‹ Œuvres de CapefigueChapitre 66 sur 165 · LES TROIS GRANDS PÈLERINS · texte numérisé non relu

LES TROIS GRANDS PÈLERINS

Itinéraire des pèlerins. — t.c comte d’Angoiilême.— Pèlerinage à Jérusalem. — Foulques Néra , comte d'Anjou. — Son triple pèlerinage. — Robert le Diable à Jérusalem et à ISicée. — Le lignage de Taucrède dans la Fouille.

Le caractère sombre du dixième siècle s’était un peu épanoui en gaieté, au commencement du onzième, par les pèlerinages; la terre féodale était triste ; il s'était manifesté une succession de sinistres présages, un bouleversement dans l’ordre naturel, qui avaient excité les méditations solitaires des clercs et des châtelains (2). La Gaule avait été si profondément labourée par la guerre, qu’elle n’offrait plus aux pas des chevaux un terrain solide et abondant; l’espace était trop étroit pour respirer à l’aise ; ces poitrines belliqueuses avaient besoin de se dilater dans une autre atmosphère, en face d’un autre soleil, car pendant dix ans les provinces avaient été inondées de pluies battantes et opiniâtres : on pouvait désirer des climats (dus doux, un aspect de nature moins sauvage. Combien n’était-il pas populaire ce pèlerinage qui faisait quitter le sol en servant Dieu! L’esprit chevaleresque se complaisait à ces courses lointaines. N’y avait-il pas dans la société un solennel repentir, un jubilé universel, une expiation sainte? Allez à Rome adorer le tombeau des apôtres, allez en terre sainte pleurer sur le sépulcre du Christ, tel était le cri universel ; là on devait trouver le pardon des grandes fautes! Comme la vie féodale se composait de violences, de pillages, les comtes, les chevaliers étaient au comble de leurs vœux, de trouver encore dans la vie errante une voie de pardon.

L’itinéraire des |>èlerins était tracé par les vieilles chroniques (3); les pèlerins qui partaient du duché de France traversaient rapidement la Brie pour visiter la Bourgogne, si pleine d’oratoires silencieux au milieu des déserts de Cluny et de Cileaux ; il y avait là des stations de prière , des oratoires pour

(8) U existe un itinéraire complet des pèlerins dès le * quatrième siècle ; dom Bouquet l'a publié. On peut voir également dans Ica Bollandisles la vie des plus pieux de ces voyageurs. — Mabillon a donné plusieurs itinéraires dans les jicia sanclorum ordJn. sanct. Bcnedict. On trouve dans ses Analecla une charlre ou passe-port des pèlerins.

s’agenouiller, car la terre devenait difficile; le Jura commençait avec ses sapins orgueilleux sur la crête des rochers; il n’y avait que îles routes de bûcherons tracées dans les montagnes , des sentiers à peine indiqués. Les fondations pieuses avaient parsemé les Alpes ici là de petits lieux de refuge où le pèlerin pouvait reposer la tête quand l'orage de neige fouettait les grands arbres. Le village de Sion était le premier lieu de la station des pèlerins dans les Alpes, et il portait ce nom de Sion précisément pour rappeler le but des saints voyages en traversant les montagnes: n’élaient-ce pas leurs vœux de voir et d’adorer cette éternelle cité dont parlait l’Ecriture? Souvent les Alpes étaient un triste lieu pour les pèlerins; là se cachaient des voleurs et pillards de profession , qui ne respectaient ni les immunités de l'Église, ni le caractère sacré dont les pauvres chrétiens étaient revêtus (1)! S’ils échappaient aux redoutables défilés des Alpes, les pieux voyageurs approchaient de Milan, la ville de Lombardie; ils visitaient la Monza, San-Ambrosio, les antiques églises. Que de saints monuments sur la roule, à Kavcnne, à Bologne, au pied des Apennins! Nous voici encore dans les montagnes hautes, escarpées , silencieuses , où les anachorètes habitaient le désert ! Quand les Apennins disparaissaient sous des nuages vaporeux , alors se montrait aux yeux des pèlerins l’aride campagne de Rome, pleine de tombeaux, sous l’herbe jaune et flétrie des marais.

