‹ Œuvres de CapefigueChapitre 60 sur 165 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

l’as mil.

*EfFroi de* population*. — Pensée de la fin du monde. — Prodige». — Mgendes. — Phénomène». — Reconstruction de* église*. — Organisation des monastères. — Esprit de pèlerinage. — Force de l'Église et de la papauté.

La fatale année prédite par les chroniqueurs approchait avec son cortège lugubre ; on touchait à l'an mil qui devait voir la fin du monde (1), la chute des générations se refoulant les unes sur les autres dans ce cataclysme. Il s’était répandu une terreur indicible au sein du peuple; on se pressait dans les églises pour interroger les moindres événements; il y avait ce frissonnement qui précède les grandes catastrophes; chacun, les yeux fixés sur l'univers, étudiait les «astres, en suivait les plus petits accidents. La terreur était dans toutes les âmes ; clercs, bourgeois, seigneurs féodaux mêmes, tous avaient la crainte au cœur d’assister à cette fin du monde, «aux cris déchirants des générations brisées (2). llélas! la colère de Dieu était grande; les péchés de l'homme étaient si nombreux ! que de calamités menaçantes! Le Christ aux regards irrités allait paraître avec les anges en sa gloire; l'archange Michel, avec sa lance et son bouclier de feu, se montrerait dans la nuce en face de Dieu en trois personnes ; et la Vierge sainte, agenouillée, implorerait le pardon des hommes, car elle aussi, femme souffrante, était bien digne d'appeler la miséricorde de son fils, courroticé par l’orgueil et l'impiété des âmes (3).

Les clercs et les savants qui étudiaient la marche des saisons dans les astres, avaient aperçu d épouvantables symptômes de celle fin du momie tant redoutée ; on contait mille phénomènes étranges qui meiiaçaient la ruine des générations, l.es imaginations solitaires et exaltées interprétaient les phénomènes physiques comme un grand trouble apporte à l'ordre éternel et qui annonçait sa destruction : l’orgueil de la science n'avait point encore pénétré la profondeur des abîmes pour expliquer la nature; les systèmes n’avaient pas remué les idées ; il y avait une terreur naïve qui voyait Dieu partout avec sa colère contre le pécheur : toutes ces imaginations

(1) Mabillos, Analcct., tora. ni, pag. 504, n® 20.

(2) Abbo; Apol. pag. 401.

(«3; C'en ici le tymbolume de pierre de toute* le* calhé-

I s’exaltaient dans les contemplations des événements inouïs, de ces mille voix étranges qui sifflent avec le Vent dans la tempête. On croyait partout aux miracles; rien ne se faisait dans l’ordre naturel; on était sans cesse dans les ravissements du ciel ou dans les horreurs de l’enfer; l'Ame ineffable restait dans la contemplation du monde immatériel , indicible ' piiissattce qui nous mène tous, enfants que nous sommes, quand l’heure de minuit roule dans le temps, et que nous nous asseyons au milieu des ruines silencieuses. La période du moyen Age est comme une grande nuit jetée sur le genre humain ; les événements, les phénomènes apparaissent comme ces éclairs qui font frissonner l'homme au sein de la nuée épaisse ; la superstition forme l’épopée de ces époques où la vie se passait dans les batailles, le désert, ou l'abbaye isolée; la superstition qui nous mène tous, petits et grands, esprits faibles ou forts, car tous nous avons été remués par les histoires de nos pères, quand les morts soulevaient la tombe, ou que les vieilles fées ricanaient de leurs bouches édenlces derrière les tapisseries des châteaux , lorsque les ancêtres d'acier remuaient leur pesante ëpcc! Or, il était advenu avant Pau mil dclranges phénomènes ; les deux moines Adhëmar de Cbabanais et Ilaoul Glahcr ont laissé des témoignages de tout ce qui avait semé la terreur. Voulez-vous savoir quelques-unes de ces légendes de la solitude, quelques-unes de ces histoires qui couraient de manoir à manoir? « Il y avait alors au couvent de la Reome un frère de mœurs très-douces, et qu’on appelait Wlilfer. Un dimanche malin , il eut une vision qui ne nous parait pas difficile à croire. Il se reposait un moment dans l'église pour réciter scs prières après laudes et matines : déjà les frères avaient tous quitté l'église pour retournerdans leurs cellules, quand tout à coup elle se trouva remplie tout entière d'hommes vêtus de blanc, et portant de longues robes de pourpre (4). Au même temps un présage merveilleux et digne de trouver place ici se manifesta près du château de Joigny, chez un noble homme nommé Arlehaud. Pendant trois ans il tomba presque continuellement, dans toute sa maison, des pierres de diverses grondeurs, dont on peut voir encore des monceaux tout autour de sa demeure. Venaientelles de l'air, ou pénétraient-elles jïar le toit? c’est ce que personne ne peut dire. Ce qu’il y a de srtr, c’est que cette pluie, qui ne s'arrêtait ni la nuit ni le jour, ne blessa pas une seule personne, et même ue brisa pas un vase. Plusieurs frères reconnurent parmi ces pierres les limites, ou, comme d’autres

