CHAPITRE PREMIER
LE TERRITOIItE FÉODAL AU DIXIÈME SIÈCLE.
Aspect de* terre». — Forêt». — Déserts. — Ermitage». — Oratoire». — Routes. — Culture. — Pool». — Bac». — : Péage». — Bourgs. — Ville». — Monastère». — Châteaux. — Traces de la civilisation romaine.
DIXIÈME SIÈCLE
Les vastes lcrrcsqui s'étendent îles Alpes à l’Océan, du Rhin aux Pyrénées , offraient dans le dixième siècle l’aspect d'une nature sauvage ; ces fertiles campagnes où se déploient , en raille couleurs ondoyantes , les vertes prairies; ces coteaux où jaunit aujourd hui le pampre; ces parcs, ces jardins si travaillés par l’art, n’ornaient pas de leur brillante parure le territoire féodal. Si vous avez quelquefois parcouru la sombre forêt de Fontainebleau , dans ses sentiers les plus épais, à travers ces rochers de granit jetés par la création , vous pouvez alors vous
(1) J’ai surtout consulté, pour connaître l’aspect de la société au dixième et au onzième siècle, la grande colleciioo des Bollandislc», et le» Acta sanctor. ordin. sanct. bcnedict. par le P. Mabillon, sans lesquel» il n’y a pas d'histoire. Au dixième siècle, presque toute» le» légendes et le* translations de reliques furent écr ite»,et rien ne donne une idée plus exacte de la civilisation. Le» pieux cénobite» disaient toutes leurs impression» et toute» leurs douleur* dans ces récits si vivc-
faire une idée de la vieille terre au dixième siècle; et quand vous vient au cœur ce frissonnement qt^e donnent la solitude et les grands Irais secoués par l'ouragan , vous pouvez vous représenter la triste société ravagée par tant de fléaux avant qu'elle ne se fût organisée sous la double hiérarchie de la royauté et du catholicisme (1).
Les forêts couvraient le sol. De la Meuse à la Bretagne , ce n'était qu'une vaste terre , peuplée de vieux arbres que la cognée n’avait jamais atteints. Qui pouvait pénétrer sans effroi dans la forêt des Ardeunes, si célèbre par ses grandes aventures, et dans ces retraites antiques de la Bretagne , où des ormes séculaires entrelaçaient leurs rameaux épais? Toutes les légendes s’y rattachaient : ici c'était l’apparition des monstres , des enchanteurs et des fées; là c’était une grotte profonde , où les enfants des druides , couronnés de buis verdoyants , rendaient les oracles. A l’abri de ces impénétrables retraites , plus d’un terrible seigneur avait trouvé’ appui pour ses pilleries; il faut parcourir la vie des saints et les translations de reliques pour se reproduire l’aspect sauvage de ce sol de la vieille Gaule pendant plus de deux siècles (2). La touchante (usinent empreints des couleurs contemporaines. La collection des Chartres est moins précieuse, parce que les pièces de cette époque sont très-rares. y oyez le beau travail de Bré* quigny : Diplomata, chartes , etc..., lom. i, de 950 à 1025.
(2j La plus curieuse de ces vies de saints, qui fait connaître l’état de la société, est le livre d’Aimoin, de Miraculit sanct. Germant. — Mabilloj, Acta sanct., tom. i.
toire de Geneviève de Brabant est le plus poétique tableau de la société, quand elle était ainsi livrée à la violence; la pauvre femme calomniée qui vit dans la forêt , cette solitude absolue pendant de longues années, sous les bois épais; la biche si douce qui nourrit le pauvre orphelin; ce seigneur qui poursuit sa chasse au son du cor retentissant ; voilà bien celle époque de force individuelle et d'usurpation. Tout vivait dans l'isolement comme la tour de la montagne, le château fortifié, et l’homme d’armes qui apparaissait sur le donjon (1).
