CHAPITRE XIX
AVÈNEMENT DE HENRI Ier.
Influence de la race normande.— Henri l*r.— Robert, son frère. — Confiance. — Guerre civile. — Traité avec le» Normand*. — Cession de territoire. — Entrevue de l'empereur et du roi Henri.
La race normande se montre envahissante depuis le neuvième siècle; elle ne reste jamais immobile,
(t) Voir DucisGe, Famille s normandes , J 2.
(2) (.'expédition du pirate Hattini; en Italie dès l'année 860 me paraît constatée : elle précéda d’un siècle le pèlerinage des quarante Normands : Deindè Jtaliam petunt Sormannl, et Pisas civitatcm aliasquc capiunt nique dévastant. — Docissxs , Hlstor. scriplorum 1 antiq. ,
on dirait qu’elle éprouve le besoin d’agir et de déborder; les Scandinaves sont les peuples dominant dans toutes les destinées du moyen âge. Famille toute neuve dans l'Europe méridionale, elle n’a pas encore contracté les faiblesses et les infirmités des vieilles nations; les Scandinaves viennent rajeunir le sang des Francs et des Gaulois abâtardis.
Il est des temps aussi où les nations ont besoin de s’infuser une vie toute nouvelle : de là cette influence que les Normands exercent sur une longue période; ces enfants des pirates du Nord possèdent les deux conditions du succès, la force et la ruse. Que peut-on comparer aux rudes coups des Normands? cl quand les armes ne suffisent pas , ils sont comme des loups cachés sous la peau des brebis ; ils imitent les hommes doux cl simple?, comme llasting , le compagnon de Rolf, qui fit le mort sous le suaire , pour entrer dans la ville de Luna (2); et puis quand le peuple sans défiance fut rassemblé dans l’eglise, quand la prière du trépasse commença , ces pèlerins normands, que vous voyez là pieusement recueillis, se précipitèrent la lance en main sur le peuple, et s’emparèrent ainsi de Luna, la cité riche et sans défense. Ruse et force , telle était la double devise de ces Normands, l’effroi des vieux chroniqueurs, nobles hommes qui parlaient encore danois et normand dans la belle cité de Bayeux (2).
Ce caractère envahisseur du peuple normand se révèle dansions les événements contemporains; il explique surtout la puissance politique des ducs de Normandie. Ces «lues commandaient à des populations martiales et Hères; les Normands ont soif de conquêtes et de terres ; ils convoitent déjà la souveraineté de la Bretagne qui est si bien à leur convenance; ils étaient à l’étroit dans la Neuslrie ; ils ne respiraient plus , resserrés dans ces beaux herbages qu'arrosent l'Eure et la Seine : pourquoi leur gonfanon ne s’étcndrail-il pas jusqu'à l'onloise même?
Telle était l’ambition des ducs de Normandie, alors qu’ils prêtaient la main à l'avéuemeul de Hugues Capel; avec une nouvelle race ils pouvaient étendre leur domination : le duc Richard domina le parlement de Compïègne, où Hugues Capet fut élevé à la couronne; les ducs de Normandie avaient besoin , pour s’affermir, de la ruine entière de la race carloiingicnue , changement nécessaire à l’af-
l»ag. 2. — J’oy. aimi Annal. Berlinlan., ail ann. 849.
(3) Quoniam quidem Itothomagensis civltas romand poliàs quâm daciscà cloquenlià utitur ; Bajocacensis fruilur feequt ntiûs daciscd linguâ quàm romand. (Dtioo S*i*r QcsimK. lih. 3.— Duchesse, Scrlptor. rerum normannor., pag. 112 )
fermisscmcnt de leur pouvoir : n'étaient-ils pas aussi les chefs d’une race de forts aventuriers venus du Nord pour dévaster les églises et conquérir les fiefs?
Toutes ces idées se tenaient entre elles. Les comtes de Paris étaient au milieu des Francs ce que le comte Rolf avait été parmi les Normands ! ils avaient commande à de rioldes et dignes hommes qui les avaient élus pour chefs. Rolf avait placé A son front la couronne de comte , comme Hugues Capet y avait posé la couronne de roi; ni plus ni moins , il y avait parité.
