LÉGENDES. CHRONIQUES. — CHANSONS DE GESTE
Légendes de macérations , — de travail , — d’ordre, — de famille, — de morale. — Chroniques. — Récits du passé.
— Chansons de Geste.— Cycle des romans de chevalerie.
— Charlemagne. — La Table Ronde.
DIXIEME SIECLE
Au milieu de cette société pleine de tristesse ou d’émotions désordonnées, il était difficile de trouver des exemples de morale, des principes d’organisation politique ; que demander à ces hommes d’énergie et de batailles? Que connaissaient-ils en dehors du droit du plus fort? Quand le cornet retentissant les appelait à la guerre, ils y couraient : telle était leur vie; ils u'avaienl pas d’autres principes de sociabilité ; ils ne voulaient pas de formes régulières. Le droit de propriété, les privilèges de la faiblesse, tout était inconnu aux vigoureux seigneurs de la terre conquise ; dans quel ordre d'idées fallait-il chercher une répression à celte violence des barons? Comment reconstituer la société si fortement ébranlée par l'individualisme féodal?
Celte œuvre fut essayée par les légendes; ces récits naïfs d’une mystique et religieuse histoire appelaient incessamment les mœurs et les idées à une réforme morale. Les légendes s'emparaient de la vie obscure d’un solitaire dans le désert pour en tirer des exemples ; à l’heure où le seigneur féodal, couvert de dépouilles, s’asseyait à son banquet; quand il savourait à pleine coupc le vin alors si renommé d’Orléans et de la Loire qui montait à la tète, le chapelain du château lui lisait la louchante légende d’un de ces saints ascétiques qui vivaient dans le jeûne et la pénitence (2). Tandis que le comte farouche sc livrait au pillage, le bienheureux avait détaché sa robe de bure pour ta donner aux pauvres des bourgs et des hameaux ; à côté d’une existence de pi II cries et de vols , la légende opposait la vie bienfaisante d'un saint que la gloire du ciel récompensait; la violence des armes, la vie active
momie Approchait. Maatenkk, Amplis*. Col le et., tom. iv, pag. 800.
(S) Le# grandes épopée# ascétiques des neuvième et dixième siècles sont celles A'Aimoin , de Miraculis sonet. Germon. Dota Rouquet, lum. vu, pag. 319. Hitdegand , vit. S. Faronis, ibid., pag. 375. Anonym., de Miraculis sanct. Bctpdict. ( apud Duchés ne script, rerum norman.), payi 27.
des seigneurs impitoyables, étaient refoulées en enfer où Dieu entraînait le mécréant pour l'éternité. *
Cette idée d’une peine matérielle, jetée à l’imagination grossière du seigneur, dut arrêter plus d’une mauvaise action , retenir plus d’une fois son bras prêt à se lever contre le souffreteux. La légende semblait dire aux forts et aux puissants : « La vie du ciel n’est pas à vous; une peine éternelle vous attend si vous vous abandonnez à la violence de votre bras, à l’énergie de votre courage; vous devez être le protecteur de ce qui est faible et petit;» et de là cette image de la Vierge , celte puissance de l’enfant Jésus, symbole d’un grand pouvoir dans ce qu’il y a de plus doux et de plus innocent.
