ESPRIT DK LL FÉODALITÉ. VIE ET MORT DE ROBERT
Types féodaux. — I.c comle de Melun. — Raynald , comle de Sens.— Geoffroi, vicomte de Châlcatidun.— Le comte Raoul. — Le roi Robert fait la guerre en Bourgogne. — Armée royale. — Les évéques féodaux. — Association de Henri à la couronne. — Fin du roi Robert.
L’époque du roi Robert est le point culminant de l’anarchie des fiefs ; alors se déploie l’épopée des annales «le France , les temps homériques où l'individualité «les hommes forts se montre avec toute sa rudesse, comme dans l’Ajax contempteur «les «lieux et dans le Diomède d’IIomère. Je vais fouiller toutes ces vies sauvages des seigneurs «le la terre ; il faut écrire les courses vagabondes de ces féodaux â la haute stature, qui manient la hache et l’épée; ils ne sont ni sires, ni hauts fcudataircs; ils ne gouvernent pas «les débris de race et de royaumes ; les grands barons marchent égaux de l’autorité royale ; s’ils ne sont pas rois, s’ils ne forment pas une heptarchie, c’est qu’ils considèrent leur litre comme
aussi beau et aussi fort. Est-ce que tous croyez que Richard, duc de Normandie, ne se disait pas legal de Robert, roi des Français , quand sa bannière flottait aux vents sur autant de cités et de fiefs (1)?
Les seigneurs dont il faut peindre la vie sont moins puissants que les feudalaircs , mais n'ont-ils pas le caractère aussi allier et le bras aussi dur? Ils n'habitent pas les grandes cités de Caen, de Bayeux, de Paris en nie, de Bordeaux en Guiennc et de Dijon en Bourgogne : si vous quittez un moment le sentier battu des vieilles voies romaines, vous verrez , sur les hauteurs , des murailles élancées, des créneaux en ruines où croit l'herbe qui rampe sur la pierre comme la salamandre grisâtre; l’oiseau seul s’élève jusqu'au rocher à tire-d'aile. En vain vous employez béliers et mangonneaux , la flèche que lance un bras nerveux vient expirer au pied de la montagne ; les enceintes , dures comme l’acier, sont enduites de l'antique ciment romain. Là se trouvent des souterrains impénétrables, des tours noires entourées de fossés et de précipices ; le seigneur ne reconnaît aucune juridiction; son origine, on l’ignore; son visage, on l’a vu rarement, car il est caché sous la visière de fer ; il n’apparalt que pour lancer ses regards formidables sur de malheureux vaincus. Souvent c’est un Franc inconnu né dans la plaine, ou bâtard de race ; un fils de comte qui , n’ayant pas d'état , veut en conquérir un puissant et fort ; si le roi le somme d'abaisser le pont-levis et la chaîne en fer qui le soutient, un sourire moqueur erre sur les lèvres du féodal. « One le sire roi reste dans ses domaines, et je suis dans les miens ; pourquoi ne respecte-t-il pas mon gonfanon hissé sur la plus haute tour? qui lui dispute ses villes? pourquoi vient-il insulter mes châteaux et mes hommes ? Je suis comte par le même pouvoir qui l’a fait roi. » (Joe pouvait répondre le suzerain à ces paroles insolentes? il devait combattre s’il avait une bataille de lances assez épaisse pour tenir le vassal en armes ! S’il ne le pouvait pas, il devait subir le désordre et le pillage (2). Ce ne sont point des légendes que j'ai à vous conter, je ne veux point recueillir le souvenir des chansons de Geste, In grande épopée du moyen âge, mais le dire certain des chroniques, les douloureuses
(1) Le roi et les grands feudalaires font entre eux îles traités d'alliance sur le pied de la plus parfaite égalité. Les ordonnances elles-mêmes de cette époque ne sont que des traités. F oyez dotn Vaimêti, Histoire du lAinguedoc , toiD. il. Les Chartres et ordonnances ne sont jamais relative* qu'au domaine de la couronne. (Colt, du Louvre, t. i.)
l2) Jusqu'aux assises de Jérusalem, il n'exiite aucun ordre , aucun devoir régulier entre le vassal et le seigneur ; les assises de Jérusalem sont la collection des lo.i franques.
plaintes des clercs et des moines qui souffrent des pillerics de ces seigneurs.