Robert, le roi de France, était mort laissant plusieurs fils; l’autorité de la reine Constance s’accrut â ce point , qu’elle put convoquer les vassaux et leur dire : « Henri est Paine des fils de Robert, mais il est paresseux, incapable; comment voulezvous qu’il règne? préférez le puîné de mes fils, Robert , l'enfant que chérissait le roi , comme dernier issu de sa lignée (1). * Constance avait voué à Henri une haine de marâtre, elle ne pouvait ni le voir ni le sentir; tous les clercs s’étonnaient qu'une mère qui avait porté en son sein ce fils Henri, fût dénaturée à ce point de le priver de son héritage. Telle était pourtant la vérité ; ajoutez à cela que la reine Constance voulait jouir d’une longue tutelle, et que Robert u’avail point l'âge encore pour régner par lui-même! Constance poussait le désir de gouverner bien loin, mais elle n’était point grandement aidée dans son projet; elle n’avait pas pour elle les hauts vassaux.
Sous le règne de Robert même, les féodaux étaient plusieurs fois venus en cour plénière pour se plaindre de cette déplorable puissance de la reine qui les gouvernait (2). Constance était la princesse impérative; ni les clercs ni les féodaux de la race du Nord ne pouvaient la supporter; autant Berlhe, dans sa vie privée, était douce et bonne, autant Constance était ardente; quand elle était en colère, elle se servait de ses ongles et de scs poings pour faire respecter ses volontés. Le peuple de serfs ne la détestait pas pourtant , car elle était bonne catholique comme la race du Midi , et la cruauté n’était pas en opposition avec la sauvagerie de celle époque. Rien ne fut plus populaire alors que l’exécution des manichéens d’Orléans; la reine n’avait-elle pas arraché l’œil à un des clercs récalcitrant dans son erreur? Jamais elle ne fut tant applaudie !
Henri connaissait la haine de sa mère , et il sc
(1) DvcnevRE a publié le texte de» chroniques qui parlent de la vie de Henri l«. y oyez tom. iv de sa Collection , parc. 145 à ICI.
(2) Wili. Gevitickss. Hitt normannor., lib. vi, apud DiciiEftRE. Hitt. normann., pag. 200.
hâta de fuir en la terre de Normandie pour requérir secours du duc; il pouvait espérer le triomphe de sa cause ; le duc Robert commandait à la race normande la plus valeureuse , la plus forte aux batailles; en prêtant appui au roi , il acquérait une nouvelle influence : n’y avait-il pas de vieux rap|Kirls entre le roi des Francs et le duc de Normandie? Hugues Capet et Richard n’avaienlils pas été intimement unis dans l’origine de leur pouvoir ?
Robert de Normandie accueillit très-courtoisement le fils de la race royale, qui vint à Bayeux avec douze de ses fidèles; le duc avait des haines contre Constance, il convoqua ses propres barons pour une exjtfdilion militaire : qui donc se serait refusé a suivre le brave due sur les terres de France? 11 y eut une cour plénière à Kvreux , et l’on décida que Henri serait reconnu pour suzerain. La haine des vassaux contre Constance était grande ; quand la trompette retentit , il y eut bien peu d'hommes d'armes qui restèrent dans leurs fiefs ; tous quittèrent leurs domaines pour suivre à cheval Robert et Henri, alliés dans la guerre. Beau pays que celui qu'allaient envahir les Normands! Lorsqu’on avait passé l’Eple, au-dessous de Gisors. on entrait dans les terres du Vexin , sous la suzeraineté des rois francs; on trouvait là Mantes, la riante cité; Mculan et Foissy avec leurs riches monastères si souvent ravagés par les Normands lors des grandes expéditions de Rolf et de Hasling dans la Seine, quand les cités et les églises déploraient Icspilleries de ces enfants du Nord. Rien de plus fertile que ccs vertes campagnes qui s'étendaient entre l'Epte, la Seine cl l’Eure jusqu'à Pontoise, séjour des rois sous la seconde race : dans ces vastes plaines sc déployaient d'opulentes abbayes, des monastères adonnés à la culture des terres, des châteaux fortifiés, des villes fort grandes et très- peuplées. Qui pouvait ne pas célébrer le beau pays du Vexin normand , dont les limites étaient à peine à huit lieues de Paris? Il suffisait de dépasser les murailles de Poissy pour entrer dans le Vexin , pays intermédiaire entre la race franque et la race normande , belle escarboucle convoitée par tous : Qui n’avait vu Pontoise, disaient les clercs sous la première race , n’avait pas une idée de la cité céleste {3) !
