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CHAPITRE III

SÉAMCE EN PARLEMENT POUR LA RÉCENCE.

Réunion des pair» chez M. de La Tremouille. — Le ünc d'Orléans. — Le parlement assemblé. — Composition de la cour. - Discours de M. le duc d*Orléans. — Réquisitoire des sens du roi. — Arrêt pour la lecture du lesta-

(1) Le travail do M. le duc de Bourgogne, dirigé sous l'influence de Fénélon et de Beauvilliers, a été publié en partie ; je l'ai analysé dans Louis XI r.

(ij J’ai recueilli tout ce qui touche aux séances du parle-

ment.— Nouvelle harangue do duc d’Orléans. — Discours du duc du Maine. — Premier arrêt de la cour pour la régence en faveur du duc d'Orléans.

2 septembre 1718.

Le dépôt du testament de Louis XIV au greffe du parlement avait constitué un droit politique pour la grande magistrature, sorte de concession au profil de son pouvoir; le duc d’Orléans était loin de contester la prérogative des magistrats de la cour souveraine : comme il savait les dispositions du testament, il avait besoin de reconnaître l'autorité du parlement assez forte pour briser l’œuvre du vieux roi. Le duc d'Orléans caressait tous les préjugés de la magistrature; il faisait insinuer è s*es amis : « qu’il vouloit mettre en action dans sa régence les principes de gouvernement tels qu’ils avoient été conçus et arrêtés par le duc de Bourgogne , ce jeune prince qui avoit laissé de touchants souvenirs au sein de la bourgeoisie. » Le plan de gouvernement du duc de Bourgogne était dans la bibliothèque de chacun de Messieurs , comme le modèle d’une administration que le parlement souhaitait voir s'accomplir dans la marche des idées politiques (1).

Les ducs et pairs , qui tous étaient entrés dans les intérêts du duc d’Orléans , se réunirent le soir de la mort de Louis XIV dans une séance préparatoire chez le prince de La Tremouille, leur doyen d’âge; il s'agissait d’y discuter plusieurs questions: la première de toutes était celle de savoir si une convocation d’états généraux n 'était pas préférable à la simple autorité du parlement. La veille même de la séance, une telle question ne pouvait être sérieusement mise en débat; la convocation des états souffrait trop de difficultés, soulevait des embarras trop nombreux ; on y renonça presque unanimement. Tous les pairs admirent d’un commun accord la régence de M. le duc d’Orléans comme une nécessité de la situation. L’esprit de la noblesse et des corps politiques se rattachait surtout aux prérogatives; les pairs agitèrent la vieille prétention du bonnet; devaient-ils opiner leur chapeau de pairie à la main? (Juand M. le premier président demandait leur suffrage , devait-il ôter lui-nièrae son mortier pour chaque pair, comme il le faisait pour MM. les présidents de chambre (2)? Les pairs l’exigeaient , parce qu’ils voulaient être au niveau des

ment dans le» registres originaux de celte cour, déposé» aux Archives du palais de Justice. Il existe aussi des détails curieux dans un journal manuscrit, fonds nouveau (BihliotU. royale, n° 4).

présidents à mortier. Le duc de Saint-Simon fut chargé par les pairs de rédiger une protestation ; le dévouement de Saint-Simon pour le duc d’Orléans ne permettait pas qu’on retardât la séance du parlement à l'occasion de quelques prérogatives; c’est ce que le prince fil bientôt sentir à son intime confident (1). Il y eut des explications ; le duc d’Orléans, avec sa parole prometteuse, contenta les pairs ainsi qu’il avait satisfait les parlementaires. Dans les crises , comme on a besoin de l’appui de tous pour triompher, on promet beaucoup, et il ne faut pas qu’on vous accuse de manquer de parole : les pouvoirs sont-ils toujours maîtres de leur situation lorsque les faits et les idées les entraînent? Tout désormais devait se traiter en pleine séance du parlement.

Quand vous avez quitté le pont Saint-Michel vers l’Ile Notre-Dame, vous laissez à gauche les tourelles du Châtelet pour entrer dans un bâtiment moitié neuf, moitié à pilastres noircis; il y avait à droile une simple galerie toute ruisselante de plaideurs et plaideuses vieilles et jaunies; sous ces voûtes, vous trouviez ici là éparses de bonnes boutiques de librairie; MM. Barbin , Leblond et maître Jean Ribou , à la belle enseigne de Saint-Louis. En descendant quelques marches, vous arriviez à la Sainte- Chapelle , admirable débris de l’architecture du treizième siècle, bijou si léger, si aérien qu’on semblerait disposé à le prendre sur sa main , à l’imitation de ces martyrs et de ces bienheureux dans les tableaux des églises de Sienne, qui portent des cathédrales dorées sur le bout de leurs doigts. Cette Sainte-Chapelle était le lieu de recueillement et de prière pour le parlement , car tout était religieux alors dans la vie de l'homme et dans les institutions politiques ; quels beaux vitraux resplendissants d’images ! Et cet antique prie-Dieu , et ce lutrin si vermoulu , demeure des hiboux , comme l’avait dit Boileau dans son poème du Lutrin , tant aimé de la basoche cl du greffe! A droile étaient les Pas-Perdus ; quelle foule de procureurs et d’avocats se promenant de long en large avec leurs robes noires , si fatales aux plaideurs! ils flairaient les clients comme les corbeaux qui battent de leurs sombres ailes autour des blessés sur un champ de bataille (2).