Rome avec ses sept collines excitait des transports de pieuse joie dans l’âme des chrétiens; quand ils approchaient de Sainl-Jean-de-Latran , quand ils visitaient les tombeaux de Pierre et Paul, les apôtres du Christ, des larmes abondantes ruisselaient sur leurs joues; ils s’agenouillaient devant la face bénie du pape, leurs mains osseuses brisaient leurs poitrines à coups redoublés; ils gémissaient de leurs fautes jusqu’à ce que la voix puissante du père commun îles fidèles leur eût donné l'absolution ; ils recevaient la croix et l’escarcelle de voyage; ils avaient les immunités de l’Église. Toutes les communautés de moines , toutes les villes fidèles leur devaient asile : qui aurait refusé un gîte au pauvre pèlerin (2)? Alors ils sc mettaient en marche à travers la Hongrie, la Pannonie, jusqu'à Constantinople, la seconde station du pèlerinage. Les grandes voies romaines favorisaient ces pérégrinations ; partout existaient encore des vestiges de ces beaux chemins de pierres dures et calcinées qui,

(1) L'existence des Sarrasin* dans tes Alpes est constatée par uno multitude de monuments. F oyez la Dissertation de M. BesnsiD. pag. 173.

(3) Voir l’ Itinéraire des Pèlerins, l. ix. Dom Rouqult ( Collcct. des Historiens de France , et mes Notes sur les croisades, tom.i.).

au temps de la vieille Rome, voyaient passer les i légions victorieuses , les chars îles propréleurs et des proconsuls. A Constantinople, les reliques étaient nombreuses, et les pèlerins pouvaient adorer les vestiges de la prédication chrétienne; un chemin direct menait de Constantinople à Mirée, la ville des conciles si retentissants au moyen âge. De Nicéc à Antioche, la voie était facile; Antioche avec ses bosquets de daphné, tant aimés de Julien, alors que le Galiléen triomphait! Après l’Asie Mineure venait la Syrie, fanatique pour l’islamisme, et c’était là que commençaient les dangers des voyageurs ; que d'humilialions pour de braves chevaliers dé se voir apostropher à la face par les noms les plus ignominieux, eux qui avaient le bras fort, la main aussi dure que le fer ! Mais le Christ n'avait-il pas été abreuvé de plus grands outrages? n’avait-il pas été souffleté quand son doux regard pardonnait aux hommes? Jérusalem! Jérusalem! tel était lejmtdc tous les vœux. La génération était triste, les |»èlerinagcs lui rendaient sa gaieté; c’était comme une grande distraction jetée sur la vie; ce but du pieux voyage atteint, qu'avail-on à souhaiter de plus haut et de plus parfait7 la lâche de l’homme était finie (3).

Ce comte qui part du château d’Angoulème avec quelques-uns de ses servants les plus fidèles , sur de hauts chevaux «le bataille , c’est Guillaume Taillefer. comte d’Angoulême. Il avait commencé sa vie dans les armes , comme vassal de Guillaume duc d'Aquitaine; il avait conquis l'amitié du fier duc, car enfin il n’était baron ni chevalier qui pût fe lui disputer daus les champs : aussi en avait-il reçu fiefs et terres à plein gré (4). Quel rude caractère «lue ce Guillaume Taillefer! il ne pardonnait rien, ni les vengeances personnelles , ni les usurpations de fiefs. Henri, sire de Rancogne, avait élevé le château de Kractarbot en l’absence de Taillefer, et malgré le serment prêté. Que fait l'impitoyable comte? il mande à son fils la félonie, et l’invite à le venger; or. Geoffroy, fils du comte, vint trouver Henri le traître : « N'as-tu pas juré sur le corps de saint Cyhar de rester paisible en ton domaine? » Et comme Henri répondait fièrement , Geoffroy lui l»assa sa longue épée à travers le corps. Que de tiolences dans ce comte d’Angoulême ! Hélas! comment les expier, si ce n’est par le voyage en terre sainte? Voilà donc Guillaume Taillefer qui moult clame et convoque ses fidèles; pourquoi

(3) F oyez Ducucr , v® Peregrinatio. Il rapporte aussi une chartre ou passe-port «les pèlerins.

