‹ Œuvres de CapefigueChapitre 49 sur 165 · FAMILLES FÉODALES · texte numérisé non relu

FAMILLES FÉODALES

Confusion des Aef».— Duché de France. — Comté de Paris. —Duché d’Aquitaine.— Comtés de Poitiers, —d’Auvergne, — de Gascogne. — de Toulouse. — Marquisat de Seplimanie. — Royaumes de Provence, — de Bourgogne. — Comté de Bourgogne. — Duché de Normandie. — Comté d’Anjou. — Duché et comté de Bretagne. — Comtés de Flandre, — de llainault, — de Vermaodois,— de Champagne, — de Blois.

DIXIÈME SIECLE

La hiérarchie féodale , les droits et les devoirs qui constituaient le régime des fiefs , n’existaient point encore au milieu de ce dixième siècle , époque confuse, désordonnée. On ne trouvait point établi ce système de vassclage et de suzeraineté , de protection et d’obéissance, qui domina la forte et grande féodalité du douzième et du treizième siècle; c’était tout l’individualisme de la force : il n'y avait ni liens , ni devoirs , ni pairs , ni barons , ni plaids de justice, ni intervention de clercs ; quand un seigneur possédait une terre , il levait ses hommes , les convoquait sous sa bannière , et s'il s’en trouvait un assez fort parmi eux pour se proclamer indépendant , il s’affranchissait de l'obéissance envers son supérieur; son droit résultait de sa puissance. De là cette multitude de petits seigneurs qui possédaient des tours élancées au milieu même des grands fiefs , nids d’aigles dans les montagnes , tels que les sires du Puiset et de Monlmo-

(1) Docaxge, v° Feuda. Voyez au»i l’œuvre immense de Vaissète, Histoire du Languedoc , tom. u. Appendix. Depuis Charles le Chauve, tout homme libre avait le droit de choisir son seigneur à son gré : f'olumus ut unusquisque ho mu liber in nostro regno, seniorem qualem votuerit in nobls et in nostris fulelibut recipial. C. Carol. cals. A. D. 877. Baluze, t. il.

(?) L'empereuf Charles le Chauve me parait le grand

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rency, de Montfort ou de Corbeil ; ils ne reconnaissaient aucun supérieur dans l’ordre des fiefs ; ils ne se soumettaient qu’à la violence victorieuse ; c’était l’absence de tout droit public : le roi n'était que le chef militaire , comme aux vieilles forêts germaniques (1).

Au centre de ce système désordonné se trouvaient le duché de France et le comté de Paris ; ils étaient au pouvoir d’une famille d’hommes forts , dont j’aurai plus tard à suivre la généalogie. Le duché de France embrassait toutes les terres qu’arrosent la Seine, l’Oise et la Marne, depuis Corbeil jusqu'à Pontoise, Vernon et Chartres, pays essentiellement féodaux , avec leurs châteaux de comtes et d’évêques. Le duché de France comprenait la vieille cité de Paris , flanquée de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Germain-l'Auxerrois , largement fortifiées de grosses murailles jusqu'à Sainte-Geneviève, sur la hauteur; et à quelques lieues sur la Seine, Saint- Denis , antique abbaye, noblement privilégiée déjà même sous le roi Dagobert, au temps du digne argentier et orfèvre saint Éloi , si renommé par ses incrustations de perles ou escarboucles sur les missels enluminés de miniatures et ornés de beaux fermoirs. Le duc de France, le comte de Paris, commandaient à une multitude d’hommes d’armes insubordonnés souvent dans les batailles. Qui ne connaissait les sires de Corbeil , les comtes Robert de Brie ou les Thibault de Chartres, éclatants de fer sous leurs bannières et gonfanons? Ces féodaux ne suivaient la race de Robert le Fort que parce qu’ils en reconnaissaient la supériorité de courage et d'énergie. 11 y avait aussi une sorte de respect pour les races , vieux souvenirs de la Germanie : quand une famille s'était illustrée pendant plusieurs générations, elle réunissait autour d'elle de braves et dignes suivants d’armes , les fils courageux de ces fidèles des forêts germaniques dont parle Tacite (2).