Il y avait là, assis à maintes tables, les sergents,

(I) Saint-Simon, tout occupé delà question du bonnet de pairie, con»acre presque un demi-volume à ces discussions. Elles furent plus tard l'objet d’un mémoire spécial des p^irs. /'oyez ad auo. 1717.

(3) J’ai suivi uue gravure contemporaine, qui reproduit l'mtérlcur du palais do ig^icc , ann. 1715. y oyez , au cabinet de la Bibliothèque loyale, la collection des estampes, ann. 1715.

(3} K De par le loi. Nos aniéscl féaux ; la perle que nous

huissiers à verge , écrivains en robe , tous serfs de M. le premier président, et venant fêter même les conseillers, maîtres des requêtes , avec de beaux vers, des épigrammes latines et des bouquets tout rubantés. Au bout des Pas-Perdus se trouvait la grand’chamhrr, lieu de réunion pour le parlement en séance solennelle ; cette salleétait vaste ; au fond s’élevait un trône en forme de lit , tout en velours cramoisi , broché de couronnes d'or, rembourré de coussins moelleux ; c’était le lit de justice de Sa Majesté : à droile brillait l'image du Christ , mort sur la croix, expiation du juste dans le sanctuaire même de la justice : ce calvaire était dans une belle niche de boiserie , comme on en voit encore dans les églises allemandes: à côté du Christ pleuraient les disciples et les saintes femmes, et au-dessous la Vierge emmaillolléc de riches étoffes, de draperies rouges et or, avec des immortelles aux mains comme Noire- Damc-dc-Lorette. Cette niche était sur une tapisserie bleue fleurdelisée : autour de la salle se voyaient des bancs ou sièges, doux et mollets, pour les pairs, conseillers, présidents , chevaliers des ordres, maréchaux, tous ceux enfin qui avaient droit d’assister aux séances. Aux quatre angles de la salle sc trouvaient des lanternes ou petites loges eo boiseries, toutes ornées de figures, destinées aux princesses, aux étrangers , ambassadeurs des grauiles puissances : on avait vu même dans ces lanternes îles rois et des empereurs. Les registres du parlement en faisaient foi, ainsi que cela se transcrivait depuis le seizième siècle.

Le 2 septembre 1715, celte grand’ebambre du parlemeut était envahie dès le malin sept heures par la foule : on voyait arriver successivement par le quai de la Touruelle, le Pont-au-Cbange , les carrosses des ducs et pairs , les parlementaires * eu chaise à porteurs: quelques vieux conseillées conservaient l’usage des mules paisibles et tranquilles, qui trottaient en portant un president è mortier. A mesure de leur venue, chacun se réunissait à la buvette : on devait y régler le cérémonial dont il serait usé envers M. le duc d’Orléans. La veille au soir, M. le premier président avait reçu de Sa Majesté une lettre close pour annoncer à sa cour de parlement le décès du feu roi Louis XIVe de nom (3). Lejeune prince invitait le

venonsde faire du roi, noire très-honoré seigneur et bisaïeul, nous touche si seusiblcmcnt, qu’il nous serait impossible à présent d'avoir d’autres pensées que celles que la piété et l’amour nous demandent pour le repos et le salut de »on âme. si le devoir i quoi nous oblige l'intérél que dous avons de maintenir la couronne en sa grandeur, cl de conserver nos sujets dans la tranquillité, ne nous forçait de surmonter ces justes sentiments, pour prendre les soius nécessaires à cet Etat ; et parce que la distribution de la justice est le

parlementa continuer ses séances avec son intégrité accoutumée. M. de Mesmes répondit au roi de l’obeissance de sa cour , et le supplia de venir , le plus lût qu'il lui serait possible , au milieu de ses fidèles conseillers. Une seconde lettre de M. le duc d’Orléans prévenait la cour qu’il se rendrait le matin même du 2 septembre auprès de Messieurs, afin d’assister à la lecture du testament du roi défunt, et prendre les mesures nécessairee pour le gouvernement de l’État et la minorité de Louis XVe de nom, roi de France et de Navarre (1).

