RÈGNE DE ROBERT
Berlhe et Robert. — Le pape Grégoire V. — Excommunication. — Interdit. — Divorce. — Séparation. — Le rot Robert } Rome. — Étal des opinion* pendant le divorce. — Mariage de Robert et de Constance d'Aquitaine. — La race méridionale. — Vie de Robert et de Constance.
A l’âge de vingt-cinq ans , Robert avait la taille élevée, la chevelure lisse et flottante; ses épaules étaient hautes, signe de force; sa barbe longue et assez fournie: les yeux fins et bons; la bouche gracieuse à tous, et, comme disent tes chroniques,
(3) Je ne saurais dire combien on a disserté sur la question oiseuse : « Si Hugues Capet a usurpé la couronne » ; comment raisonner d'après les règles du droit, à une époque où tout était confusion et désordre? rayez Mm. de l'abbé ne C-Airs. Bibüolh. royale, tom. i.
toujours prèle à donner le baiser de paix (1). Le roi Ilobert était d’une force prodigieuse, expert en tous les arts de la guerre; il chevauchait un cheval à la course et brisait de ses poings des éperons de fer. Son esprit était pourtant débonnaire ; on citait sa libéralité prodigue, qui ne s’arrêtait devant rien; il donnait sans cesse aux comtes, aux clercs, à tous Us hommes qui tendaient la main pour obtenir honneurs ou récompenses: celte indulgence, il la poussait si loin qu’il sc laissait voler; si bien qu’un jour un de scs comtes lui prit des chandeliers d’or en sa face, sans que le roi fit la moindre plainte; on célébrait sa piété, et les chroniques racontent les magnificences de cet excellent roi qui fondait des mouliers et donnait de précieux ornements à toutes les châsses bénites : des Chartres restent encore du roi Robert . où on le voit avec son sceptre en mains, la couronne au front et sa barbe crépue (2).
Le roi passait donc sa vie de prince en scs châteaux d’Etampes, de Saint-Denis ou de Poissy, avec sa chaste épouse Berlhe qu’il aimait tendrement, lorsque éclata sur le royaume la triste affaire du divorce. Il y avait un an déjà que le mariage de Robert et de Berlhe était célébré , l’archevêque de Tours avait béni l'hymen au nom des saintes lois de l’Église; mais le pape n’était pas intervenu; la loi des canons avait-elle été observée? Ici se présentait une des plus graves questions du droit catholique. Au dixième siècle, l’unité religieuse, d’où la force morale devait résulter, n'était point établie encore ; chaque évêque avait sa juridiction territoriale, tellement mélangée au système féodal, que l’épiscopat en avait emprunté les violences et les passions ; on disputait alors un évêché comme une pièce de terre, on voyait un évêque combattre le casque en tète comme un brave cl digne comte (3); il y en avait qui portaient aussi fièrement la cuirasse et le brassard que le plus fort et le plus redoutable féodal. Quand vous entriez dans les cathédrales de Sens, de Tours, de Cologne et de .Metz, il n’était pas rare de voir l’évêque cuirassé convoquer ses hommes d’armes, ou* bien, l’épieu en mains, faire retentir l’église fortifiée , du son bruyant du cornet, pour courir à la chasse au sanglier dans les Ardennes , dans les bois épais de Flandre ou de Bretagne, impénétrables retraites célébrées par les légendes.
(1) IIclcacd , FVa Robert., liv. i*t. On peut lire sur lletf-aml et sur Robert une dissertation de Samlc-Palayc , dans les Mémoires de l’Académie de* inscriptions, tom. x, pag. 555 à 502.
(î) Mtituoi , 7 diplomatie.. tom. i. Xlo'iTFArcox donne deux ou trois monuments du règne du roi Robert , t. i.
(S) t'oyez iMttr. ConcI/. ga!l.,\. t. I.es canons prohibent en vain ccs habitudes belliqueuses . dom Rocçuet, tom. x.
Pins d’une fois les aboiements des chiens de l'abbé, le hennissement de ses chevaux, sc mêlaient aux sons de l’orgue dans les abbayes (<).