Voici d’abord le comte Raynald ou Ravnard; quel fut-il d’origine? était-il issu de quelque lignée bâtarde, ou vcnail-il de classe populaire? on l’ignorait. Raynald possédait la ville de Sens et son territoire; il avait fait bâtir par les serfs une tour redoutable en pierres dures , hérissée de pointes de fer : or, il fallait le voir, ce farouche Raynald, en la ville et sentiers , suivi de scs hommes d’armes : où va-t-il galopant dans le chemin creux d’Auxerre? il se tient là caché pour piller les pèlerins et les marchands : aujourd'hui c'est un lourd impôt qu’il lève sur les communaux, demain il dépouillera l'église de scs plus riches ornements. Qui peut compter sur sa vie? qui respectera la jeune fille que Raynald saisit comme sa proie?qui pourra réprimer le féodal? En vain l’archevêque pousse des gémissements profonds ! Quel seigneur viendra donc au secours de l’Égljsc désolée? Robert ! Robert ! écoule donc la voix des cathédrales gémissantes ! Le voici , le roi Robert , avec ses batailles de lances, il assiège Sens ; Raynald est dans la poterne ; brave chevalier, il se défend avec vaillance , lin mois, deux mois ; il est trahi par l’archevêque et les bourgeois! Vous direz peut-être : Le voilà pris, le voilà pendu aux créneaux de la tour (3)? oh ! non , Raynald est agile, il a fui ! Le voyez-vous courant les campagnes ? Irouvera-t-ii un asile, lui presque nu , mais le corps noir et dur ? il traverse des plaines et puis des plaines encore; il va vers Thibault de Chartres. « Seigneur comte , je n’ai plus ma ville de Sens, la trahison de l’archevêque m’a privé de mon fief! » Thibault lui donne la cité de Montereau en garde. Voici Raynald à Montcrcau sur le confluent de l'Yonne et de la Seine ; il se place comme un oiseau de proie perché sur sa tour, entre Paris et Sens : restera-t-il tranquille dans son nid «le fortes pierres avec des serfs et des clercs à piller? Allons, les trompettes sonnent encore! Raynald et le comte Thibault s’en vont mettre le siège devant Sens ; peuvent-ils laisser celte belle ville au roi et à l’archevêque? cela ne peut être ; Sens abaisse ses murailles, Raynald recouvre sa ville, et dompte l'archevêque et le roi (4).
Ainsi le comte Raynald conquérait sa ville de
Je regrette qu'on ne les ail pas commentées cl expliquées. Voir chap. r.
(3) Ex Chronic. sanct. Pétri Senonens. ( Dom Rouçcbt, Hist. de France, torn. x, pag. 223 et 224. Comparez avec Ex vihl a me rit pra'posit. sanct. Stephani Senonens. (Km!., torn. x, pag. 3#2.)
(4) Ex chronic. sanct. Pétri. ;[)om Boiçuf.t, Hist. de ! France, tom. x, pag. 223.) Ce Raynald ne serait-il pas le t type de lU’gnauid de* chansons de Geste ?
Sens. Maintenant commence l'histoire de Geoffroi , vicomte de Châlcaudun. Il tenait son office et son fief du comte de Chartres. Geoffroi se couvre de ses armes; le seigneur roi avait fait démolir le fort de Galardon, élevé sur le rocher ; mais le féodal ne peut rester sans tour fortifiée, pas plus que l’aigle et le vautour sans aire. « Geoffroi, rélève donc ton château de la montagne ! veux-tu rester sans vin au cellier, sans argent pour tes hommes, quand tu as en face les opulents monastères? » L’évêque de Chartres s’en plaint avec un accent douloureux; il écrit au roi , il demande protection (I). •» Que voulez-vous! répond Robert, la course est bien longue, le voyage est dangereux, de Paris à Chartres! Je n’ai pu trouver tin seul homme qui voulût me suivre. » Alors l’évêque continue : « O notre trèscher seigneur ! n’esl-ce pas vous qui êtes notre protecteur? nous nous abandonnons à votre tutelle, parce qu’elle peut nous sauver du contact des méchants! faites agir le comte Eudes, et il nous délivrera du danger ! Si le roi et le duc Richard de Normandie ne me protègent , que me rcslera-l-il comme dernière ressource (2)? » Ainsi gémissait l’évêque de Chartres!
Le farouche comte Raoul est aussi redoutable ! il n’a pas de demeure fixe , de château fort dans la campagne, il vil aux forêts, sous les chênes épais; les portes de la cathédrale étaient fermées, il les brise fièrement, ce comte malfaiteur ; il s'avance contre l’autel et fracasse le crâne d’un pauvre clerc célébrant la messe. Quand il a rempli Chartres de ses maléfices, Raoul prend le bourdon de pèlerin, et s’achemine vers Rome (3). L’Église a-t-elle recours à ses avoués et défenseurs? eux-mêmes commettent des pilleries sous les yeux du roi Robert. Gémissez donc sur l’abbaye de Saint-Germain-dcsl’rés, clercs cl hommes pieux! Savez-vous? celte abbaye si souvent piller par les Normands, le roi lui avait donné le comte Drogon pour avoué et défenseur : quel triste présent que ce comte! S’il défendait l’abbaye contre les pilleries extérieures, lui. le comte, l’avoué de l’Eglise, exigeait des moines toute espèce de redevances. Y avait-il fours banaux,
(1) Qui se contra nos humillter pergans respondit , quia procul « nohis crat , ideù facultalem sibi veniendi in auxi/îutn nostrum non fuisse , irnô copia/n virorum qui se cumilarentur, non habuisse. Ep. Fu/b. ad. Rob. I(rg.{ Rouquet, l/ist. de France , lom. x. pig. 457 à 458.)