Toutes les rues de Paris étaient remplies de troupes de la maison du roi; les régiments des gardes étaient sous les armes ; on voyait ces magnifiques gardes françaises avec leurs habits à brandebourgs et leurs chapeaux reluisants. Plusieurs officiers avec des soldats d’élite étaient cachés dans les couloirs du palais de justice ; ils attendaient le signal que devait leur donner le comte de Guiche , leur colonel , placé dans la lanterne de droite ; on était décidé à tout si le parlement n’accordait pas de plein droit la régence à M.le duc d’Orléans. La cour de magistrature, encore dans la buvette , délibéra qu’une grande députation serait envoyée au-devant de Son Altesse , comme cela se devait au prince le plus rapproché de la couronne après le roi. Le parlement faisait le semblant d’ignorer les mesures militaires de M. le duc d’Orléans; qu’aurait-il pu oser contre une résolution aussi bien prise?

Le temps était magnifique ; le beau soleil de sep* tembre se reflétait à travers les châssis grisâtres de la grand'chambre , tout ficelés de plomb (2) ; le lit «le justice était vide, le roi enfant n’y siégeait pas. M. le duc d’Orléans , en habit de pair, vint en la cour de parlement , se plaça à la droite du lit de justice; à ses eûtes étaient assis le duc de Bourbon, le prince de Conti et les légitimés , duc du Maine et comte de Toulouse; un peu au-dessous d’eux les pairs laïques, parmi lesquels le duc d’Uzès, le doyen des titulaires ; Montbazon , si brave et si galaot ; La Tremoiiille, si simple, si candide ; il n’avait rien de ces rusés Normands de Naples et de Sicile ses ancêtres ! l’intrigant Saint-Simon , l’homme des

meilleur moyen dont nous puissions nous servir pour nous eo acquitter dignement, nous vous ordonnons et nous vous exhortons autant qu'il nous est possible, qu'après avoir fait à Dieu les prières que vous devez lui présenter pour le salut de feu nolredit seigneur et bisaïeul, vous ayez, nonobstant celte mutatiou, à continuer la séance de notre parlement et l'administration de la justice à nos sujets avec la sincérité que le devoir de vos charges et l'Intégrité de vos consciences vous y obligent ; et cependant nous vous asiuronsque nous recevrons avec satisfaction vos respects et vos soumissions accoutumées en pareil cas, et que vous nous trouverez toujours tel envers vous, et en général et eo particulier, qu’un

commérages politiques; Liancourt, de cette race de La Rochefoucauld , toute frondeuse et provinciale; les Piney- Luxembourg, La Force, Grammont, La Meilleraye; les Morlemarl et les Noailles , étaient assis à côté l’un de l’autre, comme pour témoigner qu’ils devaient leur fortune , l’un à Mm" de Montespan, l’autre à Mrao de Mainlcnon. Puis les ducs d’Aumont, de Charost, de Villars, d’Harcourt, l’habile négociateur: le duc de Fitz- James , de race Stuart par bâtardise ; les ducs d’Havré, de Chaulne, de Rohan-Rohan, issu de cette grande lignée souveraine en Bretagne à l’époque des traditions et des fabuleuses légendes ! Rohan- Chabot ! quel beau cri d’arme ! Au-dessous des ducs et pairs laïques s’étalaient encore les conseillers d’Élat et maîtres des requêtes (3).

A la droite du régent, et sur les sièges élevés, les pairs ecclésiastiques, dans le vieux et riche costume épiscopal; d’abord était nommé l’archevêque duc de Reims , en vertu de sa prérogative de sacrer les rois, depuis Clovis le fier Sicambre; les évêques duc de Laon et de Langres,dont les prédécesseurs féodaux paraissaient aux champs de bataille la masse d’armes au poing , comme on voit encore les évêques costumés aux cathédrales de pierre à Mayence et à Cologne; l’évêque comte de Beauvais , si renommé dans les chroniques par ses querelles avec les communaux, et l’évêque de Noyon ,si favorable au contraire à l’émancipation des paysans et des serfs. Au-dessous de ces bancs de pairs ecclésiastiques se plaçait M. le premier président, messire Jean-Antoine de Mesmes , descendant de l’illustre famille diplomatique qui se mêla à toutes les négociations depuis Henri IV , savant érudit dont la collection enrichit aujourd’hui encore la Bibliothèque du roi ; on comptait parmi les présidents à mortier assis à côté de M. de Mesmes messire André Potier de Novion; Chrétien de Lamoignon , sire de Malesherbes , depuis premier président , dont la retraite de Bâville avait été tant célébrée par Boileau ; Amelot de la Iloussaye et Lepelletier , si souvent appelés aux places du conseil d’État. On distinguait, parmi les conseillers de la grand’chambre , le

bon roi doit être envers ses bons cl fidèles sujets et serviteurs. Donné à Versailles, le premier septembre mil sept cent quinze. Signé Louis; et plus bas, Phclipcaux. Et sur la suscriplion : à nos amés et féaux conseillers les gens tenant notre cour de parlement à Paris. »

(1) Procès-verbal du parlement, 9 septembre 1715.

