ROYAUTÉ DE HUGUES CAPET
Avènement de Louis V, sous la tutelle de Hugues Capet. — Mort de Louis V, — Succession royale. — Parlement de Ptoyon.— Election de Hugues Capet, — Son sermerft.
Lothairc , le petit-fils des Carlovingiens , s'était maintenu comme roi des Francs dans les guerres féodales ; il y avait pour lui quelques souvenirs de race, une vieille affection des comtes pour le sang du grand Charles (I). Hugues Capet n'avait pas suivi contre Lothairc une guerre de famille ; il s'était rapproché de lui ou s’était montré hostile selon l'occasion. Le temps ne semblait point venu de prendre la couronne, en expulsant le petit-tils de Charlemagne; Lothaire avait trop d’appuis; il n'était pas sans talents militaires; on parlait de la force de son bras dans les batailles; il avait combattu avec les comtes francs contre Othon le Germanique ; que lui reprocher quand on le voyait sans cesse à côté de Hugues Capet pour repousser les races de la Meuse et du Rhin? Beaucoup d’alliances lui rattachaient la loyauté des hommes d’armes ; Hugues Capet habitait en sa cour dans le dernier temps de sa vie, il était son parent, une espèce de maire de palais, si bien que la tutelle de Louis V, le fils, le successeur de Lothaire, lui fut déférée (2).
La tutelle était pour l’enfant féodal ce que Yavouerie était pour le fief du monastère ; il était rare que l’avoué ou le tuteur ne devint pas le maître ou le suzerain du fief ou de la couronne qu’il était
appelé «à protéger : quand on avait sous la main une escarboucle aussi brillante qu’un bel héritage , ma fief d’Église, une abbaye, une couronne, qui pouvait arrêter le bras de l’homme d’armes . du fort , du puissant contre le faible? Ce fut à l’époque seulement où s’organisa la pensée morale et religieuse du catholicisme, que l’on vit l’idée du droit s’établir et dominer; la force n’envahit pas tout ; Gobi le sénéchal ne s’empara plus de l’héritage de l’enfant de son seigneur et de Geneviève sa dame. L’Église posa le droit et l'unité dans la hiérarchie des couronnes ; elle substitua les principes à la violence; elle fil que la chaste épouse ne put être brutalement repoussée du lit nuptial par le comte «à l’armure noircie; elle empêcha le pauvre orphelin d’être dépouillé de son héritage par le puissant ; les jouissances de la chair et de l’ambition ne furent pas toute la vie. Celte nouvelle époque ne commence qu’avec Grégoire VII , la papauté une et souveraine.
Louis V avait été associé à la royauté; Lothaire l’éleva en ses bras au pailementde Pentecôte, landi; que tous les barons étaient au camp de guerre (3/; on le reconnut roi et successeur de son père. Louis V était enfant encore lorsqu’en mourant Lothaire le recommanda au duc Hugues Capet pour qu’il veillât sur lui comme un père; Gerbert rappelle cette circonstance du parlement de Pentecôte pour justifier les droits du pupille et la bonne conduite du tuteur : Il n’y avait alors, dit-il , aucune pensée de s’emparer de la couronne (•!). *• Hugues de France dirige toutes les affaires de la royauté, il leur imprime son esprit, sa volonté, la force même de son pouvoir ; il avait obligé Lothaire, tout Carlovingien qu’il était, à faire la guerre à Othon cl aux populations de la Meuse et du Rhin , pour soutenir les droits de la couronne franque sur la Lorraine. Cette guerre il la continue sous le nom de Louis V; Hugues est le véritable maire du palais ; rien ne se fait que par son ordre; Louis V est nu enfant dont le nom sert aux actes et brille dans le scel ; Hugues l’invoque pour assouplir les prétentions de quelques Icudcs qui respectent encore le nom de Charlemagne et de sa race. Tout ce qui donne un peu de liberté et de force à Louis V est persécuté; la reine mère demeure captive dans le château de Dourdan {'■>) , vieille prison des rois dans le moyen âge. Si Adalberon , évêque de Laon , hasarde quelques remontrances , on le chasse de
(1) Les Chansons de Geste tournent souvent en ridicule l'empereur Charles; elles le peignent comme indécis, el toujours gouverné par ses barons. J’ai besoin de faire observer que les Chansons de Geste confondent Charlemagne avec Charles le Chauve et Charles le Gros, cl voilà pourquoi elles le ridiculisent.
(3) Frodoaro, Chronic. 98G.— Gi rbert, K pis toi. 91. Les éplires de Gcrbcrl sont les meilleures sources pour étudier l'époque féodale de Hugues Capet.
(3) Aldrric, ('/«'.ad ann 979. — Marillos, ad dipl. (4j Gcrbcrt, Epis loi. 95, pag. 811.
(5j Ibid., 91, 98.
222 IILGl’ES CAPET. — 986-987.
son siège ; la tutelle dans les mains de Hugues Capot est une véritable royauté ; elle ne veut être dominée ni par la famille ni par l’Église ; la guerre continue entre Hugues Capel , les Lorrains et la race germanique.