Lors donc qu'il fut convenu , en parlement des chevaliers, que la guerre serait déclarée à Constance, la tutrice de Robert , l'enfant qui prenait le litre
(5) Grégoire de Tours, liv. iv. Il y aurait une histoire curieuse à faire , c’est celle de ions les bords de la Seine et de l’Eure sous la première ci la deuxième race ; ce travail de restauration scientifique serait de la plus haute curiosité.
de roi, la chevalerie se précipita sur les lerres qui s’offraient devant elle avec leur parure de mai. Le duc de Normandie, selon sa coutume des batailles, imposa à scs barons l’obligation de ne rieu épargner; il fallait se montrer implacable, parce qu’on voulait imprimer de la terreur; et d’ailleurs Robert le Diable , comme on le nommait déjà , pardonnait peu quand il apparaissait avec son terrible visage et ses dures mains; dans la force encore de la vie, plein d’impétueuses passions, n’épargnant ni les monastères, ni les églises, alors même que les gémissements de la femme et de l’orphelin s’élevaient jusqu’à lui. Robert ne connaissait ni liens des familles, ni prescriptions religieuses, llélas! les Normands avaient vu plus d’un exemple de sa rigueur; c’était le véritable héritier de Rolf et de Hasling : quel duc inflexible (1) ! Toute la chevalerie normande partit pour combattre Constance, qui commandait aux Francs, aux Bourguignons, et à son fils, qu’elle faisait porter en tète de ses carrés de lances. Toutes les campagnes du Vexin furent ainsi envahies (2) par les Normands qui marchaient valeureusement à la conquête, comme ils l’avaient fait sous leurs ancêtres quand ils assic* gèrent Paris.
Cette épaisse poussière qui s’élève là-bas dans la plaine signale la présence des envahisseurs. Entendez-vous les pesants chevaux nourris aux campagnes et aux haras de Bayeux et du Cotentin? ils hennissent à l’aspect des chevaliers que couduit Humbert, le plus fidèle des comtes normands; l’éclat du soleil fait briller de mille feux le fer des casques et des boucliers, (lui pouvait résister à ces terribles conquérants? serait-ce vous. Francs amollis sous le sceptre d’une femme? ce n’est pas vous non plus, Neustricns du pays entre Seine et Oise. Appellera-t-on les Bourguignons à l’aide? mais n’est-ce pas là aussi une race affaiblie qui sommeillait depuis trop longtemps à l’abri des côtes rôties par le soleil de juillet? Ils marchent avec audace , les braves Normands ! ce n’est pas pour la première fois qu’ils visitent les bords de la Seine. Hélas ! les abbayes de Saint-Denis en France et de Saint-Germain-l’Auxerrois sc souvenaient encore des terribles envahisseurs.
Quand la reine Constance ne put plus résister, quand elle vit les lances normandes à une journée de Paris, que devail-gllc foire? pouvait-elle s’opposer avec quelques barons , le comte de Cbam-
(1) GctLL.tuxE oc JcaiÊGC, tiv. vi. Je no sache rien de plu* inlércisanl que les chroniques de Normandie aux dixième et onzième siècles.
(2) Ibid., liv. vu, cliap. xxvm. Comparez aussi avec la petite chronique manuscrite publiée par l'abbé de Ca*ps.
(' Carlul fol. 37.)
CAPEF1GUE.
pagne et quelques letulcs, à ecs bouillants envahisseurs? Robert le Diable ne pardonnait guère, c’était sa légende d’être implacable. Constance envoya donc deux prélats vénérables pour apaiser les Normands : le duc Robert exigea qu’avant toute chose Henri, Paine de race , fût reconnu et salué comme roi des Français; Robert, le puiné du lignage, recevait la Bourgogne. En même temps Henri , reconnu roi par l'intervention de Robert , duc de Normandie, lui cédait tout le Vexin jusqu’à Poissy ; de sorte que le royaume de France se circonscrivait de plus en plus. Il n’y avait pas trois bonnes heures d’une course de vigoureux chevaux partis de Paris pour atteindre les extrémités de la frontière : étaient-ce là les dépendances d’un royaume (3)?
Les Normands, au contraire, accroissaient leur pouvoir de toutes leurs forces; ils acquéraient de plantureuses lerres, trois grandes abbayes ; ils se distribuaient tous les fiefs jusqu’à Poissy, en mesurant les domaines avec des lacets de cuir. 11 y eut tel baronnet normand qui reçut jusqu’à huit manoirs dans le Vexin ; voyez quelle bonne conquête poulies chevaliers !