(2) Ad vos tandem, ditectissime Domine, nostri adjutorii summa rediit... Tu te là eu jus passe eripl à ma/orum Injuriis omniiid confidimus . dummodô prece et obsecralhne cum Odone comité obnixè agatîs , quitte nus idem nus ah illis expédiât. (Ibid.)
(3j Est enim cornes quidam mate factor, nomïne Ro ■ du/phus , nimiùm vicinus nobis , qui res Ecclesice
il voulait que les serfs, les bourgeois lui payassent trois deniers pour la cuisson du pain ; y avait-il prairie, il y faisait paître ses chevaux et cavales. Le comte Drogon usurpait le droit de chasse et de pèche, ses limiers vaguaient en liberté dans les champs cultivés de l’abbaye; le féodal exigeait un droit sur les foires, landils et le voyage des pauvres pèlerins. Combien le joug du comte n’élail-il pas pesant pour l’abbaye! Elle supplie le roi Robert de l'en debarrasser (4), et Robert le lui concède; qui pourra atteindre le comte Drogon? Il faut des hommes d'armes, et le sire roi ne peut appeler au chevauchement féodal que quelques fidèles et vieux leudes.
Le roi Robert pourtant ne vivait pas dans le mépris des armes; son naturel était paisible : mais quel était le sire roi qui pouvait rester comme un clerc d’église autour de son foyer à composer des hymnes et du plain-cbaol? La plus forte guerre de Robert pendant son règne fut (expédition de Bourgoguc; il ne la fil point seul, il s'aida de l'alliance du duc de Normandie. La Bourgogne avait été donnée comme apanage de lignée à Henri, frère de Hugues Capet ; llenri , le brave duc , mourut sans autre hoir qu’un bâtard nommé Eudes, qu’il avait fait comte de Deaune, la ville des bons vignobles; sa femme Gerberge avait un fils issu d’Adaiherg son premier mari, homme de la race germanique; il sc nommait Olhon Guillaume; les clercs disaient que l'enfant avait été adopté par Henri duc de Bourgogne; l'héritage fut donc prétendu par trois compétiteurs : le bâtard, l'adopté , te collatéral, qui était Robert roi des Français, neveu de Henri duc de Bourgogne.
Le ban et l'arrière-ban féodaux sont convoqués. Ilelas ! il vient bien peu «le monde à la semonce du roi; Robert eut recours aux Normands; il scella une charte d'alliance avec le duc Richard , et les batailles de lances devinrent plus épaisses (5). Olhon, le fils adopté, avait reçu le serment des comtes bourguignons , et tous résolurent de se défendre contre l’armée (lu roi. Ce fut une guerre de dix ans que celte expédition contre la Bour-
nostrœ per injustam occasionem invasif, unum de cle ricis noslris, suis manibus intersecit... Et de bis omnibus appeliatus in Curid regid, et coram plend Ecctesià scepè vocatus, nec propter hominem, nec propter Deum ad justilktm ventre dignatus... y une verà ad iimima sancti Pétri con tendit, tanquùm ibi possit accipere de peccalis absolullonem, undè venire non vull ad emen datiunem. Ep. Futb. ad. Juann. papam xix. ( llist. de France, tom.x, p. 473.
(4) Dura Rouquct, llist. de France, lom. x.
(5) Comparez Raoul Clabeu , etiap. vu , et le moine Hf.lgavd, Fila Robert., ann. 1007.
HUGUES CAPKT. — 1000-1031. 217
Rogne ; la puissance militaire du roi Robert était si restreinte, qu’Auxerre résista à ses armées, Auxerre sur l’Yonne paisible. La guerre de Bourgogne fut toute la vie de Robert ; il y passait les saisons d’été tandis qu'il venait s’abriter l’hiver en ses châteaux de Dourdans ou de Paris en Pile. Il n’y a pas de soumission ; on se presse , on combat, puis on traite pour une tille, pour un village; et dans celte confusion il est difficile même de marquer une date. Olhon Guillaume resta comte de Dijon, et Robert ne put dompter la fière race de Bourgogne.