En vain l’impératrice Théophanie , qui exerçait alors une sorte d'influence morale , cherche à pacifier les vives querelles entre la famille de Lorraine et le chef de la race franque. Personne ne va au parlement qu'elle indique ; Gerbcrt , le grand négociateur, s’entremet encore ; il veut tout concilier : « Seigneur Hugues, venez à la paix, » lui écrivait-il; cette paix était nécessaire, et déjà les évêques parlaient île la trêve de Dieu pour ramener l'ordre et le droit dans la société tourmentée (1). La trêve de Dieu était un peu de repos au milieu des grandes agitations : qui ne voit ce carré profond d'hommes d'armes à la lance haute? où vont-ils dans la campagne qui apparail déjà arse et flamboyante de toutes parts? Fuyez, pauvres serfs, gens de poésies et manants; et vous, moines et abbés, fermez les portes de fer de vos monastères , rien ne sera respecté, car le baron a besoin de pilleries pour enrichir scs domaines ; scs hommes veulent boire dans la coupe des festins et savourer les tins d’Orléans et de Bourgogne renfermés aux vastes celliers des abbayes.
La trêve de Dieu fut essayée dès l’origine de la troisième race; les évêques avaient pour eux l’arme puissante de l’excommunication, et la trêve de Dieu fut appuyée sur l’idée morale d’une exclusion de la société chrétienne. Si l’excommunication n'avait pas existé , que serait devenu le droit au milieu de ce désordre? s’il n’y avait pas eu cette indicible horreur pour l'excommunié , quel eût été le frein imposé à la force victorieuse? Quand les cloches silencieuses n’annonçaient plus la prière , quand tous fuyaient l’excommunié , la violence restait isolée comme un objet de proscription au milieu de la société du moyen âge; l’Église disait : « Voyez cet homme , il a manqué aux règles morales de la famille chrétienne (2) ! «
Louis V n’avait pas à suivre une longue vie , il mourut quatorze mois après son avènement; il était jeune et ne laissait aucune postérité ; pauvre enfant que les féodaux appelaient fainéant, parce qu’il était captif aux mains d'un maire de palais! Que devenait ainsi la lignée dircete de Charlemagne?
(I) Le premier exemple de la trêve de Dieu se trouve dans le concile de Charonne, tenu par les évêques d'Aquitaine. Carat, concltium célébration, kat. junii, anno 088. Ex codic. enyollmens. { carmlairc de l'évéché). Il existe encore une chartre de treugd et pacc émanée de Louis 'l'Anjou , évêque du Puy à celte même date ; elle est antérieure à loules celles qu'on avait jusqu'ici citée* .
elle n’avait plus de rejeton ; qut était uonc appelé à lui succéder? quel était l'hoir issu pour gouverner les comtes francs? Depuis dix ans toutes les armes des Français et de Hugues Capet leur duc s’étaient dirigées contre les Lorrains de race germanique. Or ces populations de la Meuse avaient pour chef le duc Charles, oncle paternel de Louis V, le prince que Hugues Capet, tuteur royal , avait combattu à outrance ; ces guerres avaient-elles pour motif une haine de race ? s’agissait-il déjà d’une question de succession prématurée , avant que la tombe n’eùt recueilli Louis V enfant? Tant il y a que la guerre continuait violente; on cherchait à l’apaiser par l’intervention des assemblées. La guerre était dans les mœurs et dans les intérêts ; il arriva qu’à la mort de Louis V, Hugues Capet et Charles de Lorraine se trouvèrent les compétiteurs naturelleinent. appelés à discuter sur les droits à la couronne (3).
Charles de Lorraine avait pour lui sa lignée ; il était l’oncle de Louis V ; mais la lignée était-elle, à cette époque, un titre infaillible? Si déjà les fils n’étaient pas certains d’hériter de leur père, que devait-il en être des collatéraux? ensuite à quelle race commandait Charles, l'oncle de Louis? aux Lorrains, d’origine germanique, en haine aux Français, qui avaient leur duc, leur chef national dans la famille des Hugues et de Robert ; fallait-il faire hommage à Charles de Lorraine ? fallait-il s’humilier ainsi devant la race germanique qu’on avait tant de fois combattue? les leudes, les comtes ne pouvaient admettre une telle pensée ; capable ou incapable, Charles ne devait pas être leur roi , et l'on pense bien qu’avec cette conviction les prétextes ne manquaient pas pour le repousser : les uns le trouvaient gros , ventru, buvant le cidre et le vin nouveau du Rhin et de la Meuse outre mesure ; les autres le disaient entaché d'hérésie et de péché contre nature; tous rapportaient qu'il n’avait pas l’esprit bien fait et propre au gouvernement du royaume (î).
Hugues Capet, au contraire, appartenait à la race des Francs; des clercs savants bâtissaient sa généalogie pour le faire descendre de Charlemagne cl de plus haut même, car saint Arnould était Mérovingien ; d’autres disaient qu'il y avait un testament en sa faveur, et rapportaient une pièce scellée du scel de Louis V, ainsi conçue ; « En premier, il
et sc trouve dans Mabillon , de rc diplomat. , liv. vi,
(2) Ducarge. v° Excommunient-
(3j Frodoard, Chronic. 987.
(4) Balderic, Chronic, liv. », chap. c. — Petite Cfu'o ni</uc de Yêzclai, dans Labhc, Bibliothèque, ton». i, pag. 595.
concède à Hugues le Grand, prince «les Francs, tous ses royaumes : la France, l'Aquitaine, la Bourgogne cl autres parties. Il veut que les grands servent le duc Hugues comme lui-même et scs prédécesseurs; qu’ils lui jurent serment de fidélité, lui baisent les genoux et le servent militairement. Il décide sur Charles son oncle, à cause de son ineptie, qu’il n’occupe aucune partie de son empire, mais que le royaume advienne à lingues, le plus rapproché de sa grandeur; il veut que sa femme bien-aimée épouse le fils du duc Hugues Capet , et que tout ceci soit observé par les grands (I).