Le duché de Bourgogne, qu’il ne faut pas confondre avec le royaume du même nom , était aux mains de la famille de Hugues le Grand, comte de Paris; il comprenait la province de Bourgogne telle qu’elle fut possédée plus tard. Hugues le Grand en avait reçu l’investiture de Louis d'Oulre-Mer, l’un des fils des Carlovingiens. Le comté de Bourgogne était resté dans la race germanique ; Hugues le Noir ,

organisateur de la féodalité; il cherche à lui imposer des lois : f'olumus ut cujuscumque nostrum homo in cu~ juscumque regno sit, cum seniore suo in hostem vet aliis suis utililalibus pci'gat. Capit. Charles le Chauve, A. D. 877. Foyez également , sur la géographie du comté de Paris cl du duché de France, doms Fl- h bien cl Lohineau dans leur grande Histoire de Paris, si grossièrement exploitée par les moderne*.

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fils de Richard le Justicier , duc de Bourgogne, qui gît couché aux marbres de Raiisbonne avec son faucon au poing et sa tète couronnée de fer , possédait le comté de Bourgogne, et puis Lélalde, comte de Mâcon et de Besançon, le vaillant homme d'armes, lui succéda (1). Grand épotiseurde femmes, les liens du mariage ne le retenaient en rien : le voilà donc qui prend pour noble dame Ermengarde ; il brise ces noces , il se fait l’époux dur et barbare de Richitde aux beaux cheveux , comme le disent les chroniques; ils étaient si longs que ses blondes tresses lui servaient à essuyer scs pieds , plus blancs que la neige qui couvrait le donjon des châteaux au temps d'hiver. Richilde ne suffit pas à l’impétueux comte de Bourgogne, et il prit pour troisième femme Berlhe, doux nom du moyen âge; car combien ne fut pas célèbre, dans les chansons de Geste , la Berlhe aux grands pieds ! ne la voyez-vous pas, la reine Pcdauque, aux parvis des cathédrales (2)?

La race de Roll ou de Roi Ion était fortement consolidée en Normandie ; le chef des Scandinaves avait d'abord fait sa mie de Pope, fille du comte Bélengier; puis il épousa Giscllc, la fille de Charles le Simple. A celle époque il n’y avait aucun caractère de sainteté pour le mariage, et ce fut la puissance catholique des papes qui rappela parmi ces barbares les magnifiques lois d’égalité dans la mystérieuse union de l’homme et de la femme; Roll reprit ensuite Pope, il en eut deux enfants ; l’un fut Guillaume 1er , dit Longue Épée, brave duc, qui pourfendit les Bretons de sa grande épée; l’autre fut Héloïse , qui épousa Guillaume , comte de Poitou , surnommé Tête et Étoupe , car il avait un esprit fort léger, et rieur avec les chanteurs, trouvèreset troubadours. A Guillaume Longue Épée succéda Richard saus Peur; quel noble titre dans ce temps de fierté et de prouesses chevaleresques! Les ducs de Normandie étaient des plus vaillants et des mieux éprouvés aux batailles (3).

En quelles mains était alors la Bretagne? Louis le Débonnaire avait établi uu duc , du nom de Nominoe. A peine revêtu de la couronne ducale dans

(1) Hugues le Noir mourut en 052 ; Létalde en 965. Art de vérifier tes Dates, lom. n.

(2) La tradition de Bu lbe est une dei plus douces légendes du moyen âge. Le vieux proverbe : « Au temps où la reine Itertlic filait » est de toute antiquité; on croit que la statue de la reine Pcdauque, de nos cathédrales, est la représentation de la Berlhe aux grands pieds. Il existe plusieurs manuscrits de la chanson de Berte aus grans piés. Bibliothèque du roi ; le plus complet est au fonds du roi, n» 7188. On lit à la fin du poème : «t Ci fine de Berte aus grans pies et commence de son fils C/tallemalnc gui fu empe • rieres de Home. * >1. I*. Paris, préface.

