‹ Œuvres de CapefigueChapitre 64 sur 165 · PÈLERINAGE ET CONQUÊTE DES NORMANDS EN ITALIE · texte numérisé non relu

PÈLERINAGE ET CONQUÊTE DES NORMANDS EN ITALIE

Le* quarante Normand* pèlerins. — Leur retour en Noimandie. — Récit de leur pèlerinage. — La Pouillc. — Belles ville*. — Bran ciel. — Promesse*. — Population normande. — Le duc Richard. — Le baronnage de tlautcville. — Le duc Robert. — Départ du lignage de Tancréde.

Les trompettes retentissaient aux champs de Normandie; les cloches de l'église de Rayeux, présent du duc Richard, sonnaient à pleine volée. Un peuple de dignes chevaliers, de nobles dames , de clercs en étole, de religieux et de serfs entourait quarante pèlerins normands au teint noirci par de longues fatigues : ils claieul tous revêtus de rudes armures, un casque de fer couvrait leur tête; ils portaient la cuirasse et le brassard ; seulement quelques-uns avaient encore le bourdon cl la panetière, l'escarcelle de voyage et les coquilles qui

fl) Sur les progrès de la musique d’Église, voyez la dissertation de l'abbé Leboi.i:*, $ 8.

(2) Av an mille puis que Cbrîst lo noslre Seignor priât char en la % Irginc Marie , apparurent en lo monde, il. vaillant pèlerin ; venoient dcl saint Sépulcre de Jérusalem. / oyez P Yitoire de li y armant, par Aimé, moine du mont

annonçaient à tous les chrétiens que les pauvres pèlerins avaient traversé les mers lointaines (2) ; ils avaient vu le rivage de Syrie , le tombeau de Jésus- Christ; des larmes ruisselaient sur leurs joues quand ils racontaient les outrages dont le saint sépulcre était l’objet de la part des mécréants : braves chevaliers, ils avaient aussi d’autres aventures à conter.

En s’en revenant donc de Palestine , ils étaient passés d’abord à Constantinople ; la ville de Constantin . parée des dépouilles de Rome, leur avait paru brillante; ils avaient vu les empereurs couverts d'or, les hippodromes de marbre, les chars traînés par des chevaux blancs , les palais qui s'élevaient sur le Bosphore , les populations efféminées qui passaient leur vie dans les molles émotions de l’Orient. A Constantinople, les Normands avaient trouvé parmi les gardes du palais des hommes qui descendaient avec eux d’une commune patrie ; quand la main de toutes les races méridionales s’était affaiblie de manière à ne pouvoir plus tenir le glaive , il avait bien fallu que les Grecs dégénérés appelassent d’autres défenseurs. La garde des empereurs fut confiée aux Warenges; leur origine était Scandinave; ils appartenaient tous à cette mystérieuse famille du Nord dont l’histoire $c mêle aux traditions d’Odin (3) et de Tbor. Les Normands avaient été bien accueillis à Constantinople; on leur avait proposé d'entrer comme prétoriens au service de l’Empire : pauvres pèlerins ! ils ne pouvaient se consacrer qu’au service de Dieu; ils voulurent revoir la Normandie avec ses plaines vertes, ses pommiers et ses herbages plantureux (4).

Tout en cheminant vers l’Italie, les pèlerins, scion l’usage, visitèrent les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul , les apôtres et les serviteurs de Dieu ; le pèlerinage n'était pas complet quand Rome n’avait point été saluée! Jérusalem et Rome, le sépulcre du Christ et le tombeau des apôtres , tel était l'itinéraire de tout pieux voyageur. Les chevaliers normands s’étaient donc dirigés vers Rome afin de recevoir la bénédiction apostolique du pape daus l’église de Latran ; ils furent dignement accueillis , comme les pèlerins devaient l’être dans la loi catholique; que pouvait-on refuser à ces humbles chrétiens? La panetière, le bourdon étaient la sauvegarde a travers les longues routes cl les périlleuses aventures. Les cloches sonnèrent aux basiliques tout comme elles furent mises au vent à Bayeux quand

Cassin, d'après un Ms*, du treizième siècle, publié par M. Champollion-Figeac , et la Chtvnlque de Habert Fiscart.