Le roi avait alors confié le soin domestique et l’éducation de ses enfants au savant AI>on, abbé de Fleury. Constance d'Aquitaine gouvernait la pensée d’un roi qui partageait sa vie entre la répression des féodaux et le plain-chant de l’Église. Constance, l’impérieuse princesse, exigea d’ètre solennellement couronnée, afin d’inspirer un plus grand respect aux barons; Constance parut dans la cathédrale d’Orléans la couronne de reine au front; elle prit la même puissance que Clotilde au temps de Clovis; elle assista aux cours plénières comme le roi Robert; elle avait la main ferme, la pensée prompte ; les plus hardis conseils de gouvernement viennent de Constance , car elle avait pris en haine bien des seigneurs de fiefs (1).
Robert et Constance avaient eu quatre fils de leur union : Hugues l’alné, qui avait alors dix ans, puis Henri, Robert et Eudes; Robert le roi n'avaitil pas été associé au pouvoir de son père en son vivant même? Le temps était-il assez paisible , les féodaux assez soumis pour qu’on tentât de laisser indécis le droit de succession dans l’ordre politique? nVtait-ce pas l’abandonner au hasard ? Pourquoi ne faisait-on pas pour Hugues, l’alné des fils de Robert, ce que Hugues Capet avait fait pour Robert lui-même (2) ? Le roi envoya donc des messagers pour consulter les féodaux : voulaient-ils se réunir en cour plénière pour reconnaître et saluer Hugues , le fils de Robert , comme l’associé du roi des Francs? Les hauts barons répondirent tous :
« Hugues est trop jeune ; quand vous filles associé à Hugues le Grand , vous étiez en âge de porter une lance, vous aviez chevauché un haut cheval de bataille, et votre fils Hugues n'a que dix ans; pourra-t-il faire la guerre? » Cette réponse, portée par des messagers, inquiéta le roi un moment; mais il avait intérêt à ce que son fils obtint la couronne; il passa outre à l’association dans la même forme que son propre couronnement. (Quelques
(1) FltLGAUD, VU. Rob., cap. lxix.
(3) Comparez Glzbeii, liv. lit, cbjp. ix. — Baluze, Miscellan., tom. ii, pag. 307, et Bely, Hist. des comtes de Poitou, pag. 08.
évêques, dans l’cglisc d’Orléans, sacrèrent Hugues roi des Français; mais quel respect pouvait inspirer aux barons un enfant de dix ans sans expérience dans les grands faits d’armes, quand on le voyait surtout si jeune, si petit sur les marches de la cathédrale !
Le roi Robert porta tendrement la parole à son fils , il voulut l’instruire dans la longue expérience du gouvernement : « Ayez toujours devant les yeux la présence de Dieu qui vous a fait aujourd’hui participant du royaume, afin que vous ne vous détour niez jamais des voies de la justice et de l’équité. Je prie sa divine Majesté de vous voir exécuter en tout sa volonté sainte (3). » Ces paroles étaient pieuses comme la vie de Robert; Hugues suivit-il ces conseils? A peine avait-il la force de la jeunesse, qu’il se ligua avec les comtes contre son père; Hugues sentait son bras devenir fort, il avait de larges épaules, une tète aussi grosse que celle de son aïeul le Capet ou Capul, rude jouteur en chevalerie. Il fut entouré par une ligue de barons et féodaux pour le porter à faire la guerre. Le moyen âge avait admis cette coutume : quand le fils se sentait assez fort pour saisir la couronne , il cherchait à l’arracher à son vieux père dont le bras-s’affailaissait. Robert s’était rcbellionné contre Hugues Capet , Hugues se révolta contre Robert ; et quand le vieux roi s’en plaint aux évêques , ceux-ci lui répondent : « De quoi s’afflige ta révérence ? ce que lu as fait à ton père , ton fils te le rend ; c’est justice de Dieu. « Hugues le Hardi, le belliqueux, ne survécut point à Robert ; il mourut de violence dans la lutte féodale; Raoul Glaber nous donne l’explication de celle vie toute de batailles du jeune Hugues. « Le prince croissait , et voyant qu’il ne pouvait retirer d’autres droits, d’autres revenus du royaume dont il était couronné roi , que les frais de sa table et de son entretien , il commença à s’en affliger dans son cœur, et à faire des représentations à son père pour en obtenir quelque apanage. Quand sa mère le sut. comme elle était trèsavare, et qu’elle avait un empire absolu sur son mari , non-seulement elle fit tout pour empêcher l'effet de la demande du jeune prince, mais elle l’accabla même d’outrages et de mauvaises paroles; et comme l’a dit quelqu’un : Je connais bien Vesprit des femmes : voulez-vous ? elles ne veulent pas ; ne veuillez pas, elles voudront à /'instant ; la reine, en effet, dans la crainte que cet enfant ne fût pas revêtu de la majesté du trône, si quelque accident venait à surprendre son mari , s’etait dé-
(3) Voyez Helgud, VU. Robert. Rcg.f pap. 00. — Sur la famille de Robert il faut consulter le Carlulairc manuscrit de l'abbé de Czars. ( Biblioth. royale, Carlulaire i"'.)
