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L'KSPRIT HUMAIN AO DIXIÈME SIÈCLE

Personnification de la science.— Gerbert. — Origine de Gerberi. — Son éducation. — Ses voyages. — École de Reims. — Gerbert archevêque. — Scs études. — Arithmétique.— Géométrie.— Mathématiques. — Découvertes. — État littéraire du dixième siècle.

Chaque siècle trouve sa personnification scientifique dans un homme plus éminent que ses contemporains ; toutes les idées se groupent autour d’une grande intelligence; elles font cortège à cette reine, comme les étoiles du firmament saluent le grand astre qui les illumine de ses rayons; ainsi dans la nuit du moyen fige se leva Gerbert ; cet esprit résuma toute la science, à l’époque où il parut. C’est une vie bien pleine que celle du pape Sylvestre II ; il faut la suivre depuis sa naissance obscure jusqu’à son pontificat ; elle est comme l'élévation du genie à la papauté. L'intelligence supérieure de l'époque fut ainsi appelée au gouvernement de l’Église.

Gerbert ou Girbert, quelques chroniques disent Gerlenl, naquit à Aurillac, dans l’Auvergne, vers le milieu du dixième siècle (I). L’Auvergne était alors sous des comtes féodaux , dont les habitudes batailleuses avaient acquis une grande renommée. Gerbert fut consacré à la vie monastique dans la solitude de Saint Gerauld ; on y remarqua bientôt son application à toutes les études, et l’écolâlre du monastère dit à l’abbé que Gerbert serait un prodige dans la grammaire et renseignement ecclésiastique (3).

Lejeune moine fut envoyé à Barcelone, auprès des comtes de la marche d’Espagne. La renommée retentissante qu'avaient acquise les écoles de Séville et de Cordoue attira celle ardente imagination ; les sciences exactes étaient grandies parmi les Arabes : la géométrie, les calculs des astres, l’application des nombres et des mathématiques, toutes ces sciences avaient obtenu dans les villes moresques un vaste développement. Les Tables de Ptolémèe s'étaient transmises sous le califat aux savants doc-

(1) Mabulos, Annal., loin, n, pag. 941, cl Glabeii loimême. Epitl. part, i, Epllt. 45. Sa famille n'avalt rien d'illustre. Obtcuro foco natut, dit Adbémar de Cbabanaii, Chron., pag. 09.

(2) Huches Flavigbi, Chronbj., pag. 157. — Consoliez aussi Mabulos , dans ses Annal. , lom. n , pag. 242.

leurs de l'islamisme , et dans les écoles d’Espagne au milieu des mosquées et des alcazars , renseignement trouvait tics maîtres et des élèves nombreux ; Gerbert y vint étudier , et il acquit une si merveilleuse intelligence, qu’on disait à son retour qu’il était devenu magicien (3).

A cette époque, l’homme qui devinait le temps, mesurait les distances, ou savait prendre les hauteurs des tours élevées, passait aux yeux du peuple pour un être extraordinaire, pour un de £es mystérieux esprits qui soulevaient les ombres funèbres sous le marbre des tombeaux. Ou voyait Gerbert incessamment occupé à tracer des caractères inconnus, des signes cabalistiques, des lignes courbes ou droites, des constellations sous toutes les formes ; un le voyait, l'astrolabe en main, parcourir sur la sphère céleste la marche des astres et pénétrer dans la profondeur des temps ! Tantôt Gerbert dessinait sur la muraille des cathédrales le cadran solaire pour marquer les heures qui fuient; tantôt il animait, par les lois de la mécanique, un automate qui se mouvait comme le corps humain ; tantôt enfin , par les combinaisons ingénieuses du vent et de l’eau , il donnait mille voix étranges ou harmonieuses a ces tuyaux des orguesqui bruissaient dans les églises (1).

