LETTRE SUR LA PERIODE CAPETIENNE
larmes cl la terreur ; les troubadours ront chanter au Midi dans les cours plénières delà Langue-d’Oe; les trouvères. Normands et Picards, préparent leurs longs poèmes où les exploits des nobles sires sont racontes; l'horizon pour l'homme devient pur et bleu, comme lorsque la tempête s'apaise.
Cette transition de la tristesse à la joie, ce doux passage à l’allégresse et au bonheur, s’opèrent à l’aspect de la croisade; la grandeexpédilion d’Orient a vivement parlé au cœur des barons et des chevaliers, et l’a joyeusement épanoui ; le peuple a quitte un ciel chargé de nuées; il a vu le soleil et ses rayons d’or, il s’est mis en quête d’aventures lointaines; il a visité l'Ualie, Constantinople et la Syrie, ces contrées si chaudes de couleurs, si puissantes sur l'imagination, avec Nïcée, Antioche et ses bois sacrés , l'Euphrate et l’Oronte ; les pèlerins reviennent gais dans l’Occident avec toute l’insouciance et l'indicible joie du voyageur, ils ont salué Jérusalem, la ville sainte! Les expéditions d’Orient ont toujours laissé dans les esprits des empreintes profondes : Napoléon avait vaincu le monde, mais son cœur, son enthousiasme étaient pour le grand pèlerinage d’Égypte , pour les souvenirs de ses pyramides , de ses déserts , du mirage et du Nil qui se brise au Delta.
La période dont nous nous occupons aujourd’hui embrasse les règnes de Hugues Capet, de Robert, de Henri I", et la moitié de l’époque de Philippe Ier; elle s’arrête à la prédication de la croisade. C'est donc une période de fatalité et de désolation qu’il faut écrire; c'est le ciel chargé de miasmes, c’est l'an mil avec son sombre cortège de la fin du monde, c’est la vie «lu désert où les loups font entendre leur glapissante voix : chroniques, légendes, translations de reliques , tout est plein de tristesse et de désespoir ; la vie se passe entre le baptistère et le tombeau.- Au milieu de cette génération, quel fut l’état des personnes et des fiefs ? quel fut l’aspect général de ce peuple de barons, de clercs , de serfs et de communaux ? L'histoire personnelle des rois n'offre qu'un intérêt médiocre ; elle se résume souvent dans une lutte de passions brutales, et ne se lie que faiblement à l’esprit général du temps. Au contraire, le peuple féodal se manifeste partout avec ses coutumes catholiques : les barons et les clercs sont en présence ; ces seules classes d’hommes existent, comme intérêt dramatique, pendant trois siècles. En vain on chercherait un esprit général, un caractère de nationalité française au milieu de ces populations qui sc groupent de province à province; il n’y a point de liens encore,
la conquête a déposé comme le limon de dix peuples divers sur la surface de la vieille Gaule. On trouve une confusion de langues , de mœurs, d’habitudes, une variété incessante d’événements ; il n’y a pas d’histoire générale possible, mais une suitetle chroniques particulières : le royaume est alors une véritable fédération féodale; chaque comté a son histoire , chaque ville sa légende.
Il fallait faire exactement connaître ce çaraclère empreint sur la génération du neuvième au onzième siècle. Le seul mérilcde ce travail est de réunir une consciencieuse élude des chroniques et des épopées merveilleuses du moyen âge. On a labouré ce champ dans le présent livre avec activité, ardeur, et toute la passion de l'antiquaire; on alu la cbartre qui tombe en lambeaux dans les archives ; on a suivi le cartulaire des moines et l’admirable vie des saints , recueillie par les Bollandistes de la compagnie de Jésus , et par les bénédictins de la congrégation de Saint-AIaur. L’auteur a pu vivre ainsi de l’existence des ermites dans ces pages naïves où l’existence du désert nous est racontée; enthousiaste des vieux temps, il a pu sc placer au milieu de ces processions saintes qui transportaient la châsse bénite et les ossements des martyrs, le plus bel ornement des cités , le premier mobile de la prospérité et de la civilisation. J’ai recueilli les belles légendes des forêts , toutes pleines de traditions , quand le cor retentissant appelait les chiens de la Saint-Hubert des Ardennes ou le Robin Wood, le chasseur de feu , le pâle souverain des forêts , qui courait avec scs lévriers noirs et son cheval noir aussi à tout crin.
Vous tous qui voulez connaître l'histoire avec son épçpée et sa poésie , lisez les Bollandistes dans la vie de ces saints qui donnaient l'exemple de la méditation , des vertus et de l’abnégaliondcsoiàunc société violente et désordonnée. Pénétrez dans la légende de ces évêques de la Gaule primitive qui sauvèrent les peuples du ravage des barbares. Telle est l’histoire que je compends; car il faut se garder de remuer le moyen âge avec nos idées sceptiques cl hautaines! J’apporte la foi dans les temps de croyance.
J’aime les tapisseries où les hommes d’armes sont retracés en relief comme de grandes ombres qui pendent sur les manoirs ; j’aime les vieilles ruines sur les sept collines du Rhin, ou dans les Cévenncs et sur les bords du Rhùne, ces ruines toutes peuplées encore des souvenirs de la vie féodale, des grandes chasses, des grands coups «l’épée, des grands miracles et des grands repen-