(4) Chronique des comtes d’Angouléme, dom Rotiyorr, lona. x, p. 100. — Bénédictin», Art de vérifier tes Dates , article Gdilucvc T ullimih si , tom. ni, pag. 108 , in-4®.

2G8 IIUGÜES CAPET. — 1020-1040.

n’irait- on pas en long pèlerinage? Le* Seigneur a besoin d’être honoré en son saint tombeau; un long cri se fait entendre dans l’idiome roman : » Lo volt ! lo volt! » et bientôt une belle suite de pèlerins se mettent en marche pour la terre sainte ; iis étaient gais, pimpants comme le baronnage du Midi; les uns portaient le faucon au poing, les autres le bourdon et la panetière; ils chantaient maintes can* tilèneset oraisons méridionales. Guillaume Taillefer ne prit pas la route habituelle des pèlerins , il ne traversa pas les Alpes; les barons du Midi entrèrent en Bavière par Augsbourg, la vieille cité aux saintes images (I). De là ils visitèrent le pays des Hongres, nouvellement convertis à la foi ; puis ils vinrent par FEsclnvonieà Constantinople et dans l'Asie Mineure. Ce pèlerinage dura dix-huit mois au milieu des aventures les plus hardies. Guillaume et scs suivants d’armes souffrirent de grandes privations; ils étaient fort amaigris à leur retour ; le comte tomba dans une indicible langueur! Pourquoi ses yeux brillants se ternissaient-ils de leur éclat? pourquoi cette main, naguère si forte , si puissante, se desséchait-elle de manière à ne plus pouvoir tenir l'épée? On disait partout, parmi les sages et les anciens, que le comte avait été ensorcelé par une femme, infernale magicienne; il y eut jugement de Dieu, duel de champions , épreuve du feu ; mais le malheureux comte d’Angoulème, pèlerin et repentant, mourut le jour des Rameaux , quand le peuple célébrait avec joie la Pâque fleurie (2).

En même temps s’accomplissaient les longues pérégrinations de Foulques Néra, qui prit le beau nom de lliérosolymitain. Au pays de l’Anjou, dans la ville d’Angers surtout , vivait Foulques, seigneur et comte (3); il était basané et très-brun à sa naissance , et puis ses pèlerinages l’avaient tant exposé au soleil d’Orient , qu’on ne Petit plus reconnu à son retour. Il portait aussi le litre de Hiérosolymitain , à cause de ses voyages , et le peuple le nommait encore le Palmier , en souvenir de la terre de Judée, peut-être aussi parce qu’il était droit et grand comme l’arbre solitaire du désert : hélas ! le pèlerin gardait souvenir du palmier qui Pavait abrité sur la citerne, et de l’olivier sauvage qui couvrait sa tête, alors que, trempé de sue ur, il montait sur le Golgotha ! C’était un rude homme

(1) Bénédictins, Art de vérifier les Dates, article Coites o'A'icouLÊae. f'cyez aussi la Chronique des comtes d’Angoulème. dans dom Rovqukt.

{2,* Aride vérifier les Dates , tom. iii, in-4°. pan. 1G8.

(3) r. la curieuse Chron • Gesta Cons. Andcg., c. vm.

(4) Foyez Raoil Gt-isrn, liv. ui.cbap. il.

(5 Glaber cnire dans de grands détails sur cette première destruction de l’abbaye de Loches, liv. u, rliap. 4.

(0) C’est à celle époque, néanmoins, que le comte d'Anjou

que Foulques le Noir; il avait fait la guerre à Conan le Tort ou le Bossu , comte de Bennes , et Pavait tué de sa main : que de batailles livrées ! quel intrépide chevalier que Foulques le Noir ! rien ne l’arrêtait ; Constance , femme de Robert , lui écrit : « Mou bel oncle, Hugues de Beauvais, favori du roi , m’insulte. « A cet appel , le comte d’Anjou arrive à la cour plénière, il lue de sa main Hugues de Beauvais! Maintenant n’a-t-il pas à craindre Pcxeommimication? il a tué un leude du roi de France! Braie pèlerin, parlez donc pour la terre sainte ; allez demander à genoux d’èlre lavé de ce meurtre fatal , ou bien élevez un monastère en repentir de vos crimes (4).