11 était résulté de cette empreinte féodale une certaine indépendance des évêques chacun dans son diocèse ; Rome n'avait point encore l'habitude de ses légats à latere , puissance immense et morale qui ramena l’ordre et l’imité au milieu de l’anarchie du onzième siècle. Les légats furent le grand moyen d’énergie pour les sociétés agitées ; ils avaient les pouvoirs extraordinaires qui sont indispensables à toutes les époques de crise et de fortes actions. 11 faut à une société travaillée par des dangers menaçants, ces hommes qui agissent et commandent en vertu de leur droit extraordinaire ; le proconsulat se transforme , mais il ne s’abolit pas. Le pape qui portait la tiare était alors Grégoire V, de la famille d’Olhon III (5); il n'avait pas été paisible sur son trône pontifical. Rome devenait le foyer d’une insurrection bruyante ; le peuple , sous le tribun Cresccnlius, tête d’énergie , avait expulsé Grégoire, le représentant de la race germanique (0); Crcscentitis, héros populaire, avait saisi la dictature comme dans la vieille Rome , et au nom du peuple italien H avait secoué le joug du blond Germain qui foulait aux pieds de ses chevaux le Capitole , le Cirque et le Campo-Vaccino. Le peuple romain avait élu son pape dans le Forum , comme aux vieux temps il élisait ses consuls et scs tribuns. Le nouveau pontife prit le nom de Jean XVII ; il s’établit dans la basilique de Lalran , tandis que le tribun Cresccnlius, rassemblant les légions des fllseffeminés deRomidus, réveillait les ombres éteintes des vieux sénateurs. Celte puissance ne dura qu'un moment; bientôt Ton vit descendre des Alpes et des Apeutiins les soldats allemands , durs comme le fer. Rome vit autour de ses murailles les vassaux d’Olhon; la race germanique l’entoura comme d’une ceinture d’acier; la ville éternelle fut prise ; l'antipape Jean , homme faible* et sans énergie, eut les yeux crevés, la langue et les oreilles coupées (7) : sur le lieu même où coulaient les flots jaunis du Tibre , Jean fut promené sur un ànc , la face tournée vers la queue , en signe de mépris ; le tribun Cresccnlius fut précipité des liantes tours de Rome, et les Germains lui {lisaient en moquerie : « Roi de Rome . essaye de la roche Tarpéienne ! » Grégoire fut rétabli sur le siège
(4) I. abbf. , Collcct. Concil. GalUa christlana, tom. il , cl à la lalile des matière*, vo Cleric. cl Abb.
(5) Foycz IUrotiuh , Annal, non. P85-îK)7.
(0) Comparez Ditmar, pag. 554, apnd Schmidt, Histoire îles Allemands , tom. tu, pap. 4ô5t, et le Panthéon de Godefroy de Viterbe dans Muratori, Scriptor. Hat., t. tii, pap. 430, 437.
(7) FUrotics, Annal, a nn. 095-997.
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papal (1). Le pontife était ainsi île race germanique, fort comme elle, inflexible dans les prescriptions de l'Église et la suzeraineté pontificale ; peutêtre même se mêlait-il à toutes ces négociations un ressentiment île race : tant il y a que Grégoire sc montra fort irrité île ce que les évêques avaient célèbre l’union de Robert sans solliciter les dispenses de Rome. Que devenait l’unité de l’Église? on avait méconnu l’autorité du saint-siège et les lois canoniques sur les dispenses, le mariage était nul, et qui pouvait en invoquer la force et la durée (2)?
Il y avait encore d’autres motifs d’irritation contre Robert et la reine Bcrthe: le Pape, qui avait triomphé h Rome avec Olhon, était tout entier dans les intérêts germaniques : n’élaît-ce pas l’armée impériale qui avait forcé les portes du château Saint-Ange et précipité Crescentius de la haute tour dans le Tibre? Grégoire V , élu au trône pontifical sous le pallium et les pompes allemandes, était le représentant des peuples du Rhin cl de la Meuse, si haineux contre les Français et leurs rois; l’union de Berlbc et de Robert n’était-elle pas une menace contre les intérêts d’Olhon? Bcrthe avait des droits sur le royaume de Provence, dépendant de la couronne impériale; les Français allaient donc hériter de ces terres si riches sous le soleil du Midi ! Le ressentiment tic la nation germanique, la réaction de la race carlovingicnne contre les Capétiens, se révèlent par deux poursuites solennelles de celte époque : premièrement , la réhabilitation d’Arnould sur le siège métropolitain de Reims ; secondement , le divorce tic Robert et de Bcrthe (3).
