TUTOR
Solldtora et stablllora bona mortuo preeare.
Obitt an . St . D CC. XXI II, aitatis l.Xl'11,
Hœrtdes gratt erga regem et S. S- ponltflcent Animt monumcnlum /'. P.
(3j Je n'ai pas besoin de répéter que rien n’csl plus faux et plus méprisable que les Mémoires qui onl élé publiés tous le nom du «ordinal Dubois.
lande, l'Allemagne et l'Espagne avaient été concertées enlre lui et Dubois; il s’en réserva l'absolue direction. Les secrétaires d’Etat devaient travailler avec le prince, et le prince soumettrait ensuite au roi la décision définitive. La situation des affaires était calme, et néanmoins il restait encore un vaste ensemble de travail; le cardinal Dubois, si laborieux , pouvait suffire à peine à toutes ces préoccupations, et telle était la facilité du duc d'Orléans, qu'il accomplissait les devoirs de sa charge dans quelques heures de la journée. U se faisait lire les dépêches , les projets d’ordonnances , les corrigeait de sa main avec un grand soin ; puis il allait chez le roi pour lui communiquer les questions importantes et les soumettre à sa signature. Ces occupations multipliées laissaient encore bien de la place aux sensualités; le régent, profondément atteint par des douleurs de famille , continuait à s'étourdir dans les plaisirs; il faisait peu d’exercice ; toutes scs distractions se concentraient dans le palais ; il était un peu grossi , son teint très-rouge s’illuminait encore, après ses repas, de ces éclairs de sang qui menacent de l’apoplexie; Chirac, son médecin, lui recommandait la sobriété, les ménagements, pour une vie compromise à chaque excès; le prince en avait pris son parti ; il raisonnait avec un indicible sang-froid et un pyrrhonisme effrayant sur les causes de la mort , sur les éléments qui composent l’homme , et le vide du tombeau ; Chirac le saignait souvent, et suivait avec crainte tous les symptômes de cette existence qui se dépensait en imprudences cruelles (1).
Les vins de Chio, de Chypre, les femmes gracieuses et enfantines, tel était le souhait du duc d'Orléans ; M*** de Sabran et de Parabère ne régnaient plus sur son imagination fatiguée; il aimait à causer encore avec elles dans les soupers; il souriait quelquefois à Mro0 de Parabère jouant l’or, les dentelles, ses terres et son corps au pharaon dans le salon éclatant de bougies; il désirait voir Mme «le Sabran savourer l’Aï et jeter quelques gros mots dans les jours de son ivresse; tout cela réveillait un
(1) Mémoires officiels sur la régence, ann. 1723.
(9) fat amour du duc d'Orléans pour sa cousine , MU* de Charolais, est constaté par la correspondance secrète du duc de Bourbon et du cardinal Dubois. Voici la lettre du duc de Bourbon : « On me mande , monsieur, que le congé est donné à M®® d’Avernc , et le bruit court que c'est M”® de Charolais qui la remplacera. Votre Éminence juge bien que je n'ajoute pas foi à cette nouvelle ; cependant , comme j'ai vu arriver tant de choses extraordinaires , je crois que d’y faire attention ne peut jamais faire du mal. C’est ce qui m’engage à vous écrire que ma sœur est au milieu de la cabale que vous connoissez, que c’est la plus acharnée contre vous, mol et tous les vôtres : que de plus , si cela arrivolt, M®« la duchesse et moi nous ne pourrions le souffrir et nous nous c»rErt60E.
peu l’esprit apathique «lu régent et ses sens tristement hébétés ; il avait un moment aimé M®» d'Averne. Dans les galeries «le la régence, voyez-vous ce portrait d’Épicharis tout gracieux, peint par Vanloo?ccs traits si fins, cette bouche de rose, l'émail de ces dents si blanches ; ce portrait est celui de Mmp d' A verne; elle était fille de M. de Brégy, conseiller au parlement ; elle avait épousé , A quinze ans, le marquis d’A verne, et gagné le cœur «lu régent à un de ces bals d’Opéra dans lesquels les femmes se disputaient sa conquête. Mm' d’Averne fut à Saint-Cloud la maltresse en titre; pleine d’esprit, elle attirait auprès d’elle les poètes, les savants; cl Voltaire , qui faisait des vers pour toutes les puissances , célébrait la beauté , les grâces de M"® d’Avernc , la fée de Saint-Cloud , palais «l’ivresse, car les fêtes se succédaient pour Mrofi d'Averne, les bals, les feux d’artifice sur l'eau, dans ces belles pièces qui ruissellent le cristal du haut des bois épais de Memlon. A Mm® d’Averne succédèrent quelques passions passagères pour M,u de Charolais (2), la sœur du duc de Bourbon, et pour une jeune Circassienne du nom d’Aïsse . grasse et blanche comme les filles du Caucase. Tandis que la mort venait, le duc d’Orléans se cramponnait au sensualisme le plus grossier ; il passait sans cœur et sans amour d’une femme à une autre; il n'éprouvait que la satisfaction d’une conquête facile, car elle venait A sa puissance.