Cette pièce était-elle fausse ou réelle? Mais si l’on excluait Charles de Lorraine , comme de race étrangère et de nation ennemie, à qui devait revenir la couronne? Il n’était pas besoin pour cela d’usurpation; à ce temps où le droit ne dominait rien, la couronne était à tous ; on la ramassait, parce quelle était au premier occupant; y avait-il un légitime suzerain pour le fief? admettait-on une propriété indélébile dans certaines mains? La terre était, comme l'armure de fer ou le cheval de bataille, au plus fort, au plus vaillant dans la mêlée. L’idée d'hérédité, sentiment moral, n’avait aucune puissance sur les esprits; le mot d'usurpation n'arait aucun sens ; on prenait le fief, l'héritage, comme on s’emparait de la terre monastique et de la couronne ; ce temps doit tout entier s’expliquer par l’absence .du droit; on se tromperait si l'on appliquait là les idées d’une société avancée.
Hugues Capet , duc de France, prit, immédiatement après la mort de Louis V, le litre de roi. Qui lui déféra ce litre? en vertu de quel acte obtint-il la couronne? Il faut se rappeler que la race de Hugues de France avait compté deux rois déjà depuis Robert le Fort; ce titre on le prenait, on le quittait, parce qu'il n'avait pas la haute signification des temps modernes. Avant le parlement de Noyon, Hugues sc donne dans deux Chartres la dignité de roi (2) ; c’est un titre déjà connu dans sa race; il sc familiarise avec son acception contemporaine, rex Francorum.
Le parlement de Noyon fut une assemblée de
(1) Celle pièce , dont je n'admets pas l'authenticité , se trouve dans le* Mts, Bibliolh. du roi , n« 9009. Elle porle ce titre : Hoc est testamentum Ludovlcl, regis Francor quod condidit xi ka tendes junii , ann. Dom. 987. Indicl. xv. Voici quelques-unes de ces disposition*: In primis , concedit Hujoni magno , principi Francorum , omnia régna sua: Franciam sci/icet, Aquitaniam , Burgundiam et alias regni partes ; vo/ens ut proceres sut prœdecessoribus suis sacramentum fidelilatis jurent, genua oscu/ent et m il i tare prccslent, etc.
(3) Rex Francorum.
(3) Patruus aulem cjus Carotus { scillcct Ludov. I'),
la majorité des barons français, c’est-à-dire des tenanciers immédiats de Hugues Capet. Les actes de cette assemblée n’existent plus, mais les grandes annales en ont conservé mémoire : « Charles , dit une chronique, oncle de Louis V, qui voulait régner après lui, fut rejeté par les Français, et ceux-ci élurent pour roi Hugues, fils de Hugues le duc (3). •• Une autre chronique ajoute : « Les premiers d’entre les Francs élevèrent sur le trône royal lingues le duc (4). » — « Il mourut , ajoute une vieille chronique (le jeune Louis V), dans l’année 987, cl il fut enterré au monastère de Saint-Corneille et de Saint - Cyprien. Son oncle Charles, qui fut privé de la couronne, combattit pour la recouvrer; mais, méprisé comme il l’était, les Francs lui préférèrent Hugues , qui gouvernail fortement le duché de France (3). » Voulez-vous savoir ce qu'en dit le moine Glaber : « Le duc tic Bourgogne, frère de Hugues, et tous les grands, revêtirent du pouvoir royal Hugues , qui successivement servait tous les grands du royaume (6)." Ainsi l'élection fut simple; les comtes francs avaient besoin d’un chef, ifs ne voulaient pas du duc de Lorraine, qui commandait à un peuple séparé des Français par une antique rivalité ; ils élevèrent Hugues Capet comme ils avaient salué roi Eudes et Robert de la même race. Il n’y avait pas alors de formules, de droits indélébiles; quand on ne respectait ni la famille, ni la propriété, ni la hiérarchie, comment pouvait-on honorer le droit à la couronne, à ce point de la perpétuer dans la ligne collatérale ? Le parlement de Noyon fut tout spécial aux comtes francs; il ne s’étendit pas aux autres provinces ; le duc de France changeait son titre! le comte de Paris plaçait le siège de son pouvoir, jusqu’ici vagabond, dans l’Ilc de Seine; tout se formulait et se régularisait ainsi.
Les actes du parlement de Noyon n’existent plus; ce fut une grande acclamation, comme les faisaient les Germains dans les forêts séculaires. On vit là les comtes francs à cheval servir leur suzerain au banquet, faisant tous l’office de sénéchal, d’échanson , de pancticr, selon la vieille coutume ; quelques
cum post eum regnare votulsset, « Francis ejectus est, et Hugo dux , flllus H agonis ducis, rex à Francis clevatus est. {De translat. relit] . S. Genou. Holland, 17 janvier.)
(4) Francl primates corelicto ad Ilugonem, qui ducatum Francia: strenuè tune gubernabal, ni a g ni il! tus Hugonis filium eum solio sublimant regio. ( Ataoilf , de Miracul. sa net. Jlenedict. Rolland. 21 mars.)
(5) Fnim Francorum proceres commuai consens u , Hugoncm , qui tum ducatum Francia: strenuè gu ber nabat , sublimant regio solio. ( Ducncsx. xxu, p. 432.)