Foulques le Noir se mit en route de son comté d’Anjou ; il n’était suivi que de quelques sergents d’armes , mais tons humbles et sans faste : en quittant son château d’Angers , il fonda l’abbaye de Beaulieu près de Loches; Foulques n’était-il pas excommunié? Aussi l’orage gronda sur ces fondations fragiles, des tourbillons de vent brisèrent les premiers fondements de l’abbaye ; ainsi agissait Dieu pour punir le meurtrier (3). Foulques le Noir visita Borne, Constantinople et Jérusalem; ce premier pèlerinage accompli, il revient en son comté, saint et absous par le pape ; il court soutenir de nouvelles guerres! Le comte de Blois envahit PAnjou , faudra-t-il lui céder des villes, des fiefs, de riches abbayes ?Oh! certes, non ; le brave comte s’avance, la mêlée est dure , Foulques est renversé de cheval ; entendez-vous ce nouveau cri de guerre? c’est le frère de Foulques , Herbert Éveillc-chien , car c’était lui qui de son cornet retentissant appelait, au jour de chasse , les lévriers. La victoire demeura au comte d’Anjou ; il envahit, à son tour, les terres de Blois; que de belles villes furent conquises! Le comte de Blois, qui voulait vaincre, fut vaincu (C).

Que pouvaient être de vaines victoires à côté du triomphe dans le Christ? L’Orient! l’Orient! tel est le cri de la piété du comlc d’Anjou, comme son cri d’armes avait été : Rallie, rallie a moi (7)! Foulques part une seconde fois pour Jérusalem ; ce n’est plus un simple pèlerin isolé que quelques servants d’armes accompagnaient, il est alors suivi des clercs cl des braves seigneurs d’Aquitaine. A la tète marchent les évêques de Poitiers et de Limoges

se rendit le Adèle et le féodal du comte de Poitiers en recevant la ville de l.oudun ; le père de Foulques, Groffroi GrUegonelle, avait vaincu le duc d’Aquitaiue en 1)87 ; la fortune tourna : « Gau fri Jus Grisajonella , pater avl mei I ulconis , cxcussit Londunum de manu Piclaviensis comil is , et in prœlio campe s tri superavil eum super rupet, et persécutas est eum usque Mfrebctlum. » (>ncilig. in -fol., tom. lit. psg. 932.)

(7 j Aride vérifier les Dates , tom. iv.

IIÜGUES CAPET. - 1020-1010. 200

avec la milrc et la crosse pastorales; ceux qui rencontraient une telle troupe croyaient qu’elle n'allait pas au delà de l’oratoire voisin, tant elle était riche et ornée , et pourtant c'est vers Jérusalem qu’elle s'avance. Seigneur, en tpiel état est la Syrie! Savelvous que les barbares imposent aux chrétiens un triste serrage? Tous ceux qui veulent arriver jusqu'au saint lieu , doivent ouvrer et faire ordure sur le sépulcre! Le comte s'ahaissera-t-il jusqu'à cette fatale coutume? Que fait le rusé comte? il se munit d'une vessie remplie de bon vin blanc (1), et le verse sur le sépulcre , si bien que les Sarrasinois furent trompés ! Que dites-vous de la ruse de Foulques? Comme il pleure agenouillé devant le saint sépulcre ! il le baise avec ardeur , et tant sa foi est grande, qu'il enlève de ses dents acérées un fragment de la pierre du saint tombeau (2).