Une jeune et gracieuse femme, aux cheveux blonds et suaves, fixa l’amour du régent dans les derniers temps de sa vie; la duchesse de Phafnrrs appartenait à une famille noble du Dauphiné qui portait le nom d’Harancourt ; elle avait épousé le fils «lu fermier général Gorge, créé en Italie duc de Phalaris à la suite d’un emprunt romain. La duchesse de Phalaris, née en 1704, avait par conséquent dix-neuf ans quand elle fut aimée du régent ; c’était encore une jolie création de Boucher ; toute svelte , toute légère , d’ivoire et de carmin , elfe était fort attachée au duc d’Orléans , qui déjà pourtant touchait A sa quarante-neuvième année; mais
verrions exposés à des scènes avec M. le régent qui ne tarderaient pas à nous brouiller tous ensemble; ainsi je prie Votre Éminence de me mander si ce bruit a quelque fondement, etc. Le duc de Bock bon. »
Voici la réponse do Dubois : « Monseigneur, la dame qui est venue de Versailles a été priée de n'y plus venir; cet événement a fait naître le bruit qui est vomi jusqu’à Voire AHcssc Sérénissime ; mais je vous assure qu'il n'a absolument aucun fondement, et vous pouvez avoir l'esprit parfaitement en repos sur les mauvais effets de cette liaison imaginaire. Tout se passe très-uniment ef précisément comme vous le pouvez désirer, et j'espère que l'union si raisonnable, si nécessaire, ne recevra aucune atteinte , malgré l'envie que l'on aurait de la troubler. Dubois. »
il y avait dans le prince une douceur île manières , un rharme indicible dans la voix ; ses maîtresses n'aimaient pas en lui seulement celte magnificence de formes , ret attrait de la puissance qui domine, mais encore une grAcé parfaite , un esprit délicat , tin , qui causait de tout avec bonheur. I,:i duchesse de Phalaris ne quittait pas le duc d’Orléans ; elle restait des journées entières à ses côtés quand il travaillait , comme sur ce lit de repos si soyeux où le régent passait ses après-dîners de Saint ■f.lnud , caressé par le vent qui fait trembler les beaux feuillages.
Le temps était rude celte année , on entrait dans la saisou d'hiver; c’était le 21) novembre, néanmoins le soleil brillait au ciel ; Chirac était venu faire sa visite habituelle du matin au prince, et l'avait trouvé très-agité ; scs yeux étaient ardents et rouges comme le feu , son front marqué de taches , son teint bourgeonné, son pouls dans un étal d'agitation fébrile : « I.a saignée, la saignée, monseigneur, » lui avait dit Chirac avec cette dureté de propos qui était dans son caractère , et le duc d'Orléans , souriant en épicurien , s’était défendu contre la Faculté, « Pas encore , mon cher docteur, je n’ai pas le temps de me livrer a vous; lundi, mon cher Chirac, n’est-ce pas? « la; lundi 2 décembre, Chirac retint à son idée dominante, la saignée; le duc d’Orléans répondit : « A demain encore , je veux dîner. ■ Il dîna copieusement en effet, puis il passa dans le cabinet chamois et rose , qu’il avait fait embellir pour la duchesse de Phalaris (1); il était là avec la jeune femme qui , ses cheveux bouclés et épars . reposait sa tète nue sur les genoux du prince : « Amie, dit le duc d’Orléans , je suis un peu fatigué , j’ai le cerveau lourd , faites-moi un de ces jolis contes que vous dites si bien. » La jeune femme leva ses yeux , ouvrit scs petites lèvres pincées, puis étalant ses dents avec coquetterie , elle commença en souriant : « Il y avoil un jour un roi et une reine ; » tout à coup elle voit le duc d’Orléans chanceler, le front du prince était penché sur sa poitrine comme frappé
(I) Mémoires sur la r/geoce. ami. 1733.