(G) Raoul Gi tBF.n, tt v . u, chap. v.
rares chroniques seulement se plaignent de l’usur- violence; il n’y avait ni propriété ni hérédité; on
palion , et défendent les droits de la race carlovin- s’emparait de la terre , du fief , du bien d’Église.
gienne (1). Hugues Capet n’eut besoin que de prendre le titre ,
bes clercs avaient beaucoup reçu de Hugues il avait le pouvoir de fait ; le duc des Français n’eut
Capet ; celte race des Macliabées avait protégé les qu’un pas à faire pour devenir rex Francorum!
églises et les fiefs quand les Hongres et les Normands Cette révolution était préparée depuis un demi-
désolaienl les campagnes. Kcims était dans le duché siècle; elle produisit une faible sensation ; les chro-
dc France; il y avait là une haine commune contre niques la racontent à peine, tant elle parait natu-
la race germanique de la Meuse et du Rhin ; Adal- relie! Que fait aux féodaux qu’un de leurs ducs
héron portait le pallium métropolitain; Hugues le prenne le titre de roi?
visita, et, en le comblant de caresses , il lui accorda
la dignité de chancelier du royaume de France. —
Tout fut préparé dans la cathédrale de Reims; les
clercs d’église et les comtes allèrent quérir la sainte CHAPITRE X.
ampoule, et quand l'huile sainte fut répandue sur
le sommet de la tète du nouveau roi, Hugues pro- gouvernement de iiugles cxrET.
nonça ces mots d’une voix haute : « Hugues, selon
la volonté de Dieu , roi futur des Français : dans ce
jour de mon ordination, je promets, en face de Dieu
et de ses saints, que je conserverai intacts vos pri Concession* aux barons, — aux églive*. — Suzeraineté du viléges canoniques, vos lois et votre justice ; je vous r0‘* — Opposition*. — Le duc d'Aquitaine. — Reunion
défendrai lard que je pourrai . avec l’aide de Dieu, au lom.ine— Acte» « ctotre,<1e Hu6u« C»,.et -Lune
comme un roi le doit à tout évêque et clerc de son a,cc la racc B"raJ""|ue' “ Dé|”,,i,ion dc l'archc’f'lue
...... . ... ... do Reims.
royaume, comme il le doit aussi aux églises qui lui
sont soumises et au peuple qui lui est confié; je
ferai droit à chacun par notre autorité (2). » Ce serment, prononcé d’une parole hardie, fut consigné 985 — 991.
dans une chartrc parcheminée et revêtue du sccl
royal. Quelques jours après, le roi visita Saint- Hugues Capet, roi des F’rancs, avait reçu l’onc-. Martiq-de-Tours, et, la main posée sur la châsse lion des clercs dans la cathédrale de Reims, au
bénite, il «lit encore : •• Moi, Hugues, par la faveur même lieu où Clovis avait été sacré. Les F'rancs
de Dieu roi des Français, abbé et chanoine de celte avaient leur chef, leur conducteur militaire; ils
église du bienheureux Martin de Tours, je promets ; pouvaient se porter sur la Meuse et sur le Rhin à Dieu et au bienheureux Martin de garder et pro- ; pour combattre. Si le pays était envahi , n’avaienttéger celle église, de conserver enfin ses honneurs, ils pas à leur tète l’héritier de ce Robert le Fort,
privilèges, libertés et franchises; que Dieu me soit que les chroniques appelaient le Machabéc? Le roi
donc en aide (5)!» était désormais Hugues à la forte tète (Caput ou
Ainsi l’avénement dc Hugues Capet ne fut point Capet) et au bras plus rude encore (4). une révolution; les comtes francs, après le grand Dès son avènement, Hugues fit une large distridéchirement de peuples produit par la dissolution bution de bénéfices militaires; il jeta nombre de
de l’empire de Charlemagne, choisirent un chef terres à ses comtes, à ses leudes ; il se montra gené-
pour assurer leur nationalité; n’avaient-ils pas déjà reux, magnifique envers tous : il le fallait bien, car
donné le litre de roi à Eudes, à Robert et à Raoul? ceux-ci l’avaient fait leur roi. Chacun put élever
Ils ne voulaient pas se soumettre à la race germa- ses tours, ses châteaux sur la montagne; les vertes
nique, il leur répugnait d'obéir à Charles de Lor- prairies, les gras pâturages, les moulins, les péages,
raine. H n’y avait pas alors un principe d’hérédité les juridictions, tout fut concédé aux hommes
de racc; le droit n’avait rien d'absolu, la société d’armes. L’édit de Piste fut confirmé; chaque terre
était livrée à un véritable système de force et de eut son seigneur, et chaque seigneur fut libre dans
(1) Yoy. C/ifoii Frodoard apud Duchés ne, t. il, p. 628. vedesiœ sibi commisur per rectum exhïberc drbuit,
(2j Hugo, Deo propi liante, mox futurus rex Fran- popu/oque nabis crédita me dispensationrm tegum in
corum, in die ordinathnis me ce, promitto corùm Deo et suojure consistcntem nostrâ auctorltate concessurum.
tandis tjus. quod unicuiquc de vobis canonicum privé- f lltco, Ht g. sigi/l. — Dom Rouquet, lom. xi, p. 058.) legium et débitant tege/n , atque juslitiam const'rvabo et lô) Dom Rouquet, Hist. de France, lom. v.
de fi'nsionem quantum poluero adjuvante domino exhi- (4} Voir IUca'GE, v° Feudum, et b préface du tom. x
bebo, ticut rex in rcyno suo unicuigue episcupo et J dc don» Rouquet, Historiens de France.
la hiérarchie ; il n’v eut pas tic supérieur en droit ; le contrai féodal fut volontaire. Et pourquoi vouliez-vous. quaml on avait «le braves suivants d’armes dans la tour fortifiée sur le rocher, et pourquoi vouliez vous, quand on était fort, qu’on se soumit à un supérieur?
