LA NOUVELLE COUR
M. le duc d'Orléans. — La duchesse douairière. — la duchesse d'Orléans. — La duchesse de Berry. — Les Condé et les Conti. — Le duc et la duchesse du Maine. — Lecomte de Toulouse. — Villeroy. — Le chancelier Voysin. — L’abbé Dubois. — Le parlement. — Les ducs et pairs. — Les jansénistes. — Les gardes du roi. —Négociations pour 1a régence.
Philippe d’Orléans , premier prince du sang de France, grand-oncle du jeune roi Louis XV, atteignait sa quarante et unième année à la mort de Louis XIV (1); il était petit de taille, les épaules hautes, le cou épais, la figure fine, les traits mélangés de Bourbon et de Bavière ; ses manières étaient douces, sa conversation attrayante; il possédait tous les arts d'agrément, la musique, la peinture (2) ; il était avide de toutes les sciences, et c’était même son ardeur pour l’alchimie et les impénétrables mystères de la nature , cette curiosité de l'homme du doute , qui l’avait fait accuser des empoisonnements dans la famille royale. CJuand la croyance n'est pas au fond du coeur, on sc fait un insatiable
(1) Le duc d'Orléans était né le 9 août 1674.
(9î l’ai parlé de l'opéra de Penthée qu'il fit avec La Fare : voyez mon Louis XI P.
(9) Voir mon travail sur Louis XIP. Il exiaie plu-
besoin de recherches , on sc brise le crâne contre les méditations de la mort et de l’infini. Le duc d’Orléans était timide dans l’action, avec de la persévérance et du courage néanmoins ; sous les apparences d’une indifférente simplicité, il prêtait l’oreille à toutes les combinaisons, préparait les chances diverses de l’avenir ; sa santé était robuste, mais il l’usait dans les enivrements de la vie; il appartenait à cette société sceptique et moqueuse qui frondait le christianisme; il vivait parmi ces gentilshommes hlasonnés qui ne comprenaient pas comment Jésus , le fils du peuple, et ses apôtres, pauvres pêcheurs aux filets , avaient remué le monde. Cette croyance, qu’il n’avait pas dans la révélation , le duc d’Orléans la reportait aux sorts, aux devins, avec cette curiosité d’esprit qui fouille dans tous les éléments pour rechercher l’origine île l’existence; doute terrible qui ébranle les parois du cerveau : quand on ne croit pas , on remue incessamment les alHmes de la nature, on veut pénétrer dans ces mystères de la vie, dans ces sources d’or qui mêlent leurs filons aux entrailles de la terre , dans cette fleur pourprée qui naît et vit sous l’air et les feux du soleil. Le duc d’Orléans n’avait plus l’excuse d’une jeunesse ardente pour couvrir ses passions; épuisé de bonne heure, il cherchait dans des émotions vulgaires à se distraire de la vie qui pèse surtout au cœur rassasié; peut-être avait-il besoin de faire croire qu’entraîné par le tourbillon impétueux des plaisirs sensuels, il s’occupait peu des affaires politiques. Le duc d’Orléans n’était resté étranger à aucun des mouvements qui s’étaient préparés dans la vieillesse de Louis XIV, et cependant il était demeuré dans les conditions d’une obéissance respectueuse (3).
Le duc d’Orléans était soutenu dans la haute opinion de sa race par sa mère, la fière Madame, princesse palatine : Élisabeth Charlotte de Bavière , fllie de l’électeur palatin du Rhin, avait déjà soixantetrois ans ; convertie au catholicisme en devenant la femme de Monsieur, elle avait néanmoins conservé son caractère tout germanique, cet esprit de pureté et de blason qui ne supportait pas de mésalliance; de là sa grosse colère contre M,u de Blois , la duchesse de Chartres ; si bien qu’elle appliqua un soufflet à pleines mains sur la joue de son fils quand il parla pour la première fois de son mariage avec la bâtarde de Louis XIV. Madame vivait fort retirée à Saint-Cloud; elle ne voyait qu’une société bien choisie, bien triée d’après les lois de la stricte éli-
sicurs portraits du régent ; ta physionomie est douce, infiniment gracieuse. Dans les gravures contemporaines on a également conservé cette gracieuseté rieuse de tous scs traits.