On se rappelle toutes les solennités qui avaient accompagné la déposition d'Arnould sous le règne tle Hugues Capet; Hugues avait humilié, tant qu'il l’avait pu , le Mlard de la race carlovingienne , en le forçant à s’agenouiller la face contre terre devant le trône tle son ennemi : « Abaisse ton cou . cria le seigneur roi; abaisse, abaisse encore ! » Cette déposition avait eu un grand retentissement dans le monde catholique; Grégoire V s’en était virement inquiété; n'était-ce pas un attentat contre la sainlq Eglise? Arnould, «railleurs, était le descendant de la vieille race tle Charles le Grand , qui avait ses palais et son tombeau à Aix-la-Chapelle; les Germains l’aimaient et le protégeaient. Dès que la papauté fut restaurée dans Rome , Grégoire V écrivit de longues
(t) Ditvmi. Ibid.
(9) Dubois (Histoire ecclésiastique de Paris) entre» dans de grands détails sur le divorce. Payez aussi dora Bouquet, Cotlect. des Historiens de France, lom. x.
(3) BÉséoicms , Art de vérifier tes Dates , t. n , in-4°.
(4) Chronique de Frodoard, ad ann. 093 997. f.a cor-
épltres à Robert pour qu’il eût à restituer le siège épiscopal à Arnould ; des légats furent envoyés en France avec des pleins pouvoirs; on devait défendre les droits de l’épiscopat, taudis qu’Abbon, abbé de Fleury , était député par Robert auprès de Grégoire V, afin de traiter du rétablissement d’Arnould et du divorce de Robert cl de Bcrthe (4).
Cette douce et sainte union était l'objet des ardentes remontrances du pape; Robert cl Berthe vivaient dans une communauté intime; Berthe élevait ses fils, grands «Fige déjà , l’un comte de Blois, l’autre comte de Chartres. Robert passait sa vie dans son château de Dourdans avec la reine, composant des hymnes d 'église (3) ; le roi s’appliquait au rhÿlhme du plain-chant : sa voix était grave; il savait donner une mélancolique expression aux psaumes sublimes , à ces cris du cœur qui souffre; il disait dans la langue sainte, aux bruissements de l’orgue, le vide, le désenchantement que laissent après eux les plaisirs du monde dans la vie épuisée. Robert chantait sur la vielle, tandis que Berthe traçait sur des miniatures de grandes figures de saints et de prophètes, telles qu’on les voit encore reproduites avec leurs yeux fixes, leurs traits roides et fortement dessinés sur les portes des cathédrales. Cette union intime, le légat avait mission de la briser; il fallait déchirer cette vie commune, cl la voix solennelle du pape avait déclaré incestueuse et nulle la mystique tendresse de deux corps qui vivaient d une même existence (G).
La voix du légal avait retenti, et le pape n’avait point trouvé obéissance; Robert cl Rerthe restaient dans le même palais; manants et serfs, clercs et bourgeois , les rencontraient sur un commun palefroi dans les promenades lointaines, sous les arbres épais de la forêt séculaire : il semblait que plus leur union était persécutée par les droits de l'Eglise et les ordres du pontife, plus l'attachement grandissait entre Rerthe et Robert; il y avait une douce sympathie qui se retrempait dans les larmes : ainsi marchait leur tendre et fidèle amour. Pendant ce temps, le cardinal légal multipliait les remontrances; l'inceste cesserait-il de se manifester honteusement à la face du monde chrétien ? Berthe et Robert voulaient-ils donner ce grand scandale à l’Église ? qu’allaient dire lefc sujets en présence d'une violation aussi manifeste des saints droits? Anathème ! anathème sur ces tètes couronnées qui
rcspondancc du pape a été publiée par Pagy, ait ann. 997.