Henri était donc sur son trône par l’appui de la race normande; tout n’était point fini pour la guerre : les Bourguignons étaient les alliés de la famille germanique; eux et les Lorrains se confondaient dans de communes haines et de mêmes sympathies. L’avénement de Henri 1er au trône blessait la race germanique ; elle se décida inopinément aux batailles. A cette époque, quand une injure était jetée au front d’uu comte, il courait la venger; voici le droit public des féodaux : à peine la paix était faite en Normandie, que les palefrois hennirent aux bords de la Meuse et du Rhin ; des messages annoncèrent que l’empereur Conrad et scs fiers Allemands menaçaientd’cnvaliir les terres de France: encore du sang ré|i&ndu ! L’inimitié était terrible , elle venait d’une rivalité de race, d’un désir de conquête insatiable, de l’esprit même de ces populations de chevaliers; fallait-il encore une fois courir l’un sur l’autre la lance baissée (4)?
Au milieu de ces querelles de races et de familles, il y avait au désert quelques solitaires, des abbés pieux qui intervenaient pour apaiser la soif de fiefs au cœur des hommes d’armes; nulle force ne pouvait arrêter deux féodaux prêts à croiser le fer, semblables à des chevaux lances à toute bride, sc
(3; Comparez Obduuc Vital, Ht. ii.— Rancis, Chronk . ad ann. 1031. — Apud Duchesse , tom. iv, pag. 90. — Chronique manuscrite de y ormandie, dan» le Cartulaire de l'abbé de Camps, fol. 38, tom. il.
(4) Voyez f'Ifn S. Poppo. abb. Stabul. apud Di'CRxsar, tom. iv. pag. 135.'— Raoul Glaber, liv. iv, chap. vin.
fracassant le poitrail cl la tète dans une rude rencontre; quelle puissance pouvait se placer entre eux pour empêcher ce heurtement? La voix chrétienne des solitaires et des saints évêques se faisait alors entendre.
Ainsi , quand Henri et Conrad se mesuraient de leurs camps militaires, saint Popon,du sein de la solitude de Slavelot, intervint pour conclure un traité d'alliance entre ceux-là mêmes que la vengeance appelait aux batailles. Conrad envoya des ambassadeurs à la cour plénière de Poissy; ils apportaient à Henri, roi de France, un immense lion à la crinière flottante , présent des empereurs de Constantinople à Conrad; puis des armures de fer tellement durcies, des cottes de mailles si étroitement travaillées aux fabriques de Nuremberg, que la pointe aigue de l’épée ne pouvait pénétrer dans les anneaux rétrécis; et pour compléter cette alliance des deux races, Henri était flaucé à Mathilde, une des fl[les de Conrad (1).
Tous les événements de celle période se résument en querelles féodales ; il y a une empreinte de monotonie dure et triste dans les chroniques ; toujours des combats, des inimitiés de famille. Il n’y a pas d’unité ; chaque territoire est habité par une race différente ; on ne peut expliquer les événements que si l’on admet cette diversité de peuples rivaux qui se poussent et se heurtent : les Francs, les Neustriens, les Normands, les Bourguignons, les Aquitains; on ne trouve pas de France encore. Toute unité disparait devant la varfélé incessante de mœurs et d'origines dans chaque famille de peuple; le roi ne gouverne pas au delà de ses propres terres. Henri I«r s’appuie de l’alliance des Normands, c’est le chef d'une fédération armée, et, certes, mieux vaut être duc de Normandie que roi de France : le livre des fiefs est bien mieux garni en bonnes redevances ^ans les palais de Bayeux ou de Rouen que dans les Chartres de Saint- Barthélemy en l’Ile de Seine. Comptez-les! comptez-les vos fiefs, pauvres rois de France! que trouverez-vous! à peine vingt terres en Parisis avec redevance de quelques hommes ou de quelques muids de vin ; et pour les ducs normands , il y a bien encore trois cents manoirs qui donnent leurs bons revenus au fisc de Robert le Diable, le Libéral, le Magnifique!
(1) Comparez Raoul Glaser , llv. ir.chap. vin. — Assels z, Canonic. Leod. flist. — Marlot, Hlsl. de Reims, liv. i, chap. zx v ni , lom. u, pag. 90. — Humain , apud Pii hou, pag, 14t.
(3) Raoiîl Glaber , liv. vi et «uivanli. — Adhéhar de Cu ab a vais, liv. iii. Frodoard est aussi curieux, mais il s'arrête malheureusement au milieu du dixième siècle (ann.900).