la tille de Nantes, Nominoe prend le titre de roi, car, à celte époque , ce litre n'avait qu’une valeur féodale; des races le prenaient, le quittaient, puis le reprenaient encore. Érispoé lui succède ; il est sacré, et le voilà frappé de mort par un cousin du nom de Salomon ; c’est tout un drame ; Salomon a les yeux crevés, le sol breton est morcelé en seigneuries féodales, parmi lesquelles brillent surtout les comtés de Bennes et de Vannes ; les Normands se précipitent sur la Bretagne, et la rattachent à la suzeraineté de Rollon. Nouvelle révolution sous Guillaume Longue Épée; la race bretonne se réveille , la voilà tout entière levée en masse sous Alain à la Barbe torse, car il avait une barbe longue et retroussée par des chaînons de fer jusque dehors de la visière de son casque. Ce fut à Nantes qu' Alain établit le siège de son pouvoir; il y était campé pour repousser les Normands de toutes les marches de Bretagne (4).

Le comlé d’Anjou, au delà de la Mayenne, obéissait à la race demi barbare des Foulques ; contemplez en l’église d’Angers ce Foulques le Roux avec ses cheveux presque rouges qu’il bouclait sur ses épaules ; il eut pour fils Foulques, dit te lion , qui dédaignait les arts de la guerre , l’exercice de la lance et de l'épée. N’oublions pas le brave Gcolfroi Ier, surnommé Grisgonelle, à cause de sa cotte d’armes toute grise et de son sac de pénitent en toile grisonnante aussi ; il fut le père de Foulques le Noir, l’intrépide pèlerin de la terre sainte. Celle sauvage race des Foulques commandait à de belles et grandes cités au delà de la Mayenne; elle prit une grande part à tous les événements du dixième siècle. Les trouvères et les troubadours diront bientôt les aventures de Foulques le Noir, le pèlerin repentant de ses meurtres et pillages (3).

Au Nord se déployait le comté de Flandre. Vous rapporterai-je l’histoire de ce brave et simple chevalier du nom de Baudouin , dit Bras (te Fer , qui enleva Judith , fille de Charles le Chauve? Les deux amants parcoururent les terres de France et d’Angleterre ; puis ils obtinrent grâce de l’Empereur, et ce fut à l’intervention du pape Nicolas qu’ils durent

(3) La Normandie forma, pendant un siècle, une véritable colonie danoise; on parlait danois â Lisieux : Bajocassensis frequentiùs daciscd eloqucnlià utitur. (Dudo S. Quentin, lib. ni.)

Vace dit la même chose : ■ Lci mœurs de Normandie étoienl belliqueuses et conquérantes. • Foycz le Roman du Rou, vers 5570.

(4) Chronic. Nannetens. Dom Bosquet, Historiens de France, tom. vu, pag. 218.

(5) Les chroniques d’Anjou sont les plus curieux monuments du moyen âge t elles forment comme une grande épopée. Foyes l'éditiuii de 1580.

leur retour en bienveillance auprès de Charles le Chauve. Baudouin eut en dot les terres plantureuses de la Flandre; pauvre chevalier, il se vit maître de tout le beau pays sis entre la Somme et l’Escaut. Le fils de Baudouin et de Judith , né dans leurs courses lointaines, fut chauve dès l’enfance (1); quand il mit sur son chef la couronne de comte, ce Baudouin II, tout faible qu'il était, se montra inflexible, inexorable comme les durs barons ; il fit assassiner Foulques, archevêque de Reims, et mourut dans l’irapénitence finale. Voici la vie du comte Arnould II , le tricheur et traître : il tendit des embûches à Guillaume Longue Épée, duc dcNormandie, et le fit frapper à travers sa cotte de mailles. Les comtés de Hainault et de Vermandois , enclavés dans la Flandre , dépendaient de Reynier Ier , au LongCol; car les surnumsalorsétaient la distinction et le titre de tous ce s intrépides barons. Ils ne connaissaient d’autres mérites que les qualités physiques , la force , la faiblesse , la beauté ou la laideur. Qui aurait cherché une idée morale dans cette vie de combats et de grands chemins !