(3) F oyez, sur les Warenges, Duc as g f. dans ses Dissertations sur le Bas-Empire.

(4) Chronique de Normandie, ad ann. 983.

les Normands arrivèrent; on les entourait de toutes I parts dans le Campo-Vaccino, et ils firent leurs sta- ! lions au Colisée purifié par l’image des saints. Lorsque les braves Normands furent admis dans la basilique de Lalran, le pape leur exposa le triste étal du midi de l'Italie, envahi par les Sarrasins. Comment ces braves chevaliers ne songeraient ils pas à combattre les infidèles (I)? Ces terres du midi de l'Italie , vivement menacées par les mécréants,étaient alors la Fouille, Naples et la Sicile; des navires aux longs flancs, à la carène noire, aux voiles découpées et fines, débarquaient de nombreuses troupes de Sarrasins qui désolaient ces belles contrées. La Fouille , désignée dans les chroniques sous le tjtre générique iVApulia , avait passé de b domination grecque sous celle de quelques seigneurs et comtes particuliers qui se défendaient avec peine contre les Sarrasins ; ces comtes, possesseurs de riches domaines, de campagnes riantes, devaient foi et hommage aux empereurs de Byzance; mais ils s’en déchargeaient sans scrupule quand ils axaient assez de force pour se défendre contre les Grecs et les Sarrasins (2); ils gouvernaient sans reconnaître la souveraineté de Constantinople. Il en était des comtes d'Italie comme «les comtes francs, ils s étaient affranchis de tout suzerain ; Naples se trouvait dans les mêmes conditions que la Fouille, tandis que la Sicile, envahie par (es infidèles, subissait b domination absolue de l’islamisme ; ses églises étaient transformées en mosquées, ses monastères, ses oratoires étaient livrés au pillage , et les jeunes filles de Syracuse embellissaient les sérails de Bagdad , d’Alep et de Tripoli.

Les Sarrasins assiégeaient alors Salerne, la ville chantée par Horace ; les habitants, vivement pressés par les infidèles , n'atleudaienl plus de secours des hommes; ils imploraient b Vierge sainte, les patrons de l’Église, lorsque les gonfanons des chcva*- . iiers normands se montrèrent dans b plaine. « Ces* lui pèlegrin alèrenlàGuaimarsercnissime principe, liquel governoil Salerne à droite justice, et proierenl qu'il lor fusl donné arme et ehcvauz , cl qu’il vouloient combalrc contre li Sarrazin , et non pour pris de monnoie, mes qu’il non povoient soustenir

(1) El li pèlegrin de Normendie viodrenl là non poreot soustenir tant injure de ta scignorie de li Sarrazin, ne que U chresliens en fussent subject à ti Sarrazin. ( Chroniq . de U Norman t , liv.

(2) Ducangc a fait un beau travail sur les familles normandes ; il est éminent comme tout ce que faisait Durange. Ce travail, qui porte le litre de Généalogie des rois de Sicile, a été publié par M. Cbampollion-Figeac. Muratori a écrit une dissertation de Normannls, lom. v, pag. 255.

(Sj Tstoire de li Normant , liv. i*, cap. x vu.

(4) Ibid., cbap. xvm.

tant superbe de li Sarrazin ; et demandèrent chevauz. El quant il orent pris armes et cheruuz , il assallireut li Sarrazin et moult en occislrent, et moult s’encorurent vers 1a marine , et li autre fouirent par li camp; et ensi li vaillant Normant furent veineéor , et furent li Salernitain délivré de b servante de li pagan (3). »