A l’aspect de tous ces résultats, le peuple accusait Gerbert de magie ; on l'avait vu eu compagnie de diables noirs et puants; on avait vu autour de lui voltiger les esprits aux noires ailes, comine les chauves-souris et les chats-huants des vieilles tours. Il avait employé des caractères inconnus pour deviner les sorts , pour remuer le passé, le présent et l’avenir. Ces accusations vulgaires n’em péchèrent point l’avancement de Gerbert ; attaché d'abord à la cathédrale de Reims , il en reçut le pallium d'archevèque; et ainsi revêtu des hautes fonctions épiscopales , il ne cessa d’enseigner dans les églises, et les contrées diverses lui durent la fondation de plusieurs écoles de clercs et de serfs aux manoirs (3).

Dans les disputes de l'archevêché de Reims avec la race capétienne , Gerbert donna sa démission ; il vint en Italie, toujours dévoré du besoin de s’instruire ; il visita les écoles de llavenne et de Milan ; il put joindre, de cette façon , les vastes éludes mathématiques des Arabes aux enseignements plus solides de l’Allemagne. Gerbert devint l’homme de la renommée ; Tuniversalilc catholique retentit de son génie; la protection d'Othon l’empereur le poussa

(S) AonèMAU DE Coabasai». Chron., pag. 09. —Epist. de Gerbert , p. ». ép. 13.

(4i Comparez, *ur la «orcellerle de Gerbert, Guillacmr de Malmesbibv, et A de c« m de Cbab as ai» , chroniqueur* poétiquement crédule», AobAmab, Chron., pag. 07.

(5) Mabillo* , Annal., liv. xlvi, n° 87. — Epitl. Ger~ berit p. i, ép. 17.

HUGUES CAPKT. - 965-1003.

d'abord au siège île Ravenne ; puis Gerbert montant n l'échelle d'or et de gloire , fut promu à la papauté après la mort de Grégoire V. Les chroniqueurs ne tarissent pas sur les causes mystérieuses de celte élévation de Gerbert au pontificat; ils l'attribuent à la magie , aux maléfices jetés sur le conclave par l'évèquc de Ravenne ; alors on répéta toutes les accusations des temps où Gerbert avait étudié dans les écoles de Séville et de Coi doue. Le nouveau pape prit le nom de Sylvestre II, et sa gloire parvint ainsi à son apogée (1).

Sylvestre 11 fut un des pontifes les plus fermes,, les plus décidés ; on le voit , à la tète de quelques soldats de Rome . comprimer les insurgés de Tibur et de Césenne ; puis , le premier des papes , il conçut la pensée d'une grande délivrance de Jérusalem. 1 * 3 Sylvestre 11 comprenait tout ce qu’il y avait de force et d’énergie dans une croisade , il créait ainsi la milice du Christ; la lettre de Gerbert à l'Église universelle est d’une merveilleuse éloquence ; il s'identifie avec Jérusalem , il fait parier cette reine détrônée ; cette veuve dans la douleur; Sion s’adresse à ses enfants , elle invite les cœurs brisés à venir la délivrer , elle qui vit s’opérer dans son sein les mystères du Rédempteur (2). Ces paroles brûlantes firent une si grande impression, que les Risans prirent spontanément la croix et préparèrent une expédition pour la terre sainte. Gerbert ne survécut pas longtemps à cette manifestation catholique ; il mourut la cinquième année de sa papauté (5), toujours occupé de la science et se vouant à elle entouré d'astrolabes, de sphères, de livres écrits en caractères arabes et hébreux, tout resplendissants des signes cabalistiques. Aussi , dans le vulgaire , Gerbert , bien que pape, passa toujours pour maître en sorcellerie; quelques jours avant sa mort , il inventa encore les moyeus de détourner la foudre quand l'orage grondait sur la plaine. Gerbert faisait planter des bâtons en terre avec un bout de lance fort aigu, si bien que la foudre tournoyant, s'abîmait ensuite sous le sol.

Les écrits de Gerbert sont nombreux : les plus remarquables de tous furent, 1° l 'Jbactis, le livre subtil de l’arithmétique (4). C’est un développement

(I) Gerbert fut élevé à la papauté , pr opter tummam philotophiam. L'exaltation de Gerbert eut lieu le dimanche des Rameaux, ann. Ü98.