IUJGUES CAPET. — 1000-1031.
clarée seule, contre Taris de tous, pour faire sacrer son fils ; et plus tard elle n'oublia rien pour le traiter comme un étranger, comme un ennemi , l’insultant également par scs paroles et par ses actions. Hugues, voyant qu’il ne pouvait supporter plus longtemps de semblables affronts , se joignit à quelques jeunes gens de son Age , et commença à ravager et à piller avec eux les possessions de ses parents (1). »
Hugues mourut très-regrelté des clercs particulièrement ; on fit des vers à ses funérailles , et on célébra ses hautes qualités sur sa tombe : « l'salmistc, ne sois pas inseusiblc, s'écrie Glaber,àla tristesse du monde; que tes gémissements répondent à notre douleur profonde ! Et vous , laissez un libre cours à vos larmes et à vos sanglots ! La mort vient de nous ravir un prince, l’honneur de l'humanité! Le monde l’admirait dans la fleur de s es jeunes années. Hugues comptait à peine dix-huit hivers, et déjà il était la lumière des nations et le plus grand des rois , quand une mort jalouse est venue l’arracher à l’amour des hommes. Notre siècle cher* cherait en vain sur les trônes des peuples , ou même dans les honneurs de l’empire , un prince si distingué, triomphant comme lui dans les combats avec une gloire éclatante , ou robuste et vigoureux comme lui. Il faisait toute la force , toute la joie des Français, et la Gaule tout entière lui devait le bonheur et la paix. L’Italie implorait à genoux la grâce de voir ce nouveau César lui dicter des lois en souverain. Mais, hélas! ô le plus beau des princes, hélas ! notre Age ne méritait pas une telle félicité. Un déluge de maux nous inonde, et l’appui des gens de bien se brise! Tu fais aujourd’hui la douleur de ta mère , le désespoir de tou père , et tu laisses à tes frères de cruels souvenirs! Une tristesse sombre règne dans tous les palais, et le deuil chez les peuples les plus éloignés! Déjà la Vierge sur les pas du Lion atteignait le soleil, quand une pâleur mortelle décolore tes membres; dix jours se passent, suivis de sept autres journées , et la renommée porte aux oreilles de ton père la nouvelle de la mort. Grand Dieu , souverain arbitre du monde, il ne vous reste plus qu’à choisir aux Français un roi qui sache veiller à leur sûreté , et qui puisse repousser les attaques de leurs fiers ennemis ! Veuillez aussi accorder au prince que nous pleurons un repos éternel (2)! » Ainsi s’exprimaient les chroniqueurs en déplorant le triste état de la monarchie.
Il restait encore trois fils à Robert ; Henri, l’aîné, serait-il destiné à la couronne? A celte époque, rien ne parait moins certain que le droiL d’ainesse dans
(1) Chroniq. de Raool Glabkii. liv. in, cbap ix.
(9) Ibid.
l’ordre des fiefs; que les fils succèdent au père, c’était beaucoup déjà, mais on ne décidait pas quel serait ce fils, le puîné, le cadet peut-être; tout cela dépendait de la prédilection des vassaux ; Henri , le second des fils , était le chéri du roi Robert et des féodaux , parce qu'il commençait à se complaire aux armes ; il portail le litre de duc de Bourgogne, litre fort disputé par la race germanique. Qui aurait pu refuser de reconnaître Henri? Eh bien, le malheur voulut qu’il ne fût point aimé de sa mère; Constance lui préférait Robert , le troisième fils, le cadet de race. Le roi ne céda point à Constance , les féodaux ne l’auraient pas permis; cette élection de Henri fut encore un pêle-mêle d’évêques et de hauts barons; tous n’y vinrent pas : « Je souhaiterais, écrit l’évèque de Chartres , de tout mon cœur me trouver au sacre de Henri fils du roi , mais ma santé ne me le permet pas; je tâcherais néanmoins de m’y rendre à petites journées, si les colères de la reine ne me faisaient trembler. On doit assez croire cette princesse lorsqu’elle menace quelqu’un de lui faire du mal : des exemples célèbres nous enseignent que ses menaces ne sont jamais vaines. Je vous prie de persuader à l'archevêque de Reims et aux autres grands de ne pas différer le sacre de ce jeune prince pour mon absence; car j’espère que ce même prince se rendra très-agréable à Dieu et à tous gens de bien (3). » — «: Quant à moi , écrit Guillaume, duc d’Aquitaine (4), je n’irai point à la cour , parce qu’en n'y allant point je ne m'attirerai pas plus l’inimitié du suzerain que si j’y étais ; je ne voudrais pas qu'on couronnât roi uu autre prince que celui que désire le comte de Champagne. Je vous prie de me mander ce que vous aurez appris de la bonne intelligence de ce comte avec le roi , et «le m'écrire si on fera un couronnement ou non, et qui sera le prince couronné. » Ainsi les féodaux s’écrivaient entre eux sur la force et l’existence de la royauté; tel comte voulait Henri pour roi, un ! autre appelait son cadet; un évêque avait des pré- ! férences , un autre des craintes. Rien de fixe sur le droit successoral ; sur l’inflexibilité de l'héritage ; ici c'était l'ainé , là le cadet ; un des fils suffisait pour l’election , qu’il fût né le premier ou le dernier dans Tordre de la lignée capétienne.