quelle : le «lue d'Orléans avait pour elle tout le respect d’un hls soumis et tendre ; elle ne s’épargnait pas les observations sur sa vie dissolue ; le duc d’Or- Jéans l’écoutait avec déférence , mais ses passions l’entraînaient sans cesse. Madame était fort lettrée, peu causeuse; sa faille était petite, sa physionomie laide, le nez plat, les lèvres épaisses, et puis ce caractère fade de la race du Nord, quand les années ont blanchi les blonds cheveux et décrépi les fraîches physionomies (1).
Madame la duchesse d’Orléans conservait tous les traits de la froide M,la de Blois, si mince de taille, si gâtée de dragées et de bijoux par le roi et M“° de JMaintcnon ; elle avait peu d’action sur son mari, sa cour n’était pas la même. M“a la duchesse «l’Orléans était plus hère de sa naissance que de son mariage ; elle croyait avoir dérogé, car, issue de Louis XIV, elle avait épousé un simple prince du sang ; elle avait oublié son origine et sa mère ; et les poetes , qui aimaient tant à flatter les races royales, la comparaient à Minerve, sortie tout armée du cerveau de Jupiter : Minerve n’avait pas de mère; cette comparaison chatouillait l'amour-propre de Louis XiV et de M®a la duchesse d’Orléaos qui devait tout au roi. Cette princesse n’avait rien pour retenir son volage mari ; elle était hautaine comme Mme de Montespan ; elle se gardait de faire la moindre avance, et le duc d’Orléans la traitait d’ailleurs avec une convenance si parfaite, qu’elle ne pouvait se plaindre d’un oubli de son rang. La duchesse d’Orléans s'était rapprochée de la vieille Madame; elle avait été l'intermédiaire chérie de Louis XIV avec sa nouvelle famille ; plus d’une fois elle' en apaisa les ressentiments contre le fanfaron de vices (2).
Une plus grande influence sur le duc d'Orléans «Hait celle de ses Allés si chéries : l’alnée, comme on l’a vu, avait épousé le naïf et bon duc de Berry; encore jeune hile à la mort de Louis XIV, elle avait vingt ans à peine (3); le duc d’Orléans avait pour la duchesse de Berry une indicible faiblesse ; il se bâtait de suivre ses moindres idées , «le caresser ses plus mobiles caprices ; le duc passait des journées entières chez ses filles , avec ces petits épagneuls blancs et soyeux, si friands de sucreries, sur les beaux sofas turcs, se mirant dans les glaces et trumeaux. Les assiduités du duc d’Orléans auprès de ses filles avaient semé .des bruits fâcheux , des accusations tristes et fatales sur ces intimités. Jamais prince n'avait été en bulle à autant de calomnies;
(1) l.a princesse palatine était née à Heidelberg , le 37 mai 1652.
(3) Mot de Louis XIV sur sou neveu le duc d'Orléans. Ce fut la duchesse qui empêcha les poursuites contre son mari.
(3) Elle était née le 30 août 1605.
c’est le châtiment de ceux qui s'affranchissent des convenances, qui prêchent et affichent l'immoralité dans la vie ; la société leur rend en mépris ce qu’ils lui enlèvent en exemple ; quand on se permet tout, on est jugé capable de tout, et voilà pourquoi les accusations arrivent. Les deux autres filles du duc d’Orléans étaient non moins chéries : l’une était Louise- Adélaïde , Mademoiselle de Chartres, que les dégoûts du monde saisirent un peu plus tard ; l’autre, Charlotte- Aglaé, Mademoiselle de Valois, gracieuse fille de quinze ans , à la chevelure d’or, tant caressée par le duc d’Orléans (ij.