drales du moyen Age. — Voyez Mabillos , tore», tu , pag. 504.

(4} Voyez Chroniq. de Raoul Gubeu , liv. u , chap. ix.

2 il

les nomment, les (bornes) de leurs champs (1).

On vit dans le ciel , vers l’occident, une étoile que l'on appelle comète. Elle apparut dans le mois de septembre, au commencement de la nuit, cl resta visible près de trois mois. Elle brillait d'un tel éclat, qu'elle semblait remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle disparaissait au chant du coq (2). Quatre ans avant l'an mil, on vit en mer, près d’un lieu nommé Bernevaux , une baleine d’une grosseur monstrueuse , se dirigeant du septentrion à l’occident ; elle apparut dans une matinée du mois de novembre, dès la première aurore, comme une lie emportée sur les flots, et elle continua , jusqu'à la troisième heure du jour, de se développer sous les yeux des spectateurs surpris et effrayés à cette vue (3). » On avait vu également un Christ de bois ruisselant de larmes dans l’abbaye des Pucclles ou des Vierges pieuses; chose plus étrange encore , un loup s’était introduit dans la cathédrale d’Orléans ; là, saisissant de ses pattes la corde de la grande cloche , il l’avait agitée comme s’il voulait sonner matines; triste prodige, car l’année suivante toute la cité fut brûlée par un cruel incendie! On remarqua aussi que le mont Vésuve vomit par un plus grand nombre de bouches des flammes et du soufre, et le chroniqueur Raoul Glabcr s’empresse d'expliquer par des notions physiques le phénomène qui étonne ses sens : “ Sept ans avant l’an mil , le mont Vésuve, que l’on appelle aussi l'antre de Vulcain , vomit par un plus grand nombre de bouches qu’à l'ordinaire des flammes et du soufre avec une multitude de pierres énormes qu’il lança jusqu’à trois milles de là. Les exhalaisons fétides qui accompagnèrent cette éruption commencèrent à rendre le pays voisin inhabitable. La première raison que nous en donnerons, continue le moine Glaber, c'est le vide de la nature épuisée dans ce climat par l'ardeur du soleil ; et, comme c’est là que se porte toute la masse des eaux de l'Océan oriental, le poids immense des flots que cet astre attire par ses rayons, du sein des gouffres de la mer, refoule l’air et le force à se réfugier dans les entrailles de la terre, d’où il s’échappe ensuite comme il peut dans l'espace sous la forme d’une vapeur enflammée. Car, de même que l’air est destiné, par sa nature, à circuler dans les régions élevées, de même aussi, il subit alternativement les

(t) Chroniq. de Raoul Glabcr, tir. tr, chap. x.

(9) Ibid., liv. ni, chap. in.

(3) Ibid., liv. ii, chap. il.

(4) Ibid., liv. ii, chap. vu.

(5) Adblmar i>b Cmabaxais et Raoul Cubes, ami. 1000. — Helcaud, F U a Robert., chap. xvm.

(6) J'ai beaucoup vu cl étudié lea cathédrales du moyen âge. J'ai visité Strasbourg, Katisbonne, Cologne, Auch ,

CAFiriCOI.

lois des deux éléments qui composent son essence, l'eati et le feu. Il s'enflamme dans les climats brûlants, et se congèle sous une température humide. Cependant presque toutes les villes de l’Italie et de la Gaule furent dévastées par des incendies violents, et Rome elle-même fut presque tout entière la proie des flammes; le feu ne respecta pas non plus la charpente de l’église Saint-Pierre (4).» Cette singulière théorie physique se rattache à toutes les idées du moyen âge. A cette époque avait également commencé une horrible famine qui dura cinq ans entiers; on se nourrissait d’animaux immondes, de reptiles; plus de vingt mille pauvres, hommes, femmes et enfants, périrent de faim dans le seul duché de France (3); tristes symptômes qui partout annonçaient que la fin du monde n’était pas loin ! car enfin ces calamités, ces prodiges , ces maladies n’étaient envoyés que comme des signes avant-coureurs qui invitent les pécheurs à la pénitence. Hélas ! quelle ressource pouvait-il rester, si ce n’est la prière, les pèlerinages , les fondations pieuses, qui élevaient l'homme vers Dieu !