C’est avec un sentiment de fierté que la chronique raconte dans sa naïve langue le courage cl le désintéressement des pèlerins de Normandie ; il fallait voir la joie et la reconnaissance qui les entouraient! Quels étaient ces dignes et nobles pèlerins? que pouvait-on leur offrir pour récompense ? des terres, des honneurs , tout devait leur être prodigué, « Et quant cestc grant villoire fu ensi faite par la vailantisc de ces .xl. Normant pèlegrin, lo prince et luit li pueple de Salerne les regracièrent moult , et lor offrirent domps , et lor promçloient rendre grant guerredon. El lor prièrent qu’il demorassenl à def* fendre li chrestien. Mes li Normant non vouloient prendre mérite de deniers pour ce qu’il avoient fait por lo amor de Dieu , et se excusèrent qu'il non poient demorer (4). »

C’élaient ces héroïques pèlerins qui arrivaient à Bayeux à l’heure que je vous ai dite , quand les trompettes et burcincs sonnaient; les clercs, les chevaliers , les entouraient pour ouïr les nouvelles de leur pèlerinage : combien de terres n’avaient-ils pas parcourues? quelle était b souffrance du peuple pieux qui adorait le tombeau de Jésus-Christ (3)? Les pèlerins répondaient aux paroles de tous; ils contaient à leurs parents, amis, clercs, dames et demoiselles, leurs beaux exploita ; il énuméraient les riches terres de la Fouille, qu’ils avaient vaincues, les châteaux, le soleil d'or qui en illuminait les créneaux, la beauté des femmes de Sicile ; et ces récits enflammaient la tête des Normands à la blonde chevelure, qui étaient sans fiefs et sans avoir (6); n’y avait-il pas là de belles conquêtes de grands aleuds et de merveilleuses terres riches en troupeaux , en produits de toute nature? Les pèlerins portaient avec eux les présents recueillis dans ces lointains voyages : des amandes, des noix confites, des instruments de fer incrustés d’or (7) ; ils disaient

(5) Mckatori, Dissert, de Normannis, lom. v. — Docansr. Généalogie des rois de Sicile , et le» documents recueillis par M. Champollion-Figcac.

(6) Ces chevaliers sans avoir {sente avéré) formaient une classe à part dans la chevalerie du moyen âge; ils n'entraient pas dans l'ordre général des fiefs.

(7) El mandèrent lor messages avec ces victorioux Norman*, et mandèrent citre, amigdole, noiz confites, pailles impérial», yslrumcuts de fer aorné d'or, cl ensi les clamèrent qu'il deusseot venir à la terre qui mène lac et miel et tant belles coscs. {Y s faire de li Normant, liv. t«r , cap. xix.)

que ce pays était comine la terre promise où le lait elle miel coulaient à plein bord. De tels récits excitaient virement l'imagination des braves Normands ; pourquoi (l iraient ils pas conquérir ces terres? qui pouvait les empêcher de se mettre en quête de grandes aventures? comment n'imileraienl-ils pas leurs courageux devanciers? que pouvaient être pour eux les périls de la guerre?

La Normandie était remplie alors d'une population surabondante ; chaque année on voyait débarquer sur toutes ses eûtes de nouvelles expéditions qui venaient «le la Norwege et du Danemark; les beaux héritages que les Scandinaves s'étaient donnés depuis un siècle alléchaient tous les habitants des terres âpres et sombres du nord de l'Europe; les scaldes avaient chanté la fortune de Rolf et des ducs de Normandie ; d$ avaient dit comment les vastes herbages de Caen, de Uayeux , de Vire, s’étaient couverts de puissantes châtellenies qui retenaient même les noms chers encore à la race danoise (1); chaque année les gardes des ports et cités signalaient l'arrivée de nouvelles flottes toutes remplies de colons qui demandaient terres et états. Les scaltles récitaient dans leurs sagas la généalogie si respectée dans la race du Nord ; tous sortaient des Harold, des Rolf, des Suénon ; il fallait guerroyer pour trouver étal à tant d'hommes qui étaient sans fief : la Normandie n'en pouvait plus, tant elle se trouvait surchargée; il parait aussi que celte race si forte se multipliait avec une rapidité indicible ; ce ii'élait pas sans raison que Jornandès avait ap|H-lé la Scandinavie la source du genre humain (2). L'unité de mariage n'était point admise ; la rare normande prenait et quittait ses mies; il n’y avait rien de sacré dans l'union de l'homme et de la femme : ceci faisait que «lans telle race on comptait vingt-cinq, trente enfants bâtards, ou pauvres cadets , tous vigoureux, qui requéraient héritage (3).

