammes, on faisait un couplet, un noel , une philippique contre la cour, ou bien contre une grande dame que les poètes avaient prise en haine ; on se passait de larges boites pleines de tabac d'Espagne dont on se barbouillait le nez; ici s'engageait une partie aux échecs, et chaque pion portait en moquerie le nom d’un ourtisan ; là , les calculs d’une partie de dominos faisaient médire des finances et des opérations du tre sor ; on se livrait au journalisme. Le Mercure galant était bien vieilli , on le lisait peu, et c’est en vain que son naïf directeur faisait un appel aux dames et aux amants pour soutenir son entreprise ; il ne pouvait même plus payer les ports de ses lettres , cl suppliait qu’on les laissât au perruquier, dans sa boutique du quai de la Mégisserie (2). On rêvait un journalisme plus piquant et plus hardi , à la manière de la Hollande ou de l’Angleterre, et on y préludait par des couplets et des noêls.

Dans les cafés de la rue Dauphine, le jeune A rouet , Fonlcnelle , Jean-Baptiste Rousseau et La ürange-Chancel dominaient toutes les causeries par leurs spirituelles satires , qui , manuscrites et incessamment copiées, retentissaient ensuite dans les gazettes de Hollande et d’Angleterre. Lejeune Arouel avait alors vingt et un ans; il ne s'était point fait connaître encore par un ouvrage capital , mais par des poésies légères, faciles et mordantes (3); son imagination active aimait la scène , et on le voyait courir aux pieds des idoles du jour , de ccs femmes de théâtre, papillons brillants qui vivaient et mouraient à la scintillante clarté des bougies ; su muse érotique chaulait cet épicurisme tout de chair et de sang qui devint l’école de la régence ; Arouet était lié au salon de la duchesse du Maine , et par conséquent il n’était point favorable à 31. le duc d’Orléans. H en était de même de La Grange- Chancel, ce remarquable satirique de l’époque (4); M®e la duchesse du Maine caressait son talent cruel contre ses ennemis. Dans la délicieuse retraite île Sceaux se préparaient les vers mordants, les petits pamphlets qui allaient égayer la cour et la ville. Fonlcnelle avait plus de gravité; les ministres en avaient fait quelquefois déjà un écrivain politique ; les affaires étrangères soldaient alors des littérateurs

essais poétiques ; plusieurs de ses tragédies furent jouées à Paris et à Versailles avec un grand succès; la pièce de Manlius, surtout, le plaça au premier rang. Je parlerai plus lard de ses curieuses Philippigues. On a une édition de ses OEuvres en 5 vol. in-12; Ici PMtfppigues ont élé réimprimées quatre ou cinq fois ; l'éditiou la plus correcte est celle de bordeaux, ann. 1797, in-80. Je ferai connaître le texte exact des Phitippùjues Ici que je l’ai trouve aux manusci il* de Maurepas.

pour la rédaction des pièces diplomatiques; on voulait de la clarté , de l’élégance dans les documents officiels qu’on envoyait a l’étranger, et Louis XIV exigeait que la nation de France fût encore la plus célèbre par sa noble langue ; Fontencllc était devenu un écrivain ministériel (1) , on lui permettait de légères données philosophiques et ses impiétés épicuriennes , pourvu qu’il donnât sa plume académique pour la rédaction des manifestes à l’extérieur. Quant à Jean-Baptiste Rousseau , il commençait l'époque de repentance ; on le voyait toujours aux cafés de la rue Dauphine , en face de la comédie ; mais sa poitrine bourrelée de remords avait besoin de s'exhaler dans des odes saintes ; il était exposé aux boutades et aux moqueries de la cabale incrédule et philosophique.

L’action des poètes et des gens de lettres ne se faisait que très-peu sentir sur la bourgeoisie , pieuse alors et fervente catholique ; la puissance de l’Église était grande, et l’autorité royale triomphait. C’était parmi la noblesse surtout que les impiétés avaient du retentissement ; ce petit dévergondage allait à ses allures libertines ; l’esprit de famille était dominant dans la bourgeoisie , mais les nobles prêtaient la main aux philosophes, et prenaient goûta démolir le catholicisme et le clergé. Il commençait à être de bon ton de médire de la conscience religieuse ; il se formait déjà des sectes de philosophie , dont la mission était , disait-on , de détruire les préjugés , c’est-â-dire de prouver à l'homme qu’il était chair et matière, et qu’après lui tout était mort; cette école du désespoir se vautrait dans les jouissances matérielles de la vie , elle en saisissait la coupe amère , toujours vide quand on la porte aux lèvres insatiables. La bourgeoisie n’était point corrompue encore, son action politique était nulle, et l’Église trouvait partout une obéissance absolue.