(9) Le Mercure galant donne une grande description de * celle cérémonie; mais elle ne parut que dans le numéro du mois de novembre. On voulait se donner le temps de rédiger le récit dans l'intérêt du nouveau régent.

(3) La gravure de cette séance existe eo belles images à la Bibliothèque du roi, ad ano. 1715.

carr.pici’E.

vieux doyen Le Nain, si entêté du jansénisme; Dreux , lié d'origine aux Brézé, les maîtres de cérémonies; Muguet, tige des Sémonville; Ferrant ; de Latteignanl, nom de chanson et de vaudevdlc; et parmi les clercs siégeait le célèbre abbé Pucclle , si fort, si érudit dans les matières ecclésiastiques (1). Parcouriez- vous la liste des conseillers des enquêtes et requêtes, vous trouviez sur ces bancs le sieur de Feydeau, qui allait donner son nom à un nouveau quartier de Paris; Gilbert des Voysins, d’origine de greffe et de grimoire, mais si riche en belles terres; Dulillct, le petit-fils de ce savant greffier qui avait défendu la prérogative royale contre Rome. On comptait parmi les maîtres des requêtes , le jeune Maupcou, qui depuis devint célèbre en la chancellerie ; et dans la liste des conseillers , MM. Canaye et Lecoq, les plus vieilles familles d’échevinage à Paris au temps de la révolte des bouchers sous les Armagnac ; Leraaislre, de race érudite dans l’Ecriture sainte; Molé, petit-fils de Mathieu , tout juvénile encore ; d’Aguesseau , l'avo • cat général, le faiseur de réqui&itores phrasés; Anisson , qui avait privilège pour la direction de l’imprimerie royale , et l’Estoile , le descendant de ce digne bourgeois de Paris qui écrivait chaque malin les faits et gestes de la turbulente population sous la Ligue et Henri IV.

Le parlement était donc richement garni de ses plus nobles membres; les huissiers à genoux étaient au parquet , portant la masse et le luminaire, lorsque Philippe d'Orléans vint siéger en son sein comme pair et prince du sang. Le premier président de Mesmes se leva , se découvrit , puis s'adressant au prince, lui dit : « Monsieur, le parlement, profondément affligé de la perte que la France vient de faire, conçoit de grandes espérances pour le bien public de voir un prince aussi éclairé que vous , Monsieur, aussi pénétré que vous l’êtes de tous les sentiments de justice, venir dans la compagnie avec les dispositions que vous y apportez : la cour m’a chargé de vous assurer. Monsieur, qu’elle concourra avec vous au service du roi et de l’Etat de toutes ses forces , et avec tout le zèle qui l’a toujours distinguée des autres compagnies du royaume; elle m’a en même temps expressément ordonné de vous protester, Mousieur, qu’elle ira au-devant de tout ce qui pourra vous prouver le profond respect qu’elle a pour vous (S). »

Ce discours n’était pas un engagement ; le premier président de Mesmes était lié avec le duc du Maine, qui avait pris place également au banc, «le

(1) l.c prottfa-verbal officiel contient tout Ica noms dei cierriel conseiller* présents, l'oyez Archives du palais de justice, 3 septemhre.1715.

