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LA SOCIÉTÉ AU DIXIÈME SIÈCLE

Le» «erfs. — Le» manants.— La servitude.— La terre.— La hiérarchie de» fiefs, — L'Église. —Les baron».— Tendance ver» la liberté.— L’hérésie.— Esprit de sédition, —Premier symptôme de la Commuoe.

Le cri douloureux que poussait la société au dixième siècle donnait un aspect triste et désolé à toute cette génération. Il n’y avait rien de franc et de libre dans le peuple ; la servitude était le caractère général; les symptômes de liberté ne se révélaient que faiblement. Partout l’on voit les hommes suivre la condition de la terre, s’y rattacher comme un accessoire; quand un baron, un simple possesseur d’alleu ou de fiefs donne sa mense à une église, à un monastère , il comprend dans scs moulins , ses fours banaux , les serfs, les hommes des champs „ les vilains qui tiennent aussi fortement au sol que la tour et les murailles de la châtellenie. Les Chartres proclament ce principe du droit romain : Le serf est la chose du maître.

Ce n'était point la faute des vieilles coutumes; il

(1) Voyez dan» Mostfauco* (Monuments de fa Monarchie française) quelques -unes de ces figures de »%rfs dans les vieux monuments. Il y a aussi quelques manuscrits à la Ihhliothèque du roi , mai» des douzième et treizième siècles

y avait dans la multitude quelque chose de si laid , de si hideux , de si faible , de si lâche , qu’elle méritait , hélas ! la chaîne qui pesait sur elle. Quand on contemple les monuments de celle époque , on s’explique ce caractère général de servage et celte distinction qui séparait l’homme d’armes de l'homme de la terre. Une notable différence se révèle entre le Franc à la lêtc belle, au front haut, aux formes élancées, et ces serfs petits de corps , difformes de face, contournés affreusement, qui vous regardent de leurs yeux ronds et hébétés (1) ; quel courage pouvait-on trouver dans de telles créatures? où chercher des sentiments généreux dans ces avortons noués , méchants et lâches tout à la fois comme les Sosies et les esclaves des comédies de Plaute et de Tércnce? La nature hideuse est naturellement mauvaise et pusillanime ; les tourbes de serfs qui s’abaissaient pour recevoir le fouet du majordome n’avaient pas le coeur assez haut pour saisir le glaive et courir sur les Hongres et les Normands qui dévastaient le territoire ; ces serfs se réfugiaient tremblants de peur dans les vastes souterrains des châteaux, et c’était le féodal qui défendait leur vie. Pourquoi, dès lors, le baron n’aurait-il pas acquis le droit de disposer de ces serfs comme de sa chose? L’esclave s’accroupissait dans Retable des nobles coursiers qui, au moins, couraient braver, en hennissant , les traits des arbalètes et de l’arc des Hongres sauvages. Le chevalier brave et hardi ne devaitil pas traiter avec plus d’amour ce fier animal que le serf sans courage qui sc cachait sous le fumier de l’ecurie ou s'abritait dans le souterrain (2)?

Le caractère général du dixième siècle fut la servitude, parce qu’à côté des hommes forts qui osaient défendre les propriétés et les personnes, il y avait des lâches qui n’avaient pas le cœur aux batailles; de là , les grandes habitudes de recommandations personnelles que l’on rencontre si souvent dans les Chartres ; on sent le besoin de protection cl de suzeraineté. Voici un homme libre, il habite son champ, la cité; et pourquoi ne saisit-il pas les armes quand l'invasion menace (3). Ah ! le coeur lui manque ; il est isolé, il vient s’agenouiller devant un seigneur, il demande appui, protection ; ch bien ! le féodal le prend et lui assure la vie en échange de l’indépendance; c’est un contrat libre entre celui qui brave la mort et celui qui frissonne au bruit des chevaux, au sifflement de l’arbalète. Le serf couard donne son coypsà la terre pour la cultiver; le noble homme donnera bientôt à cette même terre son cadavre mutilé aux batailles pour l’engraisser, car peu de

•eulcment, qui rcproduiieni les serfs aux travaux de la

campagne.

(2) Docasci, v* Servit.

(3) Baluze, Form. Capital, u.— Dic.oge, v« Recomm.

féodaux vieillissaient , peu mouraient au foyer domestique en caressant leurs terriers ; les corbeaux ont leurs dépouilles quand leurs ossements ne se mêlent pas au sillon dans la campagne désolée (1).