Dans celle tristesse générale des esprits, la puissance des idées religieuses s'accrut; il est des époques de désabusement et de douleur, qui portent à toutes les exaltations de l’âme; quand on ne tient plus au monde que par la tristesse , il est rare qu'on ne se jette pas dans l'ardeur des croyances et de la foi qui console. Le peuple voyait s'avancer le jour horrible où la terre se briserait heurtée par les astres du ciel ; il se précipitait dans les églises pour prier avec ferveur : quel mérite pourrait invoquer le pécheur impénitent devant le Sauveur à la face enflammée de colère ? Alors il se fil un cri de piélé dans tout l'Occident ; on voulut éviter la fin du monde en le peuplant de cathédrales; la multitude s’efforça d’apaiser la colère de Dieu par ces pompes des saintes constructions. On commença par un mouvement spontané à bâtir des églises, à'mulliplier les aulels; la fin du dixième siècle vit commencer la plus .grande partie des cathédrales « t des monastères qui exaltent la pensée chrétienne (G). Jusqu’alors la sévère basilique dominait; on trouvait des temples aux pierres larges et carrées avec leurs pronaos et leur baptistère, comme l’école byzantine en avait posé le modèle cil Italie cl dans les Gaules. A la fin du dixième siècle , des formes nouvelles

Vienne, Reimi ; quelques-unes sont postérieures au onzième siècle; mais l’idée de la fondation se reporte à l’an mil ; c'est-à-dire à la grande expiation du genre humain. Jusqu’à présent on a fait beaucoup de charlatanisme sur les cathédrales; on a exploité le moyen âge; on a bavardé sur V Histoire de l'art chrétien. Il n’y a qu’un seul beau travail , e’est V Histoire de la cathédrale de Cologne (1815). • „

furent introduites dans la construction des cathédrales; on essaya l’ogive plus hardie, ces forêts de colonnes en fût; les clochers hauts, les tours qui $e mêlent aux nues; des corporations d'ouvriers se formèrent pour la construction de ces magnificences de Part : quelle œuvre plus méritoire et plus grande «pie de construire la maison de Dieu! Des populations entières se jetaient au travail avec une Indicible ardeur; c’était l’œuvre la plus digne pour racheter les péchés des hommes. La plupart de ces grandes cathédrales que vous voyez encore vous éblouir de leur éclat , avec leurs vitraux coloriés, leurs lomheaux de comtes ou d'évèques sur les dalles de pierre ; toutes ces magnifiques productions de l'art furent conçues alors à l’aide de la foi et de la prière; ce fut le produit simple, spontané d'un mouvement chrétien (1).

Les pieux légendaires furent les premiers architectes; leurs poétiques traditions, les merveilles qu’ils racontaient , devinrent le puissant mobile des grandes constructions chrétiennes : les légendaires avaient récité la vie des saints, épopées qui servirent de bases populaires aux constructions ogiviques. Les compagnies d’architectes et de maçons reproduisaient sur la pierre les pieuses histoires que les religieux avaient écrites; ils pétrifièrent leur poésie dans les grandes œuvres d’architecture. Suivez celte procession «le moines à la tète rasée, tout couverts «le bure , que reproduit si bien la façade grisâtre de la cathédrale; en avant est Pahbé mitre, la crosse en mains; quelques frères couronnés de genêts et de fleurs portent sur leurs épaules la châsse du saint toute travaillée d’or, sous des arcs de feuillage taillés en pierre : ce sont les reliques des martyrs , de saint Denis, le patron des Gaules, de saint Mamlé, de saint Cloud ; ils sont là éternellement incrustés sur la belle ogive de la porte basse et voûtée (2) : Toyez-vous maintenant celte hideuse légion de diables, les uns à formes de singes, les autres sortant leurs têtes grimaçantes du milieu des flammes d’enfer? voyez-vous celte collection de figures bizarres, oiseaux aux becs longs, à l'œil «l’une effrayante rondeur; ces monstres qui lèchent leurs pattes, ces serpents qui se traînent et rampent à côté des saints aux traits roides, dessinés autour du Sauveur avec les heures et les signes du zodiaque? Tous ces monuments «l'architecture sont puisés dans les Iégen-

(1) Raoul Glabeb, ad ann. 988.