Qu'on s'imagine , avec cette immensité de population dans chaque race, une mauvaise culture des champs , la famine dévorante qui apparaissait à des périodes rapprochées , cette persévérance dans le

désordre atmosphérique , qui pendant trente ans abîma les Gaules sous les pluies battantes: comment ne pas se précipiter sans cesse sur des terrés nouvelles pour chercher fortune et ressource? Quand on avait la lance au poing et la vigueur dans le bras, qui pouvait empêcher de seller un cheval de bataille, et de courir, courir, jusqu’à ce qu’on trouvât un étal convenable? Le récit des quarante pèlerins excita une vive et profonde sensation par toutes les terres de Normandie; on s’exaltait en pensant aux richesses de ces villes lointaines, à la beauté des femmes, à l’aspect de ce soleil qui ne quittait jamais les rivages fleuris, 5 ces riches commerçants qui faisaient belles toiles et tissus «l’or; et puis, en témoignage de ces richesses, n'avait* on pas les présents, les armes dorées, les purs chevaux richement harnachés? Quelle belle terre que celle qui produisait ces pommes d’or sucrées, ces grena<b*s rouges comme le feu , ces raisins jaunis sous le pampre , la vigne en spirale tant aimée «les barbares «lu Nord !

La Normandie avait pour duc Richard Iw lors du premier pèlerinage «les Normands en Sicile; Richard était fils «le Guillaume Longue- Épce et petit-fils de Rolf, le premier duc de Normandie; Richard à la haute taille, au visage vermeil , gran«l constructeur d’églises et de monastères (4) ; il remplissait laNeustriedesa renommée : comme il tenait les Normands sous une bonne et ferme police, la plupart songeaient à quitter ses terres pour chercher fortune; «pie pouvaient être des chevaliers qui n’avaient pas la liberté «le se battre et de se venger ? Sous les règnes «le Richard l*r (15) et «le son fils Richaril 11 , les pèlerinages des Normands eurent grande fureur; y avait-il haine et querelle entre les Normands; un cadet avait-il porté la main sur son aîné , ou bien le fief était-il usurpé , alors on quittait la Normandie pour les terres méridionales «le l’Italie. on aHait quérir un état en la Rouille.

Voulez-vous que je vous raconte comment arriva la grande résolution d’un voyage aux terres de la Rouille? je vais dire la chronique et les histoires normandes. « Il y avait haine et odic entre deux

(1) Birn des localité* encore en Normandie retiennent leur vieille dénomination Scandinave, t'oyez mon essai sur le* invasions des Normands (aux notes).

(2) ragina gentium ; j’ai traduit par le terme convenable.

(3) Les chroniques se serrent habituellement de l'expression : More Danlco slbi copu/avit. ( Ouoon de Saint Quentin, liv. xii, cap. n.) Le roman du Rou dit habituellement : « Il en Al sa mie. » Mantisc. Salnte-Pataye , pag. 50.

(4) Le roman du Hou. le plus long et le plus utile des monuments pour V Histoire de Normandie , sc complaît à ces portraits des duc* de Normandie.

Voici comment il peint Guillaume Longue-l-pée :

Guillaume Longue- Ei»ée fu de haute «-stature;

Gro» ru par le* Cpanlc*, grcillc par la chaluture ;

Jambe* eut longues, droite*, et large la forcüeure;

Oll* droits cl apert* eut et douce regard cure ;

Hais a tes ennemi* semble moult GCre et dure ;

Bel net et belle bouche, et belle parleure ;

Fort *u comme jehans. et hardi aan* mesure.

