‹ Œuvres de CapefigueChapitre 50 sur 165 · SOI · texte numérisé non relu

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la lune , on voyait se promener les spectres couverts de linceuls, secouant leurs anneaux de fer vieux de quelques siècles! Ces traditions, le voyageur les aime encore aux bords du Rhin , lorsque la forteresse d’Erbeslein parait comme suspendue sur la roche, parmi ces ruines où sifflent le vent et le cri aigu de l’oiseau de nuit (3)!

Dans ces châteaux de la montagne,!.! famille féodale vivait avec ses serfs , ses hommes de poestc et ses servants d’armes ; l’habitude des batailles imprimait un caractère farouche, même à cette vie intime. Dans le peu de moments que le sire châtelain restait à demeure , son délassement était la chasse aux bêtes fauves dans la forêt ; les sangliers , les loups , peuplaient les taillis, les bois touffus, et les légendes les plus sauvages racontaient les exploits du seigneur dans ces longues chasses où , l’épieu en main , et suivi de ses lévriers, il se prenait corps à corps avec le loup furieux et l'étranglait dans ses bras armés île gantelets , comme le Repin des chroniques qui étouffa le lion à la longue crinière, en la cour plénière des rois chevelus. La chevalerie et le culte de la Vierge n’avaient point encore exalté la condition des femmes; elles vivaient aux châteaux , occupées à quelques ouvrages de main, à la broderie surtout, qui retraçait les grauds événements, ainsi que nous le conserve la tapisserie de la conquête (4); elles élevaient leurs enfants dans la crainte de leur seigneur. Comme la sainteté du mariage n’était point respectée, souvent le comte répudiait, reprenait, puis délaissait encore la chaste épouse de son cœur, qui allait cacher sa douleur dans les monastères (3). Un chapelain était aussi au foyer pour réciter de longues prières, les offices du matin et du soir, aux hommes d’armes , aux serfs, aux servants de corps qui défendaient le château , dans les jours de batailles, derrière les murailles et mangonneaux.

Les clercs n’avaient pas une condition plus paisible : le monastère n’était pas une retraite à l'abri des grands orages de la vie et des irruptions de l’homme de guerre ; dans les cruelles invasions des neuvième et dixième siècles, les Hongres, les Normands , s'attaquaient spécialement aux monastères

sans ce pèlerinage aux vieux châteaux de* Sept Montagne».

(4) Le P. Montfaucon a publié le» plut anciennes tapisseries avec un soin et une exactitude minutieuse. Monuments de ta Monarchie française , tora. i. Il y a plus d'arl dans les publications tnoderues, mais le calque contemporain est moins parfait.

(5) C’est un des caractères les plus odieux de la famille au moyen âge. Voyez Chronique de Frodoard au dixième siècle, et celle de Raoul Glaber : les seigneurs délaissent de chastes et pauvres épouses. Art de vérifier tes Doits, tom. il et iii.

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et abbayes ; ils pillaient les reliquaires, ravageaient les maisons abbatiales ; menacés par tant de calamités, les saints religieux poussaient des gémissements et fuyaient au loin jusque dans le souterrain de la campagne; que d’églises détruites ! Souvent les riches abbayes se rachetaient, par des sacrifices d’argent, de la désolation et du meurtre ; que pouvaient-elles opposer à ces terribles adversaires? les barbares mécréants ne craignaient pas l'excommunication , ils ne respectaient ni la croix sainte ni les immunités ; que faire? la plupart des monastères s'étaient donc placés sous la protection d’un vicomte féodal qui en devenait comme le défenseur, l’avocat et le maître (1); on lui payait une somme d’argent pour la défense de l’église; il s’asseyait dans les stalles du chœur et chantait matines comme les chanoines ; son gonfanon pendait sur l’autel ; le monastère lui concédait souvent une terre, et quelquefois le brutal seigneur, sans tenir compte de la sainteté du lieu, du baptistère et de l’autel sacré, s’emparait de tous les retenus du monastère et les dépensait dans les festins : une multitude d’abbayes étaient ainsi tombées sous la main des hommes d’armes, qui en avaient chassé les pieux serviteurs ; ils avaient change leur protectorat en usurpation. La puissance monastique n'était point encore parvenue, comme au onzième siècle, à toute sa splendeur, à toute son énergie ; les grands ordres de Saint-Benoît n’avaient pas pris leur développement et leur vaste organisation sociale.