D’aprcs les vieilles coutumes de la monarchie , on avait les prérogatives des princes du sang , lorsqu’on était issu de la race royale ; Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé , connu sous le nom de M. le Duc, avait alors vingt-trois ans; il avait fait sa première campagne à dix-huit ans sous le maréchal de Villars , à la tête du régiment de Condé ; il reçut le grade de maréchal de camp des armées du roi ; il avait la valeur héréditaire dans sa grande lignée : Louis- Armand de Bourbon, prince de Conli , était le cadet de ses cousins les Condé , dignes et braves Gascons ; à dix-&pt ans , il avait reçu le baptême d'une glorieuse blessure ; car le métier de ces gentilshommes était de se faire tuer enfant pour le roi et la patrie. Les d’Orléans , les Condé, les Conti s’étaient rapprochés plus d’une fois par alliances , et le roi Louis XIV avait eu soin de les confondre avec les princes légitimés , afin d’éviter les disputes de préséances.
Ces princes légitimés, si chéris du vieux roi Louis XIV, avaient reçu une part immense dans le testament ; l’alné de tous , le duc du Maine , esprit éminemment distingué , avait alors quarante-cinq ans : comme tous les gentilshommes , sa première vie s’était passée dans les camps ; on l’avait vu dès sa dixième année aux sièges et aux batailles. Le duc du Marne était boiteux , maladif , mais il corrigeait ces défauts du corps par un caractère solide, une haute et belle parole ; on pouvait en toutes choses se confier à son honneur, et voilà pourquoi Louis XIV l’avait choisi pour la surveillance de Louis XV enfant. Le duc du Maine avait épousé Anne-Louise-. Bénédicte de Bourbon , la seconde fille des Condé , femme Aère et forte , une des intelligences les plus avancées. La duchesse du Maine était laide et noire, comme les premiers de celte race des Condé, au teint bruni , au nez long et crochu , aux lèvres de
(4) Indépendamment de ces trois ftite*, le duc d'Orléans avait encore : Louis, duc de Chartres, né le 2 décembre 1703; Louise-Élisabeth, MH* de Montpensier, née le 11 décembre 1700; Philippe-Élisabeth, M11* de Beaujolais, née le 18 décembre 1714 ; M»* de Chartres ne naquit qu'en 1716
PHILIPPE D'ORL
Gascogne , ainsi qu’on le voit encore dans les gravures à l’époque de la réforme : femme d’espril et d’étude , la duchesse du Maine passait sa vie dans sa délicieuse maison de Sceaux , au milieu des gens de lettres ; elle s’en était faite la protectrice , la muse; Arouet brûla devant elle son premier encens , et ses essais la comparaient à l’une des doctes sœurs dans le Parnasse fleuri , que le jeune Arouet élevait déjà dans son imagination satirique (1).
il y avait aussi parmi les princes légitimés le comte de Toulouse , cet intrépide amiral que les Anglais égalaient à d’Eslrées et à Tourville ; son combat naval devant Malaga avec l’amiral ftookc avait été un des plus brillants faits d’armes de la marine de France : esprit droit et d’une extrême modestie, il avait un goût d’étude qui se rencontre dans toute cette lignée bâtarde de Louis XIV’ : la flgure du comte de Toulouse était belle , et son âme aussi noble que sa physionomie. Arrivé alors à trente-sept ans , il passait sa vie à s'instruire dans l’art natal; et quoiqu'un peu malade, son désir était de revoir sur mer les grandes vagues, et de respirer cet air puissant sous un ciel bleu, quand le vent remue les vastes coquet des navires de guerre. Le duc du Maine et le comte de Toulouse étaient désignés dans le testament de Louis XIV comme les principaux membres du conseil de régence réputés par leur sagesse.
L’exécution militaire de tout ce qui touchait au testament avait été confiée au maréchal de Villcroy ; Louis XIV déposait en ses mains l’épée ; Villeroy n’avait pas une capacité du premier ordre ; souvent malheureux dans ses guerres , les chansons ne l’avaient point épargné. La confiance a toujours son motif, et quand on voit Louis XIV se rattacher si fortement au maréchal de Villeroy, c’est que ce maréchal le méritait par des services ; son dévouement était à toute épreuve, et les rois ont plus besoin de ces sortes de caractères que de capacités supérieures , qui leur échappent. La confiance de Louis XIV pour Villeroy explique aussi celte vive opposition qui poursuivait le maréchal; les partis ont l’instinct des hommes qui peuvent utilement •servir le pouvoir qu’ils craignent, et ils les attaquent beaucoup, parce qu’ils les redoutent davantage. Le roi avait ajouté à ce conseil militaire, Villars la grande renommée; les maréchaux d’Uxelles, d'Harcourt et de Tallard, tous arec des talents divers , mais tous dévoués au triomphe du principe
(1) OU ce qui avait fait de Yoltaire un ennemi presque déclaré du duc d'Orléans. J'ai trouvé des vers inéd.ls du jeune Arouet sur le régent, loin, xm, nus. Mau repas.