pairie; le duc d’Orléans, ùlanl son chapeau à plumes flottantes, et saluant profondément toute l’assemblée parlementaire, répondit: * Messieurs, après tous les malheurs qui ont accablé la France , et la perte que nous venons de faire d’un grand roi , noire unique espérance est en celui que Dieu nous a donné; c’est à lui, Messieurs, que nous devons à présent nos hommages et une fidèle obéissance. C’est moi, comme le premier de scs sujets, qui dois donner l’exemple de cette fidélité inviolable pour sa personne , et d’un attachement encore plus particulier que les autres aux intérêts de son Etal. Ces sentiments connus du feu roi m’ont attiré sans doute ces discours pleins de bonté qu’il m’a tenus dans les derniers instants de sa vie , et dont je dois vous rendre compte. Après avoir reçu le viatique, il m’appela et me dit : « Mon neveu , j’ai fait un testament où je vous ai conservé tous les droits que vous donne voire naissance: je vous recommande le Dauphin, servez-le aussi fidèlement que vous m'avez servi , et travaillez à lui conserver son royaume ; s'il vient à manquer, vous serez le maître, et la couronne vous appartient, n A ces paroles il en ajouta d’autres qui me sont trop avantageuses pour les pouvoir répéter, et il finit en me disant : •< J’ai fait les dispositions que j’ai crues les plus sages ; mais comme on ne sauroit tout prévoir, s’il y a quelque chose qui ne soit pas bien, on le changera. h Ce sont ses propres termes. Je suis donc persuadé que suivant les lois du royaume, suivant les exemples de ce qui s'est fait dans de pareilles conjonctures, et suivant la destination même du feu roi , la régence m’appartient ; mais je ne serai pas satisfait , si à tant de titres qui se réunissent en ma faveur vous ne joignez vos suffrages et votre approbation , dont je ne serai pas moins flatté «pic de la régence même. Je vous demande doue , lorsque vous aurez lu le testament que le feu roi a déposé entre vos mains , et les codicilles que je vous apporte, de ne point confondre mes différents titres, et de délibérer également sur l'un et sur l'autre, c’est-à-dire sur le droit que ma naissance m’a donné, et sur celui que le testament y pourra ajouter. Je suis persuadé même que vous jugez à propos de commencer par délibérer sur le premier ; mais à quelque titre que j’aie droit à la régence, j’ose vous assurer , messieurs , que je la mériterai par mon zèle pour le service du roi , et par mon amour pour le bien public, surtout étant aidé par vos conseils et par vos sages remontrances; je vous les demande par avance, en protestant devant cette

(8} Elirait du procèt- verbal. ^Archive* du palai* de juillet*. 2 septembre 1715.)

auguste assemblée «|ue je n’aurai jamais d’autre dessein que de soulager le peuple, de rétablir le bon ordre dans les finances , de retrancher les dépenses superflues, d’entretenir la paix au dedans et au dehors du royaume, de rétablir surtout l’union et la tranquillité de l’Église, et de travailler enfin avec toute l’application qui me sera possible à tout ce qui peut rendre un Étal heureux et florissant. Ce que je demande donc à présent, messieurs, est que les gens du roi donnent leurs conclusions sur la proposition que je viens de faire, «pie l’on délibère, aussitôt què le testament aura été lu, sur les litres que j’ai ponr parvenir à la régence, en commençant par le premier, c’est-à-dire par celui que je lire de ma naissance et des lois du royaume (I). »

Ce discours était parfaitement réfléchi ; il avait clé concerté entre le prince, l'abbé Dubois son conseiller, Saint-Simon, Noailles, les confidents intimes de son pouvoir : le duc d’Orléans invoquait scs droits, les paroles de Louis XIV , et faisait un appel en quelque sorte aux prérogatives de la cour du parlement ; c’était flatter la vanité du parti parlementaire que de lui reconnaître le droit de conférer la régence ; on posait en principe que le testament du roi devait être confirmé par le parlement ; que désirerait «le plus la magistrature? Ensuite le duc d’Orléans avait le bon esprit «le dire ses respects pour les droits de Louis XV ; il saluait le roi comme le premier de ses sujets. Au moment où l'on parlait de conspiration, de complots, d’un désir effréné chez ce prince pour saisir la couronne, n’était-il pas habile de mettre toujours à la face «le ses ennemis le droit de Louis XV enfant? Le prince repoussait ainsi toute accusation calomnieuse.

Alors, selon l’usage, les gens du roi donnèrent ré«;uisitoire par la bouche de maître Guillaume- François Joly de Fleury , «le la vieille famille d’avocats de Sa Majesté. Joly «le Fleury avait été mis en rapport par d’Aguesseau avec le duc d’Orléans; les idées de privilèges parlementaires fermentaient toujours, et les gens du roi croyaient servir la compagnie en flattant son orgueil , qui était de déférer la régence. Il y eut donc une belle harangue de M. Jo!y de Fleury : il déplora, en termes fort larmoyants, la mort du dernier roi Louis XIV, perle au reste heureusement réparée par l’espérance d’un nouveau règne si glorieusement commencé ; M. Joly «le Fleury ajoutait que si les droits de la naissance ne donnaient pas légalement la régence à M. le duc d'Orléans, les qualités les plus éminentes l’en ren-

(t) Extrait drs registres du parlement, 3 septembre 1715.

(2) « L’édit du mois d’août 17! 4 fait la loi de la corn papule, et la charge du dépût inviolable du testament du feu roi. « Harangue de M. Joly de Fleury, 3 septembre 1715).

daient digne. En conséquence, les gens du roi requéraient qu’il plût à la cour faire l’ouverture du testament scellé aux armes de Sa Majesté (2). Sur ce , les gens du roi se retirèrent ; alors le premier président recueillit les voix de la manière suivante : aux conseillers maîtres des requêtes sans ôter son bonnet, ainsi qu’à MM. les pairs, «pioique le duc de Saint-Simon eût fortement protesté; aux princes du sang, en ôtant son bonnet et en s’inclinant; le duc d'Orléans voulait s'absenter pendant cette délibération , la cour l’autorisa à y assister, mais le prince s’abstint de voter dans l'arrêt «pii intervint. Cet arrêt était conforme aux conclusions des gens du roi pour la lecture immédiate du testament.