Il revient, le noble Foulques, jusqu'à sa ville d'Angers ; mais depuis qu'il a vu les merveilles de l’Orient, depuis qu'il a senti les feux du soleil d'Asie , il ne peut plus se souffrir dans les froides murailles d’Angers, sous le ciel brumeux île l'Occident; il y est inquiet et guerroyant. Pour la troisième fois il s'achemine vers Jérusalem, plus ardent que jamais ; sa taille est voûtée, le palmier ne porte plus scs branches aussi haut ; mais qu'importe? il marche humblement dans la sainte route. A Constantinople. Foulques rencontreun riche et fastueux pèlerin : c’est Robert, duc de Normandie, dont je vous dirai plus lard la |>érégrination hardie ; quant à Foulques, ce terrible homme d'armes , ce comte si impitoyable, il s'avança humble et à pieds nus jusqu'à Jérusalem; lorsqu'il vit pour la troisième fois le saint tombeau du Christ , il fit un vieil de pénitence; et tandis que les Sarrasins jetaient des yeux de fureur sur les pèlerins de France, Foulques ordonna à ses servants d'armes de le frapper de verges, lui, le comte Foulques d’Anjou ! Il parcourut les rues de Jérusalem avec la corde au cou, et poussant des cris lamentables. Il disait : « Que Dieu pardonne au traître, au félon, au parjure Foulques d'Anjou . » et les sergents du comte le frappaient dru, le frappaient dru ! Ensuite le comte

(I) Ce Irait singulier «le raie naïve se trouve rapporté loul entier dans la Chronic. Turonens. Hurpcsr, tom. *, paff. 283, et dans le Gest. Consul. Andeg., ibtd., pag. 250, 201. Dnlo prrt h tàm pro se quiim pro a fils christianis ad porlam sihi prohibitam, morantibus urbem celeriter cum omnibus inlravil , sed srpulcrl claustra eis profilbuerunt ; nempè cognito quod vlr Del aUl sanguinis esscl , de lu de nd o dixeruni, nu I/o modo ad sepulcrum pervenire passe , nisi super Ufud et crucem Dominicain mingerel : quod vir prudent , ticet invitas , minuit. Qucrsita igitur arietis vesica purgata atque mandata et optjmo vino a/bo hnpteta , quin etiam aplù inter ejus

prit sa route pour s’en revenir en Aquitaine; il fil le trajet «le l’Orient à pied par l'Allemagne. En arrivant à .Metz, une maladie cruelle le saisit; il * mourut, le «ligne comte, et fut enterré en son tombeau dans la cathédrale (3)!

Alors était aussi parti en pèlerinage Robert «le Normandie, le brave et impitoyable Robert, surnommé le Diable ; il allait y quérir l'absolution de ses péchés ! De longues légendes étaient écrites sur le duc Robert! 11 gouvernail enfant le comté d'Hièmes; puis, à la mort «le son frère Richard III, il fut appelé au duché «le Normandie : c’était un noble homme, magnifique, dont les chroniques célébraient la grandeur et la joyeuse vie; scs premières armes furent vivement poussées même contre sa famille; il arracha Évreux à son oncle l’archevêque de Rouen ; et que lui importaient la parenté et la mitre «l'or? Après la guerre contre l’archevêque de Rouen , le terrible envahisseur des biens de l’Église marche contre l'évêque de Rayeux et le' dépouille (1)! Ne vouliez- vous pas que les clercs le surnommassent déjà le Diable dans les chroniques et légemles? lui, le duc Robert, «|ui ne ménageait ni les églises ni les monastères, ce grand usurpateur «les biens des clercs, ne devait-on pas le placer dans une légion de démons noirs peints sur la porte des monastères? Le puissant féodal Robert «léfendit le droit de Henri 1er, et quand Constance voulut lui arracher la couronne, le duc de Normandie donna asile à son suzerain Henri Ier, sous sa lente «le Fccamp ! Le ban et l’arrière-ban furent alors convoque'* ; Robert écrivit à son oncle Manger, j comte de Corheil, de mettre tout à feu et à sang sur les terres de France : hélas ! ce qui fut «lit fut fait; la flamme s’éleva sur plus d’une cité cl «l’un monastère «le clercs; la guerre fut menée en véritable diable, comme le dit le moine Orderic Vital : Constance se vit obligée de traiter (3). La Normandie acquit Chaumont , Pontoise et tout le Vexin français, certes un beau lot dans la guerre ; Constance à peine domptée , Robert se précipite sur là Bretagne ; une seule course militaire des Normands la soumet à l’hommage du duc. Sans une tempête

femora posita est , et cornes dlscalceatus ad sepulcrum Dominé accessit vinumque super sepulcrum fudit et sic ad libitum cum omnibus soclis inf ravit. ( Voy. fiesta cons u lu m Andegavens .)