(âj Gebbebt, Lpitt. pari, i, pag. 28. C'est là sa plus belle lettre.

(3) Le pape Serge IV a écrit l'épitaphe de Gerbert ; Obiit à dominicœ incarnation}! un indictione i , mentis maii file xn. Quelques chroniqueurs ont maintenu l'accusation de sorcellerie même après la mort du pape.

(4j J’en ai vu un manuscrit dans l'abbaye de Saint- F.rnmeran à Ralisbonne; il est fort ancien in-4», et porte ce litre : G... liber subtitissimus de arithmclicà ; YAba - ’

delà règle des nombres, un traité complet des chiffres arabes et de géométrie, la division îles unités et des quantités dans les nombres ; on l’appelait le livre des multiplications ; 2° le Rhythmomachia , traité du combat des nombres et des chiffres (5). II existe aussi un traité de géométrie composé par le pape Sylvestre II. Tout y est examiné , et la mesure des temps, et l'intelligence des quantités ; il applique les premières règles à la musique, au rouage de l’horloge, aux tuyaux de l’orgue qui bruissenl harmoniquement par l’action de Peau ou du vent introduit dans les soufflets.

S’il aime les mathématiques, Sylvestre II n’oublie pas la versification et le rhylhmc, qui sont la musique du langage ; il étudie l'antiquité , il se comptait à fixer des règles pour la parole écrite. Gerbert n’est point le partisan des langues vulgaires ; il est grammairien dans ses épitres. La philosophie, la dialectique, ces sciences, Gerbert les compare à deux sœurs qui marchent le front haut dans les voies de l'intelligence (G). Le pape les protège de tous ses efforts ; il écrit beaucoup , il médite plus encore ; Gerbert se pose comme le chef du catholicisme, et il veut élever l’Église comme un grand centre de lumière qui reflète tous ses rayons sur la société féodale.

Le dixième siècle ne fut point très-avancé dans les travaux scientifiques; il y a toutefois, à chaque époque, une laborieuse tendance des esprits; tous marchent vers l’indicible besoin de s'instruire et de se perfectionner. Auprès de chaque cathédrale et des monastères antiques , il y avait une école de science : à Reims, à Orléans , à Sainl-Marlin-dc- Tours, il s'etait fondé des enseignements scolastiques sous la protection des évêques (7); la plus remarquable de ces écoles était celle de Metz : on y enseignait la grammaire , la philosophie de L'archidiacre fiiidulfe. Parlerai-je du désert de Gorze, solitude studieuse, qui avait conquis alors une si haute célébrité! L'enseignement des enfants se trouvait dans la cathédrale, les évêques en faisaient un devoir aux chanoines ; le principe de l’Église était que plus un clerc était instruit , plus il ohte-

cut porte également te tilre d'Atgorismus. Je croix également que la bibliothèque du roi a un exemplaire de YAbacus, coté 5306. 5.

(5) il y en a un manuscrit à la biblio:bèque du roi, n°400l, fond* Colbert. L'abbé Lebœuf l'a très-bien analysé, et l'a rapproché avec le jeu des échecs.

(0) Je regrette vivement qu'il n'y ait pas de travail spécial aur la vie et les iruvresde Gerbert.

(7) il existe une savante dissertation des Bénédictins sur l'état des lettres au dixième siècle, ton), vi de V Histoire littéraire de France. Cette dissertation est exacte , mais sans élévation.

nait l'approbation «le van l Dieu. A Sainte-Geneviève ! de Paris , plus de huit cents jeunes hommes étaient i enseignés par les religieux , depuis l'aube, où l’on sonnait matines, jusqu'à midi , que commençait le j travail manuel des solitaires et la lecture des livres j saints (1).