(2) On ne peut expliquer ce symbolisme des cathédrales que par l'étude profonde de la vie des saints : consultez les Rollandisles, et les Acta tanctor. ordin. sanct. Benedlct. de Mabillo* (préface, tom. ii.)

(3) Il y aurait un magnifique travail à faire, ce serait l'histoire des ordres monastiques , mais vue d'un peu

«haut. Les Aonales de Mabillok sont les plus curieuses

«laires ; à toutes les époques , l’imagination n’est qu'une dans les arts; la légende fit l’architecture, la foi fit les artistes ; les corporations ne conçurent «les merveilles que parce qu’elles avaient une croyance profonde en leurs œuvres. Que d’églises furent alors essayées après Pau mil ; Paris . Orléans, Chartres, Blois virent commencer leurs cathédrales!

Ce sentiment de croyance et de foi fut également le mobile «le l’organisation monastique ; jusqu’alors les monastères ou abbayes n’avaient pas de règles exactement suivies (3). Les moines se livraient à toutes les licences de la société féodale ; les uns chassaient. Parc en mains, dans les forêts séculaires; les meutes des abbés aboyaient jusque sur le parvis de la cathédrale, elles faisaient chœur avec le chant des psaumes et les prières de matines (4); les autres posaient le castpie sur leur front tonsuré, et, l'épée en mains, se présentaient comme l'archevêque Turpio aux batailles ; était-ce là l’office de clerc, tel «pie les saints canons Pavaient prescrit? Quand donc la fin du monde fut annoncée avec «les signes, terrribles avant-coureurs, alors il se fit un grand retour vers la réforme monastique; de tous côtés partit un cri «le réprobation contre la licence des religieux ; la voix austère «le quelques évêques se fit entendre pour appeler les ordres monastiques à la pénitence. La solitude avait ses débauches, la vie du désert ses fêtes où le vin coulait à pleins bords au milieu de folles filles; il fallait mettre fin au scandale dans la foi.

Le puissant régulateur des ordres religieux avait clé saint Benoit ; le premier des saints qui porta le nom «le Benoit fut le créateur des ordres monastiques en Occident, comme Antoine Pavait été en Orient. Dans le désert de Sobiaco, à quinze lieues de Borne, saint Benoit conçut la pensée profonde «le sa règle (5), qui répondait si admirablement aux besoins de la terre envahie: il recommanda à ses disciples l’étude et le travail des mains; l’élude pour grandir le domaine «le la science et de l’intelligence (6) quand la barbarie menaçait de tout obscurcir ; le travail «les mains pour fertiliser ces plaines incultes , ces déserts que l’invasion avait faits; l'Europe était foulée aux pieds «les chevaux tartares et sarrasins; la terre était convertie en solitude ; Benoit «lisait à ses frères : « Travaillez à semer les champs , à multiplier les récoltes, car Dieu a mis l’homme

indication* à suivre pour s’en donner une juste idée.

(4) F oyez LiBBitel Sibkond, Concit ann. 1671, et le supplément de Lalande, édition de 1680.

(5) La vie de saint Benoît a été écrite pardom Mège,1690, tn-4». — Mabilloü, Ann. ordin . S. Benedict.

(6) L'admirable lègle de saint Benoit a été publiée avec des commentaires de dom Calmet. Paris, ann. 1734, 2 vol. in-4».