L’origine des comtes de Champagne et de Blois était nolde. Il y avait , en Vermandois , un riche et puissant chevalier du nom de Robert ; il était fils cadet de comte , et comme il n'avait pas de patrimoine, il partit à la tète d’une forte bataille de lances ; bâtards et cadets de races ne devaient-ils pas chercher état ? Le voilà qui arrive devant Troyes, au pouvoir de l’évêque; il ne fut pas difficile au chevalier couvert de fer d’expulser le faible clerc d’Église ; Robert, maître de Troyes, fut admis à l’hommage comme comte de Champagne. Quant aux comtes de Blois, de la seconde lignée, ils reçurent les fiefs par mariage : un pauvre sire , nommé Thibault , épousa Richilde, fille de Robert le Fort, et reçut pour dot le comté de Blois; il advint donc ce fief à Thibault Ier, dit te Tricheur , prince aussi rusé que la race normande; il se fit octroyer les comtés de Tours et de Chartres en récompense de mille bons tours qu'il joua aux comtes de Champagne dans leursdifférendsavee laFrance(â).

La famille féodale du midi des Gaules comptait d’abord les ducs d’Aquitaine, comte de Foitiers et d’Auvergne. Sous la deuxième race, toute l'Aquitaine obéissait à un roi ; dans les troubles des faibles descendants des Carlovingkns , la race

(t) Art de vérifier les Dates, par les bénédictins, tom. ni, in-4*.

(2) » Tableau et succession chronologique des principaux fiefs immédiats qui ne tenoient plus à la couronne que par le service de l’ost et du plaid », par l'abbé de Camps, Mss de la bibliothèque royale (règne de Hugues Capet), tom. u, de 950 à 087.

(3 Dom Yaissèle est toujours la grande autorité qu'il faut

des comtes d’Auvergne reçut l’investiture de l’Aquitaine. Guillaume fut le premier duc; pieux seigneur, il accabla l’Église de dons, et fonda la plupart des monastères qui abritaient les serfs aux déserts du Midi , dans les campagnes ravagées par les Sarrasins. Celte famille vint s’éteindre dans la race bâtarde d’Ébles, qui prit la couronne ducale eu l’église de Poitiers ; le fils d’Ébles fut Guillaume III, surnommé Tête (V Étoupe , à cause de la légèreté extrême de son caractère. Ce fut toujours joie aux cours plénières d’Aquitaine quand les troubadours venaient dire les grandes prouesses , et la tête de Guillaume s'enflammait aux amours comme l’étoupe au flambeau ; le duc d'Aquitaine commandait à ces populations joyeuses et légères, antipathiques à la race des Francs (3).

Qui pourrait suivre l’obscure généalogie des ducs de Gascogne, si célèbres dans la seconde race? Us étaient d'une origine de peuple ; ce fut dans la montagne que Sanches , surnommé Milarra, reçut les acclamations solennelles des hommes d’armes et des bergers grossiers des Pyrénées ; il fixa sa résidence à Bordeaux , cité tout épiscopale. Les comtes de Gascogne se divisèrent en deux lignées : l’une reçut le comté de Fesenzac (4), et l’autre , sous le nom également de Garcie , comte d’Astarac, obtint le duché de Gascogne. Ce fut aussi la race visigothe qui devint l’origine des comtes de Toulouse, marquis de Septimanie. Ces deux grands fiefs, unis d’abord sous les Bernard et les Bérenger, se divisèrent pour former le comté de Toulouse , illustré par les Raymond , de la race méridionale , nobles chevaliers aux croisades ; tandis que le mar quisat de Septimanie passait aux noms germaniques des Sunifrcd Aledran, car alors la race du Rhin possédait de grands domaines au midi des Gaules , et le royaume d’Arles même. Raymond Pons était comte de Toulouse , bouillant envahisseur qui réunit à son comté l'Aquitaine et l’Auvergne, plantureux domaines qu’il divisa entre ses enfants; il avait hérité également du marquisat de Septimanie, d’où naquit celte grande puissance des comtes de Toulouse , si retentissante dans les annales de la féodalité du Midi ; nobles comtes si nationaux qu’il fallut une cruelle invasion des barons francs pour les arracher à l’enthousiasme et au dévouement des peuples méridionaux (3).

consulter pour tout ce qui touche l'histoire du midi de la France. Foycz sur les ducs d' Aquitaine, t. I, aux preuves.