De l'Éui sujet Inutile ,
Plut que feu ton père imbécile,
même de la monarchie ; cea cinq fortes épées faisaienl une voûte d’acier sur la tète du royal enfant qui portait la couronne de France.
Les gens de justice et du conseil n’étaient pas aussi dévoués à la pensée du testament; le chancelier, chef de la magistrature, était Voysin , d’abord secrétaire d’Étal de la guerre, esprit souple, facile à prévoir et à deviner l’avenir : Voysin avait communiqué à M. le duc d’Orléans les dispositions intimes du testament de Louis XIV ; il s’était mis à la dévotion du futur régent , qui lui avait confirmé la charge de chancelier pour le règne qui s’ouvrait. Voysin était lié avec tout le parti parlementaire ; par lui le duc d’Orléans pouvait agir sur la magistrature, qu’on appelait à jouer un rôle politique. Les secrétaires d’État entraient également dans les combinaisons du testament ; Torcy surtout n’avait jamais cessé d’avoir la confiance de Louis XIV ; il demeurait l’expression de sa diplomatie, le dépositaire de ses vastes pensées; H avait été trop mêlé dans les négociations pour ne pas conserver cet ascendant qu’un vieux secrétaire d’État obtient toujours , même lorsqu'une administration nouvelle va se montrer dans la politique. Quant à Dcsmarels , le surintendant des finances, il était l’homme d’action et de ressources pour les emprunts et les moyens financiers , si nécessaires à dominer dans le commencement d’un règne. Une vive opposition toutefois s'élevait contre lui ; il devait être sacrifié par le régent aux clameurs du peuple et aux nouvelles idées de finances.
En présence de tous ces caractères si divers , le duc d’Orléans allait agir pour s’emparer du pouvoir; il en avait la volonté, et sa conduite habile devait lui en assurer la plénitude. Le prince n’avait pas un de ces esprits qui brusquent tout et prennent les événements comme d'assaut ; il avait préparé les circonstances avec un art merveilleux , une indicible prévoyance politique : il s’était mis en rapport avec tous les intérêts : il était aidé dans celte manière patiente de voir et de disposer les faits par l’abbé Dubois, vieux déjà sur la science diplomatique : j’ai dit l'origine de l'abbé Dubois, et le haut service qu’il avait rendu au duc d'Orléans dans les affaires d’Espagne (2). Je n’cxcuse aucun des vices du cœur humain, je flétris les bassesses, mais je crois indigne de l’histoire de descendre aux tristes déufils de la vie privée; je ne verrai dans l’abbé Dubois que l'homme politique, dévoué au duc d’Orléans, associé
Plut que ton oncle déteité ;
Marnait donneur de faux breuvage.
Non , tu ne l'at jamais été ,
Il faut pour cela du courage.
(2) Voir Louu XII'.
aux mystères de son ambition; et je ne jugerai que les actes de son système, car l’abbé Dubois en eut un ferme et tenace : l’alliance anglaise et le triomphe du pouvoir de M. le duc d’Orléans. Il n’y a pas d’amitic et de confiance sans cause: si M. le duc d’Orléans n’eût trouvé dans l’abbé Dul>ois que d’ignobles complaisances, il l’eût laissé dans sa domesticité, une livrée suffit pour cela : si, donc, il se servit de l’abbc Dubois (1), s’il le plaça dans lin poste de ministère, s’il l’employa constamment dans les grandes et hautes négociations, c’est que l’abbé Dubois s’était identifié à sa politique , et qu’il pouvait compter sur lui. Dans les affaires, il est rare que les alliances d’hommes se fassent par pur caprice , elles naissent toujours entre deux situations et deux caractères qui se conviennent : et où le vulgaire ne voit que des complaisances et de la domesticité, il y a souvent un accord profond d’idées et d’intérêts dans une vie commune d’ambition.