La vie du roi Robert était laborieuse; c'est un caractère d'activité et de pèlerinage ;.on sent que déjà l’époque est aux pieux voyages , aux courses lointaines. Les Chartres constatent celle mobilité ; le roi n’est jamais à la même place , il court de monastère en monastère ; ses lettres scellées portent la date de mille moutiers divers ; on le voit sur
(3) Fclb. Epist. 59, et apud Dichesje . lom. tr, p. 181.
44) Ibid. 198, et apud Docitm,(ll, lom. tr , pag. 194.
son scel en cire jaune ; les carlulaires des moines indiquent la présence du sire roi dans leur sainte église ; Robert est tantôt dans la cathédrale d'Orléans ou de Chartres , tantôt dans les monastères de Sainte-Bénigne de Dijon . ou de Saint-Renullsur- Loire. Il fonde partout des églises , il assiste aux translations des reliques, tout en conduisant ses fidèles et ses comtes aux batailles (1).
Le roi aime les cours plénières aux champs , dans les plaines de Compiègne ou de Saint-Denis; les Alpes mêmes n’arrêtent pas celle ardeur. Robert deux fois exécute le grand pèlerinage «le Rome ; il vient visiter les saintes reliques «les bienheureux apôtres Pierre et Pau! ; il s'agenouille sur les tombes pour appeler la miséricorde «le Dieu et obtenir son absolution du mariage incestueux (2). On sent que la terre brûle sous les pieds de la race des Francs, ils ont besoin «le voir et de saluer des pays lointains; l'esprit de pèlerinage armé se prépare; les périls des longs voyages ne sont plus rien ; la génération est impatiente de conquérir d'autres terres. Il ne faut pas oublier cette tendance qui se manifeste longues années avant les croisades en Palestine; le château est trop sombre , l'horizon trop lourd de calamités pour qu’on ne cherche pas à respirer sur une terre plus libre ; le pain et l'air manquent à la vie.
Robert est pieux, dévoué à l'Église, il se revêt de la chape et de letole des chanoines ; mais celte ardeur pour la foi catholique, cette manifestation pour les autels des cathédrales , n'étaient pas seulement un cri de piété , une douce émotion de prières, c’était encore un acte politique. Robert cherche pour lui cette puissance de la crosse épiscopale contre les féodaux! L'Église soutient son pouvoir, il en est le protecteur, l'avoué féodal ; ces évêques qui appuyaient le roi Robert étaient bien plus avancés dans les grandes lois de l’intelligence que les hommes demi-barbares qui campaient dans leurs manoirs : n’étaient-ce pas les évêques qui proclamaient la trêve de Dieu, c’est-à-dire la suspension du pillage et des guerres intestines? n'élaient-ce pas les conciles qui protégeaient la chaumière du pauvre, leschampscullivés, IaIiberlédeshommes(3), les instruments de la paisible culture , depuis la
(1) Il y a deux chose* difficile* à suivre dan* la vie du roi Robert , ce sont ses voyages cl les dates de son règne. On remarque dans les diplômes quatre commencemcnt'du règne de Robert ; le premier concourt avec celui de CSS , <|ui est l'année où il fut Barré à Orléans ; le deuxième sc prend de l'an 080, sans qu'on en sache la raison ; le troisième, et le plus commun, est fixé au 24 octobre 090. jour de la mort de Hugues Capet ; le quatrième se rapporte à l’an 991, après l'cmprisoiiiicinenl de Charles de Lorraine. Les années de t'indiction ne sont pas toujours faciles à concilier avec celles de l'incarnation dans les Chartres du temps de Robert , soit cmrieiiE.
charrue qui trace le sillon jusqu’aux brebis qui broutent la prairie verdoyante? Robert fut le roi des clercs , parce qu'il trouvait sa force de roi dans les grandes lois de l’Église ; il se plaçait dans l’ordre moral pour combattre la puissance matérielle ; il appelait la police des évêques et des conciles à son aide.
