CHAPITRE XII
LE ROI ROIlER T.
Éducation du roi Rohrrt. — Le» école* de science». — Roi de» clerc». — Élévation de Robert. — Gouvernement commun. — Révolte. — Caractère et sacre de Robert. — Sou mariage. — Adélaïs. — Herihe.
Robert , fils de Hugues Capet et d'Adétaïs, naquit au Petit- Palais en Plie, à Pâques-FIcnries «le 970(3),
(3) Il y a une vie de Robert écrite par lielgaud, moine de Fleury; elle est contemporaine; mai» le pieux solitaire ne s'occupe que de» prodigalité» du roi cl de» bienfait* dont il accabla les monastères. Du.iiose , l. »v, et doua B»cq«Jtr, loin, x et xi.
«rant que Hugues ne prit le litre île roi îles Français; il reçut le nom de Robert , car c’était un prénom de race parmi les ducs de France et comtes de Paris; un des ancêtres n’étail-il pas ce Robert le Fort de grande mémoire, le Macliabée au règne de Charles le Chauve? Robert fut baptisé en l'église Saint-Barthélemy, pieuse fondation du duc son père : on remarqua que les pleurs et les cris de l’enfant accompagnaient le plain-chant des litanies, d’où l’on conclut que ce serait un fils fort en clergie ; aussi, tout en le dotant des leçons d’armes, dons de courage et de bataille, Hugues son père l’envoya aux écoles des clercs en la cathédrale de Reims, sous l’archidiacre Gerbert, cet esprit si éminent qui s’éleva haut dans l'époque féodale (1).
Le dixième siècle, domine par l'esprit sauvage de la guerre des fiefs , n’avait pas cependant oublié toutes les traditions de sciences; ces traditions se conservaient dans les monastères et les cathédrales. A chaque archevêché était attachée une école pour l'enseignement ; on ouvrait aux élèves les calculs mathématiques et d'astronomie, si mélangés de superstitions et de sortilèges. On lisait en frissonnant tous les prodiges du monde immatériel; l'histoire des morts qui remuaient les suaires, les chroniques des vieilles tours, des souterrains aux bruissants squelettes. Une double épopée s’ouvrait à l’imagination solitaire : les miracles des saints et les sombres tentations du démon ; les translations de reliques sont toutes remplies de merveilles ; elles révèlent le brillant trésor d'un monde fantastique où tout se mouvait dans des conditions indépendant^ de la matière. Les écoles enseignaient également les souvenirs des belles-lettres de la Grèce et de Rome (3); les rares manuscrits sauvés de la destruction des quatrième et cinquième siècles restaient déposés dans quelques abbayes où l’enseignement s’était conservé; on perpétuait aussi les traditions des hymnes et du plain-chant , admirable mélodie qui exprime les déchirements de l'Ame malade en face îles douleurs de la vie; au fond de la cathédrale, en face du baptistère, était l’oi-gpc solennel , et quand les mille sons bruyants exaltaient les tristesses solitaires, quand la tempête des passions désolées bruissait dans les tuyaux de fer, comme le vent d’orage sur les vitraux (3), les écoliers de l’abbaye chantaient l’hymne grave qu’a-
(1) Raoul Glaser, toin. n, chap. u. Gerbert résume la science du dixième siècle ; je lui ai consacré tout uu chapitre.
(9) Les Bénédictins ont consacré le vi« volume de V Histoire littéraire de France à l’élude de celte époque de la littérature ; ils donnent beaucoup de détails sur les écoles de science dans les cathédrales ; mus il y a peu d’aperçus et de critique élevée ; tome vi (préface).
vait composée le chantre. Toutes les dignités de la cathédrale sc rattachaient à la science, et si le chantre avait pour mission d’enseigner l’hymne des fêtes, le scolAtrc était appliqué aux enseignements des lettres saintes ou profanes.