La maison militaire du roi devait jouer un grand rôle dans les événements qui se préparaient. On doit se rappeler la sollicitude de Louis XIV à son lit de mort ; il avait confié le commandement de sa maison militaire au maréchal de Villeroy, qui devait obéir au duc du Maine ; il n’avait pas voulu placer ces forces sous le commandement du duc d’Orléans, afin d’éviter une révolution de 1688. La maison du roi , à la mort de Louis XIV , comptait douze mille hommes environ , y compris les gardes du corps , les chevau-légcrs , les mousquetaires , qui avaient de si nobles mines sous les armes. Les corps les

(1) Je publierai plusieurs de ses pièces diplomatiques.

(2) Voyei mon Louis X IF.

(3} « J'aime 4 vous retracer la conduite personnelle du roi mon maître euvers le régent lui-même; craignant que Son Altesse Royale n'eût besoin de quelque secours 4 son CAMFI60I.

plus militairement organisés étaient les régiments de gardes françaises et de gardes suisses , beaux hommes et vaillants soldats ; ils étaient casernés à Versailles , à Paris et à Saint-Germain. Toutes les fois que le roi allait au parlement, ou qu’il se rendait en sa bonne ville de Paris, les gardes françaises faisaient haies ; la bourgeoisie était parfaitement bien avec ces braves troupes , rangées en longue file sur les quais et les rues qui avoisinaient le Louvre, les Tuileries et le palais du parlement ; les colonels des gardes avaient toute influence sur ces corps , qui se déployaient en magnifique tenue chaque dimanche à la messe de Notre-Dame ; les gardes françaises devaient jouer un rôle important dans tout événement décisif aux temps de troubles, cor elles protégeaient les portes du château et faisaient séjour en la ville.

Il y avait aussi à Versailles une double influence diplomatique , qui pouvait agir pour la régence ; l’ambassade d’Angleterre était toujours confiée au comte de Stair, cet Écossais fier et hardi , qui , depuis son arrivée en France , s’était mis en rapport avec le duc d’Orléans ; j’ai dit quelles avaient été les négociations du Palais-Royal et du comte de Stair sur la question de la régence , et même de la couronne (2). L’avénement de Georges Ier se liait essentiellement au triomphe du duc d’Orléans ; les intérêts étaient identiques ; Georges Iflf appartenait à une branche bien plus éloignée du trône que le duc d’Orléans ne l’était lui-même ; les destinées de l’Angleterre se liaient dès lors à celles de la France; l'aristocratie des wbigs pouvait gouverner paisiblement, une fois le duc d’Orléans maître des affaires du royaume; le comte de Stair poussait activement à cette révolution , et offrait appui et secours de l’Angleterre (5).

Une autre tète influente venait également d’arriver à Versailles pour contre-balancer l’action du comte de Stair ; c’était l’ambassadeur d’Espagne Cellamare. Antoine Giudice, duc de Giovenazzo, prince de Cellamare était déjà avancé dans la vie , car il avait cinquante-huit ans (4) ; gentilhomme de courage , c’était aussi une capacité diplomatique du premier ordre; brave capitaine d’abord, puis ministre de cabinet, il reçut l’ambassade d’Espagne en France, parce que le poste était difficile, et qu’il fallait une grande habileté pour triompher de tous les obstacles et renverser les intrigues du duc d’Orléans et du comte de Stair. Le plan de Philippe V

avènement 4 la régence, il avait fait ics arrangements pour lui fournir ce qui pourrait lui être utile en vaisseaux, en argent et en troupes. w (Dépêche du lord Slanhope 4 l'abbé Dubois, ann. 1715.)

(4) Le prince de Cellamare était né 4 Naples en 1657.

était alors bien simple : il ne s’agissait que de seconder la pensée du testament de Louis XIV, en abaissant les Pyrénées. Le vieux roi de France avait secoué de toute sa force l’alliance anglaise , parce qu’elle l'humiliait au point de démolir Dunkerque; il avait fait son petit-fils roi d’Kspagnc et des Indes, rien de plus naturel que sa pensée se reportât sur l'Escurial ou le Buen-Retiro. La mission du prince de Cellamare était donc de se rapprocher du duc du Maine et de la partie de l'ancienne cour qui voulait maintenir l’union de famille, contre l’influence du comte de Stair, qui entraînait la monarchie dans l'alliance anglaise. Cette double action diplomatique expliquera plus d'un événement de la régence de Philippe d'Orléans. Il était essentiel de l'indiquer d’abord , avant de toucher les destinées qui se préparent !

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