(2) Chronic. Turonens. Uom Bouquet, loin, x , p. 283.

(3) Gestes Consul. Andeg. — Dora Bouquit, loin, i ,* pag. 253, *254 ei 283.

(4) Voyez la Chronique de A orm. , ad ann. 1027, 1030.

(5) Quod ccrnc ns Cons tant ia mox ab eo dextram expe/iit et deinccps quoad vixit lemporc sibi fideiis extitit.

( Ducats**, tom. tv, pag. 148. ) t oyez au*>i la chronique rapportée par «Jom Hocqiet. tom. X. pag. 27C.

sî70

HUGUES CAPKT. — IOiO-1040.

horrible , Robert aurait essayé In conquête tic l'Angleterre ; les vents dispersèrent sa flotte ; il fut contraint de regagner Bayetix , la véritable cité normande; quel diable que ce Robert le Magnifique!

Maintenant, étonnez-vous que lorsqu’il n’y eut plus rien à conquérir, cette âme ardente et un peu bourrelée de remords songeât aux lointains pèlerinages! J/année 1033 commençait; le duc avait atteint sa cinquantième année, et il sentait quelque repentance : Robert n’imita point les pauvres pèlerins qui s’acheminaient le bourdon et la panetière en main ; il parut, sur sa route, fastueux comme un noble et fier duc de Normandie (1) , le plus grand des féodaux ; il était suivi de chevaux , de varlets , de pages le faucon sur le poing, les chiens en laisse, comme sur les tapisseries de la conquête; il traversa les Alpes, les Apennins, et vint à Rome où il fut accueilli au son des cloches à pleine volée (2): la prqcession des pèlerins était splendide; Robert brilla de tout l’éclat de sa magnificence, il voulut laisser de grands souvenirs des Normands, ses hardis compagnons déjà célèbres en Italie; il ordonna donc que ses chevaux de bataille , tout caparaçonnés d’argent, fussent ferrés d’or; et si, dans les splendides cavalcades des pèlerins . un de ces fers tombait, les varlets d’armes devaient le laisser aux mains du peuple, car nul Normand ne s’abaisserait pour le prendre ; se courber u 'était pas dans leurs habitudes! Le pape donna à Robert l’escarcelle de pèlerin dans l’église de Saint-Jean-dc- Lalran, et tous s'acheminèrent vers Constantii nople.

Dans cette grande capitale, nouvel éclat, splendeur immense ! les pèlerins saluèrent avec fierté l’empereur sur son trAne : comme on n’avait pas de sièges pour les barbares, comme le disaient les Grecs, Robert et ses nobles serviteurs s’assirent sur leurs manteaux d’hermine; quand ils se relevèrent, jamais ils ne consentirent à reprendre ces courts et riches raantels : »< Est-ce que jamais Normand emportait le siège sur lequel il était assis? » Telle fut

(1) a Grant foison de chevaliers, barons cl autres gens de Normandie. » ( Chroniq. normande. Dtciirvir.)

(2) Chroniq. de Jean Bromton , pag. 913. Jamais Robert n'oulilia cependant sou humilité de pèlerin. F.u l'entrée d'une cité, • l'un dccciilx qui gaitoil et gardoit la porte , haulse ung haslon que il tenoit et fiert le duc parmi les eqiaules, tant qu'il le fiat tout cauccler. Le chroniqueur ajoute que ses serviteurs voulant riposter, le duc leur défendit fort et dist que raison est que pèlerins «offrent par l’amour de Dieu; ainsi le duc Robert garanti de la mort celui qui l'aroil feri et disl à ses gcus que iniculx amoit le cop qui lui avoit donné que la meilleur cité qu'il eust. »

( Chroniq . de >'ormandie.)