Sur l’ordre de M. le premier président, on vil tous les greffiers se lever en saluant profondément Messieurs ; ils marchèrent professionnellement vers le lieu où le testament était dépose; le greffier en chef portait une perruque tellement flottante , qu’elle descendait jusqu’à sa ceinture; il était ganté tout en blanc, afin de ne toucher de ses mains l’acte des dernières dispositions du feu roi Louis XIV. Le greffier présenta bientôt à M. le premier président de Mesmes un portefeuille rouge scellé du grand scel de France en lacet de soie pendant; le premier président remit le portefeuille au duc d'Orléans, qui brisa le scçl avec sa bague princière de diamant et émeraude (3). Le testament contenait six feuillets écrits des deux côtés de la main de Louis XIV, et 1rs deux codicilles y étaient attachés. Dès lors M. le premier président dit qu’on allait procéder à la lecture desdiles pièces, et chargea messire Le Nain , qui avait la plus forte et la plus belle voix , d’en faire la lecture accentuée; bientôt la salle attentive écouta silencieusement les dernières volontés du grand roi, et ses dispositions sur la tutelle et la régence de son petit-fils Louis XV, roi de France et de Navarre.

A mesure que cette lecture se poursuivait, on pouvait apercevoir sur certaines physionomies un sentiment d’anxiété et de mécontentement; le duc d'Orléans avait trop bien lié ses intérêts à ceux des ducs et pairs et de la majorité du parlement, pour qu’on ne fût pas inquiet de toutes ces dispositions méfiantes et précautionneuses qui lui enlevaient le fort et libre gouvernement de la régence. On murmurait sur plusieurs bancs , les amis du duc d'Orléans s’agitaient, les pairs surtout faisaient des démonstrations par gestes , écrivaient de petits billets pour encourager le prince dans sa résolution à saisir de lui-même (4) la régence; l’abbé Dubois ,

(3) « L’enveloppe l’en trouva fort gâtée, cl le corps du testament fort humide. * (Journal de l'avéoeraent de Louis XV; Mercure de France, octohre 1715.)

(4) Saint-Simon écrivit deux billets pour dire au prince

au

lord Stair , les ducs de Saint-Simon et de Noailles agissaient de toutes leurs forces , et quand le silence fut rétabli, après la longue lecture du testament , le duc d’Orléans prit une fois encore la parole , et dit d’une voix très-émue : « Que malgré le respect qu’il avoil toujours eu pour les volontés du feu roi, et qu’il conserveroit pour ses dernières dispositions, il ne pouvoit pas être moins touché de voir qu’on ne lui déféroit pas un litre qui est dû à sa naissance, et dont il avoit lieu de se flatter par les dernières paroles que le feu roi lui avoit dites, et qu’il avoit rapportées à la cour ; que comme la compagnie avoit ordonné qu’il seroit statué séparément sur les droits de sa naissance , après la lecture du testament et des codicilles, il insistoit pour que la cour opinât sur la régence avant qu’il fit ses observations sur quelques articles du testament et sur le commandement des troupes, et demandoit que les gens du roi donnassent leurs réquisitions (1). >*

Les gens du roi prirent des conclusions : d’Aguesseau était engagé avec le duc d’Orléans, Joly de Fleury l’était également, et par-dessus tout, il y avait pour le prince un droit de naissance , une prise de possession qui ne pouvaient pas être contestés. Ce fut une longue harangue sur les régences que celle de Joly de Fleury ; on y rappelait toutes les anciennes traditions , tous les vieux documents sur les régents de France depuis Philippe le Long, frère de Louis le Ilutin jusqu’aux temps de la minorité de Louis XIII et de Louis XIV; on en concluait que la régence devait être déférée de plein droit au duc d’Orléans. Puis on passa aux opinions , et un arrêt définitif fut rendu qui reconnaissait Philippe d’Orléans comme régent durant la minorité , sans loucher encore à la question du testament et des attributions; on procédait par ordre. Le parlement , dans son arrêt, reconnaissait le droit absolu du duc d’Orléans ; cela suffisait-il maintenant? allait-on conserver l’organisation du conseil telle que l’avait entendue Louis XIV, ou bien fallait-il l’abolir? Cette question était plus grave , on ne décidait jusqu'ici qu’un point reconnu par le testament ; mais changer les éléments de l'administration , c’était bouleverser toutes les volontés de Louis XIV, dont la mémoire avait encore une puissance!