(5) Le portrait de Richard est encore plus piquant :

Richard »out en danels et en normant parler,

One charte «oui lire et le* part* deviser,

D'eachcx «eut et de* table ton compagnon mater; «**' Bien tout paître un olael.et leurer et porter;

En bol* *out colntcmenl et berner et rener,

A* tallra* *c tout et couvrir et métier,

Retire pie dctlre avant et eulre deulx doubler

HUGUES CAPKT. — 983-103*.

princes «le Normandie ; c’esl Gisilbcrte el Guillerme : Gisilbcrte, que l’un appelai! et clamait Bua Terre ou Bonne Terre, prit colère contre Guillerme qui terre contestait ; son compagnon le précipita d’un lieu très-haut, et le tua sur le coup. Or, le sire Robert, roulant faire justice de ce meurtre, ordonna qu’on lui courût sus de tout côté; il advint donc que Gisilberte partit avec quatre frères , sur le message du prince de Salerne ; ils s’en vont en Italie où ils furent reçus comme des anges. Sur toutes les routes on leur donnait tout ce qu'ils pouvaient désirer, vivres el armes ; ils vinrent ainsi en cheminant jusqu’à Capoue , où ils trouvèrent là un comte qui était menacé par les Grecs; les Normands montèrent à cheval , sonnèrent du cor, et se précipitèrent la lance baissée sur les Grecs : en vain l’empereur semonça tous ses hommes pour repousser les valeureux Normands; il en vint tant, de ces Grecs, que leurs lances étaient aussi épaisses que les roseaux dans un champ ; les hommes étaient aussi pressés que les abeilles dans leur ruche (I) : les braves Normands ne s’en étonnèrent point; ils dissipèrent à coups de lance ces myriades de Grecs affaiblis , couverts d’étoffes soyeuses. Il ne fut donc renommée que des Normands en Italie ; le bruit s’en répandit au loin ; si bien que lorsque les messagers arrivèrent à Bayeux et Vire , il y eut d’autres Normands encore prêts à partir; peu à peu, pèlerins par pèlerins , on en compta jusqu'à trois mille qui s'établirent dans les environs de Salerne, cl fondèrent une véritable colonie. »

Voici comment avaient lieu tous ces lointains voyages de Normands ; je laisse encore parler un vieux el simple chroniqueur : « Sur ces entrefaites, dit le moine Glabcr, un Normand nommé Rodolphe, homme d’une hardiesse à toute épreuve, encourut la disgrâce du comte Richard. Redoutant la colère de ce seigneur , il prit avec lui tout ce qu’il put emporter , et vint à Rome exposer ses raisons au souverain pontife Benoit. Le pape, frappé de son noble maintien et de sa mine guerrière, se hâta de se plaindre devant lui de l’irruption que les Grecs venaient de faire dans les fiefs romains. Mais ce qui excitait le plus vivement sa douleur cl ses regrets , c’est que parmi tous les siens , il ne se trouvait pas un homme capable de repousser les attaques de l’étranger. A ces paroles du pontife , Rodolphe se proposa pour faire la guerre aux Grecs , pourvu qu’il fût seulement secondé par les Italiens, qui avaient de plus que lui à défendre les intérêts de leur véritable patrie. Aussitôt le pape l’adressa avec

(1) « Et sont vcucs les lances eslroites corne les canes sont en lo lieu ou ils croissent , comme li ape quant il issent de lor lieu quant il est plein. » ( Chronique des normands , liv. i*r, chap. xiii el xxiu.)

sa suite aux grands du pays de Rénévent , leur enjoignant de lui céder toujours le commandement dans les combats , et d’obéir unanimement à ses ordres. Les Rénéventins l'accueillirent , en effet, comme le pape l’avait prescrit. Rodolphe se mit sur-le-champ à la poursuite des Grecs qui levaient des contributions dans les villes , les attaqua , leur enleva leur butin et les massacra (2). »