La langue franque se formait lentement du latin j corrompu et du vieil idiome gaulois; tant de nations avaient passé sur ce territoire, que la langue n’était qu’un mélange de mots d’origines diverses. En Normandie quelle langue était parlée ? était-ce le neuslrien , le danois ou le latin? ce mélange d’idiomes ne devait il pas amener une indicible ; confusion ? Sur les places publiques de Caen ou de j Baveux, on devisait en danois et norlman (2) ; et en | Bourgogne, en Provence, dans le pays des Basques, on parlait le patois du vieux peu [de. La gram- j moire ne s’appliqua dès lors qu’à la langue latine; on s’occupa d’en épurer les barbarismes, et quels que fussent res efforts, les traces de l’invasion se montraient saillantes. Ce fut un continuel mélange du , vieux gaulois et du latin; si le clerc voulait s’a- 1 2 3 dresser au peuple, au serf, au manant, ne devaitil pas employer les mots corrompus ? Il y eut alors une confusion de phrases latines et franques; à côté d’une expression empruhlée à la vieille Rome, à la basse latinité des villes de Lyon , Autun , Toulouse, on mêla les expressions dures , gutturales , des nations du Nord ; chroniques, Chartres , poésies , toutes ces traditions de la pensée contemporaine révèlent un chaos de mots, de syllabes et de tournures corrompues.

La poésie reste plus spécialement latine; elle n’eSt pas une création hardie, celte langue des grandes idées, par les belles images; les moines scandent et imitent les vers latins des poètes de la vieille Rome , sans respecter la pureté et l’élégance qui grandissaient les oeuvres de l’antiquité ; pour eux la poésie n’est que la mesure des vers , la césure , la rime matérielle. Il n’y a que les hymnes d’Église qui se revêtent d’un caractère poétique et solennel , parce que là se montre la pensée de l’Écriture , la poésie hébraïque et chrétienne. L’hymne remue les douleurs de la vie, elle impressionne les âmes en rappelant les tristes déceptions

(1) Mabilioü, Annal. , pag. 370-388.

(2) Les ducs de Normandie étaient même obligés de parler plusieurs langues.

Richard «oui en ilaneiz Et en nortmau paillez Cncchartrc août lire et les paris diviser.

( Roman du Hou.)

On parlait danois à Baycux et même à Évrettx. Voir GoiiLAuar. de Jciibge. (Dcciesse, Collée t. fiist. norman.)

(3) Voir sur tous ccs romans de chevalerie le catalogue J

de l'existence , cl aux temps de grandes calamités une telle poésie répond à la pensée des générations. Bientôt vont apparaître et s’essayer les chants de Geste , les poésies chevaleresques qui secouent les antiques formes de la latinité, pour parler la langue franque et romane. Ces chants ont également peu d’invention , ils peignent les mœurs , ils reproduisent la société, mais la forme et le type du poème sont toujours les mêmes ; soit que dans Gérard de Roussillon le trouvère recueille les exploits de Charles Martel ; soit que dans Garin te Loherain , Girberi et Bcrtc ous y reins pies, le règne de Pépin le Bref fût raconté. Voulez-vous connaître l’époque de Charlemagne? lisez Ayolant, ou les Sarrasins chassés et Italie ; Jean de Lan son j ou ta guerre de Lombardie ; Gui/ec/in de Sassoiyne , ou tes guerres de Saxe , puis les Quatre fils cT A y mon , Girard de Vian ne , Oyïer te Danois ci Ronce vaux , poétiques traditions des expéditions du grand Charles en Espagne (3).