Le duc d’Orléans agit avec une habileté extrême, il aborda cette difficulté dans des idées toutes parlementaires ; il dit : « Qu’après le titre glorieux que

que te» affaire! allaient mal. f'oyex tom- xiii. Ce dévouement du duc de Saint-Simon pour le duc d'Orléani avait inapiré mille vers qu'on chantait conlre lui. On disait :

Petit hotuart du régent de la France,

Greffier de* pair», nou» l'impown» illenre , rail-

la compagnie venoit de lui accorder , il avoit des observations à faire sur ce qui le regardoil et sur ce qui pouroit intéresser les autres princes : que le conseil , tel que le roi l’avoit formé par son testament, auroit pu suffire à un prince expérimenté dans l’art de régner qui l’avoit composé pour luimême ; mais qu’il avouoit qu’il avoit besoin de plus grands secours, n’ayant ni les mêmes lumières, ni la même expérience ; que jusqu’à présent une seule personne avoit été chargée d’une seule matière: par exemple, le secrétaire d’Etat de la guerre étoit chargé de tout ce qui regardoit les affaires militaires, les rapporloil seul, et recevoitseul les ordres du feu roi , et ainsi des autres ; mais qu’il croyoit devoir proposer d’établir plusieurs conseils pour discuter les matières qui seroient ensuite réglées au conseil de régence, où l'on pourroit faire entrer quelques-uns de ceux qui auroient assisté aux conseils particuliers; que c’étoit un des plans qui avoient été formés par M. le Dauphin dernier mort , et que le feu roi en donnoit lui-même l’idée par rapport à la distribution des bénéfices , car il faisoit entrer au conseil deux évêques et le confesseur de Sa Majesté; que comme cela demandoit un grand détail et une plus ample discussion , il en feroit un projet qu’il communiqucroit à la compagnie, dont les avis seroient toujours d’un grand poids sur son esprit ; qu’il ne présumeroit jamais assez de ses propres forces , et qu’il connoissoit trop son peu d’expérience pour prendre sur lui seul la décision d’affaires aussi importantes que celles qui seroient examinées dans le conseil de régence ; qu’il se sou* metloit volontiers à la pluralité des suffrages , mais qu’il demandoit la liberté d’y appeler telles personnes qu’il estimeroit convenable pour le bien de l’État , son unique but n’étant que de lâcher de rétablir les affaires du royaume et de soulager les peuples. » Puis M. le duc d'Orléans ajouta : » Qu’à l’égard de M. le duc, il étoit dit dans le testament qu’il n’auroit entrée au conseil de régence qu’à vingt-quatre ans accomplis ; mais qu’il croyoit que la compagnie ne feroit pas de difficulté de lui accorder place dès à présent dans le conseil , puisqu’il avoit vingt-trois ans passés, et que les rois , qui ne sout majeurs qu’à quatorze ans, sont pourtant déclarés majeurs à treize ans et un jour , mais qu’il demandoit encore en faveur de M. le duc une place que son bisaïeul avoit occupée pendant la dernière régence, et qui ne peut regarder que M. le

SouNleiu-lol de UnaiMancc,

Bourgeois pollron et punals;

Paix.

(Recueil de M.iurcpas, tom. xm, ad ann. 1715 )

'!) Procès- verbal «lu parlement, septembre 1715.

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«lue , que c’étoil la place tle chef du conseil de la régence, et qu’il cspëroit aussi que la compagnie ne refuseroit pas à M. le duc de présider à ce conseil en l’absence du régent. (Ju’il ne pouvoit attribuer qu'à l’oubli , la circonstance que M. de Conti n’étoit pas appelé par le testament au conseil de régence ; que celle place lui éloit due en qualité de prince du sang , et qu’il lui paroissoit que la règle que l’on établiroit pour l’âge à l'égard de M. le duc, devoit servir d’exemple à M. le prince de Conti , qui étoit le seul que le choix pût regarder , les autres princes du sang étant trop jeunes ; qu’il connoissoit que l’éducation du roi éloit remise en de très-bonnes mains, puisqu’elle étoit donnée à M. le duc du Maine ; mais qu’il avoit sur cela deux réflexions à faire à la cour : la première , qu’il ne pouvoit voir déférer è un autre qu'à lui , régent, le commandement des troupes de la maison du roi ; car la défense du royaume résidoit en la personne du régent , et qu'il devoit par conséquent être le maître d’un moment à l'autre de faire marcher les troupes , et même celles de la maison du roi , partout où le besoin de l'État l’exigeroit. Hu'ainsi il demandoit le commandement entier des troupes , même de celles de la maison du roi ; que la seconde réflexion qu’il avoit à faire à la compagnie étoit , qu’il n’étoit pas conveuabie que M. le duc fût dans la dépendance de M. le duc du Maine pour les fonctions de la charge de grand maître de la maison du roi , et qu’il demandoit que les gens du roi donnassent leurs conclusions sur tous ces chefs (1). »