Quelquefois la légende était la longue histoire d’un grand labeur entrepris par un pieux moine de l’ordre de Saint-Benoît (1) : la terre était au loin inculte ; elle n'offrait partout qu’un désert immense, que des forêts sauvages sans traces de la main humaine; l’homme d’armes dédaignait le labourage, la charrue qui traçait le sillon ; alors ce saint, ce solitaire, mettait la main à l'œuvre; il fertilisait les champs , fécondait les campagnes ; on le sunctb liait pour ses travaux ! On célébrait en lui les utiles services rendus .à la terre ; la légende détaillait les œuvres qu’il avait entreprises , les périls auxquels il s’était exposé pour enseigner l’art d’ensemencer et de produire; il avait détruit les loups et les animaux dans la forêt lointaine. La légende exaltait jusqu’aux cieux les vertus paisibles de l’agriculture, et faisait de l’anachorète l’expression du travail intelligent et fécond. Puis c’était une pauvre femme qui n’avait pour défense que sa chasteté et la prière. Dans un temps où la force ne respectait rien , où le baron hautain rejetait de sa couche une pauvre délaissée, n’élait-il pas heureux qu’on plaçât au ciel, à côté de la mère de Dieu, un chœur de vierges saintes, symbole de la femme? Nétait-ce pas condamner la condition humiliante où elle était réduite avant l'époque catholique et chevaleresque?
En d’autres circonstances, la légende célébrait les vertus de famille, les douceurs de la prière, les principes d’obéissance et d’ordre. Toutes ces visions, ces extases, ces poétiques histoires de
(1) Telle est la légende de saint Benoit, ainsi qu’elle est rapportée par les Bollandistes, la plus admirable collection, quand on veut se donner une juste idée des mœurs et des habitudes des neuvième et dixième siècles ; c’est l'étude la plus éminemment historique: je m’y suis plus profondément appliqué. Voici la meilleure édition : Acta sanctor. etc., curd R. P. J o fia nuis BoUandi ac sociorum ejus. Anvers, ann. 1643 à 1749. Voyez aussi Act. sanct. ordin. sanct. Renedict., par le savant et modeste Mabillon. %
(3) Je ne saurais trop recommander, même pour l'histoire
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miracles , ces épopées chrétiennes , se rattachaient à un principe d’abnégation , de morale et de travail. Si l’on transportait processionnellement un reliquaire; si un pieux moine parcourait les mers pour prêcher la foi en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, tous les épisodes de ces petits drames avaient pour objet d’élever le cœur et de fortifier les courageuses entreprises , dans un but de civiliser les mœurs, d’enseigner les vertus et la culture des terres, de substituer enfin le triomphe de la morale à la force et à la brutalité (2). L’époque de ces légendes est surtout le dixième siècle; les moines éprouvaient le besoin de dire toutes leurs émotions, de recueillir toutes leurs pieuses histoires : l’invasion des Hongres, des Normands, des Sarrasins, les a forcés de fuir (2); ils emportent avec eux leurs saintes reliques, comme Étiée sauve avec lui les dieux d'Ilion en cendres; ces religieux, au retour de leurs courses lointaines, écrivaient à la hâte , la douleur dans l’âme, les émotions qu'ils avaient éprouvées pendant leur long itinéraire dans la campagne désolée. Ces relations se multipliaient alors incessamment, elles présentaient le plus intéressant tableau des mœurs du peuple; dans la frayeur qu’éprouvaient ces bons religieux, ils décrivaient leurs courses merveilleuses, les périls qu’ils avaient surmontés, la géographie de leur pèlerinage, les usages des habitants qu’ils avaient visités. Lorsque, fatigué de l'aspect monotone et désabusé de la société actuelle, on parcourt la vaste collection des Bollandistes, le cœur se repose avec un mélancolique intérêt sur ces tableaux de la société au dixième siècle , sur ces habitudes de la vie féodale ou monastique; on apprenti la poétique histoire de ces tours, de ces murailles toutes noircies, de ces cloches au glas retentissant , de ces orgues des cathédrales, de ces plains-chants sévères, de ces horloges à sable qui remuaient leurs larges roues de fer, monotones comme la voix du temps et le sablier des heures qui coulaient avec la vie.
La chronique venait en aide à la légende pieuse du monastère; les hommes d’armes n’étaient pas assez avancés dans la vie lettrée pour s’occuper du récit des événements; le Franc à la chevelure flottante allait en guerre, il ramassait du butin et du
de la science géographique, de lire dans les Bollandistes la vie des confesseurs et des martyrs, et particulièrement celle de saint Anschaire, qui visita le nord de l'Europe au neuvième siècle. J’ai analysé la vie de saint Anschaire dans un Mémoire sur tes invasions des normands.