Quelquefois cependant on trouve le serf saisissant la vie active arec le courage au cœur et le feu à la tête. Dans l'admirable récit d'Aimoin sur les miracles de saint Benoit , il est un épisode de bataille et de duel au bâton entre un serf de l'abbaye de Fleury et un serf du seigneur de Pithiviers ; leurs épaules ruissèlent de sueur, ils se prenneut corps à corps, s'enlacent, se frappent, se brisent. Et de quoi s'agit-il? de décider par le jugement de Dieu si le serf de l'abbaye appartient au sire de Pithiviers ; c'est un servage contre un servage (2).

Presque toute la classe intermédiaire disparaît; vous chercheriez en vain des municipes, des bourgeois paisibles, de pacifiques commerçants; ces classes-là ne grandissent qu'aux temps calmes. Aux époques sanglantes et d'héroïsme, il n’y a que les combattants et les serfs de ceux qui combattent : que voulez-vous que fassent les hommes qui n'ont pas assez de courage et de forces pour se défendre? Au dixième siècle , tout porte les armes ou est serf : ce n'est (>as dire qu’on ne puisse jamais sortir de ce serrage, car du sein de ces esclaves il s'élève quelquefois des hommes d’énergie et de courage ; eh bien ! ceux-là deviennent puissants et sires eux- mêmes. Les Régnault, les Rutland, les Lupus de Gascogne, les Sanche de Navarre, d’où renaient-ils ?d’où sortaient-ils à leur origine? Croyez -vous que les féodaux, ces pillards d’église, les Buchardus-Moulmoreuci eux-mêmes, fussent des hommes au lit mollet, quelques grands de la race carlovingienne amollie? Oh ! non, leur ancêtre était souvent un serf de corps ou de terre; il avait senti son sang bouillonner (3) ; le voilà avec quelques compagnons qui se mettent aux champs; comme ils ont l’énergie suffisante pour combattre, ils deviennent seigneurs et maîtres ; ici une vieille tour de construction romaine est leur repaire ; là, c’est la cité tout entière dont ils expulsent l'évêque, ils sont dominateurs parce qu’ils sont forts ; le serf ne reste serf que parce qu'il est lâche : dans les temps d 'énergie, il n’y a point de classe intermédiaire ; on est vainqueur ou vaincu sans milieu.

La condition de la terre, sous les Carlovingicns ,

(1) U existe peu de monuments qui noua reproduis. nl les barons mourant dana les habitude* paisibles des manoirs ; les ohimaires les désignent presque tous comme morts aux batailles.

(S) Aiioui, De Miraculls sanct. Benedict.— Ducmessi , tom. iv, pag. 151, 152.

(3) Les généalogistes un peu sûrs ne vont jamais au delà du dixième siècle. y oyez, sur l'antique noblesse du Midi, le

était la même que celle de l'homme ; il y avait beaucoup d'aleuds ou manoirs libres : Charlemagne avait établi un système régulier d’administration. Le franc propriétaire habitait ses menses sous la protection des capitulaires; il devait le service de son bras, la dltne imposée par les misai dominici ; les bénéfices d’église ou d’armes ne formaient pas In majorité des propriétés en France ; s'il y avait des fiefs soumis à la hiérarchie, il y avait pour le moins autant de terres libres. Mais à l’époque de l’invasion des Hongres, des Sarrasins et des Normands, une même révolution se produisit pour la propriété et pour les personnes ; bien des possesseurs d’aleuds n'osaient se défendre seuls, isoles sur leurs terres ; il n’y avait que quelques hommes au puissant courage qui pussent ainsi offrir leur poitrine aux envahisseurs : que faire alors, si ce n’est chercher un suzerain dans l’ordre des fiefs? Ici on donnait en servage sa personne pour obtenir protection ; là sa terre pour la sauver; on réclamait appui (4), parce qu’on n’avait pas assez d'énergie pour se proléger soi-même : la faiblesse et la lâcheté, voilà les deux sources de servage pour les personnes et pour les terres. Avait-on besoin de se vouer à un supérieur, si l’on avait la fermeté au cœur pour courir à la face des barbares? Le dixième siècle est l’apogée du double système du servage de l’homme et de la propriété ; tout se place sous la hiérarchie des forts ; il n’y a plus de terres et d’hommes libres; les aleuds cl les municipes ont presque tous disparu ; l'isolement est la faiblesse ; la féodalité est la force, le contrat d’union qui lie les hommes à la propriété.