(5) L’hymne de la Penlecùie e*l l'oeuvre du roi Robert. Voyez le Mémoire de l’abbé Lebœuf sur ta musique d'église , pag. 80 et 87, et le» Bénédictins , Hist. lillér. de France, lom. v.
(0) P\q\, Annal. ad ann. 997.— Dom Bouquet. Hist. de France, lom. x.
mépris aient les commandements de l'Église ! Grégoire V avait lancé l'excommunication, déjà ses foudres avaient atteint Robert et Bcrlhe comme vivant dans un concubinage incestueux ; ils n'étaient plus l’époux et l’épouse pour l’Église; que les portes du temple leur fussent fermées , alors même qu’ils s’agenouilleraient profondément le front contre terre; avec eux (levaient être excommuniés tous les évêques qui avaient célébré ce mariage concuhinaire, proscrit par le souverain pontife (1).
L'excommunication était la peine foudroyante au moyen âge ; l’excommunié était le lépreux dans l’ordre moral; tous devaient le fuir comme le chrétien rejeté hors des portes de la cité sainte. L’interdit était une peine plus solcnnelle'encore ; ce n’était pas un homme, mais une société entière frappée de proscription. L’interdit lancé, tout ce qui pouvait émouvoir l'âme apparaissait aux yeux de la société catholique (8) : celle église dont le parvis était naguère inondé de peuple, la voyezvous? elle est fermée ; ses portes de fer ont crié pour la dernière fois sur leurs gonds ; le Christ de pierre qui en décore le faite, le saint baptistère qui est au-devant du parvis, les figures de vierges et de martyrs qui en ornaient le péristyle, sont rouverts de serge violette, de noires tapisseries en signe de deuil ; les cloches ne sonnent plus le carillon de fête et même le glas de la mort; la nature semble voilée avec le Christ. Naguère un enfant venait-il à naître dans la famille , on le portail au baptistère orné de fleurs ; le mariage avait ses pompes, et la mort elle-même avait ses prières, ses hymnes, scs plainsrchants lugubres, tandis que le corps reposait en terre sain le au milieu des ancêtres, dans ce catnpo santo béait où s’abîment les générations, (lue vouliez-vous que devint la société catholique privée de scs émotions , de ses anniversaires, de ses fêtes ‘de martyrs et de saints? Aussi l’empreinte la plus fatale accompagnait l'interdit ; il n’y avait plus de joie, plus de fêle, plus d’enthousiasme solennel ; la société s’enveloppait d'un suaire!
Que trouver d 'étonnant dès-lors dans le terrible récit de l’interdit, tel que le rapporte le cardinal
(1) Dom Bouqcbt , CoUect. Hist. de France , l. x et xi , et la savante préface. Helgaud le borne à dire: « Cujus scincti virl increpatlo tandem perstitit, donce rex milissimus reatum tuum agnoscerel , et quant maiè sibi Coputaverat , mulicrcm prorsùs derelinquerct , et peccali maculant, gralA Deo satisfaçlionc , diluerit. » ( Fila Robert, reg. cap. xvi.)
(2) Fogrex le* canons de l’Église sur l'interdiction , CoUect. ConcU.; table des matières, v° Excommunicat. In 1er die t.