Au sein de la cathédrale de Reims , Robert enfant fut clevë ; il y prit un goût de science et d’église , il aimait à sc revêtir de l’aube cl du camail des chanoines; ce droit appartenait à sa race; la dignité de clerc n’était pas à dédaigner pour un prince; il fallait sans doute qu’il pût manier la lance et l’épée; mais comme la pensée morale d’une résistance à la féodalité armée venait des clercs, il était habile à un roi de se revêtir de l’étolc et de la chasuble; il mauifesïait par là son désir de civilisation , il sortait de la société brute et féodale , pour se placer dans l’esprit et les conditions de la clergie et de ces sciences qui devaient corriger les mœurs et les idées de la vieille société. Robert récitant les hymnes, chantant les litanies au chœur, ramenait les coutumes vers l’Eglise, c’est-à-dire vers la seule puissance qui pouvait alors dompter les passions brutes ; le roi des clercs devait comprimer la société militaire , et ceci explique la puissance civilisatrice de la papauté.
Robert enfant eut pour maître Gerbert , l'intelligence la plus avancée , l’esprit le plus souple , le plus habile entre les clercs, celui qui inventait l’orgue hydraulique et le cadran qui marque la vie. La solitude est puissante sur les Ames , clic les pousse vers les créations (4).
Le prince Robert avait dix-huit ans a peine lorsque Hugues son père, qui venait de poser la couronne sur sa tête , l’associa , comme on l’a vu , dans le parlement des comtes, à tout son pouvoir de la royauté ; c’était une manière de faire reconnaître et saluer le jeune prince de son vivant. Le sceptre n’était point sûr aux mains de Hugues Capel; que ferait-ou après sa mort? les comtes francs reconnaîtraient-ils le roi RobcrL? voudraientils baisser le front devant sa main gaulée? Cela était douteux : la race carlovingicnnc n’était pas sans avoir laissé quelques souvenirs ; qui pouvait répondre de la foi lige des barons? ils avaient obéi à Hugues parce qu’il était brave et fort ; mais le roi des Francs mort , qu’étail-il besoin de couronner son héritier quand lui serait dans la tombe? Au
(3) Voyez les Bénédictins et le savant abbé Lkbokvf, Recueil de divers écrits pour servir à l’Histoire ccclèsiasligue de Paris, l'aris, ann. 1739.
(4) La vie de Gerbert est une des plus curieuses et des plus agitées du moyen Age; elle se trouve dans Baronius ( Annal. ). ad ann. 981-1030. Gerbert fut depuis le pape Sylvestre 11. J'ai dû consacrer, je le répète, tout un chapitre à Gerbert, parce qu'il résume la science du x« siècle*
CAPEPIGl'R.
moyen de l’association , tous ces murmures s’apaisaient ; Robert ne marcbail-il pas aux batailles à côté de Hugues son père? leudes , barons , comtes, hommes libres et serfs eux-mêmes ne s’accoutumaient-ils pas à mêler son nom à celui du roi Hugues? L’association préparait le paisible commandement de Robert , il évitait toute transition longue et agitée après la mort du père (1).
Aussi l’association , ainsi qu'on le dit, fut absolue et complète, toutes les Chartres sont scellées d’un même scel et rédigées sous une commune volonté; faut-il faire la guerre à un comte, protéger un monastère ou une église, Hugues et Robert interviennent simultanément ; faut-il accorder quelques fondations pieuses aux monastères, le «Iroit de pêcher ou de chasser à un abbé, le scel est encore commun (2). Les «leux rois régnent de concert , il n’y a pas de différence entre leur autorité ; les Chartres portent les deux noms en tète, comme les scels pendants en cire jaune; on voulait éviter que toute transition d’un règne à un autre fût remarquée. Tout devait se faire sous une même administration : le caractère de Robert le portait vers les clercs: celui de Hugues vers les hommes d’armes, les comtes féodaux , les batailleurs de cette société ; il était bon de les voir tous deux assis sur un trône; l’association était politique pour maintenir toutes les forces dans l’obéissance envers le suzerain.