Les clercs ne furent point oubliés par Hugues Capet dans les largesses de l’avénemenl ; des Chartres de donations pieuses se multiplièrent : ici c’est un droit tic pèche accordé à un abbé fort désireux de bons et gros poissons; là le droit de chasse. Préférez-vous les fours banaux, les moulins communs , les péages? le roi les concède aux monastères ; voilà des terres bien verdoyantes, des forêts épaisses , de petits villages peuplés de serfs , Hugues les donne à des abbayes , à des moines, comme fondation pieuse, ou à un tende pour un service de guerre ou de corps. Toutes les fois que le roi tenait une cour plénière dans une province , il marquait sa présence par des Chartres (1) scellées en son sccl ; s’il s’arrêtait en un gîte, en un monastère, il léguait quelque chose à la châsse du saint. L’existence voyageuse tic la royauté militaire multipliait ses concessions ; il fallait payer ce droit d'hospitalité sous le toit d’un monastère ou d’une châtellenie !
L’avcnement de Hugues Capet ne lui donna «pie le titre de roi et la suzeraineté sur les propres terres de son domaine. Il n’y eut pas en France d’autre révolution ; chaque grand vassal resta libre cl acquit même, par cet événement, plusd’indépendance encore. Les comtes de Paris, ducs de France, n'élaienl que les égaux des ducs île Bourgogne, de Normandie et des comtes de Champagne. (Jiiaiid il s'agissait de la race cariovingicnne , il y avait un droit en quelque sorte inhérent à la suzeraineté; la vieille famille avait pour origine et pour chef l’empereur; il y avait des liens, des souvenirs, une supériorité antique et constatée; mais ce Hugues qu’on élevait sur le pavois , avec la couronne au front , quel était-il ? n elait-ce pas le pair des ducs et comtes féodaux dans la juridiction royale? d’où pouvait venir sa suzeraineté? La terre qu’il possédait n’était ni plus étendue ni supérieure; les vassaux eux-mêmes ne l avaient ils pas élu? A quelles conditions devait-on reconnaître son avènement (2)? Le nouveau roi avait la juridiction sur ses propres domaines , et encore il ne com-
mandait pas au delà de -quelques terres , bois et châtellenies : Pavait -il également sur ceux des autres barons , ses égaux? L'avénement de Hugues Capet consacrait la féodalité la plus indépendante, chacun restant libre de reconnaître son supérieur. I)c là résulte une grande confusion ; des Chartres aux extrémités des Gaules, parmi les Catalans euxmêmes, sont datées du règne de Hugues Capet (3). Dans des terres plus rapprochées , l’indication du règne est omise; chacun reconnaît le suzerain qui lui convient, il n’y a pas de règle fixe; c’est l’anarchie féodale la plus complète ; le roi des Francs est encore le duc de France pour un grand nombre de fiefs.
Ce fut surtout dans l’Aquitaine que la résistance devint plus absolue ; l’Aquitaine formait un grand fief, et dans le temps un véritable royaume ; les Pépin , fils et petits-fils de Charlemagne , Pavaient originairement gouverne; il en était résulté un souvenir dans la race méridionale pour les Carlovingiens, si bien qu’aucun fief de Guienne n’avait reconnu* ni Eudes ni Robert , ducs de France ou rois (4). Le duc d’Aquitaine ne voulut point dater ses Chartres du règne de Hugues Capet; il protesta dans ses actes contre ce qu’il appelait l’envahissement de la couronne. H y avait peut-être aussi haine de race ; les Yisigoths n’avaient jamais aimé les Francs : l’esprit indépendant des municipes du Midi protestait contre toute tentative de suzeraineté. « Guillaume, duc d’Aquitaine, dit un vieux chroniqueur, ne pouvant souffrir l’injustice que les Français avaient faite à Charles, duc de la Basse- Lorraine, en se soumettant à Hugues Ci pet , ne voulut point reconnaître celui-ci pour roi (5). » Les Chartres contemporaines témoignent , dans la plupart des villes du Mi«!i , «pie la reconnaissance de Hugues Capet ne fut point unanime : ici elles sont datées du règne de Louis V enfant; là elles disent : « Dieu régnant , en attendant le roi ; le roi terrestre absent (6) , et la suzeraineté en veuvage. Les peuples du Midi restent fidèles à la race de Charlemagne, ou, pour parler plus exactement, ils demeurent dans leur propre indépendance. II faut se rappeler ensuite que le royaume d’Arles était germanique, et que les populations visigothes n’avaient point oublié leur origine primitive : le Limousin fut la dernière terre qui reconnut la suzeraineté d’Hugues Capet ; ses braves barous res-
(1) J’ai trouvé bon nombre de Chartres «le donation» de Hugues Capet. f'oyez MiSilloi , de Rc diplomuticil, pag. 576.— Spicileg., lotn.vi, psg. 421. — Gall. Christian. , loin, vi, p. COG. — Preuves de C Histoire de t’ abbaye de Tournas, pag. 289.
{i)f'qyez Mémoires de l’ancienne Académie des inscriptions sur b s droits de Hugues Capet à la couronne. ctrcriGCB.