(3) Il existe des histoires de ces translations de reliques au dixième siècle surtout; Doin Hocyutr eu a rapporté plusieurs. Voyez Ex translation, beat. P incent., martyr., et Transfat. sanct. Vaustœ. Hlst. de France , tora. vu , pag. 84 et 352.
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pillage; c elait sa vie. Avait-il le temps de narrer les expéditions de château à château, les aventures de grandes routes , les dépouillements des pain res pèlerins? Ce ne fut que deux siècles plus tard que les barons, comme Villehardouin et Joinville, se mirent à conter les merveilles «les fointaines expéditions (1) ; jusque-là c’étaient les clercs qui recueillaient silencieusement dans le monastère tous les récits des événements : d'abord l’obituaire des cellules et des manoirs voisins racontait comment était entré dans le sein de Dieu l’abbé dont on voyait le tombeau, sous la statue blanchi? et tnilrée dans le chœur ou le sanctuaire; on disait le trépas du simple frère, et du baron qui avait légué son corps à la communauté cl ses terres à la sainte maison pour qu'une messe d’obit funéraire fût récitée chaque jour. Ces chroniques ressemblaient aux inscriptions tumulaircs que l'on voit encore, dans les cimetières d’Allemagne, pêle-mêle avec les statues et les armoiries des barons et des graffa (2) ; il y règne un sentiment de tristesse, une douleur profonde sur les misères de la vie. Au moyen âge, la pensée religieuse domine le monde ; tout se rattache au tombeau ; l'existence de l'homme est jetée dans une grande vallée de larmes qu’on traverse péniblement, les yeux Axés au ciel (3).
Cependant cette société du dixième siècle n’était pas exclusivement religieuse ; il y avait surtout la pensée de batailles chez l’homme d’armes ; quelle lecture pouvait le distraire , lui qui aimait à entendre le cornet retentissant au champ clos? la chroni«|ue cléricale et monastique restait déposée sous les voûtes du moulier ; on la consultait dans les graves discussions , comme on fit plus tard de la chronique de Saint-Denis en France ; mais il fallait à ces fiers hommes des chants de guerre et de longues histoires des grandes prouesses. Partout
(1) En parcourant attentivement l'histoire littéraire du dixiéme siècle, je n'ai pas rencontré le nom d'un seul homme d'armes qui ait écrit les annales d'une ville , d'une province , d'un château ; or chacun sait l'exactitude des bénédictins, (.'histoire littéraire du dixième siècle forme lo toinc ri «les bénédictins, édition in-4° ; la préface surtout est remarquable.
(2j A Munich, dans la vieille ville, par exemple, les pierres tumulaircs avec des armoiries allemandes sont incrustées dans les murailles des églises; il en est ainsi à Ratisbonnc. J'éprouvai une indicible mélancolie, en 1837, a l'aspect de ccs traces de mort qu'on suit génération par génération.
(3) Les principales chroniques du dixième siècle sont celles de Frodoard, d’Adbemar de Chahanais, la vie de Ituchardii* ; elles sont, aureste, toutes publiées dans les ix« et x» volumes des bénédictins. Il est malheureux que, pour s'assujettir à l'ordre chronologique, les savants religieux aient cru indispensable de couper les chroniques par morceaux.