Le duc d’Orléans avait à préparer plusieurs moyens pour arriver à ses fins de régence : à l’intérieur, d’abord, il y avait le parlement : Son Altesse Royale n’était point aimée de cette grande compagnie judiciaire: dans la triste affaire des empoisonnements, il avait même été question de le poursuivre par voie ordinaire et extraordinaire : le premier président de Mesmcs était dévoué au duc du Maine, et faisait partie de la société de Sceaux. Mais il était facile de conquérir les suffrages du parlement , en suivant ses arrêts , en flattant ses prérogatives : et Messieurs n’étaient-îls pas sous le charme des idées anglaises et d’un rôle politique? On leur rendrait leur droit antique de remontrances , et plus tard, qui sait ? on les élèverait au même niveau que le parlement anglais ! N’était-il pas dans l’intérêt du parlement de sortir de cet état d’abjection et de dépendance où l’avait réduit la puissance royale et tyrannique de Louis XIV ? Ces raisons caressaient les goûts de Messieurs : ils se réjouissaient tous de voir renaître les beaux jours de la Fronde, époque de la souveraineté politique du parlement.
Auprès des ducs et pairs, le duc d’Orléans faisait agir d’autres mobiles : tous issus de bonnes maisons, ils avaient été humiliés de la grandeur inouïe que Louis XIV avait reconnue à ses bâtards ; ne les
(1) La correspondance diplomatique de l'abbé Dubois constate un esprit éminemment distingué ; elle existe encore aux affaires étrangères, f'oyez ann. 1710-17*21.
(3) Saint-Simon n’offre un intérêt véritable que lorsqu'il •'agit de questions de préséances et de prérogatives historiques des pairs ; je persiste à croire que la dernière édition de ses mémoires a été malheureusement tronquée; elle n'est, pour beaucoup de pages, qu'un replâtrage des mémoires de Daogcau. Au reste, Saint-Simon, si médisant, n’a point
avait-il pas mis à égalité des princes du sang? ne leur avait-il pas donné le pas sur les ducs et pairs de France, qui ne devaient reconnaître que le roi pour chef et suzerain? Les légitimés, selon Saint- Simon (2), étaient exclus de la pairie ; ils ne devaient avoir siège au parlement qu’en vertu (le leur duché et propre litre; ils n’étaient rien comme bâtards, leur blason ne pouvait se lier à l’écusson royal. Dans ce système , le duc du Maine, le comte de Toulouse n’avaient aucun droit, ne devaient jouir d’aucune prérogative. (k*s idées flattaient singulièrement les ducs et pairs , elles entraient parfaitement dans les projets du duc d’Orléans ; elles servaient ses répugnances pour le duc du Maine, elles démolissaient le testament. Or, les ducs et pairs devaient siéger en parlement dans la séance royale où le testament serait décacheté, et là ils avaient voix avec MM. les conseillers; quand on passerait au scrutin, mille chances demeureraient donc pour M. le duc d’Orléans.
Il fallait également préparer l’opinion publique, et M. le duc d’Orléans s’était rapproché des jansénistes, qui alors étaient en faveur dans toutes les classes de Messieurs de la judicature et de la basoche. Si l’on avait consulté la bonne bourgeoisie sur M. le duc d’Orléans , si l'on avait écouté la multitude des halles , Son Altesse n’était pas le moins du monde populaire ; les tristes soupçons d’empoisonnement vivaient toujours. A cette époque, la masse des classes moyennes était encore chaste, religieuse; l’aspect de la démoralisation de M. le duc d’Orléans , le scandale de ses impiétés et de sa conduite , n’étaient pas propres à lui assurer l’estime et l’opinion du peuple. Le duc d’Orléans s’empara d’un peu de popularité en se posant dans les idées et les préjugés de la classe bourgeoise et parlementaire ; les jésuites étaient en haine aux compagnies des avocats , des procureurs et de ta basoche , si intimement unie à la bourgeoisie ; il y avait une sorte d’exaltation pour le jansénisme, moyen d’opposition contre le système de Louis XIV. En favorisant ce petit caprice du temps , le duc d’Orléans pouvait devenir très-populaire , et c’est ce qu’il fit. Son Altesse Royale prit des engagements avec le cardinal de Noailles , les chefs de la petite coterie du P. Quesnel, et bientôt il fut exalté comme le seul
échappé lui-méme à l'épigramme , cl je trouve îles vers très-durs jetés à son adresse :
Que Saint-Simon , dans sa colère ,
Attaque la noblesse entière ,
Je me ris de ccl avorton ;
Et d'abord , pour me satisfaire ,
Je prends ce roquet au menton ,
Et je lui fais voir son grand-père.