(3) On traita bien les Normands à Constantinople , parce qu'on les craignait déjà. Le voisinage des fils de Tancrède

1 ■ - # -■ • . va-. » • "•

leur hautaine réponse (3). A Constantinople, comme on l’a dit, Robert de Normandie rencontra le comte Foulques Ncra ; ils firent le pèlerinage de concert à Jérusalem, sous la conduite de marchands arméniens d’Antioche; Robert le Diable, le brave duc, si fort à cheval . fut obligé de se faire porter en litière , sur les bras vigoureux de quatre Mores ; comme il rencontra un pèlerin qui s’en revenait en Normandie, la terre commune, Robert le duc s’agitant sur sa litière, lui cria : u Pèlerin, tu diras à Caen et à Ray eux que tu m’as vu porter en terre sainte par quatre diables (4). » Aux yeux de Robert, n’é- 1 aient -ce pas de véritables démons que ces mécréants qui portaient tes chrétiens sur leurs épaules noires et velues? RoIktL visita le saint tombeau , et versa des larmes abondantes sur ce sépulcre vide; à son retour, il tomba malade d’épuisement à Nicéc, la cité des conciles : dans son voyage à travers l’Asie Mineure , l’empereur grec, qui craignait les Normands courageux et hardis , leur avait tendu plus d’une embûche; le valeureux duc les surmonta toutes à l’aide de ses dignes compagnons ; mais à Nicée les Grecs employèrent le poison, et Robert de Normandie , tout couvert d’or dans sa jeunesse , ce Robert qui violait pucelles et saintes filles, et avait fait, disait-on, pacte d’argent avec le diable, ce duc Robert mourut à l’hospice des pèlerins, dans l’année du Christ 1033, le 2 du mois de juillet (3). Les Normands reprirent le chemin de Constantinople, passèrent le Rosphore, et vinrent rejoindre leurs frères île Normandie établis dans la Pouille.

Que faisaient ces nobles chevaliers dans l’Italie? avaient-ils grandi leur puissance, avaient-ils suivi celte destinée de courage cl de conquêtes qui leur était prédite en quittant la terre natale? Les Normands avaient d'abord vaillamment comltatlu les Grecs qui menaçaient la Pouille; ils avaient brisé les armées que l’empereur dirigeait contre les comtes et petits seigneurs de la contrée ; les chevaliers de Normandie s’étalent mis au service de Gaimar , prince de Salernê , cl leur nombre devint

inspirait du respect. (Bénéilict., Art de vérifier les Dates, tom. iv, pag. 5.) On fil dans la Chronique /le A’ ormandie :

•i En ce temps tou» «es gens mangèrent 5 terre et n'avoient ne tables ne fourmes pour culx servir : unis pourcc que le duc Robert en faitoit faire partout où il venoit, l’empereur cl les gens du pays par oii il passoit les apriurcnl à faire lors. ■

(4) Je*s Bromtos, pag. 913.

(5) Art de vérifier les Dates, tom. iv, pag. B, tn-4®. Rien de plu» fier et de plus hautain que Robert le Diable ;■* il ne considère jamais la Normandie comme un fier, mais comme un royaume. Ou trouve une charlre dans laquelle i( appelle nominativement la Normandie un royaume. Sotum esse votumus cunctis hegxi rostbi fuie hb us. {Cartul. de S. Amand de Rouen , fol. 57.)