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où la race «lu Nord s’était établie en con«|uérante, elle avait fait entendre les poèmes des scaldcs à la harpe d’or ; l’époque carloTingicnne avait dépose d’immenses souvenirs dans la mémoire des hommes; quand une intelligence supérieure , une puissante tête de guerre apparaît , elle laisse après elle une longue traînée de gloire; on en récite les hauts faits ; l’histoire devient trop étroite, l’épopée se révèle; il faut à des chants merveilleux un monde merveilleux. Charlemagne était devenu le héros des mille chansons de Geste (4), souvenirs «le guerre récités d’une voix bruyante avant la bataille; ce Charlemagne couvert de sa peau de loutre, cet empereur ipii avait réuni sous sa puissante domination les terres de l’Elbe à l’Èbrc, de la Saxe à la Navarre et à l’Aragon; ce prince législateur qui datait ses capitulaires de Francfort ou d’Aix-la-Chapelle , dans les vieux palais où se tenaient les cours plénières; Charlemagne était devenu le centre d’une grande épopée, où se mêlaient les noms des chevaliers , des puissants hommes d’armes qui le suivaient à la guerre. Qui pourrait nous dire les prouesses de Roland le fort paladin , héros invincible dans les batailles ! Il était fils de Milon et de Berthe , sœur de Charlemagne ; sa vie entière fut un «Iraine, depuis sa naissance jus«{u*à sa mort à Roncevaux : • Or, seigneurs, dames, écuyers, clercs et varlets, écoutez maintenant commentée Roland et Olivier moururent à Roncevaux, écrasés sous les rochers des Pyrénées! nobles paladins, ils firent entendre le son du cor, et les échos seuls répondirent à ce cri de mort des enfants de la France (15) ; » si vous voulez savoir l’histoire des exploits de Charlemagne devant Narbonne et Notre-Dame de Grasse, écoulez la chanson de Philomêna récitée par les troubadours de la langue d’oc ! vous aurez aussi les prouesses des paladins^
(4) Ce fut dans le* dixième et onzième siècles que les grandes épopées chevaleresques furent développées. Dans le dixième, il n'y avait encore que des traditions cl de simples chants. Les romans du cycle de Charlemagne sont considérables; les principaux sont ceux de* enfances d’Ogier le Danois, de Rerilie au* gratis piés, d'Aimeryde Narbonne, de Régnault de Montauhan, de Garnier de Naulcuii, etc. Un. du roi, fonds La Vallière. u®» 2729. 2753, 2734, 2735. F oyez la préface de M. P. Pàris et le remarquable travail de M. A. M.izuy sur le Roland furieux. Voir l'introduction et les notes.
(5) u Comment Roland voulust rompre son épée, et il fendit le rochiercn deux, et puis comment il corna son cor, cl mourut sous l'arbre dessus dicl.» Chronique de Turpin, édition de 1327. Je n'ai pas besoin de répéter que les épopée* chevaleresques ne commencèrent à se régulariser que dans le dixième siècle ; M. P. Pâris l'a très-bien démontré; je ne parle donc ici que des traditions et des chauson* de Geste, origine incontestable des épopées postérieures.
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Oe Charles , dans le roman de messire Guillaume au Court Nez , et de Garin le Loherain , tous de la grande famille des épopées carlovingiennes.