Quand la liberté matérielle s’efface, quelques symptômes d’indépendance intellectuelle se manifestent par l’hérésie; ils sont peu saillants encore ; ils sont plutôt une grossière révolte, une superstition nouvelle, que le résultat du grand et terrible examen du seizième siècle. Tandis que l’Église catholique marche vers son unité en formulant un corps de doctrines, il y a des systèmes qui apparaissent comme une résistance à scs solennelles prescriptions. Deux écoles d'hérésie se révèlent au moyen âge : la première résulte d'une folle exaltation d'idées, d'une exagération des facultés de l'esprit , de celte intuition qui se joue dans un monde fantastique ; la seconde école est rationnelle , elle tend à l'exa-

travail de dora Vais»™, en le comparant avec les bénédictins. ( 4rt de vérifier les Dates, loin, m, in-4°.)

(4) Sur les recommandations personnelles et territoriales voyez Docasge, vi( Sa f valu m et Comtpendallo. Le root feudum ( fief ) ne se produit pas avant l’an mil; quelques Chartres de U50-DCO portent pourtant le uiol feum, ferurn, corruption sans doute du root feudum. Voyex Dccsnge , tom. U.

mcn, aux conditions d'une réforme dans la discipline et les dogmes de l'Église catholique. Les hérésies se montrent avec hardiesse : dans la ville de Sens, on découvrit des hommes d’étude qui se représentaient Dieu comme un roi aux cheveux et à la harbc blanche, assis sur un trône d'or, au milieu d’un monde de lumières ; Michel l'archange s'agenouillait devant le trône céleste. D'autres hérésiarques se rattachaient aux opinions des manichéens. «En 1017, dit le moine Glaber, on découvrit, dans la ville d’Orléans, une hérésie impudente et grossière qui , après avoir longtemps germé dans l’ombre , avait produit une ample récolte de perdition , et finit par envelopper un grand nombre de fidèles dans son aveuglement. Ce fut , continue Glaber, une femme venue d'Italie qui apporta dans les Gaules cette infâme hérésie. Pleine des artifices du démon , elle savait séduire les esprits , non-seulement ceux des idiots, mais la plupart même des clercs les plus renommés par leur savoir n'étaient pas à l’épreuve de ses séductions. Elle vint à Orléans, et le court séjour qu’elle y voulut faire lui suffit- pour infecter plusieurs chrétiens de sa doctrine empoisonnée. Bientôt ses prosélytes firent tous leurs efforts pour propager celte semence du mal. Il faut même l’avouer, ô douleur! les hommes les plus distingués du clergé de la ville, également fameux par leur naissance et leur science, Héribert et Lisoie , furent les deux chefs de celte hérésie criminelle. Cependant , tant qu’ils surent tenir leur opinion secrète, ils jouirent de l'amitié du roi et îles grands du palais. Ils trouvèrent ainsi plus de facilité à surprendre les cœurs qui n’étaient pas enflammés d’une foi assez vive. Ils ne se bornèrent pas à corrompre la ville, ils essayèrent encore à faire circuler dans les cités voisines le poison de leur doctrine. Ils voulurent même communiquer leur folie à un prêtre de Rouen, d’un esprit solide. Ils lui envoyèrent quelques-uns «le leurs complices, chargés de lui expliquer tous les secrets de leurs dogmes pervers, eide l'initier à leurs mystères. Ils lui annoncèrent en même temps que leur opinion allait être bientôt embrassée par le peuple. Le prêtre, instruit de leurs vues, courut communiquer ses inquiétudes au pieux Richard, comte de Rouen, et lui développa tout le plan du complot dont il était informé. Ce comte, de son côté, envoya en toute hâte vers le roi , cl lui dévoila la contagion secrète qui menaçait d'infecter dans son royaume toutes les brebis du Christ. Le roi Robert, â celte triste nouvelle, conçut une profonde affliction, car c’était un priiffce sage et un chrétien fidèle, et il craignait tout ensemble la ruine de sa patrie et la perte des âmes. Il sc rendit donc promptement à Orléans, et, après y avoir convoqué des évêques, des