A côté de la forêt était le désert couvert de bruyères; il n’est pas une chartre , une légende qui ne parle du désert ; la plupart des fondations pieuses indiquent ces terres incultes ou malsaines. Ledéserl offrait des champs en friche , des landes sans culture, qui se prolongeaient pendant des lieues entières sans trouver une seule habitation ; là bondissait en liberté le lièvre sauvage , tandis que le loup faisait entendre sa glapissante voix ; de temps à autre, une troupe de pèlerins traversait à cheval ces bruyères épaisses pour se rendre à l’oratoire voisin, et visiter les châsses bénites d'un saint en vénération à la contrée. On entendait alors des hymnes , des cantiques au son de quelques instruments grossiers (2) ; on apercevait le pèlerin agenouillé comme on le voit encore au* vitraux des vieilles églises. (Quelquefois aussi des marchands , des juifs, des Italiens, parcouraient, à l’aide de guides , ces contrées perdues , pour aller à la foire ou landit, à Saint-Denis en France, ou vers toute autre réunion marchande qui tenait ses étaux à la porte des cathédrales , sous les niches des saints, à l’abri de l’image des martyrs.
Le plus humble habitant de ces déserts était Termite (5); de loin en loin, dans la vaste plaine ou sur la colline élevée, on voyait briller la croix sur un petit clocher en forme latine, comme les basiliques de Rome, qui remuent l'âme si profondément. Un petit bâtiment construit en chaume contenait deux seules pièces : l’une pour le chétif ermite, couché sur des feuilles sèches , son unique lit de repos; l’autre était destinée aux voyageurs pour l’hospitalité sainte ; quand un pauvre chrétien s’était égaré dans le désert, sans trouver trace, il frappait fortement à la porte, et Termite lui préparait le dîner de ses mains , et le servait sur sa modeste huche ; les pieux canons imposaient comme devoirs
(t) Bien que la vie de Geneviève de Brabant ait été écrite postérieurement , elle est le plus exact reflet des mœurs du dixième siècle. C'est la légende de la femme souffrante.
(2) F oyez Dlcavgü, v° Desert. el Oralor. Ducange, celte merveille de la grande érudition, cite une multitude de Chartres el de passages de la vie des saints dans les déserts.
DIXIÈME SIÈCLE
à Termite (4) la prière el le gîte pour le voyageur. Souvent cc religieux à la barbe grisâtre, au front haut et fortement ridé , avait été, dans le temps de sa force et de sa jeuuesse , un farouche chevalier au bras indompté, au cœur impitoyable, au dur gantelet, à la lance plus dure encore ; les traditions populaires disaient souvent que c’était un seigneur fameux par ses pilleries d’églises, cl qui les expiait ainsi par le repenlir et la pénitence austère. Dans la fougue de sa jeunesse , i! avait mené ses chevaux bardés de fer dans le parvis du monastère; il avait brisé le crâne de l’avoué ou défenseur de l’église , et meurtri le sein des religieux : aujourd'hui il faisait pénitence et pleurait ses fautes (5). L’ermite était vénéré par tous les habitants du canton ; quand on le Yoyail venir de loin, appuyé sur son bâton blanc, vêtu de bure comme les serfs du manoir, on lui prodiguait tout le respect qu’inspire une existence de sainteté et de solitude; Termite était l’arbitre des différends , le consolateur des affligés , et lorsque les ravages des grandes passions avaient secoué la vie , on venait déposer dans le sein du solitaire les secrets de la confession après une existence agitée , où apparaissaient le meurtre , la violence et la confusion !
Non loin de l’ermitage, souvent était l’oratoire; si un pèlerinage célèbre dans la contrée appelait les habitants vers quelque lieu sacré , riche d’un pieux reliquaire, on bâtissait sur la roule de petits oratoires avec une croix pour prier; c’étaient des stations fréquentées et des lieux de repos pour la troupe des pèlerins qui s’agenouillaient. Au pied de l'oratoire s'établissait la petite caravane, qui allait porter Vex-rvto au reliquaire; on voyait seigneurs, clercs, femmes, enfants, le faucon au poing el les chiens en laisse, se diriger vers les stations. On n’allait jamais tout d'un trait au pèlerinage lointain ; on se reposait dans les lieux les plus agrestes où la croix était plantée, au milieu de ces rochers couverts de mousse, rafraîchis par les cascades et les ruisseaux qui sc perdaient dans la prairie. La distance se comptait par les oratoires , et le chajielel récité cil route servait à mesurer l'éloignement , comme le sablier à marquer les heures dans les manoirs. De longues processions suivaient l'itinéraire tracé par les pèlerinages ; cl lorsque les ravages des Normands jetaient la désolation el l'elfroi au sein des abbayes, on voyait les troupes de moines éperdus
(3) Ducange, Ere mi ta.