Vous dirai-je la touchante histoire des quatre fils d’Aymon, l’épopée la plus complète qui exprime si naïvement les mœurs de la société féodale! C’est d'abord la grande cour plénière qui se tient dans le palais du bon empereur Charles ; on voit là paraître aux tournois les familles rivales des Mayençais et des sires de Monlauhan : « Quelle trame ourdis-tu encore , traître Ganelon , contre la race méridionale? » Renaud, le bouillant chevalier, s'assied à une partie d’échecs; il la commence avec Bertbelot , le bâtard ou neveu de Charlemagne; les voilà tous deux à leurs pions ; qui fera mat le roi et la tour? allons donc, braves chevaliers , à vos pions; Berthelot tremble sur l’échiquier d’ivoire et d’or massif; il perd et s’échauffe la cervelle ; il est rouge de colère contre Renaud ; il sent l’orgueil de sa naissance, car ne compte-t-il pas Charlemagne pour son pcre et son patron de chevalerie (1)? un sourire moqueur erre sur les lèvres de Renaud; Berthelot s’anime : « Fils de putain ! » crie-t-il à Renaud, à lui le brave, le digne et pur enfant d’une chaste mère ; le sang de Renaud bouillonne ; il prend l’échiquier massif comme s’il levait une plume , et d’un seul coup brise le crâne de Berlhelol; le sang ruisselle (2). Entendez-vous ces cris qui retentissent dans le palais à travers les portes Touillées ? savez-vous qu’il s’agit du fils de Charlemagne, de l’enfant de son amour, dont le front est fracassé! « Fuis donc, brave seigneur de Montauban, fuis dans ton château de Dordonne. » Voyez ce noble coursier qui galope dans la plaine ; comme de ses pieds il secoue la poussière! c’est Bayard , la plus poétique des créations du moyen âge. Vous qui aimez à caresser la crinière des nobles enfants des haras, saluez Bayard à la belle tète , à l’œil de feu; il porte quatre frères, les héritiers de riches manoirs; ses oreilles sont dressées, sa prunelle intelligente regarde au loin sur la route ; ses naseaux ouverts flairent l’ennemi de la race d’Aymon ; il sait qu’il a sur scs flancs de forts paladins aux batailles : « Cours donc, puissant cheval ! devant toi déjà s’abaisse le pont-levis du château de Dordonne (5) ! »
(f) D’aulres versions des romans disent que Berthelot était seulement neveu de Charlemagne. M. de Reiffenhcrg a soutenu que la scène du roman dé Renaud de Monlauhan avait pour théâtre la Flandre. Ses preuves sont un peu hasardées; Montauban peut-il laisser des doutes sur l’origine toute méridionale de ces traditions?
(2) Lisez le chapitre : « Comment il advint que Renaud tua Berthelot en jouant aux échecs.» (Édition de 1570.) Rico ne fut plus populaire que le roman des quatre fils
« II en est temps ; quelle est au loin cette nuée qui s’élève, où brillent les lances de fer comme l’éclair dans la tempête? c’est Charlemagne accompagné de ses barons , qui vient venger la mort de son fils , de son bâtard chéri : rien n’a pu l’apaiser ! En vain le vieux et sage Naymes, duc de Bavière, lui a conseillé de calmer son courroux , le grand empereur ne veut rien écouter, sa colère bouillonne; il a juré sur les reliques de saint Denis de venger Berlhelot et de faire justice de la maison de Montauban. Les conseils du traître Ganelon le Mayençais , plein de félonie , dominent l’esprit de Charlemagne. Le cornet a retenti au haut des tours du château de Dordonne, les ponts-levis sont dressés, les armes sont prêtes; quand paraîtra le cousin Maugis, le rusé magicien dévoué aux héritiers de Montauban? Il peut jouer trois bons tours à l’armée de Charlemagne, et le premier de ces tours est de mettre Charles dans un sac, et d’ainsi l'amener en la forteresse où se défendent les fils d’Aymon (4) ; or telle est la puissance de la loi féodale , que ces bons chevaliers baissent le genou devant leur empereur captif; ils versent des larmes abondantes et demandent grâce. » Ici les versions romanesques varient; les uns font finir Renaud en ermite, dans le désert ; les autres le changent en maçon , travaillant cl édifiant de belles églises; ne fallait-il pas exciter à la prière, à l'ordre et au travail, les générations qui écoutaient ces naïves histoires? Le roman de Renaud de Montauban est la peinture la plus complète , la plus précieuse des grandes luttes de la société féodale. C’est le tableau des hommes d’armes fougueux , d'une suzeraineté mal affermie, cl de ces guerres de châtellenie qui agitaient le dixième siècle.