(4) Elle est , selon une généalogie contestée, l'origine des Montesquiou. Voyez Gazette de France, 14 novembre 1777.

QS)Foyez les croisades des Albigeois dans mon Philippe- Auguste, tom. iv ; et dora Vaissèle, l'historien spécial des races du Midi, (otn. i et il.

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La race germanique avait fondé les royaumes de Provence et de Bourgogne ; dans l’étrange confusion de toutes les monarchies, les comtes d’Arles furent un moment rois de Bourgogne et de Provence; Arles, ville romaine, remplit un grand rôle au moyen âge; elle eut même scs rois, et les Chartres de Rodolphe portaient le titre de roi d’Arles et de la Bourgogne transjurane (1) ; la couronne de Provence brillait aussi à leur front. Rien ne fut plus mobile alors que tous ces titres dans la race méridionale, à l’imagination ardente; on vit une confusion, un pêle-mêle de terres, de tenures et de fiefs ; il serait impossible de décrire l'histoire régulière de toutes ces familles qui se confondaient sans cesse ; et encore, dans ces races bouleversées les unes sur les autres, il n’y avait pas une hiérarchie constante, une puissance souveraine incontestée. La féodalité régulière n'était point née encore; il n’y avait ni devoirs ni obéissance; chaque possesseur d’une terre, d'un château, d’une tour, exerçait le droit de la force; il courait sur ses voisins plus faibles, sur les marchands, les juifs, et même sur le mouticr, riche des dons et des menses abbatiales.

Il n’y avait pas de système, mais une anarchie complète, absolue ; aucun lien de protection n’existait pour maintenir les terres et les personnes dans des devoirs respectifs ; c’était l'indépendance individuelle à son plus haut point d’égotsme et d’isolement. L’aspect de la société n'offrait qu’une vaste solitude , ici là troublée par les cris d’armes et le pas redoublé des chevaux bardés de fer : entendezvous ce retentissement du cor sur la haute tour? Le seigneur de Corbcil , du Puiset ou de Monllhéry se met en marche ; il est suivi d’une centaine de lances serrées : où va-t-il donc dans ce taillis épais qui mène au péage ou à la foire du voisinage (2)? Ses yeux jettent le feu de la convoitise sur le riche convoi du marchand qui se rend au landit de Saint- Denis en France; peut-être aussi le comte, au regard farouche , va-t-il venger une injure ; ou arracher un fief du voisinage, une terre, un village qui n’est pas en sa foi. Voyez-vous la flamme qui s’élève en longs tourbillons sur les moutiers et abbayes? voyez-vous les dalles de l'église envahie jusqu’au baptistère? Que faire contre le terrible seigneur? quelle suzeraineté voudra-t-il reconnaître? quel étendard saluera-t-il dans sa sauvage indépendance, alors que les comtes épuisent la coupe des festins et mènent leurs chevaux boire

(1) Dom VaissIte, Preuves, lom. i; Aride vérifier les Dates, lom. m.

(2) Au règne même de Louis VII, oa voit Sucer assiéger le château de Montmorency, à deux lieues de Paris. Anonyme, Pila Suggeri , ad aun. 1142.

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aux saintes eaux de l’abbaye? Hélas ! il n’est aucun frein, aucun supérieur dans l’ordre de suzeraineté ; la force seule peut sc faire respecter, ou bien encore cette grande excommunication, salutaire loi d’ordre moral , qui comprimait la férocité du seigneur tenancier! Le dixième siècle est l’époque de la plus profonde anarchie féodale; il n’y a aucun lien, aucun ordre politique ; les rapports du vassal avec le suzerain ne sont pas régularisés encore. Autant de terres, autant de seigneurs! autant détours, autant de maîtres qui croisent l’épée ou se frappent de leurs masses d’armes !

CIIAP1TRK IV.

MCEL'AS. — USAGES. I1ABITUDES DE I.A SOCIÉTÉ.

Vie de* seigneurs aux châteaux. — Les femmes. — Les clercs. — Les abbayes. — Système do protection. — Le serf. — Le moine. — Les opinions. — Tristesse du dixième siècle. — Appréhension de la fin du monde et de l'an mil.