abbés et des laïques religieux , il fit commencer vivement les poursuites contre les auteurs de celte doctrine perverse et contre les adeptes qu’elle avait déjà séduits. On fit «lonc des recherches exactes sur l'opinion personnelle de rha<|tie clerc, on s'assura de sa croyance entière aux vérités transmises par la doctrine des apôtres, «|ue la foi catholique conserve et enseigne dans toute leur pureté : c’est alors que Lisoie et Héribert trahirent leurs sentiments secrets , en reconnaissant qu’ils ne professaient pas les mêmes principes. Plusieurs autres , après eux, déclarèrent qu’ils partageaient leur doctrine et qu’ils voulaient partager aussi leur sorl. Robert et les évêques firent subir aux accusés un interrogatoire secret , par égard pour la probité et l'innocence de mœurs dont ils avaient toujouis donné l'exemple jus«|u'alors; car Lisoie, l'un d’eux, était le plus estimé des clercs du monastère de Sainte-Croix; et l’autre, Héribert, était attaché à l’église de Saint-Pierre, surnommé l’abbaye des Pucelles,en «jualité de chef et de directeur de l’école. Quand on leur demanda où ils avaient puise* leur erreur et depuis quand ils la pratiquaient, ils répondirent : « Il y a bien longtemps «pie nous avons embrassé cette doctrine, qui vous est restée inconnue jusqu’aujourd'hui. Nous nous attendions toujours à vous la voir professer aussi comme tous les autres, de quelipie rang, «le quelque ordre que ce fôt ; nous en conservons même encore l’espérance. » Puis ils se mirent aussitôt à développer l'hérésie la plus Vieille , comme aussi la plus sotte et la plus misérable, qui {«ourlant les avait fait succomber, quoique toutes les conséquences qui se déduisaient de leur système, reposassent sur «les bases d’autant moins raisonnables «ju'elles étaient mille fois plus contraires à la vérité. Ils disaient, par exemple, qu'il fallait regarder comme des rêves délirants tout ce que l'ancien et le nouveau canon nous enseignent «le la Trinité des personnes dans l'unité de Dieu , de celte vérité fondée sur les signes et les pro«ligcs les moins c<|uivoqucs, sur les témoignages les plus anciens , sur les autorités les {dus saintes. Ils assuraient que le ciel et la terre avaient toujours existe tels que nous les voyons , sans créateur. Enfin , après avoir hurlé comme des chiens, et exhalé dans leur folie les horreurs accumulées de toutes les hérésies , ils finirent par professer aussi l’hérésie d’Épicure , en ce qu'ils prétendaient avec lui qpe les excès et les crimes n'avaient à craindre ni punition ni vengeance , et que toutes les œuvres de piété et de justice par lesquelles les chrétiens croyaient mériter les récompensés éternelles, n'étaient que peine inutile. Telles furent en partie les impostures grossières qu’ils ne rougirent pas d’avancer; et il y avait là beaucoup «le fidèles tout

HUGUES CAPET. - 9i>0-1000.

prêts à rendre témoignage à la vérité, à réfuter leurs erreurs et à les convaincre de leur aveuglement , si toutefois ils avaient voulu seulement ouvrir leurs yeux à la lumière et leur âme au salut (1). n

Les hérétiques soutenaient donc l’éternité de la matière, l’unité du principe créateur . et la fatalité dans les actions humaines , doctrines bien osées au seiii de la société du moyen âge; l’hérésie était une sorte de révolte morale contre le principe de civilisation posé par le catholicisme. Quels étaient les hommes assez hardis pour s’affranchir île l’Église? Aussi la plus grande répression suivit l’apparition de l’hérésie; Robert vint lui-mème à Orléans, et se plaça, les yeux courroucés, devant la cathédrale, au milieu du pronaos dont on élargissait le cintre. Les hérésiarques parurent en sa face ; c’étaient des clercs, des bourgeois, vêtus simplement , avec une expression indicible de résignation et de sincérité. Le roi les interrogea lui- même , et tous répondirent fermement jusqu’à la fin î « Ce que nous croyons, tout le momie doit également le croire (2). » Alors le roi leur répéta : « Persistez-vous dans cette erreur? » Aussitôt on éteignit les flambeaux, les clercs hérésiarques furent dégradés; un bûcher de frênes et de sapins s'éleva sur la grande place d'Orléans, et illumina la ville d’une couleur rougeâtre (5). »•