(3) Iîau ik et Mauca, Hv. iv, ad ann. 087 , col. 413 cl 414.— L’abbé de Camps, Car tut. 087.
t4) Vaissbtb , tlist. du Languedoc , t. ii, p. 120 et 150. (5) Aont-Min nr. Charmais, .ait ann. 007.
(0) Pco régnante, rege expectante , ou absente rege terre no. ( Chartres, au* preuves du tom. ii de doin Vaissêi b, Histoire du Languedoc.)
peclèrcnt le sang de Charlemagne (1). Quelques charlrcs isolées sont datées du règne de Hugues Capet; les monastères surtout se rappellent avec line sainte joie que Hugues est le (ils des ducs de France qui avaient pris les abbayes sous leur patronage ; les églises venaient donc saluer leur protecteur et leur défenseur d'épée.
Hugues Capet exerçait la royale juridiction dans ses domaines ; la race carlovingiennc en était à ce point d’épuisement, que I.otbaire et Louis V avaient été obligés d'aliéner un à un tous les fiefs de la couronne ; ils en vinrent à céder la ville de Laon, la plus vieille, la plus forte cité des domaines; ils la donnèrent en garde aux ducs de France, et ceux-ci la placèrent parmi leurs joyaux. Quand lingues Capet eut été proclamé roi , le domaine personnel des comtes de Paris rentra dans la couronne; royauté et patrimoine se confondirent dans une commune administration. Hélas! elle n’était point une et fixe, cette administration! au milieu du domaine même il y avait mille terres indépendantes ; chaque tour avait son seigneur, chaque féodal son pouvoir. Lorsque la bannière d’un comte était là iiissée, est-ce que le roi pouvait la faire abaisser ? il fallait dompter et vaincre plutôt encore qu’administrer. Si les seigneurs de Puisel ou de Montmorency, les sires de Corheil ou de Brie , opposaient résistance aux sommations de leur sire, il fallait aller à leur rencontre bannière levée; il n’y avait pas d’autre mode de reconnaissance admis dans le baronnage de France. Entendez-vous les trompes cl les buccines retentissantes? c’est la convocation du ban du roi pour réprimer la résistance d’un comte pillard qui abreuve ses chevaux de bataille dans le baptistère de l'église.
La préoccupation de Hugues Capet s’applique surtout à ces expéditions militaires; il est incessamment à la tète de ses hommes d’armes pour faire reconnaître son pouvoir. Comme il est attaqué par Charles et ses Lorrains, il accourt avec les Français (2), «pii ne veulent pas subir le joug des races germaniques : le voilà dans les plaines de Champagne et de Brie; il invoque l'appui des féodaux; ceux-ci marchent ou refusent , selon leur goût ou leur caprice. Quand la querelle principale est un peu apaisée avec Charles de Lorraine, Hugues Capet passe sa vie à courir contre les grands vassaux ; il élève l’étendard de sa royauté partout, il cherche à la faire reconnaître dans les plaines de Saint-Denis jusqu’à l’Oise, l’Eure et l'Aube, qui divisent le duché »le France de la Normandie et de la Champagne. H
(1) En 1009, les Chartres du Limousin portent encore : Absente rege trrreno. (Vaissetè, Wst. du Lang.)
I?) Albéiuc, Chr. ad aun.089.— Picbesse, i. u, p. 029.
mène les Francs en Aquitaine, la lance haute; on trouve même des traces d’une expédition contre les Catalans à travers les Pyrénées : tant il y a que, dans les Chartres, quelques-unes des populations pastorales des montagnes datent les années par le règne de Hugues Capet (3).
L'administration consiste tout entière dans la conquête victorieuse. Là où sc montre la force , se manifeste aussi l'obéissance. La pensée de police est dans l’Église ; il faut fouiller les conciles provinciaux, les premières Chartres de fondations monastiques, pour recueillir les idées de gouvernement et de bonne gestion. Les conciles provinciaux promulguent des règlements d’ordre et «le mœurs ; ils délibèrent, s’assemblent dans des réunions solennelles; les règles monastiques sont les premiers modèles des libertés communales; toutes les prévisions économiques s’y trouvent sous la grande loi de l'élection (1). Plus tard, les communaux copièrent les actes d'administration monastique pour rédiger leurs propres Chartres , et les métiers s'organisèrent d’après la hiérarchie religieuse : le catholicisme fut ici encore la première loi de sociabilité.
Dans les conseils de Hugues Capet, toute chose était à la guerre. Comment aurait-il pu s’occuper de Chartres et d’organisation, quand les Lorrains paraissaient en force et attaquaient la Champagne par Laon et Keims? Charles était à leur tête, impatient de saisir la couronne; en homme habile, Charles voulait attirer les grands et les évêques français ; il multipliait les promesses, il avait envoyé partout des émissaires et des agents secrets, afinde réveiller les sympathies pour sa race. Ses Chartres originales u’exislenl point, mais on retrouve quelques-unes des réponses qui lui étaient faites. Charles de Lorraine avait profondément blessé les clercs ; il cherche à s’eu rapprocher, il écrit à l’archevêque Adalbéron ; le prélat répond en termes fiers et un peu hautains à Charles de Lorraine, son seigneur: « Comment pouvez-vous me demander conseil, vous qui me croyez le plus déclaré de vos ennemis? Pourquoi me traitez-vous «le votre père, moi a qui vous vouliez ôter la vie? Je n’ai neanmoins mérité ui l'un ni l’autre; mais j’ai toujours fui cl je fuis encore les conseils des méchants ; je ne parle pas de vous. Puisque vous médités d’avoir de la mémoire, je vous prie «le vous ressouvenir vous-même des conseils avantageux et salutaires que je vous donnois lorsque vous demandiez mon avis sur les moyens dont vous vous serviez pour regagner les grands du royaume. Car qu ’étois-je pour «tonner moi seul un roi aux Fran-
(3) Maica, Ilispanica. liv. iv, ad an». 987.