Cependant, au milieu de ce pillage incessant des biens de l’Église , les fondations de mort et des vœux de prières venaient grandir la richesse des monastères ; ici l’abbé recevait une forêt bien boisée, là une rivière, des moulins à eau, des fours communs, une riche prairie. Il y avait un échange continuel entre la féodalité et l’Église, entre l’homme d’armes et le clerc. Lorsque le feu de la vie était au cœur du baron , il envahissait les biens du monastère; il n’avait point à la pensée le châtiment; il ne voyait pas la puissance de Dieu, le jugcmentdernier, et le Christ paraissant en sa colère. Quand la mort s’avancait pour glacer ses membres , alors , étendu sur la cendre, le féodal léguait au moulier du voisinage toutes ses terres, son argent monnayé (S); une messe journalière venait rappeler les bienfaits du baron repentant, car il n’était point mort en

(1) Dvcisge, v‘* Advocat Defensor, donne d'admirables détails sur les fondions des défenseurs et protecteurs des églises. Fuyez aussi la préface du tome 11 des Historiens de France tic riom Bocqubt, p. 184, et une Dissertation spéciale de l'ahhé de Camps, Cartul. Mis, tom. i. ;

(3) On voit même des restitutions |iendant la force j de la vie; en voici plusieurs exemples : « Charta quti ! Hic ardu s , Normanorum princeps , in placilo rcslituit I

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j impénitence finale. On transcrivait sur l’obltuaire de l'abbaye la chartre de donation. Que de sinistres

■ histoires sur le comte farouche qui était mort dans l’impénitence finale ! Voyez-vous ces feux de l’enfer qui le dévorent ! ces diables qui l’enlacent de leur queue brillante ? voilà la peine des barons morts déconfès, voilà ce qu’il advient aux pillards d’églises !

Il n’existait pas de vie bourgeoise cl libre, à parler exactement; si quelques cités du Midi avaient conservé les vestiges de l’administration romaine et des municipes , la plupart des cités du Nord dépendaient d’une seigneurie; les habitants étaient serfs des hommes d’armes ou des clercs, et celte situation s’explique par la protection qu'ils trouvaient dans l’église ou sous la lance du seigneur. Les bourgeois, faibles et désarmés, ne pouvaient se défendre contre les Hongres et les Normands ; que faisaientils alors? ils invoquaient l’appui des Francs vigoureux et des barons, qui avaient du cœur et le bras fort. Quand ils se reconnaissaient serfs d’Église, c’est que l’excommunication était une force morale, et que plus d’un baron s’arrêtait plein d’effroi sur les limites de la terre bénite ; quand ils se faisaient serfs féodaux, c’est qu’ils étaient assez couards pour fuir devant les Hongres , les Sarrasins et les Normands. D’autres encore préféraient la chape de chanoine à la cotte de mailles et au fort haubert. Il n’y avait pas précisément d’habitants libres, pas plus qu’il n’y avait d’alleudset de terres absolument affranchies à la fin de la deuxième race (3). L’empire de la force dominait, la bourgeoisie était presque inconnue; on ignorait absolument cette situation mixte entre la noblesse hautaine et la servitude absolue. Il y avait des bourgs, des cités, soumis à des dominations particulières , et ces dominations n’appartenaient qu’aux évêquesqui excommuniaient, ou aux hommes d’armes qui savaient manier l’épée.

Le servage était la condition commune de la campagne ; chaque terre avait ses serfs , les reins nus ou couverts de bure, qui s’occupaient des travaux d’agriculture; quelques-unes des méthodes d’irrigation des Gaules et de la vieille Borne étaient connues encore ; les religieux de Saint-Benoît enseignaient l’art de tracer les sillons, d’ensemencer la terre aux époques régulières, quand les barbares ne les obligeaient point de fuir. Hélas! le territoire, presque partout couvert de forêts , n’offrait pas

sancti Dyonisil monasterio Britnevatlum in pago Teltam, etc. » 18 mar» DtW. F. aussi : yotitia reslitntionis terrarum in pago Massiliensis monasterio sunct. Fklor. {G allia Christian.) lom. I, p. 188. — RniQUtesv, loine i.

(3) Dccaxge , T’» Recommandation, Potestal. Voici comment l’admirable Ducange définit le »erf: Homo poteslotis , non nobilis; ita nuneuftafur, quodin pote s taie dnrnini sont : opponuntur vins nobitibus.