(A) Concil. gu/tic., lotn.i, psg. 52 S.—Ca/tia Chrisliana, lom. iv, Appendix. psg. C et 7.
(5j Cette image du bai bare seigneur, qui abandonne sa vie de violence pour sc faire ermite, a été personnifiée dans le moyen ige par le géant Koboaslro des romans de chevalerie. P oyez Guâhir de Morgiavc, ross. du roi, n° 7542.
HUGUES CAPET. — DIXIÈME SIÈCLE
porter sur leurs épaules la châsse , qui était le plus riche dépôt de la communauté (1). Les reliques attiraient les fondations pieuses sur le monastère ; ces ossements arraches au sépulcre sc rattachaient le plus souvent à un souvenir patriotique : ici c’était une sainte patronne qui avait arrêté l'invasion des Huns ; là un évêque qui avait abaissé le col du fier Sicambre, et apaisé le courroux des barbares sous le jour salutaire du christianisme. La plupart des légendes étaient l'histoire de la civilisation dans les Gaules ; elles célébraient le saint qui avait cultivé la terre, ou enseigné la morale aux hommes de force et de violence (2). Ces pèlerinages aux oratoires, aux pieuses abbayes, avaient tracé les premières routes dans les campagnes désertes; on se voyait, on se communiquait dans les grandes fêtes, dans les saintes solennités. Les foires , les landits , sc tenaient devant la porte des abbayes ; il y avait un mélange de cérémonies religieuses et d'émotions populaires; tout se tenait et marchait de concert dans ces siècles ; le Christ tendait la main aux serfs, et la corporation monastique fut le modèle de la corporation communale.
Le monastère était plus vaste et plus peuplé que l’ermitage et l’oratoire ; ce n'était point encore l’époque des ogives élancées et des vitraux coloriés par les brillants efforts des artistes ; les temps étaient trop difficiles pour qu’on songeât aux embellissements de l’église; les monastères étaient de véritables châteaux fortifiés ; des tours larges, byzantines ou romaines , avec des meurtrières (3) et des créneaux ; des portes toutes bardées de fer , aux gonds épais et criards ; des palissades , des fossés , gardaient l’abbaye comme le plus fort château de la montagne; et il le fallait bien, quand l’Église 'était incessamment menacée par mille barbares, Hongres, Sarrasins et Normands (4) ; l’ogive et la rosace, ces enjolivements gothiques , ne vinrent qu’au temps paisible, au douzième siècle surtout, période si avancée déjà comparativement aux époques qui l'avaient précédée. Si les pèlerinages avaient ouvert les voies pour les communications plus lointaines , les oratoires , les monastères , furent le premier principe des bourgs, des villes qui sc bâtissaient à leur entour ; dès qu’un lieu de
(tj F oyez la Chronique :De Gest.yormanor. in Franc. Duchesse, tom. u, pag. 526.Foyex aussi Transfatioreliq. sanct. Finccnt. martyr, et Transtat. reliq. sanct. Faux 1er, Duchesse, lom. ii, pag. 400.
(3) Consultez le recueil des Rollandisles , et Mabillos . Jeta sanctorum ordin. sanct. Benedkt. , tom. i à ut.
(3) Il existe Irès-pcu de débris de cette première époque architecturale; à Paris, la tour de Sainl-Gcrmain-dcs-Prés; à Marseille, l’abbaye de Saint-Victor ; le siyle ogivique est
prière était bâti , le peuple y accourait en foule ; quelques cabanes s’élevaient d’abord en bois et en chaume , puis on bâtissait des maisons plus solides, et bientôt le bourg, la ville, prenaient un plus vaste développement autour du reliquaire ; et c’est ce qui explique comment les cités ^ les hameaux mêmes , portent tous encore le nom des saints ; ne fallait-il pas dire la reconnaissance des bourgeois et des serfs ?