Que faisait la reine Constance? elle était restée sur le seuil de l’église; la multitude murmurait , car tous , clercs, peuple , serfs voulaient mettre en pièces les hérésiarques. « Il nous les faut déchirer de nos mains, s’écriaient-ils. » Constance les apaisait à peine en leur montrant le bûcher qui s’élevait pour eux. Enfin ces malheureux hérésiarques, couverts d’une aube blanche, sortirent processionnellemnU de l'église; ils paraissaient calmes, résignés au milieu des insultes du peuple ; ils marchaient pêle-mêle, hommes, femmes, enfants, poursuivis par les risées et les ardentes paroles des serfs , des clercs et des chevaliers. Quand le lévite Lisoie parut devant la reine Constance, celle-ci, la bouche exhalant la colère , lui creva l’œil avec un roseau qu’elle tenait en main, car elle était fort emportée; le peuple applaudit avec fureur à cet acte de barbarie qui était dans les mœurs. Hélas! tous ne se montrent-ils pas barbares aux époques d’exaltation et de fanatisme ? tous sont portés à cette sauvagerie qui dépèce en riant les cadavres. Les pauvres héré-

(1) Chronique de Raoul Glaber, iir. tu, chap. vm.

(2) Jbid., ait ann. 1017.

(5; Sur ces hérésies du dixième siècle, consultez M»n- TLBIB, Amptlssim. Colteet., t. iv, pag. 800. — Mabillox, Annal., tom. m, pag. 594, n» 26.

(4) Raoul Glabeb, Chronic. ad ann. 1017.

siarques furent conduits au bûcher ; quand ils virent les flammes s’élever, telle était leur foi, qu’ils crurent que ces flammes les respecteraient au milieu d’une voûte ardente. Ce furent aussi des grincements de dents , des cris aigus lorsque les premières douleurs se firent sentir ; quelques-uns s’agenouillèrent pour faire l'aveu de leur erreur , la voix expira sur leurs lèvres; et quand le peuple voulu! les délivrer , car ils étaient repentants . leurs corps n'ctaienl plus qu’un monceau de cendres : <> Ils étaient consumés par les flammes comme ils le seront en enfer , et ils mériteront aussi les peines éternelles (4). *•

Il était rare que l’hérésie ne fût pas accompagnée de quelque mouvement de peuple , de quelque expression tumultueuse du bourg , de la cité ou de la campagne. Si le caractère général du dixième siècle fut la servitude , il y avait déjà des révoltes confuses de serfs qui signalaient une certaine tendance vers un peu de liberté désordonnée. Les chroniques révèlent une fermentation d’esprit; on n’a point encore prononcé le nom de commune , pour la defense mutuelle, mais les serfs et les manants éprouvent un frissonnement d’indépendance : on dirait qu’ils se préparent à secouer leurs chaînes pour briser le crâne de l’abbé ou du seigneur qui les lient en servage. Tantôt ce sont les métiers d'une ville , tantôt les pauvres laboureurs de la campagne, tantôt les habitants d’un bourg , ou bien les serfs cachés dans le manoir, qui prennent les armes; ici pour s’exempter d’un impôt vexaloirc, là pour s’affranchir d’une corvée trop dure qu’imposc le majordome ou l’abbé (fi); la plupart de ces révoltes sont réprimées. Les chevaliers bardés de fer viennent facilement à bout de ces serfs mal armés ou de ces bourgeois indociles ; et comme le dit le roman de Gérard de Nevers , « chaque paladin enfile dix ou douze vilains dans le dur bois de sa lance , comme si c’étaient oiseaux friands à embrocher. » Le temps n’était point venu encore où les manants proclamaient la commune aux cris sauvages de liberté, au bruit du beffroi dans la paroisse. Les Forces ne sont point égales. La féodalité domine l'homme et la terre; elle ressemble à ces durs anneaux de fer rouilles qui pressent les pieds et les mains du captif. Le peuple est en effet captif; il n’a pas les lumières encore pourcomprcndre son elal d’abjection, cl il n’a pas au cœur la force suffisante pour conquérir son affranchissement !

(5) En Bretagne , en Normandie , dan* la Langue-Doc même, il se man frste des révoltes de vijains et de serfs. t'oyez Orderic Vital, dom M»ur:ck. Hist.de Bretagne, etdom VAtssirs, Histoire du Languedoc , aux preuves. L'hérésie faisait déjà de grands progrès dan» la Langue- Doc.

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