(3) Oo tut impitoyable sur M. le iluc d'Orléans , et les lioctes, selon leur habitude, n'épargnèrent pas les cadavres.
de la foudre. Iteprésentcl-vous une belle tète blonde toute bouclée sur les genoux d’un cadavre; telle fut un moment l’attitude de la duchesse de Phalaris; quand elle se fut aperçue que le prince lie donnait pas. et que ses membres se roidissaient, la jeune femme toute élégante, toute floquetée de rubans , sonna avec force ; personne ne répondit : pleine lie frayeur, elle se précipite vers la porte; point de domestique encore! elle descend jusque dans la cour, elle appelle de sa voix émue, et quelques livrées accourent à la hâte. La duchesse de Phalaris put s’exprimer à peine; on entoure le duc d’Orléans; un valet de pied le saigna en l’absence de Chirac ; mais le prince était mort ! il avait rendu le dernier soupir dans les bras tic la duchesse de Phalaris ; il avait trouvé la mort dans l’amour. Fatal trépas qui ne laissa [tas au prince un seul moment pour la pensée grave et sérieuse !
Ainsi mourut à Versailles, à l'Age de quaranteneuf ans, Philippe d’Orléans, régent de France, premier prince du sang , le fils «lu propre frère de Louis XIV ; il s’était écoulé un peu plus île vingtdeux ans depuis le jour néfaste où l’apoplexie avait aussi enlevé son père, Monsieur, lorsqu'il offrait un verre de vin de Madère à une femme gracieuse ; quelle triste destinée! quelle fatalité de race! et comment s'étonner encore que le troisième dur d’Orléans, à la face de ces morts extraordinaires, fût devenu un prince sage, timide et religieux, sous le cloître de Sainte-Geneviève! Ouand on a devant s ci de tels exemples, la pensée mûrit avant l'Age, et les réflexions pieuses ébranlent l'Ame humaine. La vie de Philippe d'Orléans avait été un mélange de grandes et de petites choses, de travail et d'indolence, de devoirs et de plaisirs. A prendre ce caractère dans l'existence privée, Philippe d'Orléans avait une incessante curiosité qui fait courir l'homme sans croyance vers la recherche de l’infini; lorsqu'on n'a pas au cœur Dieu et la foi (2), on veut pénétrer les mystères de la nature , on remue les ténèbres : les uns prennent le monde en sa création
En rognonnant quelquo affreux soliloque ,
Dont aussitôt son irac au bernique t Fut droit cbei Lucifer, qui maintenant la croque.
Ab! quel bonheur pour tous, si soo dernier hoquet Oès l’an rail sept cent dix cAl trouvd son époque!
ci-glt Philippe d'Orléans,
Util régenta pendant huit ans Ces Idiots qu'on nomme Francs; bleu sali comme ft les fouetta !
Ce Philippe qui régenta L'Anglais dont 11 s'associa,
Finement le déculotta.
éil-glt qui de'Dicu se moquait ,
Et dont â présent Dieu se moque,
Uni par scs tours subtils, sa manœuvre équivoque , Scs dehors séducteurs et son brillant caquet ,
EnjAla les Français et saisit leur défroque ,
Pour en faire a leur barbe un éternel banquet ;
Par sa crapule eulln la mort qu'il provoquait,
Le prenant pour un porc , lui dit dans un colloque - Crève toi, volli le baquet- Ainsi At le glouton , après maint saupiquet ,
Se trouvant plein comme un œuf dans sa coquet Il creva comme un vieux mousquet',
A trois divinités je consacrai ma vie!
Encchus changea pour moi des vins en ambroisie . Plu tu» pour m'enrichir épuisa scs trésors.
Et venu» dans mon lit plaça les plus beaux corps.
PHILIPPE D'ORLEANS. — t7i-3.