L’aspect d’un bourg avait alors un caractère de simplicité et d’agreste sauvagerie. Ainsi que le monastère et l'abbaye, le bourg était palissade contre les invasions du dehors. C'était avec les débris des vieux monuments romains que les habitants fortifiaient leurs murailles; ici les fragments d’un cirque, les ruines d’un théâtre, les vestiges d’un forum, où s’asseyaient naguère les citoyens couverts du pallium ou delà prétexte, servaient à construire une tour, un château ou les fondements d’une église (3). Dans ces temps de tristesse et d’isolement , il se faisait une double invasion dans les monuments de la civilisation romaine; aux longues veillées d’hiver, un religieux déchirait une page d’Homère et de Virgile pour écrire sur le parchemin ces plains-chants douloureux qui s’adressaient au Seigneur ; tandis que la confrérie des maçons brisait les colonnes des temples pour établir sur de solides bases les murailles épaisses «les monastères. Comme le bourg était parti de l’église , les maisons se groupaient autour du presbytère en ruelles étroites et pressées; la croix de la paroisse était le centre du village, parce qu’elle en avait été la première origine ; là vivait le serf couvert de bure sous la protection de l’abbaye ou du château ; et sur la hauteur on voyait aussi la forte tour aux murailles crénelées qui se mêlait aux rochers, nids d'aigle. Il n’y avait point encore celte noble chevalerie qui protégeait le faible et l’orphelin , les dames et les clercs. Le château du seigneur était un véritable repaire d’hommes d’armes; elles étaient bien redoutées, ces tours que l’on voyait ici là semées sur le territoire féodal. Entendez-vous le son du cornet , le bruit des chevaux qui font trembler la terre sous leur pas hâtif? c’est l'implacable châtelain qui s’avance ; il a sa lance au poing, son corps est bardé de fer, sa tète ornée
postérieur de deux siècles; il ne faut pas le confondre.
(4) Le plus curieux monument qui Indique les moyens de défense des monastère* contre les barbares est incontestablement le poème d'Ahbon, Carmen de obsidion. Parisiens. Duchesse, tom. iv. M.Tarannc t’a traduit avec des notes et des explications. Paris, ann. !8ô4.
(JS) Aujourd’hui encore, quand on procède i des fouilles, c’est presque toujours sons les débris des monuments du moyen âge qu’on trouve les traces des édifices romains.
d’un casque sans visière , comme on le voit encore sur les plus anciennes tapisseries (1). Le voilà qui s’élance dans la plaine ; tantôt il dépouille des pèlerins , le pauvre moine qui visite un monastère de son ordre; tantôt il s’en. prend au marchand, au juif qui se rem] à la foire ou landit à Orléans, Saint- Germain ou Saint-Denis en France. Ce mélange du bourg et de l’abbaye , de l’église et du hameau , explique , je le répète , comment les Tillages prenaient le nom d’un saint ; ne lui devaient-ils pas leur origine première et leur fondation autour de l’église? ne lui devaient-ils pas la protection de la croix et des reliques contre les féodaux ?
Auprès de la bourgade , incessamment menacée par les invasions des Normands et des Hongres , se trouvait le champ cultivé par les moines, les serfs et les paysans. Toutes les terres d’abbaye étaient des fermes travaillées; on y voyait de vastes plaines de blé, un jardinage arrosé par de nombreuses rigoles qui serpentaient dans ces terrains gras et plantureux (2). Le serf était partout attaché au sol , il le cultivait de ses mains calleuses sous la surveillance du majordome ; il n’y avait rien en dehors de ces cultures religieuses, car les méthodes de l’art du Latium et des Gaulois étaient oubliées. Quelques vestiges de routes romaines favorisaient les communications ; partout des ponts, des bacs, des péages; et puis comment éviter le pillage à main armée, quand l’homme d’armes s’élancait de sa tour en la montagne |>oiir rançonner le bourgeois ou le voyageur qui allait de foire en foire, ou le pauvre pèlerin courant visiter le pieux reliquaire? La forêt était aussi la demeure de ces noirs charbonniers qui effrayèrent l'enfance de Hugues Capel et de Philippe- Auguste (3).
Le voyageur qui aurait parcouru le vieux territoire des Gaules au dixième siècle , n’aurait trouvé que de rares vestiges de la grande civilisation romaine qui avait dominé cette magnifique contrée; que de villes ne comptait-on pas, .dès les premières années de Père chrétienne, dans ces vastes divisions de l’administration impériale! Au midi. Arles avec ses arcs de triomphe, ses cirques, ses théâtres, où dix mille spectateurs s’asseyaient à l’aise, revêtus de la prétexte ou de la robe de pourpre ; Marseille, la ville grecque, avec ses maisons hautes sur la col-
(f) Il n’existe pas de miniatures nu de manuscrits peints en France au dixième siècle; le P. Montfaucon n’a dessiné que des tapisseries du onzième siècle; son plus ancien monument ne va pas au delà. Mostvsdcok, Monuments de la monarchie française, lom. i.