(4) I.tBir. Concil. Voyez la laide «les maüèrei, aux mois Ctcrlc. Xobit. Feud. Fcc (es.
çois? Ces choses sont publiques, rien ne s’est fait en cachette. Vous me reprochez que je hais votre race ; je premls à témoin Jésus-Christ que je ne la hais point. Vous me demandez ce que vous devez faire? je n'en sais rien , ou si je le sais , je n’ose le dire. V ous me demandez mon amitié ! je souhaite qu'il vienne un temps où je puisse avec honneur vous rendre mes services , quoique vous ayez envahi le sanctuaire du Seigneur, que vous ayez mis dans les prisons la reine , à qui vous aviez fait les serments que je sais, que vous ayez aussi fait prisonnier l*évèqne de Laon ; qu'en fin vous ayez méprisé les excommunications que les évêques avoient lancées contre vous. Je ne parle point du roi (Hugues Capel), mon souverain , contre lequel vous avez entrepris une guerre qui est au delà de vos forces. Néanmoins , je me souviens du bienfait que j’ai reçu de vous lorsque vous m’avez sauvé la vie. Je vous en dirois davantage , mais sachez que ceux qui sont dans vos intérêts ne cherchent qu'à vous tromper. Ils se servent de vous pour faire leurs affaires, vous le connoltrez toi ou tard. 11 n’est pas temps à présent de vous développer ce mystère. C’est un effet de la crainte, si je vous dis ceci ; si je n’ai pas répondu à vos premières lettres ; c’est aussi pour ce sujet que nous tenons pour constant que la confidence n'est jamais sûre. Je pourrois traiter de ces matières avec Pr. K. I.H. H. T. Z., s’il pouvoit venir jusqu’ici, après avoir donné et reçu des otages. S’il peut venir, je lui confierai tout, mais je ne puis et je ne dois pas m’expliquer devant quelque autre que ce soit (1). »
Tous ces mystères dont parle l'archevêque se liaient à une conjuration des grands et des évêques contre Hugues Capot. La ville de Laon ouvrait scs portes aux Lorrains; Arnould, chanoine de la cathédrale , introduisait les batailles de lances dans la cité, encore vivement attachée au sang de Charlemagne. Ici sc montre une nouvelle époque de guerre et de trahison ; il y a une sorte de réaction des mécontents contre Hugues Cupet ; le nord de la monarchie fcodale lui échappe. Laon est à peine soumis, que Hugues veut l'assiéger; les Lorrains (S) le surprennent et brisent son armée de Français. Charles, le représentant des Carlovingiens, s’avance en toute hâte; Reims lui ouvre scs portes. Le premier archevêque est mort; son successeur, qui porte le nom d'Arnould , bâtard de Lolhairc , va au-devant de Charles de Lorraine et l’accueille ; il
(!) Voyez Gemert, Epist. 132. — Duchesse , loin. iv, poj. 817 el8ld. — Voyez aussi Moaot, Jtist. Rem. Me trop.,
(2) Chronic . F rodoard , a«l ann. 990-991.— F. pis loi. Orne, apnd Duchés* b, lom. iv, pay. IL
(3, Concil. lit mens, ad ann. 991.
ne s’agit plus que de le sacrer comme roi des Français, car les murailles se sont abaissées; les clercs hésitent ; il ne peut pas y avoir deux rois oints de la sainte ampoule. Pendant ce temps, Hugues Capet se lie avec les Normands , cl à la tête d’une forte armée il vient mettre le siège devant Reims pour se venger de la trahison d'Arnould. Ce siège fut conduit avec vigueur; Charles de Lorraine, trahi par l'évêque de Laon , est livré avec sa noble femme de sang germanique à Hugues Capet, roi couronné.
Le principal auteur de la levée d’armes du duc de Lorraine avait été Arnould, archevêque de Reims. N’avait-il pas trahi Hugues Capet, son suzerain victorieux ? C’était un prélat de sang carlovingien , très-puissant d’ailleurs et bâtard de Lothaire. Combien était grande cette force d’un archevêque posant In couronne sur le front d'un roi (3)! Arnould était traître à Hugues Capet, et un acte de force qui marque la supériorité de ce vigoureux chef des Francs , ce fut sa résolution de faire déposer Arnould par un concile provincial! Elle était dangereuse celle entreprise du roi contre un évêque ! c’était un procès dans lequel toute la conjuration devait être révélée. Qui oserait mettre la main sur un évêque? qui oserait l'accuser en plein concile? Hugues Capet avait besoin de montrer sa force, et il n’hésita pas. Le concile provincial ne fut pas complet; on appela des évêques, les suffragants de Reims; quelques-uns vinrent, d’autres refusèrent ; enfin l’assemblée fixa le lieu de sa réunion dans l’abbaye de Saint-Basic, près de Reims. Là devait se préparer la grande scène d’une déposition épiscopale et solennelle ; le concile plaçait en face le sang carlovingien et le premier des Capet ; c’était une sorte d'assemblée politique délibérant sur une conjuration de la famille ancienne contre la royauté nouvelle.