dans celle triste vallée de larmes pour remplir trois conditions : avancer l'intelligence , travailler et prier. » L’ordre de saint Benoit se répandit avec une indicible rapidité; la parole du grand fondateur retentissait dans l'univers chrétien (1), elle répondait aux besoins des masses ravagées par le bouleversement du cinquième siècle; partout où le pèlerin se rendait, en France, en Italie, en Allemagne, il rencontrait les disciples de saint Benoit vivant dans les abbayes et aux oratoires; ils remuaient les terres, les rochers, défrichaient les forêts. Là vous trouviez des coteaux de vignes où naguère une forêt vierge entrelaçait ses rameaux sauvages. Par un privilège de la Providence, un grande destinée s était rattachée à ce nom de Benoit; il y avait eu un saint Benoit qui grandit l'intelligence des ordres monastiques en Angleterre (â); puis saint Benoit d'Aniane, de la race méridionale , d'abord ëchanson de Pépin et de Charlemagne ; le noble courtisan quitta les festins des cours plénières pour se déclarer le réformateur des ordres religieux en France (3). ^iuels hommes et quelle puissance de règles que ces fondateurs d'établissements religieux au moyen âge! Dans une époque comme la nôtre, où tant d’individualités se posent dans leur égoïsme étroit, combien ne sont |tas dignes de notre admiration ces puissants génies qui assouplissaient tellement la volonté humaine, que des milliers de corps n’avaient qu’une âme , qu’une vie commune , laquelle ils soumettaient à la règle , loi impérative de ces corporations! Les fondateurs d’empire blanchissent leur front pour imposer l’olæissance à la loi ; ici ces fondateurs d’ordres monastiques façonnaient l’homme à tous les devoirs par la puissance de la discipline, et avec la plus grande abnégation de toute personnalité.

Il y avait en France quelque relâchement dans l’ordre de saint Benoit, quand parut saint Odon, abbé de Cluny; il appartenait à la race méridionale, et son père tenait les fondions de chancelier auprès de Guillaume le Pieux , duc d’Aquitaine : Odon reçut une éducation intelligente; la vieille Borne ne lui fut point inconnue ; il récitait Virgile et Horace, et lorsqu'il vint aux écoles de sciences de Paris, il fut remarqué par l’archidiacre Rerny, une des lumières de la cathédrale; sa lecture, ses veilles, il les appliqua à l’étude de la règle de saint Benoit. Il commenta cet admirable modèle des gouvernements et des corporations. Odou renonça au monde pour se retirer en Bourgogne , dans le

(1) Mabillos, jintt. ordln. S. lienedict., tom. i.

(2) Les Anglais l'appellent saint Benoit Biscop; Bcde a écrit ta vie. t'oyex la Collection de IUriie. Dublin , ann. 1004. Il naquit en 628.

Les oeuvres de saint Benoit d'Atuane consistent en

désert où venaient de s’établir quelques cellules religieuses; il fut élu abbé de cette petite colonie de cultivateurs actifs ; Odon avait apporté cent volumes des Pères et des ailleurs de l'antiquité profane ; il recommanda aux frères l’élude et le travail, les deux premières conditions de la vie de saint Benoit; il bâtit le monastère de Cluny; Cluny, sainte retraite, colonie agricole que le principe religieux fonda pour apprendre la culture à la Bourgogne couverte de bruyères: bientôt tout fut défriché et planté; des coteaux virent jaunir la vigne vigoureuse, des canaux et des rigoles arrosèrent des jardins, et Cluny put fonder, dans moins d’un siècle, cent cinquante oratoires, fermes modèles pour la culture jetée sur tout le sol de la France (4).

Le triomphe de l'esprit monastique se manifesta surtout à la fin du dixième siècle ; quelle retraite plus sainte pouvait-on trouver quand la société était tourmentée par tant de douleurs! On sc précipitait au pied des autels, on embrassait les sanctuaires; la fondation des églises et des monastères semblait être la pensée commune. La société avait besoin de prières: les grandes organisations religieuses datent de cette époque ; il fallait donner des règles à ce peuple nouveau qui encombrait les pieuses retraites; il y eut donc une collection de lois monastiques, lesquelles devinrent par lu suite le type de l’organisation communale; l’Église fut le principe de toute liberté. Une époque de déchirements et de douleurs a besoin de la solitude ; l’esprit du désert correspond au désespoir de la vie. La société était tout empreinte de la pensée du repentir, elle courait s'agenouiller; le peuple priait la Vierge sainte de suspendre la colère du Sauveur; il soupirait dans ces hymnes qui , nuit et jour, retentissaient aux cellules des moines comme un chant de tristesse, comme un frissonnement de Fume qui allait à Dieu !

La génération du dixième siècle était marquée de deux caractères: ici I’ou se groupait dans la solitude pour s’exalter pieusement ; là on avait besoin de la vie errante, aventureuse, même dans le repentir. Il y avait quelques barons hautains qui , vieillards aux cheveux blancs, renonçaient aux armes pour le cloître; on rencontrait plus d’un ermite qui naguère avait entendu le sou du cor et le bruit des batailles ; quand les rides de la vieillesse plissaient sou front, il quittait le monde et ses tempêtes. La jeuucsse bouillante elplciuede sève n'avaii-ellepasun moyen

quelques opuscules: Codex rcgularum, publié à Borne, •on. 1601. Baluzo eu a donné des fragments dans ses Misccllanea, loin. v.