si considérable, que lous purent se gouverner dans leurs terres d’une façon indépendante. Les Grecs étaient atterrés de cette grande valeur des chevaliers normands, et Docéan, prince de la Calabre au nom de Pempereur, traita avec eux pour ressaisir la Sicile, envahie par les Sarrasins (1); les chevaliers firent là merveille à coups de lances et d’épées ; rien ne résista à leur valeur, les mécréants furent vaincus. Les Grecs méconnurent-ils ces services, ou bien les Normands, forts et vaillants, ne voulurent-ils plus conquérir pour d’autres ce qui leur convenait si bien pour eux-mêmes? Les Normands furent dignes de leurs ancêtres ; ils n’y manquèrent ni pour la ruse ni pour le courage. Après avoir serviles Grecs, ils combattirent contre eux et contre les comtes de la Calabre et delà Pouille; forts, » vaillants comme ils étaient, ils voulurent avoir les

profits de la vaillance et de la force. La race de Tancrède de Hauteville avait procréé «l'abord Guillaume liras de Fer : ce Guillaume prit je titre de comte, et s’établit avec ses frères à Melfi, qui devint comme le cœur de cette république féodale des Normands ; Drogon, son frère pûtné , lui succéda ; on le voit déjà qui prend, dans les Chartres, le titre de duc et magistral de l'Italie, comte des Normands de toute la Pouille et la Calabre (2); quant aux autres frères, qui eut une ville, «pii l’autre, tous avec un bon héritage.

Au dessus d’eux se place Robert, l’alné des enfants du second lit de Tancrède de Hauteville ; sous le nom de Guiscard ou de Wiscart (le Rusé) , Robert constitua le véritable empire des Normands en Italie; il n’avait d'abord reçu que le petit château de Saint-Marc, situé dans la Calabre; puis il obtint la province tout entière. A la mort de son frère Homfroy , Robert fut élevé au titre de comte des Normands. Or il faudra dire plus lard la finesse cl l’expertise de Robert Guiscard dans le gouvernement de la Pouille et de la Sicile : quel bel établissement ne firent point là encore les enfants de Normandie! quelle famille que ces chevaliers! Ils avaient de la persévérance et «le l'énergie ; ils dominaient partout où se montrait leur goufanon : la race normande*fut alors absorbante; c’est une nouvelle et puissante invasion du Nord qui retrempe l'esprit et les mœurs de la société (3).

Ces mœurs éprouvaient, en effet, une grande modification par le goût des pèlerinages, l'horizon

(1) » El à dire la vérité^ p!us valut la hard'èce et la proucice de ces petits de formants que la multitude de II Grci, cl ont combalu A la cité, et oui vamehut lo chastel de H Szrrazin, et la superbe de II Turin agni gist par h camp, li gofauon de II chrestien soûl efforciez , et la gloire de la victoire est donnée A li forltssimc formant. » ( Ysloire de ly Sonnant , llv . ii, chap. vm.)

s'étendait un peu au delà des habitudes du clocher; le dixième siècle était marqué d'un caractère sombre et sédentaire ; chacun cherchait à se rapprocher, à se défendre dans sa terre , dans sa tour, dans son église; Je» invasions «les Hongres, des Normands et des Sarrasins détruisaient tout; résister était la somme «le force que pouvait donner la société, elle n’en avait réellement pas d’autre ; que pouvait-elle oser «juand ses cités étaient en flammes, scs monastères pillés, ses châsses de saints dispersées! Aussi la génération est-elle couverte comme d’un crêpe funèbre; la vie se passe entre la souffrance et le tombeau; elle ne va pas au delà de l’hymne pieuse au sépulcre. Dans le onzième siècle, au contraire, il y a une sorte de réaction contre l’existence locale; la vie du clocher ne satisfait plus, on veut courir en pèlerinage; l’idée «le voir d’autres climats, de jouir d'un autre soleil s’empare de tout le peuple. On part de France ou de Normandie , du Poitou et de l'Anjou ; on sou pige après Rome' et la Palestine. Le caractère du peuple «tevient enjoué, on voit une race plus portée aux distractions et aux conquêtes. Les croisades furent préparées par cet esprit actif; ce n’est pas la seule prédication de Pierre l’Ermite qui opéra l’entraînante vocation pour les voyages. Jamais la parole de l’homme ne produit un immense effet si la société ne correspond pas à son esprit. Il faut tpic les temps soient préparés quand la prédication remue. La croisade fut amenée par la tendance de tous : la multitude avait besoin «le respirer sous un plus vaste horizon et de secouer cette vie de châteaux , ce linceul de pierre et de fer qui ensevelissait l'existence du peuple au dixième siècle.

Page 1