Dès l’adolescence on avait songea marier Robert; quoique dévoué à la science, il avait les passions vives , et Hugues son père lui chercha une femme parmi les nobles dames, riches héritières dans la féodalité (3). Il y songea longtemps; l’alliance de famille formait un lien de défense mutuelle, et quand on avait pour femme une dame de bonne lignée , c’était autant de vassaux qu’on acquérait ; les serfs suivaient les conditions de leurs terres, ils formaient acquêt de mariage. Robert épousa d’abord Adclaïs, veuve d’Arnould, comte de Flandre; elle était suzeraine d’un grand nombre «le fiefs avec juridiction haute et basse sur de nombreuses terres riches en moulins cl fours banaux. Le mariage ne fut point long; Adélais mourut en devenant mère; Robert la pleura quelque temps; mais, d’après le conseil de ses comtes, il épousa Berlhe, fille de
(1) Urlcaud. Pila Robert., ad ann. 097, chap. iv.
(î) RaÉQUir.NY, Recueil de Chartres , tom. i. — Maiili.os , Dfplomatica , loin. i. — jtrt de vérifier les Dates ( article Hugues Capct ).
(3) Il résulte d'une chartre rapportée dans la correspondance de Gcrhert, que HugucsC.apet s'était personnellement adressé à Basile et à son (ils Constantin , pour leur demander en mariage une de lems filles, toutes les princesses de l'Allemagne et de France étant ses parentes. Voici comment
Conrad, roi de Bourgogne, de race germanique : Rertbe n’elait point une jeune fille naïve cl simple «le cœur et d’amour; elle était veuve comme Adélais ; son premier mari avait nom Eudes , dit le Fort, comte «le Chartres et «le Blois. La Champagne était alors à la convenance des rois «les Francs; ils cherchent à l’obtenir comme bonne lerr«t du <lomaine; Flandre et Champagne, nobles fiefs «le la couronne, faisaient envie aux rois; «pii pouvait le disputer en riches cités et en corporations travailleuses à la Flandre, aux villes «le Lille, Cainbray, Arras et Saint-Omer? et les riantes villes de Champagne, sons ses comtes, rivalisaient noblement avec les plus merveilleux pays de l'Ile-de- France.
Adélaïs et Berlhe étaient les doux prénoms «les femmes dans la famille du moyen âge; la reine Berlhe fut le symbole «le la résignation et de la souffrance dans la vie; elle avait aimé Robert bien avant son mariage; tin peu sa parente «le lignage, Berlhe avait tenu avec lui sur les fonts du baptême le premier de ses enfants mâles. Alors les prohibitions de mariage pour cause de parenté étaient multipliées; à une époque de force et de violence, il fallait d’énergiques freins pour empêcher le débordement de la passion; quand les barons avaient le feu d’amour au cœur ou la chaleur brillante à la tête , auraient-ils respecté la fille, la sœur de leurs proches, de leurs parents? il y aurait eu des incestes outrageants, un mélange de sang et de race, comme cela se voit parmi les nations sauvages; c’est pour les éditer que la grande police papale avait décrété les prohibitions à plusieurs degrés. Quand la vie était si rapprochée dans le foyer domesti«{ue, il fallait empêcher l’inceste et les unions de chair et «le sang entre les membres d’une même famille (4).
Indépendamment de la parenté naturelle, le catholicisme avait introduit la parenté spirituelle , l’union de l’âme sans le corps : avait-on tenu ensemble un enfant au baptême, des liens intimes et mystérieux se formaient entre vous; de même qu’il y avait de chastes épouses du Christ dans le monastère , de même il y avait «les frères et des sœurs dans b; Christ en face du saint baptême; l’enfant couvert de la robe d'innocence que l’on
est riatiluté decette chartre: Uasilh et Constantin, imperatoribus orthodoxis , Hugo gratid domini rex Franco rum. Apud Ghibmit, Epist. 3.
(4) Les prohibition* de mariage étaient dans le droit catholique deux fois plus étendues que dans le droit romain. Comparez le code Théodosien, liv. iv, et les décrétales de Uatrimoniîs. F.n morale, la loi civile peut se montrer plus indulgente que la loi religieuse. Payes Pothier, Pandect., liv. T.
présentait ensemble aux fonts baptismaux créait entre vous une fraternité mystérieuse; vous étiez parents par l’esprit, par l'expression d’une commune vie; les vieux mois «le compère et <le commère signifiaient la palernilé et la maternité morales dans les lois de l'Église; ce lien prohibait le mariage entre les affiliés chrétiens; il fallait que des exemples de chasteté et de pureté vinssent ainsi des parents selon la foi (1).