La chronique est toute latine; l’iiisloire n’a point assez de hardiesse pour emprunter la langue vulgaire, elle reste antique avec toute la simplicité naïve du moyen âge; on ne trouve rien dans la chronique qui ressemble aux fortes pensées des annales de Tacite et à la narrai ion développée de Titc- Live. De pieux moines rapportent les impressions, les phénomènes qu’ils ont observés, les événements qui se déroulent devant eux avec le temps; ils n'ont pas assez de portée pour apprécier la conséquence des faits, ils rattachent tout à Dieu ; tout roule dans ce cercle inflexible que la Providence a tracé autour de nous. Les chroniques du dixième siècle sont sèches et dénuées d’intérêt ; soit que, comme Frodoard , l’archidiacre de Reims , on rapproche un «à un les événements ; soit que, comme Raoul Glaher, on se jette dans une croyance naïve et raisonneuse qui explique tout avec la foi chrétienne ; soit que , comme Helgaud , le biographe du roi Robert , on décrive la vie pieuse et monastique du suzerain (4). Il n’y a pas de chroniques encore dans la langue des Francs, on n’ose ronfler la suite et la tradition des faits au parler vulgaire. Les souvenirs de Rome sont parvenus écrits en latin ; les fragments de Cicéron , les grandes œuvres d’Aristote, de Plaute et de

rie* manuscrits publié par M. P. Pàris, et «a préface de Derte ans gratis pii s.

(4) Fiorioarri, Glaher, ïlelgaud et Adhémar de Chabanais sont les chroniqueurs les plus curieux du dixième siècle. Il faut ajouter les chroniqueurs de Normandie, qui se rattachent spécialement à V Histoire de France, tels que Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumiègc. Les croisades sont l'époque des belles et grandes chroniques : elles oui été recueillies dans les Gesta Dei per Francos de Bongars. * *

CIPEFIGI'E.

Térence surtout, arrivent aux monastères du moyen Age dans leur forme pure et primitive ; on les étudie, on les enseigne. Les manuscrits rassemblés sous ta prévoyante administration de Charlemagne ont survécu ; quelques-uns appparaissenl même sous le scel de l'empereur, où il est peint la barbe longue et Manche, les cheveux pendants, la tiare ou couronne d’or, les vêlements de pourpre et la boule du momie sur ses cinq doigts roides et amaigris. Cette étude de l’antiquité est fort répandue au milieu même des ténèbres et des douleurs du dixième siècle; Iesépttres des évêques , les poèmes, les vers, respirent une connaissance matérielle de l’antiquité; on imite la césure , les formes et les comparaisons d'Horace , de Virgile etdeLucain même. On adapte la théologie chrétienne , les merveilles des légendes, à ces souvenirs de l’antiquité, et ce travail techuique fait le fonds littéraire du dixième siècle (1).

Si l’histoire marche avec toute la naïveté des chroniques et de la vie des saints, les sciences exactes ne se séparent pas de cette simplicitéd'observalion; il y a un esprit curieux et attentif qui suit les faits : comme les moines, dans la solitude du désert, n’avaient pas les distractions du monde qui tourbillonne, les phénomènes se révélaient à eux avec un caractère solennel et fantastique : si l'étoile du ciel fuyait brillante , si la comète se montrait au firmament azuré avec sa queue d’argent; si la tempête brisait la tète superbe des sapins dans la montagne; s’il pleuvait des insectes et de l’eau de couleur rougeâtre comme le sang ; s’il y avait un choc de nuées éclatant par la foudre comme des armées qui se heurtent ; si des feux phosphorescents resplendissaient sur le faite des tombeaux, ces phénomènes étaient consignés dans la chronique avec les frayeurs des pauvres frères qui les avaient observés (2); on reportait tout à la colère de Dieu , à cette souveraine puissance qui annonçait les grandes catastrophes du genre humain. Quelquefois le chroniqueur veut expliquer les bouleversements qui l’effrayent, et le volcan qui jette des flammes, et le vent qui siffle au sein des montagnes, et les stalactites merveilleuses qui brillent dans les entrailles de la terre , première source sans doute de ces traditions de palais de diamants que les fées créaient de leur baguette d’or dans les grottes profondes ; alors ces explications sont plus naïves que les faits observés en eux-mêmes ; c’était un mélange des théories de Pline et d’Aristote, une confusion des erreurs de l’antiquité domi-

(t) Les Bénédictin* , Hisl. liltér. de France . dixième siècle, tom. vi, in-4*.