Les émigrations de Normands prirent un grand développement sous Robert le Libéral ou le Diable des vieilles chroniques ; le duc voulait être maître et seigneur «le toutes les terres ; il ne respectait ni les Chartres normandes ni les privilèges des fiefs ; et que de mutins et mécontents ne devait-il pas faire parmi les comtes ! En ce temps encore vivait en Normandie un seigneur nommé Tancrède; il était possesseur de la terre de Hauteville, dans le pays de Cotentin , si merveilleux en châtellenies de la race normande. Savez- vous bien que le seigneur de Hauteville, en toute sa fortune, n’avait pas de quoi donner vin état à trois de ses fils tant seulement? Tancrède était de bonne naissance et dans le lignage du duc Richard ; il paraissait avec dix chevaliers sous sa bannière ; mais les guerres l’avaient tant ruiné! Il avait eu deux femmes, Murcille et Frédésendc, douze fils gras et frais , el presque autant de filles; quel lignage pour un baron, et comment songer à les établir! y aurait-il assez de manoirs el «le fiefs dans la terre du Cotentin ? Hélas ! non; et pourtant ses fils étaient tous dignes «l’un tel état et d’une grande renommée ! Son aîné s'appelait Guillaume Bras-de-Fer ; ses frères avaient nom Ilonfroy , Drogon ou Dragon , noms terribles qui signalaient leurs poitrines de fer et la force de leurs coups (3). Les Hauteville avaient quelques vassaux avec eux , et les trois aînés de la race résolurent de passer en Italie pour rejoindre les inlrépid«‘S Normands qui les avaient précédés dans cette longue carrière de conquêtes et de services militaires contre les Sarrasins et les Grecs. Les pèlerins , de retour de Palestine, rapportaient de si bonnes nouvelles de leurs amis de la Pouille! tous ces petits baronnets partis sans deniers , sans chevaux , avec la panetière et le bourdon , étaient maintenant seigneurs de grandes terres qu’ils avaient reçues en fief et bons écus d’or , prix de leur solde ; fins t:l matois comme toute la race normande, ils n’avaient pas d’attachement fixe; aujourd’hui ils suivaient les comtes de la Pouille révoltés , demain les empereurs grecs , de sorte qu’ils avaient ainsi gagné un bel état, des armes magnifiques et des chevaux à la longue cri-

(2) Raoul G i. hier, Chronique, liv. lu, chap. i.

(3) Le plus savant travail sur les Tancrède de Hauteville a été publié par Dticange dans ses Familles normandes , $««.

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nière. La colonie normande avait même fonde une belle ville militaire , A versa , qui était un point fortifié , siège de la puissance aventureuse des chevaliers et des comtes. Comme ils avaient besoin d'une commune défense, les Normands établirent là une hiérarchie de terres et de fiefs : au premier son du cornet , tout chevalier devait prendre les armes. La république féodale s’etait établie militairement sur ces terres ennemies; il fallait bien se prêter un mutuel secours dans les batailles contre les Grecs et les comtes italiens de la Pouillc : « Allons donc , nobles chevaliers, soyez alertes, car les Cirées cl les Italiens peuvent vous dresser des embûches (1)! •• C'est vers cette colonie normande que les trois aînés de la race de Tancrède de Hautevillc s’acheminèrent avec quelques deniers en leur escarcelle, douze chevaux de main, et leurs écuyers ; ils étaient accompagnés de plusieurs seigneurs , baronnets , parmi lesquels Robert Grosméneil , Guillaume Groult, Tristan Citeau , Richard de Cariel, Ranulfc ou Renouf , tous possédant petites terres ou sans avoir et sans fief. Il y avait trente ans déjà que les premiers pèlerins étaient arrivés en Normandie ; les cloches avaient sonné leur retour. Maintenant c’étaient les Ilauteville, bonne famille du Cotentin, qui parlaient pour conquérir états ; les églises faisaient mille vœux , les processions accompagnaient les courageux pèlerins : Que Dieu vous sauve et

vous préserve, nobles chevaliers, qu’il vous garde à travers les Alpes ! Les bois de sapins cachent plus d’une embûche d’infidèles! Braves pèlerins, faitesvous état en Apulie, afin que l’éclat en revienne sur la forte et grande lignée normande ! »

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