(4) Maiillok, Annal, sancl. Dcntd tom. vu,pag. ISO et 127.

«l’exprimer sa piété et «l'employer son bras pour le service «lu Christ (I)? De cette ardeur du sang, surabondante dans la poitrine du féodal , naquit le goût «les pèlerinages lointains; le pèlerinage au prochain oratoire convenait au bourgeois ou au pauvre chevalier glacé par l’âge; mais quand la passion des périlleuses conquêtes agitait les seigneurs , ils se firent accompagner par une longue suite «le braves et dignes suivants; les pèlerinages devinrent «le grandes caravanes qui passaient l«is Alpes et les sombres Apennins, pour se rendre à Rome et prier sur les tombeaux de saint Pierre et «le saint Paul martyrs; ces pèlerinages étaient armés déjà; ne fallait-il pas se défendre contre les voleurs et les mécréants qui se tenaient au passage étroit des montagnes (2)? Quelques-uns «le ces pèlerins poussaient plus loin leur pieuse ardeur, ils traversaient les mers orageuses pour se rendre en Palestine ; l’âme se complaît à l’aspect de ce qui parle aux souvenirs. La pensée du pèlerinage poussait à l’exaltation «l’une piété chevaleresque ; la vue du tombeau du Christ jetait tous les cœurs dans une rêverie ineffable : lorsqu’une croyance tient à l’esprit , quelle plus saisissante contemplation que celle de la tombe qui contient les dépouilles de ce qu’on adore ! Le goût des pèlerinages convenait è la vie errante du moyen âge; faire un acte agréable à Dieu tout en poursuivant les aventures, n’élait-ce pas précisément répondre à la pensée ardente des chevaliers? On donnait un élément à l’esprit de conquête. Dans le cours de ces voyages lointains, on pouvait trouver terres à saisir et mécréants à dépouiller ; la piété se liait ainsi à l’esprit de la société militaire ; puis, quand le terrible an mil approchait avec sou cortège de calamités et de tristes présages , que pouvait-on faire de plus saint que d’aller en prières à Rome ou à Jérusalen?Si le grand cataclysme prédit par l’Apocalypse «levait heurter les cités et briser les montagnes, le pieux pèlerin alors mourrait à la face des basiliques de Rome et du tombeau du Christ dans Jérusalem ; l’âme s'élèverait ainsi purifiée vers son Créateur.

Celte universelle tendance pour la piété, ce besoin qui poussait la génération vers le pèlerinage ou vers la vie monastique, les «leux grandes issues pour les âmes paisibles ou errantes, d’autres causes enfin prises dans la tristesse des temps, grandirent l’influence morale «lu catholicisme, et avec elle la souveraine puissance «les papes. On a cherché vulgairement dans l’ambition des pontifes la cause première de ce pouvoir qu’ils exercèrent sur la société;

(t) Je réserve pour un chapitre à part Thiitoire détaillée «les pèlerinage*. foyn chap. xix, lom. ni.

(JJ Pucaxce, Gtoss.\° Pcregr naUo.

la diclature vint tout naturellement aux papes, parce que la génération , pénétrée «l’une crainte subite sur la fin du monde qui s’avançait , courait pleine de tristesse embrasser les autels du Christ. La force brutale «les barons n’exerça plus la même violence, et le mouvement catholique prit une plus grande énergie encore sur la société. On n’a pas assez rapproché l’an mil avec son caractère religieux et sombre, son indicible tremblement en face de la mort, de l’accroissement immense conquis par la puissance des papes ; le haut pouvoir de Grégoire VII fut le produit de cette indicible terreur qui poussa petits et grands à bâtir des églises , à fonder des monastères, à élever enfin des temples à Dieu, tandis que la portion ardente et belliqueuse de la société se précipitait dans l’existence active des pèlerinages ; ce qui avait de la sève éclatait dans la vie aventureuse: ce qui avait la mort à l’âme priait et s’agenouillait. Le pape devint le chef naturel d’une société qui mettait toutes ses forces à la disposition «lu catholicisme ; Rome fut la tète «le cette génération qui éclata sur le monde par les croisades.

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