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des produits assez abondants pour nourrir les populations éparses; souvent l’affreuse famine venait décimer les multitudes : quand on lit les vieilles chroniques, on est douloureusement frappé du triste aspect du peuple ; des famines horribles déchiraient ses entrailles; quels effrayants tableaux queces populations qui broutent l'herbe deschamps, lorsque les vents et l’orage ont abîmé la récolte(l) ! Les chroniqueurs se complaisent dans la description de ces affreux tableaux; ils les multiplient à côté des phénomènes célestes, de ces merveilleux récits sur les monstres étranges qui venaient effrayer par leur apparition la piété solitaire des religieux. Tantôt c’était un homme è la haute stature, aux pieds de bouc, avec la queue d’un serpent, qui jetait des flammes bleuâtres; tantôt un veau à trois têtes , un lion qui portait une houppe sur sa crinière échevelée , des pieds d’homme et des plumes de coq , formes horribles que la solitude enfantait dans l'imagination assombrie des religieux (2).

Quand la prière de minuit sonnait, le solitaire, qui se levait de son grabat pour prier , devait voir mille figures étranges, alors que le vent sifflait dans les châssis de son ermitage au désert ; s'il jetait les yeux au firmament couvert d'étoiles, ce ciel tout scintillant, ces feux qui filaient dans l’horizon rougi, ces formes qui se jouaient dans l'air, ces nuages de sang, ces gouttes pesantes de l’orage, le cri de ces mille voix inconnues que la tempête soulève quand elle vient battre les arbres antiques, les rochers sillonnés (3), et ces tours isolées, tout devait jeter la terreur la plus sombre dans l’âme des religieux ; puis la lecture de l’ Apocalypse , le souvenir de ces plaies mystiques, de ces sceaux sacrés , de ces chevaux amaigris , donnait un sens mystérieux à toutes ces formes bizarres et sinistres dans la tempête ; quels tristes pronostics tirent les frères agenouillés devant ces phénomènes qui effrayent leur imagination ! Il y a une indicible terreur dans la chronique ; la société est soumise à tant de fléaux divers, qu’un cri déchirant semble partout s’élever pour prier Dieu de suspendre les malheurs qui accablent l’espèce humaine ; de là ces hymnes qui retentissaient déjà dans les églises antiques, ces psaumes de miséricorde qui remuent si mélancoliquement l’âme brisée par la douleur!

CI) rayez le* Chroniques de Frodoard , de Raoul Glaber, aux années 950-970: elles fonl d'horrible* description* de la famine; Horn Dodçcet, Histor. de France,

(2) F ayez le* Annales de Mabillon, lom. tu, pag. 594, n° 0. Il y a un traité tout spécial d'Abbou, moine de Fleury, pour constater que les caractères de l’apparition de l'Antéchrist ne se sont point produits encore. Martes n t,Jmplis$. Co/tect. t. iv, p a g. 800.

Dans celte confusion de toutes les idées , dans cette absence de tous les principes, il eût été inutile de rechercher les droits de propriété, les rapports de justice et de devoirs parmi les hommes ; la terre était, en quelque sorte, le droit du premier occupant. Où marche celte épaisse nuée de lances? où vont ces hommes de fer? Ils s'emparent wolemment de ce bourg , de cette cité ; ils sc partagent les habitants , et dispersent les serfs dans la campagne; ils tirent au cordeau la terre entre les braves compagnons qui les ont suivis ; leur droit, c’est la conquête ; leur titre , la force de leurs bras ; ils s'établissent là comme les maîtres et suzerains. La propriété , l’étal des personnes , les idées du droit romain, n’avaient point encore pénétré dans la société; la législation prévoyante des capitulaires avait disparu du milieu des peuples. Qu’était devenue l’administration suprême de Charlemagne? cl ces missi dominici qui allaient par les provinces proclamer l'autorité du grand empereur ! Tout était usurpation dans l’organisation sociale; il n’y avait aucune puissance respectée , aucun principe incontestable; la propriété n'était plus un droit, l’administration une hiérarchie; tout allait par la force , et la confusion était comme l’état normal du peuple. Il n’y avait qu'une distinction bien admise, l’homme d’armes et le serf; l’un, au cœur haut, aux entrailles belliqueuses, appelé aux expéditions aventureuses ou à l’emploi de la violence; l’autre attaché à la terre comme la chaîne de la vieille tour était liée au pont devis qui sc baissait devant le seigneur revenant de la guerre; l’esprit local était dans la classe serve et l’homme de poeste (1), le sentiment hardi était , au contraire , le caractère distinct de l’homme d'armes ; le manoir n était rien pour lui : «• Compagnons des batailles , le clairon sonne, il faut aller conquérir les terres éloignées ! » et l’on voyait ces braves et forts chevaliers partir en pèlerins pour leurs expéditions lointaines. Le serf avait l’esprit du clocher et du sol ; le Franc avait trop de sang généreux dans les veines pour vivre et mourir dans la tour de pierre et sur un lit mollet.