(3) Le récit du légal Damien a clé disculé comme une
Damien, légal du saint-siège? Il rappelle à la mémoire des chrétiens quels furent les tristes résultats de l’excommunication de Robert et de Berlhe ; roi et reine couronnés, on les fuyait néanmoins comme des lépreux à la figure hideuse ; tous leurs serviteurs, tous les fidèles, les avaient abandonnés. En vain faisaient-ils retentir le palais de leurs cris! personne n’allait à eux ; on considérait leurs mets comme infectes de léprerle (3) ; quelle solitude était autour de Robert et de Bcrlhe! plus d’cchanson pour verser le vin d’Orléans dans la coupe dorée; plus de sénéchal , plus de connétable pour caparaçonner le destrier; tous avaient fui. Mille légendes lamentables circulaient parmi les vassaux : ici on avaiL entendu des voix étranges cl marmottantes qui frappaient l’air de leurs cris douloureux; les ancêtres agitaient leurs armures aux vieilles tours; des chevaliers tout armés se montraient ù l'horizon , combattant dans des nuées sanguinolentes ; enfin on dit dans le peuple que la reine Berlhe était accouchée d’un enfant beau de corps, bien fait de membres, mais qui avait la tète d’une oie! Quel monstre! répetail-on partout ; comme la vengeance de Dieu flétrit les excommuniés! ('.elle tradition (4) de l'enfant de Berlhe à la tète d’oie se maintint longtemps parmi le peuple, et le litre de la mère l'oie devint par la suite nue sorte d’injure, de sorcellerie et d'excommunication.
L'état d’exaltation des esprits ne permettait pas au roi Robert une plus longue résistance; lu révolte n ’élail-rlle pas à craindre? qui pouvait obéir plus longtemps à un excommunié livré à une légion de diables , tiraillé par l'adultère et l’inceste? n’élait-il pas horrible à voir? H y aurait eu une sédition de peuple dans le domaine du roi. Robert sc sépara douloureusement de sa femme; il vint en pèlerinage à Rome, tout en pleurant et gémissant; il fut absous de sa grande faute, et s’en retourna à travers les Alpes au milieu de ses sujets, qui le reconnurent pour roi quand il fut ainsi réconcilié avec l’Église (3). Dans la société du moyen âge , un roi excommunié n’était plus roi du peuple; Église et royauté se tenaient fermement dans un lien commun contre l'anarchie féodale. Les chroniques nousdisent
invention puérile ; il ne faut pas connaître l’esprit du temps pour mettre en question sa vérité. F ocrez la lettre originale de Damien. ( Dom Bouquet, Histor. de France , tom. x.)
(4) Les chroniques partent de celle tradition : aux veux du peuple, un excommunié n’était plus dans la société humaine, il ne pouvait donner naissance qu’à des monstres dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique. Au reste, voyez lom. x, Hist. de France, dom Bouquet, et l’abbé ne Camps ( Carlutaire ), mss. tom. îv.
(5} Dom Bouquet, CoUect. des Hist. de France, tom. x.
IIÜGUES CAPET. - 990-093.
combien fut douloureuse la séparation de Rolsert et de Berlhc; mais la répugnance des chrétiens pour l'excommunié était alors si profonde , cjiip ce fut une grande joie quand on vit le prince admis de nouveau dans l'intime communion des fidèles; l’église était parfumée d’encens ; les clerés remplissaient le parvis de Saint-Barthélemy en la Cité : Robert agenouillé fut lavé de son excommunication , rf au son de l'orgue il récita des hymnes qu’il avait composées pour la cathédrale d’Orléans.
Ce roi aux passions vires prit une troisième femme ; le pape Grégoire V l’y avait éngagé, car Berlhc était morte pour lui et le monde : n’étail-il pas à craindre aussi que Hubert, poussé par des souvenirs d’amour pour celle qui avait partagé sa vie, ne revint à elle , à sa tendresse? Des messagers furent envoyés dans tous les fiefs pour quérir une épouse au sire des Français : c’était un beau lot (pie la couronne, et il y eut plus d’une jeune fille qui s’émut dans les castels : le roi choisit entre elles Constance . de la race méridionale. Quelle était son origine? les lins disent qu'elle avait pour père Gui , comte d’Arles, et pour mère Blanche, sœur du comte d'Anjou ;lesautres la font naître deGiiillaume Taillefer. comte de Toulouse; tant il y a que Constance était de la race méridionale , belle de corps, légère d’esprit. Elle avait une si grande réputation de beauté, que Robert fil un pèlerinage à la tète d’une forte bataille de lances , seulement pour la voir (1). Constance vint au-devant du roi dans une noble parure ; elle fit en lui un effet si profond, que Robert n’eut pas de repos qu’il ne la prit pour femme dans les cours plénières; le mariage fut célébré à Blois : six mois à peine s’étaient écoulés depuis le divorce.