Dans ses lointaines courses , Robert eut une entrevue sur la Meuse avec l'empereur Henri 11 ; c'était la première fois qu'un empereur de race germanique sc trouvait à la face d’un roi capétien. Charlemagne joignait la couronne de roi des Francs à son manteau impérial ; il passait incessamment de sa cour plénière d'Aix-la-Chapelle à son palais de Paris en l'ile et à la Monza de Milan. Henri le Germanique n’était plus de la famille de Charlemagne; il était issu d’une race nouvelle, élevé sur le pavois par les féodaux germaniques , comme les Capétiens l'avaient été par les Francs. L’entrevue de Robert et de Henri fut consacrée à quelques questions territoriales sur la suzeraineté de la Bourgogne (4), nation mixte qui tenait à la fois de la race franque et allemande; le chef des féodaux germaniques prit la main gantée du roi des féodaux de France. L’entrevue de la Meuse fut l’occasion des fêtes, des pompes, dans lesquelles les brave» barons (3) sc mesurèrent plus d’une fois la visièie baissée dans le champ clos , comme cela était la coutume à ces époques de batailles ; nul ne refusait de rompre une lance.
Quel seigneur féodal aurait respecté le droit de la couronne , quand les fils eux-mêmes du roi se précipitaient dans la plaine pour combattre ? Cette nuée de poussière que soulèvent les cavaliers au loin, cache les deux frères Henri et Robert; ils prennent les armes contre le roi ; que leur a donc fait leur père? les prive-l-il de son héritage? va-t-il laisser la couronne à des bâtards? Non ! ils portent haine au pouvoir de la reine Constance; comme tous les comtes, ils ne peuvent subir la puissance d’une femme ; divisés d’abord , deux frères se réunissent contre leur mère dans leur guerre sauvage qui ne respectait rien : Henri porte ses batailles en Normandie , il attaque tous les châteaux sur la
<fii 'on ait mal compté celles-là , soit qu’on n'ait pas suivi la plus commune des quatre époques qu'on donne à l'indiction. ( bénédictin». Aride vérifier les Dates.)
(2) La date dcccs pèlerinages a été l'objet de longues dissertations «ie l'abbé dk Casfs. Cartl mss. (Rihl durai, t. ni.)
(3) Labbe, Coitect. Concil. ad ann. 909-1030.
(4) Glaser, Chrvniq., rh. iv.
(5) L’euireiue entre l'empereur Henri II et le roi Robert eut lieu dans une petite Ile de la Meuse, dans la partie où le Cbiers mêle ses eaux. Voir Raopl Glaser , Chroniq . liv. in, chap. il.
Seine, où pend le gonfanon suzerain. Le roi de France a la main alourdie par la vieillesse ; le puinc fait la guerre en Bourgogne, il hisse son penon sur Auxerre, A vallon, Sens, la ville aux évêques. Robert le roi marche contre ses enfants, comme dans le roman des Quatre fils Aijmnn , le vieux père , sire de Montauban , arme son bras contre Renaud , l’aîné de sa race , et contre Richard et le brave cadet de sa lignée. Sous la tente royale on voit briller la cour plénière de Constance ; elle excite le roi à réprimer la révolte de ses fils (1): Constance ne perd pas un moment ; caractère impératif, elle veut gouverner avec ses Aquitains à la tête chaude ; elle ne souffre pas auprès de Robert les barons francs, à moins qu'ils ne lui fassent soumission : « Venez à mon aide , ô Foulques , comte d’Anjou ! écrit-elle à son oncle ; Hugues de Beauvais domine le roi et m’insulte. » Foulques arrive en toute hâte, se précipite sur Hugues de Beauvais, et voilà le favori frappé de mort ; sa tête sanglante roule dans la poussière (2). •
La guerre de Bourgogne fut le dernier acte du roi Robert; une fièvre violente le saisit à Melun ; il éprouva les symptômes de la cruelle maladie des ardents , feu d’enfer qui brûlait le corps ; elle ne pardonnait à aucun , celte triste épidémie ! grands et petits y succombaient. Robert vit bientôt que c’en était fait de la vie; il se mit à psalmodier les plains-chants, les proses qu’il avait composés pour la sainte Église ; l’hymne Constantin martyrum , le chant sacré pour les fêles de saint Pierre et de saint Paul, le Sancti Spiritus , le Rex nmnipotens , toutes ces proses étaient de lui; il les répétait sur Lorgne qui vibrait aux jours de fêles. Robert n’eut pas ses enfants au lit de mort ; la guerre était rude encore , et la Bourgogne n’était pas domptée ! Constance se tint à son chevet , ainsi qu’une ombre implacable qui empêchait le pardon. Comme la reine voulait une longue régence, elle sollicitait la couronne pour son enfant le plus jeune; Eudes avait trois ans.