Faut-il vous réciter également les épopées de la Table ronde, ces aventures mystérieuses et galantes qui eurent pour théâtre les sauvages forêts de la Calédonie et le saint gréai pour sujet? Le saint gréai était le hanap ou coupe d’or de la Cène de Jésus-Christ; il reproduisait le mystère de l’eucharistie, le symbole de l’hospitalité que la chevalerie adopta, lorsque, assis à la Table ronde, les paladins disaient les grandes prouesses. La société était agitée par les haines et les jalousies terribles, par l’esprit de dévastation et de pillage ; belle instilu-
d’Aymon ; il est demeuré une de» lectures favorites du paysan dans les villes méridionales.
(3) Quelques éditions du roman disent Montfort , un des noms les plus communs au moyeu âge ; d’autres Montauban, ou Montalhan. Voyez l’édition de 1570.
(4) Maugis dit à Renaud en lui remettant Charlemagne captif: o Cousin, prenez garde qu’il ne vous échappe ! » Puis Maugis s’en alla faire pénitence de ses péchés en un ermitage (chap xi*).
tion que cette Table ronde qui les unissait tous dans une confraternité d'armes (1): apparaissez, noble Artluis à la chevelure d’or, roi couronné qui fonda les institutions de la chevalerie ; apparaissez , vous tous. Merlin, fils du démou et d’une vierge, dont le tombeau se montrait dans la forêt épaisse; hélas ! vous fûtes victime de Viviane l’Enchanteresse! Voyez ce paladin à la démarche mélancolique ; c*est Lancelot du Lac , avec l’incomparable reine Geneviève ! Amants, endolorez-vous tous aux aventures de Tristan lé Léonois et de la jeune Iseult : que de traverses , quê de tristesse , que de larmes versées avant d’arriver au triomphe d’amour (2) que je vous souhaite!
Ces chants de Geste, ces légendes , ces commencements d’épopées, tendaient à organiser la société dans ce période de violence. Si la pieuse légende et la sainte histoire d’un solitaire ou d’une simple femme enseignait aux farouches féodaux les devoirs envers le faible et le petit, les liens de la société humaine , les chansons de Geste qui se régularisèrent un siècle plus tard, polissaient les mœurs et préparaient lepoquc de galanterie. Tout était confus dans les habitudes de ces hommes d’armes : le droit n’était rien pour eux ; ils marchaient au triomphe de la force et de la violence; les légendes, les chansons de Geste avaient une même tendance, une commune destinée; elles étaient un progrès vers la civilisation. Sous ce point de vue elles méritent surtout d’être examinées ; souvent, quand l'heure du festin sonnait aux vieux châteaux sur la montagne, le trouvère entonnait la chanson de Roland, et comment ce pieux paladin mourut aux bras de l’archevêque Turpin en repentance de ses fautes (3); n’élail-ce pas dire aux hommes d’armes violents qu'il était temps de se repentir , car la mort pouvait venir aux plus forts, aux plus hautains dans la mêlée, comme elle avait saisi par la gorge Roland et son cousin Olivier ! Pénitence donc! pénitence donc ! maudits seigneurs, car les puissants et les invulnérables ne devaient pas mourir déconfès !
(1) Le premier et le plu* antique des roman* de la Table ronde c’est le Brut ; il c*l plein d'incidents et d'imagination. Le roman du Brut vient d’étre publié, 1837. Je regrette toujours qu'on n’adopte, pas un système de traduction.
(2) Le Tristan a été le poème le plqi connu et le plus fréquemment publié; il en existe au moins quinae manuscrits à la bibliothèque royale. Les romans d'Arlbiis, de Merlin, ont été édités ; Artbus en 1488, en Koucn ; les prophéties de Merlin, Paris, 1458 , 3 vol. in-fol. Qui ne te rappelle le louchant épisode du liante sur Françoise de Ritnini ? Elle lisait le Lancelot avec son amant quand ils furent surpris.
(3) C’éiatl en présence de* dames et dans les grandes rouis plénières que les trouvères entonnaient les chansons
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