Constance, comme tontes les filles du Midi, apporta dans la cour de Robert de France les mœurs légères , les habitudes joyeuses du t>eau soleil de Toulouse et de Montpellier; belle, coquette, la reine mena dans sa suite une multitude de troubadours à la science gaie, des femmes aux habitudes rieuses. Les Francs , austères comme leur ciel brumeux , les barons à la barbe longue , aux cheveux pendants, aux noires armures, furent fort scandalisés de voir ces peuples méridionaux tous rasés, aux vêtements courts , se moquant de la gravité des
(1) HeLCkVD, f ila Robert. , chap. xxiv. — Fbodouip, Chronique, et Raoul Cuber. — Dom Bouquet, Historiens de franco, lom. x.
(2) Coopérant confluerc , gratid ejusdem regintv , in franciam atque Burgundiam ab Arvernid , et Aquilanid, hommes omni levitate vanitsimi , moribus et veste distorti, armis cl equorum phaferis incomposili, à medlo capitis comis nudali , histrlonum more barbis rasiy caligls et ocreis iurpissimi, fldei et pacis fœdere vacui,
clercs dans les sombres villes du Nord : il faut entendre les lamentations des vieux chroniqueurs contre cette apparition de la race méridionale dans la cour plénière du roi Robert; ils déclament tous contre Constance, ses riches parures et ses mœurs dissolues (2). Quand Constance paraissait sur sa haqitenéè aux poils blancs et lissés pour faire ressortir ses cheveux noirs qui tombaient en tresses jusque sur la croupe de son noble coursier ; quand elle se montrait avec ses robes écourtées, la jambe presque nue, son petit pied enfoncé dans sa mule à potilaine; quand elle se faisait suivre de jongleurs, troubadours, esprits fous de gaieté, il y avait un long murmure parmi les Francs inquiets. Quelle élait celle folle femme? que voulaient donc ces baladins? venaient-ils imposer leurs mauvaises mœurs à la nation de France?
Constance, à travers celte écorce brillante et ses habitudes de coquetterie . avait un caractère ferme, tenace, emporté; la reine conquit sur Robert tout le prestige d’une grande passion. La pauvre Berlhc fut oubliée; Constance aimait In musique, l'art des jongleurs et des ménestrels; auprès d’elle Robert se prit encore à composer des hymnes d’une musique douce et harmonieuse ; le pieux monarque mêla l’amour el Dieu dans une commune pensée. A la chapelle de Dourdans, il faisait vibrer l’orgue pour chaque prose de l’année, el le nom de Constance se trouva plus d’une fois dans ses prières à Dieu. La reine fut une femme de tête et de cœur; Constance heurta hautement les féodaux , el voilà pourquoi les chroniques la dépeignent sons des couleurs altières et dissolues; elle était implacable dans ses. ressentiments ; quand elle avait résolu un acte de sa volonté, rien ne pouvait la contraindre; malheur à celui qui se déclarait son ennemi ! Constance demeurait inflexible dans ses desseins; elle poursuivait tout ce qui s'y opposait, tout ce qui élait hostile à sa puissance. Robert subit l’absolue domination de la reine (3); de là les clameurs des vieux féodaux de la race franque; les Aquitains, les Provençaux devenaient maîtres de la cour plénière, ils se partageaient les fiefs el les domaines royaux ; n’y avait-il pas parmi les Francs mille causes de plaintes el de révoltes armées? le sang devait bouillonner au cœur des hommes d’armes !
quorum itaque ne fonda exemplarla , heu proh dolor ! tota gens francorum nuper omnium honestissima et Burgundionum sHibunda rapuit, doncc omnis foret ncquitiev et turpitudinis iltorum conformis. ( Roocui. Glabsb , ttist- tib. in.)
(3) Le moine Glaher, qui soutient sans cesse l’honneur de U race du Nord, s'élève vivement contre la reine Constance; c’est une haine profonde. F'cgrex les chapitres xvn, xxi et xxiv,
IIÜGÜES CAPET. - 090-1000.