Les chants fuuéraires psalmodiés annoncèrent
(1) L.i grande raison de lenr révolte que donnent les enfants de Robert, c’est qu’ils n’ont pas un état suffisant dans la maison de leur père : Cœleritm serenissimam ph-tatem vestram appcUamus pro codcm rege fillo vestro, gui satis superque désolait/ s Incedit. Neque enfm in domo vestré cum securitatc vet charitatc licel et manerc. Arque forts est ei undê vivat, cum honore Régi competente , undè vos oporlet aliquid, boni consitii reperire , ne dum ilte quasi pcrcgrlnus et profugus agit, paierai animl fama vobis depereat. ï.pist. Fulb. ad Robert. ( Dom Bouquet, Collection des Hist. de France, lom. i, pag. 458.)
{3} Helbaud, Fila Robert., cbap. xtii.
(3) I.e chroniqueur qui fait ressortir avec le plus de
bientôt que Robert n était plus. Robert avait un ferme courage, le bras fort, la taille élevée, comme les Francs pouvaient désirer leur seigneur ; dans sa jeunesse, il avait la main prompte, la tête chaude; avec l’âge il prit un caractère de débonnaireté : il oubliait tout, tandis que Constance ne pardonnait rien ; c'était un contraste de Caractère que les chroniqueurs ont fait ressortir dans la peinture de ce règne (3). Un pauvre demandait-il à Robert sa robe de pourpre, il la donnait sans hésiter; un jour, un serf de maladrerie s’étant introduit au dîner du roi, coupa le lamhel à franges d’or de sa table et l’emporta. Robert le vit et s’écria : Laissez- le
faire, il en a plus besoin que moi.» Un de ses hommes d'armes lui déroba sa coupe d’or , il ne s’en plaignit pas davantage ; il la lui donna par une charlre scellée (f). Cette débonnaireté , il l’apportait dans toute sa vie ; Robert était le roi des clercs, le protecteur des évêques, et il se posait ainsi pour lutter contre la féodalité brutale; quand vous le voyiez, revêtu de la chape et de l’étole, chanter dans le chœur des chanoines, faisait-il acte seulement de piété et de dévote prière? Robert se mettait au centre même de la résistance morale contre les barons; les évêques et les conciles étaient la force de police, la puissance qui devait ramener la société à des conditions d’unité et d’ordre. Le roi Robert , .par instinct, se plaçait de ce côté; sa dignité de chanoine de Saint- Agnan ne nuisait point à son titre de suzerain ; l'étole valait bien l'épée dans un temps où l’excommunication et l’interdit étaient des armes puissantes sur l'imagination des peuples. Robert avait régné quarante-trois ans depuis l’association que Hugues Capet avait proclamée au parlement de Compiègne ; il s’éteignit pour la vie éternelle, comme le dit la chronique de Saint- Denis, en copiant l’obituairede l’église de Melun (ÎS).
Le règne de Robert laissa trace dans l’esprit du peuple; il avait été indulgent et bon pour le clergé et ses serviteurs; on disait de lui, comme par acclamations : « Tandisque Robert a été roi , nous n’avons craint personne ; daigne le Seigneur accorder le salut
naïveté la vie du roi Robert est Helbaud . biographe intime du roi ; il est dans la collection de dotn Bouquet, Hist. de France , lom. x.
(4) Tous ces détails sont dans le biographe Helgaud, chap. vil, ix, xi.
(5) On a beaucoup discuté sur la date exacte de la mort de Robert : les Bénédictins placent sa mort le 20 juillet 1031. Voici la prière qui fut récitée à la mort du roi : « Drus qui inter sanctissimos reges famulum tuum Ro-
< bertum regati fccisti dignilare vigere, presla queesumus ut quorum vicem ad horam gerebat in terris, intercédé nie gloriosâ Dei Génitrice Marié cum omnibus sanc fis, eorum quoque perpetuo consorlio tœtetur in ceelis.
| Perumdem Domina m nostrum. »
éternel à ce roi si bon, ù ce père du sénat et de tous les gens de bien ! » Ainsi acclamaient les clercs et les serfs mêmes dans les cités, chose douce à ouïr. Hélas! cet éloge venait peut-être de la tristesse des temps qui succédaient au règne du roi Robert, de cette guerre civile qui déchirait encore le royaume, de cette violence féodale si désolante pour le peuple. On criait donc de toutes parts : •> Qu'est devenu le temps du roi Robert? qui pourrait nous rendre sa débonnaireté quand il touchait les écrouelles dans les maladreries, ou qu'il distribuait les sous d’argent au peuple , comme le valet des deniers au jeu des tarots, et comme l’orfèvre ou l'argentier de notre sire? Maintenant le roi Robert est couché dans Tobituaire de Saint-Denis ; son scel est veuf, et sa bague d’or ne scellera plus les Chartres de donations à Saint- Agnan ou a Saint-Germain-des- Prés. » Il y eut ainsi bien des larmes versées !