Un sentiment de douleur dominait celte société du dixième siècle ; des prophéties circulaient dans les cités et manoirs sur la fin prochaine du monde, qui devait engloutir la terre, et appeler toutes les

(3) Arihémar dcChabanais et le moine Glaber sont de ton* les chroniqueur* ceux qui aiment le plus i s'arrêter aux prodiges, 970-1050.

(4) Le droit féodal ne fut fixé que postérieurement comme législation. Les établissements des barons et des chevaliers A Jérusalem sont, selon moi, le premier acte complet de la législation des fiefs : ils sont de la fin du onzième siècle. Les capitulaires n'élaient plus exécutés ail dixième siècle. Voir Ducaroe, v® FeUdum.

Ames au jugement dernier, devant le Seigneur aux yeux éclatants de colère. On devait entendre des voix étranges ; on devait voir dans les nuages des batailles sanglantes, des chevaliers inconnus qui croiseraient le fer ; des monstres devaient naître aussi dans le sein des femmes et des animaux aux formes inouïes; hclas! tous ces phénomènes avantcoureurs s'étaient produits depuis quelques années, on avait vu tout ce que les prophètes avaient annoncé dans leurs prévisions sinistres ; n'étaient-ils pas venus les temps de faire pénitence? L’an mil (1), chiffre mystérieux et fatal, se produisait à la face de toute la génération; c’était l'époque marquée pour le cataclysme , alors que les montagnes verraient leurs flancs horriblement déchirés, la terre trembler comme la*feuille qu’un vent d'automne remue, les grandes eaux se soulever comme l’Océan aux jours des tempêtes , quand les vagues se mêlent aux noires nuées du ciel. Dans cette désolation de l'univers abîmé, lorsque les gémissements des hommes devaient se confondre avec les cris des lions et des tigres radoucis et effrayés par les funérailles du monde, alors la trompette du jugement devait se faire entendre, toutes les Ames , dans la résurrection universelle des corps, devaient se renfermer en la vallée de Josaphat , pressées et foulées par la main de Dieu. Sur cette mer de tètes , le Christ devait planer en sa gloire, les yeux courroucés; Marie, la mère de Jésus, la Vierge si pure, devait s’agenouiller devant lui pour implorer le pardon du pécheur repentant. Tout cela devait arriver l’an mil. Et maintenant coinprenez-vous comment cette génération n’était préoccupée que d’une seule et même pensée: voici venir la fin du monde ; implorez la miséricorde de Dieu ! Ainsi la vie de la société était un grand gémissement de l’homme qui s’élevait vers l'ÉlerncI pour demander le pardon des fautes de l'humanité! Ainsi l'existence de ces familles se passait entre le baptême et l’obituairc ; aucune distraction à la pensée, quelques jouissances grossières et matérielles ; la chasse au son du cor retentissant, le pillage et la bataille ou l’isolement du désert. L’existence du peuple ressemblait à celle image du solitaire de la Thébaïde , toujours en face tTune croix de bois, d’une tète de mort osseuse et du sablier des heures, fatale image du temps qui fuit!

(1) C'esl vers l'an 9G0 que ccttc opinion de la fin prochaine du monde se répandit avec une indicible rapidité. Thrilème rapporte un sermou d'un ermite de Tburingc, nommé Kerhnard, qui affirmait que te Seigneur lui avait révélé celle trille catastrophe, y oyez TanirÉia , C/ironic. liirsauyiens tome i, pag. 105. L'armée d'Olhon, te trouvant en marche dam la Thuringe, fui pleine de terreur à l’aspect d’une éclipse, parce qu’elle annonçait que la fin du

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