pour en développer le grand œuvre, magnifique tableau où se trouve toujours un effet sans cause ; les autres cherchent dans les nerfs et le sang la source de la pensée , pour prouver à l'homme celte désespérante doctrine, que tout en lui est Hui, et que seul dans son orgueil il se crée une destinée future. Cette tête de mort osseuse, le cerveau, palais vide de la pensée , ces quelques cheveux qui survivent, ces dents, perles de la beauté, et qui restent comme les dernières dépouilles du sépulcre; tous ces débris de l'homme sont remués, fouillés pour nier Dieu et l’éternité. Le caractère du duc d'Orléans fut le doute de la révélation ; de là cette curiosité |H)tir les sorts, l'alchimie, les divinations. Il y avait du Faust et du don Juan dans cette vie; Faust le type de l'homme qui s’élève par la raison superbe jusqu'à défler Dieu ; Faust qui se désespère dans le doute lui-mèmc, dans son impuissance à produire, soit qu'il crée une image muette et sans àmc , soit qu'il travaille auprès des fourneaux ardents pour dérober le feu sacré de la création. Ainsi faisait le duc d'Orléans; inquiet de son avenir, il travaillait, avec Humbert le physicien, à toutes les expériences laborieuses de l'alchimie. Avec le doute s'asseyait le sensualisme; ici se réveillait le second type de doit Juan, le Faust méridional, le doute abîmé de plaisirs sous le soleil de Castille; les Allemands Hrenl un docteur controvcrsiste de celte physionomie espagnole; Juan resta léger et galant dans les chroniques de l'Andalousie. La vie et la mort du duc d'Orléans résument celte existence, et jusqu’à l'apoplexie, qui n'est que la statue blanche du Commandeur, quand elle serre de ses bras glacés la tète brûlante de ce Juanila, qu'enlaçaient naguère de fleurs les jeunes filles de Cadix, de Grenade et de Séville. Peu d'hommes étaient plus séduisants que Philippe d'Orléans; il possédait les arts, le dessin, la musique; il peignait et gravait avec un goût épuré ; il composait des opéras pleins de verve cl de sentiment; sa causerie était brillante, libre, spontanée ; au moment où il paraissait absorbé, un trait d’esprit, une saillie saisissante révélaient la prodigieuse facilité du duc d’Orléans.
Comme homme de gouvernement et d'administration , le duc d'Orléans avait un instinct droit îles choses, une connaissance parfaite des questions politiques; il était hésitant sans être timide ; il n'aimait pas les coups de force par caractère; il y marchait franchement une fois la pensée arrêtée; il avait des sentiments de liberté , mais le despotisme s'y associait fort bien ; il parlait toujours des institutions anglaises, de l'indépendance des citoyens, et son gouvernement se résuma pourtant dans la volonté la plus absolue sous la main d'un seul ministre, son commeusal. Le régent célébrait avec
enthousiasme le parlement anglais, et envoyait en exil le parlement de France. Cette contradiction était une lutte du caractère cl de l'éducation : par caractère l’hilip|>e d'Orléans était absolu ; par position et par scs études, il avait du goût pour la liberté anglaise; peut-être aussi connaissait-il l'esprit de celle nation française , qui aime à être fortement gouvernée. Il y avait bien des passions dans ce cœur, mais des passions usées, de l'ennui, du dégoût , un certain mépris pour la société qui se révèle dans toutes ses actions même les plus indifférentes. Philippe d'Orléans fut un homme habile, un esprit éminent dans les questionspoliliques. Le Irait saillant de ce caractère, ce qui le place haut dans l'histoire, c’est sa conduite vis-à-vis l'enfant royal qu'il protégea de ses nobles mains; la calomnie frappait le régent, on disait partout qu'il voulait usurper la couronne , et tandis que ces murmures faliguairut sa vie, le duc d'Orléans suivait avec sollicitude l'éducation de Louis XV; il l'élevait, le caressait . le réchauffait pour ainsi dire , lui , pauvre enfant privé de tous les siens : celle conduite fut admirable , parce qu'elle supposait un magnifique désintéressement dans le prince qui succédait légitimement au frêle rejelon de Louis XIV accablé de maladie. On a dit à cela que le régent n'avait pas devancé la mort du roi , parce qu'il attendait la fin naturelle d'un enfant souffreteux. Nous ne pénétrons pas si bas dans le cœur humain; il serait déplorable de voir le mal dans le bien même , et de rechercher péniblement une intention criminelle dans ce qui fut une belle action : s'il pouvait y avoir une mauvaise cause à cette noble conduite, disons plutôt que le duc d'Orléans, en homme habile, n'osa pas une usurpation que la noblesse et le peuple n'eussent pas soufferte; si un crime ou un acte de violence avait rendu le trûne vacant , vous auriez vu l'épée des gentilshommes menacer le duc d’Orléans et l'atteindre au cœur. L'amour du peuple pour Louis XV était trop ardent pour subir un usurpateur; les révolutions n'avaient pas altéré la fidélité des masses. Laissons à ce qui est beau son caractère de grandeur ; le iluc d'Orléans fit son devoir, et l'histoire doit le respecter : qu'il devait être doux pour lui de voir cette gracieuse tête bouclée île Louis XV sous la vieille couronncdes roisde France!
S'il avait suivi le conseil de Georges l,r et de l’Angleterre, la France aurait j>eut-êirc eu son prétendant dans l’exil; Philippe d’Orléans grandit pour la postérité en rendant au droit ce qui revenait au droit; et combien cct acte devenait plus noble, plus religieux , plus éclatant , lorsqu'il s'appliquait à un pauvre orphelin, unique rejeton d'une race royale tout entière disparue sous les coups de la mort !
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