(Ü) On donnait souvent la terre aux prêtres pour la cultiver : « Char/a quâ Gunef redut donat Benedicto sacerdoti terrant ad complantandam in pago Pic lavo."l, saur., lom il, p. 537.
DIXIÈME SIÈCLE
fine ; Lyon, la capitale des Gaules, cité splendide où siégeaient le proprétcur et le sénat des municipes ; Vienne, Autun, si célèbres dans les derniers jours de l’empire, et la Lulèce de Julien avec ses thermes, ses palais de la première et de la seconde race. Toutes ces cités avaient entre elles des communications par les grandes voies que les légions de Rt>me construisaient tout à côté des arcs de triomphe élevés à la gloire des dieux et des Césars, alors que les tribuns et les centurions jetaient leurs œuvres de victoire dans des contrées inconnues , sur les frontières mêmes de la Calédonie! La plupart de ces magnifiques ouvrages de la grandeur romaine avaient disparu sous les invasions des barbares; le pied des chevaux des Huns avait foulé les colonies de Rome , les sœurs de la ville éternelle, comme le vent de l’orage qui brise les vieux chênes et éparpille en poussière 1rs dunes de l’Océan. Le territoire des Gaules , au dixième siècle , était un peu comme ces terres de l’Orient où l’on découvre de temps à autre les ruines de vastes cités, des tronçons de colonnes épaisses, ces sphinx à l’œil froid et vide, ces pyramides immenses, ces débris de villes aux cent portes, Babylone et Thèbes, dont on cherche les traces sous le sable. Il n’y a pas d’instrument plus destructeur que la main de l’homme , il y a dans sa nature un principe de démolition et de ruine; il abîme pour reconstruire incessamment, jusqu’au jour solennel où arrivera le grand anéantissement de la matière.
Ainsi était le territoire de la Gaule au dixième siècle; vous auriez cherché en vain des traces profondes delà civilisation romaine, elles se produisaient à peine. La désolation avait remplacé la culture du sol; l’aspect de la terre avait quelque chose de solitaire et d’abandonné (4); partout la forêt ou le désert , des villes fortifiées comme pour soutenir un siège ; des châteaux élancés sur la mon* tagne, des tours crénelées pour se défendre» contre les barbares; ici, là , des ermitages, des oratoires, des abbayes silencieuses ; la terre avait cette physionomie sombre qui accompagne les grandes désolations. Je n’ai jamais parcouru les Chartres, les diplômes , les carliilaires de cette époque sans éprouver un vif serrement de cœur; ces monuments portent l’empreinte d’une profonde tristesse;
(3) P'oyex mon travail sur Philippe- Auguste, tom. i.
(4) Sur 1’aspccl de la terre au dixième siècle, cousu liez Instrument, de transmission, fies bac o à Uticenscs S. P brui fi reliquat. — Mabillox , Jet. sanci. ordln. sanct. Benedict., tom. v, pag. 238. J’ai trouvé uoc multitude de lettres des papes pour empéchér que les monastères ne soient pillés. Epistol.Agapel. pap. quâ rogateos ut à monasterro Celtininccnsi arceant prtedoncs et invasc* res.— Mabillox, Annal. Benedict-, tom. lu, pag. 514.
ils révèlent dans les esprits une pensée de mort, ils sont comme un grand obituaire où seigneurs , chevaliers et clercs inscrivent pour ainsi dire leur nom sur la pierre sépulcrale ; c'est toujours la pensée d’une immense destruction qui domine ; tous font des donations pieuses au monastère, comme s'ils voyaient déjà brûler la lampe funèbre sur leur tombeau , où ils devaient être bientôt couchés, leur épée au côté, le faucon sur le poing et le lévrier féodal sous les pieds en pierre blanche et froide. 11 est des temps ainsi marqués , où les générations portent sur leur front assombri une empreinte de tristesse et de désespoir !