(2) f'oy . le tora.x de la grande collection des Historiens de France , par dom

(3) J'ai déjà donné l'opinion du moine Glaber sur les éruptions du Vésuve.

! nées par ce besoin du merveilleux que la terreur | jette dans les Ames ardentes (3).

Les arts mécaniques devaient faire plus de progrès, parce que celte espèce d’avancement dans l’esprit humain exige de solitaires études et une application de l’adresse matérielle , produit du silence et du loisir. Tandis que les sciences exactes n’avançaient que graduellement , les arts mécaniques produisaient l’horloge qui marque la fuite du temps, l’orgue surtout dont les sons solennels faisaient vibrer le sanctuaire. Quand le génie se replie sur luimême dans le désert, il naît de là souvent des merveilles ; il en sort quelque chose d'abrupt et d’une immense énergie : l’adresse de l’ouvrier est remarquable au dixième siècle ; soit qu’il commence les constructions des cathédrales; soit qu’il parsème les châsses saintes de topazes, d'émeraudes et de saphirs; soit qu'il habille les manuscrits d’or plat et mat, d’ivoire et d’étoffes de soie lissues à Constantinople (4). L’art du dessin est naissant encore, l’école byzantine le domine ; c’est cette carnation imparfaite , ces traits roides qui sont le type de la créature privée de l’idéalisme dans l’art ; le Christ , Pierre et Paul , la Vierge , avec leurs vêtements de pourpre et d'azur sur un fond d’or , ressemblaient à un cortège de rois et de reines que le galvanisme aurait un moment remués du tombeau en leur imprimant partout une vie factice et effrayante; on y retrouve ers yeux sans animation, celte chair de cire vermillonnée , ainsi que l’école lombarde en a laissé les modèles à Home, à Milan ou à Ravenne.

Le dixième siècle fut également l’époque de ces hymnes religieux, de ces compositions pieuses d’une magnifique simplicité , que l’on chante encore dans les solennités de l’Église. Quand la génération soupirait des chants de douleur à la face de tant de calamités , il n’était besoin que de traduire les émotions du peuple, et les gémissements de l’Ame trouvaient un vague retentissement dans ces mille voix étranges que l’orgue jetait aux vents sous les voûtes des cathédrales. Ces chants grégoriens étaient simples ; le grave faux bourdon pénétrait l’esprit d’une sainte terreur comme les paroles de Dieu ! même, tandis que la voix sereine des enfants de î chœur s’élevait comme le doux battement de l’aile des séraphins qui montent au ciel ; ce mélange de faux bourdon et de voix argentines créait la grande mélodie religieuse du moyen âge; et pour cela il

! (4) Le plut merveilleux travail d’orfèvrerie et de bi-

jouterie au dixième siècle vient de l’art lombard : on peut s'en convaincre par le bel autel de San-Ambrosio ; à Milan ; il tn’a vivement frappé ; ccs merveille* d’ori févreric ressemblent aux belles couvertures de manuscrits.

ne fallait ni calculs mathématiques, ni études de clefs et de sons ; tout était d'inspiration comme la prière : elle venait de l’âme et montait vers le Dieu éternel (1).

Telle fut cette première période de la race capétienne ; on sent la force matérielle dans les hommes d'armes, la force morale parmi les clercs : la lutte s’engage pour conduire la société vers une idée d'ordre et de régularité. La féodalité fut le grand lien hiérarchique; elle organisa le désordre, elle comprima la vie individuelle , en la faisant passer dans une subordination par la tenure du sol. L'ordre des fiefs fonda les devoirs pour les personnes et pour les terres ; plus tard toute propriété dut se lier intimement par l’hommage à la couronne ; tout homme eut son supérieur. La conquête du priucipe monarchique n’est point faite encore; la royauté a plus d’une victoire à accomplir avant d'arracher l'autorité aux barons; Dieu lui soit en aide, car les papes et les rois de France devaient travailler pendant plusieurs siècles pour la civilisation cl la liberté du monde!

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