Le premier jour de l’année 991 , les vastes dortoirs de l'abbaye de Saint-Basle, au diocèse de Reims, réunirent une immense assemblée d'évêques, de clercs , d’abbés revêtus de la mitre et de l’étole , chaque abbé précédé de la croix pour marquer sa juridiction (i). J.c concile s’ouvrit au milieu du plus profond silence: « De quoi s’agit-il? s’écria l’archevêque de Sens; ou ne souffrirait pas qu’un évêque soit traduit ici et condamné pour crime de lèse-majesté , si nous n’avions l’assurance que tout pardon lui sera accordé. » — « Voilà qui serait commode, répondit l’archevêque de Bourges; par ce moyen on voterait sans se compromettre. » Et en
(4) L’abbé ne Ca*ps, dan» *<• carlulaires manuscrit» ( Bibliothèque du roi ), a donné en B™01* détail tous les actes de ce concile; il est ainsi daté dans le recueil des conciles : Ann. incarnat. 991. indicl. 4. Ann. Itug. Cap régnant. Voir aussi Gall. Christian, lom. m, |»ag. 810 Mais loi, Ilist. Reniais., ibiil.
disant ces mots il regarda fixement l'archevêque de Sens : « Vous voulez donc soumettre cette décision aux laïques? i* dit l’évêque de Beauvais, un des batailleurs à la lance et à l'épée. « Je connais parfaitement toute cette affaire , déclara l'évêque de Langres; Arnould a vendu la ville aux Lorrains, il a lâchement abandonné son église; il m’a mis en danger de mort, moi et les comtes qui sont restes fidèles au seigneur Hugues; c'est un crime de lèscmajesté , qui peut le nier? » Il y eut quelques applaudissements parmi les comtes français. « Oui, Arnould est coupable, ajouta Icvêque d’Arras, mais qui voudrait verser son sang ? » — « Verser le sang! j’y répugne comme toi, s’écria l’évêque de Langrcs; mais jugeons d’abord le crime , n'épargnons pas celui qui a livré Laon aux troupes germaniques. « — « Voulez-vous lire le serment qu’Arnould avait prêté au roi Hugues? dit l’archevêque de Bourges ; il l’a trahi ; combien son manque de foi est grand ! » Et le secrétaire du concile le lut à voix haute : •* Moi, Arnould, archevêque de Reims, promets aux rois Hugues Capet et Robert de leur être très-fidèle , et de leur donner aide et conseil dans leurs affaires, selon mon savoir et mon pouvoir ; de ne donner ni aide ni conseil en aucune cause que je saurai être contre eux. Je promets ces choses en présence de Dieu , des saints anges et de toute l'Église, et prie que leur exécution soit parfaite. Si , au contraire , ce que je ne veux point , je manquais à mes promesses et à mon serment , je veux que les bénédictions que je me souhaite , se changent en malédictions sur moi , (pie je vive peu, que je sois dépose , et que mon évêché soit donné à un autre , et (pie les ecclésiastiques qui me sont soumis et mes vassaux m’abandonnent. Je signe de ma main cet acte que j’ai aussi écrit tout entier en témoignage de ma bénédiction , et je prie mon clergé et nies vassaux de le souscrire (1). «
u C’est indigne, s'écrièrent quelques évêques, après un tel serment , d'avoir trahi le seigneur Hugues! » — « Mais voulez-vous le condamner sans entendre la défense des clercs du diocèse? «répliqua l’archcvèquc de Sens. — «Cela ne peut être, « ajoutèrent d'autres évêques. On introduisit les abbés et clercs du diocèse de Reims; Arnould trouva parmi eux des défenseurs très-habiles; un d'entre eux s'écria : •• Appel au pape, appel au pape! nous en appelons à Rome ! »
Cet appel au pape était redoutable, il suspendait la juridiction des évêques , cl le roi Hugues Capet était trop faiblement établi pour le braver ; il se
hâta donc d’écrire lui- même au souverain pontife une humble lettre pour lui expliquer la conduite d’Arnould. Cela fait, le concile ordonna l’arrestation d'Arnould. Il fallait le voir protester en pleine assemblée : « Je suis dans les mains de mes ennemis, s’écriait-il, je n’ai plus ni moines, ni abbés, ni clercs pour me défendre; j’en appelle au pape. «Après cet acte de force, la faiblesse vint; Arnould se prosterna la faoe contre terre devant le concile, il confessa ses torts : « Eh bien ! dirent les pères , va trouver le roi Hugues, cl fais-lui la même génuflexion. » Ce qui fut dit fut fait; on vit l’évêque s’agenouiller devant le roi : « Hugues, laisse-moi la vie, ne mutile aucun de mes membres. » Et le roi lui répondit : « Arnould, déchire ton pallium, et tout sera oublié. « Et l’archevêque scella sa renonciation à l’évêché de Reims (2).
La victoire fut ainsi complète pour Hugues Capet; Arnould, fils bâtard de Lolhairc , était Lorrain , de race germanique ; il avait tenté de favoriser son oncle ; ch bien ! il était humilié In face contre terre; que restait-il de la race cai lovingienne? un rejeton captif et un prélat agenouillé. La nouvelle race était pleinement favorisée par la fortune ! Hugues Capet .avait les évêques pour lui; il disposait d’un concile provincial pour frapper scs ennemis ; la vieille race était abandonnée !