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Ils étaient toujours aux champs de guerre, les indomptables seigneurs du dixième siècle! lis y marchaient dans le temps d’hiver , quand la neige couvrait les forêts de chênes ou les sapins qui sc balancent sur les Vosges et le Jura ; ils y marchaient quand le printemps ouvrait les fleurs aux petits oiseaux, comme le dit le lai de Marie de France. La condition de tout homme fort qui avait du cœur et de nobles entrailles, c'étaient les batailles; il n’en était pas d’autre; peu de comtes ou vicomtes restaient aux lits amollis sous le toit des châteaux , le foyer était bon pour les femmes et les faibles enfants, dont le bras fragile ne pouvait soutenir l’é|>ée (5). De temps à autre , quand le butin était bien lourd, la main bien fatiguée, les chevaux tout harassés de sueur et de sang , on s’en revenait au château à travers les précipices , les rochers ; on suivait'lcs sentiers inconnus qui menaient à la haute demeure suspendue à la cime des monts,

(3) Les chroniques et les chansons de Geste ne parlent jamais que des expéditions des seigneurs; elles s'occupent à peine de la vie intérieure ; l'Église et les batailles, voilà toute leur préoccupation. Dom BouqocT , Ilist. de France; BntqcioxT, Collect. de chai très cl diplômes, lom. i.

HUGUES CAPET. après qu’on avait franchi l’escalier péniblement creusé dans le granit qui soutenait les poternes.

Les châteaux du dixième siècle n’avaient rien d’élégant comme les ogives du treizième siècle , ce système de cintres, de vitraux, de portails armoriés. Les débris féodaux de cctle époque sont rares ; ils étaient hardiment situés sur des hauteurs inaccessibles ; les tours fortement cimentées que les Romains avaient jetées ici là , quand les légions campaient dans les Gaules , avaient servi de base à de nouvelles fortifications; les vieux nids de l'aigle de nome, que le centurion faisait construire pour son poste militaire, servaient alors de refuge au féodal (1). Souvent un torrent, une rivière, un fleuve , coulaient impétueux à leur pied , comme le Rhin et le Rhône, où se mirent encore les anciennes ruines ; le château était un mélange de pierres fortes et pointues, de rochers cimentés par la chaux et le grès de la montagne ; les murailles en étaient hautes, épaisses; les tours carrées; partout des mangonneaux pour décocher la pierre de l’arbalète et la flèche de l’arc. L'intérieur de l’habitation était sombre; à peine quelques ouvertures pratiquées aux murailles laissaient pénétrer la clarté du soleil (2); une salle d’armes , décorée des dépouilles de guerre ou des conquêtes de la forêt , formait le centre de l'habitation du seigneur. Là , dans les festins de l’hiver , circulait la coupe ou le hanap à la ronde, quand les vœux de batailles se faisaient sur le paon aux jours de fête; on devisait sur les projets de pillage des marchands, conquêtes de fiefs, invasions de menses abbatiales et de celliers monastiques.

Dans les tourelles étaient l’oratoire, le lit de repos du seigneur et de la châtelaine, et plus bas la salle commune, où les servants d’armes habitaient sous l’hospitalité du château ; presque toujours une grotte profonde percée à vif servait de souterrain, et les traditions des serfs et des vilains de la cité voisine racontaient les lamentables histoires des crimes du seigneur. Hélas! Dim nous préserve de cet infernal repaire, où des chaînes se faisaient entendre ; bruit fatal , quand , à la sombre clarté de

(1) Il en est <1c> châteaux du moyen âge comme do églises ; ils sont presque tous constru is sur des ruines romaines. f'oyex la préface du lome t de dom Bouquet, Historiens de France.

(3) Les plus anciens manuscrits^ miniatures reproduisent les châteaux ceints de deux tours à créneaux ; le P. Montfaucon, qui adonné deux monuments du dixième siècle, les représente aussi dans ces formes toutes grossières, tome i, planche tr«.

(3) Je visitais ccs ruines en 1837, à l’approche de la nuit, quand les corneilles haltaicnl la tour de leurs ailes noires; je ne comprends pas un voyage aux bords du Rhin

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