Les conciles avaient discipliné la famille avec une rigidité moralequi luttait contre les instincts bruts d'une société toute d'armes et de batailles: on soumettait le toit domestique à des règles spirituelles infiniment étroites ; hélas ! le roi Robert ne s’y était point arrêté; il avait épousé Berlhe, sa parente d'esprit et de chair ; Berlhe et Robert étaient cousins d’abord , puis ils avaient tenu ensemble un enfant du comte Eudes. Archambaut de Sully, archevêque de Tours, célébra ce mariage; il fut appuyé de ses evêques siiffragants ; toutes les formes furent exactement observées ; il y eut solennités, joutes , tournois. Le suzerain célébrait ses noces avec pompe dans le plaid des barons , aux plaines verdoyantes de Saint-Denis (2).
L’unipn de Berlhe et de Robert précéda d’une année la mort de lingues Capet ; tout était préparé pour la transition d'un règne à un autre ; on avait vu si souvent le roi Robert assis à côté de son père ou marcher avec lui aux batailles ! n’était -ce pas un commun chancelier qui scellait leurs Chartres? Quand donc le roi lingues fut au lit de mort , il y eut une réunion de barons et de comtes francs pour sacrer son successeur ; l’avénement fut une reconnaissance simple de ce qui déjà avait été proclamé au plaid royal de l’association ; il n’y avait pas de succession réelle; le nouveau roi des Francs n 'étaitil pas le prince qui avait marché dans les batailles à côté de Hugues son père? l’association était une royauté véritable; qui pouvait réclamer la couronne? Si déjà les descendants des Uarlovingicns n’avaient pu lutter dans les premiers jours de Hugues, comment se représenteraient-ils quand le temps s’était avancé pour consacrer le pouvoir des Capels? Charles de Lorraine était encore captif; on l’avait transporté ù Dourdans , château fort, aux grilles de fer ; comtes, barons , vicomtes , gardes des marches et frontières , avaient besoin de consacrer leur propre usurpation. Tout n’avait-il pas été le résultat de la violence depuis un siècle? les fiefs de Bourgogne, de Normandie, de Flandre,
(1) ÜELcion, r)la Robert.— DocétMl, tom. iv, pag. Cf. Comparez avec l'abbé oc C*«ps( Cartu taire ); le savant abbé a fait une dissertation tpécialc sur le divorce de Robert et de tierlhc. (Mss. Biblioth. du roi, loin, iv, in fol.)
(9) Doaois, Ilist. ecclès. de Paris , pag. Cl 3.
n’avaient-ils pas été la proie de la conquête et d'une possession militaire? L’hérédité dans Fusui-palion «le la couronne était nécessaire pour consacrer l’hérédité dans la possession des fiefs ; avec Robert, roi «les Français, fils de Hugues, petit-fils des ducs de France, aucun reproche ne pouvait être adressé aux comtes, aux féodaux (3), qui campaient sur le territoire. En Normandie c’étaient les descendants des Scandinaves qui s'étaient partagé les terres sous un chef venu du Jullund et de la nation danoise, conquérants et usurpateurs s’il en fut jamais; qui pouvait justifier les titres des comtes de Champagne tes tricheurs , ou des ducs de Bourgogne de la race de Hugues «le France? Quand donc tout était usurpation , n’étail-il pas nécessaire d’avoir sur le trône un roi nouveau qui fût pour la couronne ce que les féodaux étaient pour la terre? Il y a un instinct dans les sociétés pour sc placer sous le principe qui leur convient; dans une époque de violence il fallait un prince que la violence avait fait roi ! Lorsque toutes les terres et tous les fiefs étaient usurpés, il fallait que la couronne fût également une sorte d’usurpation. Toutes les fois qu’il y a eu un grand vol des propriétés, il y a également un envahissement du trône pour consac rer la possession violente du sol.