(Collection Maurrpas, Bibliolhèq'ie du roi, lot», nu.)
PHIMPPE D’ORLÉANS. — 171».
prince capable de sauver rindépcudancc et la force de l’Église gallicane (I).
Le roi Louis XIV avait fait reposer les dispositions de son testament sur la puissance militaire, qu’il avait confiée au duc du Maine et au maréchal de Villeroy; dans l’état des esprits, il était décisif d’avoir comme auxiliaires la maison militaire du roi , les colonels et les officiers des gardes françaises et suisses. C’était par les exempts des gardes du corps et les officiers de la maison du roi que les arrestations politiques étaient accomplies; c’était par les régiments des gardes françaises qu’on occupait les avenues et les portes du palais , de manière à dominer les délibérations du parlement , ou à frapper les magistrats d’un ordre d’exil ; quand on avait pour soi les braves officiers et soldats des gardes françaises, que pouvait-on craindre? Aussi Louis XIV avait mis un soin très-attentif à s’assurer de tous ces dévouements , et à mettre sa maison sous le commandement du duc du Maine et du maréchal de Villeroy. Le duc d’Orléans n’était pas resté sans action auprès des colonels et officiers des gardes françaises; premier prince du sang, appelé à une grande influence dans le gouvernement de la régence, il devait être écouté, et la corruption aida d’ailleurs la puissance politique du duc d’Orléans : un marché fut fait avec le comte de Guiche-Gramont , colonel des gardes françaises : le duc de Guiche s’était donné comme un homme de confiance à Louis XIV pour l’exécution du testament; il fut convenu que, pour 600 mille livres payées comptant , le comte de Guiche seconderait le mouvement politique qui porterait seul le duc d'Orléans à la régence (2); ce colonel devait répartir ses gardes dans les rues de Paris , et jusque dans le parvis du parlement, et au premier signal, s’il était nécessaire , il frapperait un coup d’État par la force militaire; on ne devait pas hésiter un seul moment. Tel était le conseil de lord Stair, qui devait également prêter la force morale de son crédit au duc d’Orléans; l’ambassadeur de Georges offrait l’appui de sa cour , une alliance offensive et défensive. L’Angleterre avait un puissant intérêt à bouleverser le système de Louis XIV ; ce système
(1) La bulle Unigenitus était devenue en horreur à la multitude; elle est le sujet de toute* le* plaisanterie*.
Billet d’enterrement de dame Constitution.
« Messieurs et dames, vou* êtes priés d'aisister au convoi, service et enterrement de dame cotistitctiox, fille naturelle du pape Clément XI», qui se fera dans l'église des Jésuites, rue Saint-Antoine; Ms* l'archevéquc de Bordeaux officiera; les RR. PP. Doucin et Le Tellier mèneront le deuil, et M. le curé de Sainl-Médénc fera l’oraison funèbre. Elle est morte
était menaçant pour les forces et la sàreté de la Grande-Bretagne; les whigs voulaient que les travaux deMardtck fussent suspendus, qu’on jetât les Stuarts hors de France ; c’était l’ordre du cabinet de Londres, et, moyennant ces conditions, l’Angleterre promettait de seconder le pouvoir du duc d'Orléans. Le duc de Noailles, l'abbé Dubois avaient été les intermédiaires entre lord Stair et le futur régent (3).