Cet habile discours de M. le duc d’Orléans touchait toutes les difficultés de la situation , comme il parlait à toutes les sympathies; il attirait surtout l’attention du parlement sur le plan d'administration conçu par le duc de Bourgogne : ce plan était le rêve de la magistrature ; les parlementaires souhaitaient de tous leurs vœux cette pluralité de conseils que Fénélon appelait sa douce république ; il donnait une large |>art à l'action du parlement. M. le duc d'Orléans ne voulait rien d’exclusif, les princes du sang avaient tous droit d’entrer dans le conseil de régence ; et il en déférait même la présidence à M. le duc de Bourbon. Mais en même temps le duc d’Orléans préparait le bouleversement complet des idées de Louis XIV; il ne tenait aucun compte du testament , de ses principes de tutelle et d’administratiou ; il commençait une ère nouvelle.

Le duc du Maine avait attentivement écouté le discours de M. le duc d'Orléans; une ou deux fois il s’était efforcé de répondre , mais les choses étaient

(1) Procès-verbal original de la régence. (Registre parlementaire, 3 septembre 1715.)

tellement arrangées qu’il avait presque toujours été interrompu ; «i Vous parlerez après , r lui avait dit M. le duc d’Orléans; mais comme le nouveau régent venait d’aborder la question de la garde et de la surveillance , le duc du Maine réclama la parole avec instance ; sa voix pure et candide dut protester contre toute invasion de la régence dans l’administration de la personne du roi. « Messieurs , je suis persuadé , dit-il , ou du moins je veux me flatter qu’en ce qui peut avoir rapport à moi dans la disposition testamentaire du feu roi de glorieuse mémoire , monsieur le duc d’Orléans n’est pas blessé «lu choix de ma personne pour l’honorable emploi auquel je suis appelé , et qu’il ne l'est que sur les choses qu’il croit préjudiciables à l’autorité qu’il doit avoir et au bien de l'État ; et que par conséquent, ne considérant que ces deux points, il se fera un honneur et un plaisir, dans ce qui n’intéressera ni l'un ni l'autre, d’aller au plus près des dernières volontés de Sa Majesté. J'avois bien senti, cl même j’avois pris la liberté de le représenter au roi , lorsqu'il me fit l'honneur de me donner peu de jours avant sa mort une notion de ce qu'il me destinoil , que le commandement continuel de toute la maison militaire étoit fort audessus de moi ; mais il me ferma la bouche en me disant que je devois respecter toujours scs volontés. Je ne crois donc pas avoir la liberté de m’en désister. J’assure cependant que c’est sans aucune peine que je vois discuter cet article ; je sacrifierai toujours très-volontiers mes intérêts au bien et au repos de l’État , et je ne ferai point de difficulté de me soumettre à ce qui sera décidé , osant seulement demander que s’d est conclu qu'il faille changer quelque chose à cet article , on détermine le titre de l’emploi qu'il a plu à Sa Majesté de me donner ; qu’on fasse un règlement stable et authentique sur les prérogatives qui me seront attribuées , et qu’avant qu'il y soit procédé , je puisse dire encore ce que je crois ne pouvoir me dispenser de représenter, pour avoir un peu plus que la vaine apparence de répondre de la personne du roi (2). »

Ce discours , si noble , si désintéressé fil une impression profonde sur l’assemblée. Si l’on avait immédiatement passé aux voix , il n’est pas douteux que, tout en reconnaissant la régence absolue de M. le duc d’Orléans, on eût conservé la surintendance de la maison an duc du Maine , avec le commandement des forces militaires, dispositions que le nouveau régent ne voulait point admettre. Aussi quand les amis du duc d'Orléans virent la

(2) Procès-verbal du parlement. 2 septembre 1715.

question ainsi compromise . ils insistèrent pour que la séance frtt suspendue; les gens du roi s’étaient retirés afin de donner leurs conclusions , hésitant cl ne se prononçant que sur la régence. Il n’y eut qu’un cri parmi les pairs , afin qu’on retardât tout débat jusqu'à trois heures ; on demanda que la cour se retirât dans la buvette. Depuis neuf heures du matin on était en séance ; les conseillers et présidents étaient pâles et à jeun ; une heure était le temps de diner. La cour déclara donc qu’elle reprendrait la discussion dans la séance de l’aprèsdinée; l’arrêt ne portait jusqu’ici que sur le droit de régence déféré au duc d’Orléans, et sur la présidence du conseil accordée au duc de Bourbon. Les autres points restaient suspendus !

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