En présence de tant d’activité , que faisait le duc du Maine, désigne par le testament comme la main armée du conseil de régence? Le caractère de ce prince était mou, indifférent; il avait confiance dans la dernière volonté de Louis XIV ; habitué comme il l’était à respecter la moindre parole du monarque, il croyait que le testament trouverait partout l’exécution la plus absolue. La maison du duc du Maine était intimement liéeau premier présidentde Mesmes, qui ne mettait pas en doute le triomphe des principes du testament dans la majorité parlementaire; la duchesse du Maine , si active, avait fait elle-même des démarches auprès des membres les plus infiueuls de la grande cour de magistrature ; elle leur avait promis la liberté de remontrances, un gouvernement de judicalure comme à l'époque des Condé sous la Fronde. L'action de la duchesse du Maine avait de l’importance ; elle était à le tète du bel esprit ; elle avait sous sa main tout ce qui écrivait en philosophie ou en littérature ; Arouet , La Moite, Rousseau étaient ses plus intimes convives ; ils passaient des mois entiers è sa maison de Sceaux , sous l’aimable influence d'une femme intelligente , qui ne reculait devant rien , pas même devant la science des érudits. Ij duchesse du Maine n’avait qu’à dire un mot, et les pamphlets , les épigrammes circulaient à la cour et dans Paris : une femme d’esprit peut beaucoup , quand elle tient un haut rang dans la société ; elle se rattache toute la littérature qui a besoin d’un nom et d'un appui. Ceci explique cette nuée de pamphlets qui furent publiés contre la régence dans les premiers jours de son pouvoir; l’esprit n’était pas du côté de M. le duc d’Orléans; la duchesse du Maine dictait les idées aux poètes , et le jeune Arouet ne fut pas le dernier à se jeter dans la
de chagrin d'avoir perdu soixante-dix-sept pour ceot. M»r l'archevêque de Pari* a beaucoup gagné à cette mort ; ii a été nommé à l'abbaye de Notre-Damc-des-Vicloircs ; l'abbé Servlent à l'abbaye de Vatan, en attendant mieux ; Ma' de Targny revient de Rome en poste pour lui jeter de l’eau bénite. »
(2) Saint-Simon parle lui-méme de ce marché, et l’avoue sans déguisement comme tans houle, ad ann. 1715.
(3) C’était un oommé Rémond qui avait été l’intermédiaire secret entre lord Stair et l’abbé Dubois. (Dépêche* de Stair, septembre 1715.)
luUe contre le duc d’Orléans. Ce qui manquait à la société de la duchesse du Maine, c’était un caractère d’homme , un chef militaire qui pût s'emparer des ressources matérielles du parlement , et marcher à ses desseins par la violence ; le duc du Maine resta trop dans l’idée légale de l’exécution judiciaire du testament , tandisque le duc d’Orléans s’était préparé les moyens d’en finir par In force s’il le fallait ; c’est de cette manière que les coups d'États’accomplissent; dans les circonstances décisives , le droit même a besoin de se revêtir des formes de la violence.
Au reste , celte question de la régence, qui allait s’ouvrir à la face du parlement, s’agrandissait quand on la touchait un peu intimement; elle formulait l’immense querelle entre la vieille et la nouvelle société, entre les principes et le gouvernement de Louis XIV et d’autres principes qui avaient marqué le dix-huitième siècle à son origine. Il fallait savoir si la grande politique de Louis XIV contre l’Angleterre et la révolution de 1688 triompherait , ou bien si l’alliance anglaise serait préférée avec la reconnaissance définitive de l’usurpation de Georges Iwet de la maison de Hanovre; il fallait savoir si l’on sacrifierait l’alliance espagnole, le traité de prévoyance conclu par Louis XIV, aux intérêts de la Grande-Bretagne qui voulait s’unir è la France contre le cabinet de Madrid. Le parlement était appelé à décider si l’unité politique du gouvernement du grand roi devait disparaître devant un nouveau système parlementaire de remontrances et d'examen; si le pouvoir allait revenir aux émeutes de 1» Fronde, ou bien si on le maintiendrait dans les conditions fortes et capitales imposées par Louis XI V: unité religieuse et politique , telle était la devise du vieux système ; pluralité de conseils, remontrances , examen , telles étaient les nouvelles idées. Le parlement devait prononcer souverainement sur ces hautes questions !