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CHAPITRE XXL

HISTOIRE DES FEl’DAT AIRES.

Normandie.— Guillaume le Bâtard.— Bretagne.— Se» duc» • Alain. - Révolte de» »erf». — Flandre. — Ixt Baudouin.

— Comte d'Anjou. — Geoffroy Martel. — Comte de

Champagne et de Blois. — Thibault. — Aquitains. —

Gascons.— Toulouse.— Bourgogne. — Sire» femtataircs.

— I.es Bucbardus Montmorency. — Monllhéry. — Les

(3) Ego Progo, divinâ providentiel dux et magister Ilaliœ, comesque yormannorum totius JpulUr n/que L'alabriœ. ( Di cogk , Généalogie des rois normands de Sicile, Ç i*r.)

(3) Voir Docasge , Famille normande, Mss. publié par M. Champollion dans V Ysloire de ly y armant . (Jppendix. )

• lr‘

b .irons de Coucy. — Monlforl-PAmaury. — I,e sire de Bcaugency. — Les seigneurs de Corbeil. — Les princes de Béarn. — Comtniogcs. — Armagnac. — Les Fezenzac.-^ I.e» Périgord.

Le sine Robert le Magnifique, en prenant la pieuse résolution d’un pèlerinage en Palestine , s’ôtait longtemps consulté sur le choix d’un successeur pour ses terres ; la Normandie était un si beau lot! qui aurait donc son apanage? Le voyage entrepris était grandement périlleux ; bêlas ! pouvait-on répondre de revenir quand on passait au delà des mers comme la mcrlette, oiseau voyageur que le pèlerin voyait sur Ponde bleue, et que plus tard il posa sans bec ni pattes sur le blason! Hue de périls en la terre sainte! I.e pèlerin était comme un homme qui dépouillait sa vie matérielle pour entrer dans la Sion céleste, la sainte cité de Dieu ; qu'étaient désormais les biens terrestres en comparaison de celle palme cueillie au Golgolha? L’idée du pèlerinage était connue une abdication morale de tout pouvoir humain pendant la longue route en Palestine.

Robert le Magnifique voulut complètement disposer de son duché , car il quittait la Normandie : à qui laisserait-il ce beau lot? Au temps de ses passions bouillantes , à celte époque où les légendes l’appelaient le Diable , tant il remplissait ses domaines de mauvaise renommée , le duc Robert avait rencontré, à son retour de la chasse au sanglier, une jeune fille qui lavait du linge avec ses compagnes auprès d'un ruisseau {1); celte jeune fille avait nom Harlete, du vieux mot saxon l/er-lerc (2) ( la maîtresse chérie) ; Robert, frappé de sa beauté, dit à un de scs hommes : « Va proposer au père de la jeune fille des présents d’or pour l'obtenir. » Le père refusa d’abord, mais un vieux frère, ermite de la forêt , lui fit voir combien il était dangereux de résister à l'homme puissant (3) , au sire duc de Normandie : tout fut dite! convenu ; Robert fit ses volontés de la jeune Harlete ; il l’aima tendrement, et de là naquit un enfant màlc et fort membre, partout connu sous le nom de Guillaume; on lui donna le titre de Bâtard, ce qui n’était poiul alors une injure, car c’étaient presque toujours

(1) Br s oit de Sairtb-Maobb, Chronique en vers, ad ann. 1024, 1031.

(2; Eu latin Herleva .

(3) île fust no «uen frère, an *elnt hom,

Qu'Il ru»t de grand religion,..

{t’oyez aussi le Roman du Ron )

(4) Chroniq. de Normandie. ( Bénédictins, Collection

les bâtards qui avaient fait les grandes choses féodales ! on l'éleva à tous les arts de chevalerie dans le château de Falaise.

Le bruit du prochain départ de Robert le Diable s’élail partout répandu; scs comtes, ses compagnons viurent le trouver en cour plénière : « Kh ! sire duc, nous laisserez -vous sans chef? — Par ma foi, répondit Robert, je ne vous laisserai pas sans seigneur; j’ai un petit bâtard qui grandira s'il plaît à Dieu , choisissez-le dès à présent , et je lui donnerai le duché devant vous comme à mon successeur (£). !• Les serviteurs de Robert applaudirent à’ ce désir, et placèrent leurs mains dans celles de Guillaume (3). Après le départ du pèlerin , le bâtard fut reconnu par de nombreux barons et chevaliers qui formaient la cour plénière : et comment le petit bâtard n'aurait-il pas été chéri d'un bon nombre de barons et chevaliers, quand il était déjà expert au fait de la guerre? Il aimait passionnément les armes de fer, les lourdes épées, les chevaux de Gascogne et d’Auvergne ; il récitait les nobles généalogies des coursiers (6) mieux que les comtes de l’Étable ; colère , vindicatif , il montrait cecaractère ardent que les féodaux exaltaient quand on les conduisait aux batailles.

Cependant il s’était formé en Normandie un parti opposé au duc Guillaume; si les propres hommes de Robert , si les fidèles de sa cour plénière avaient proclamé l’élection du bâtard , il y avait bien d’autres nobles hommes qni ne voulaient point s’abaisser sous le fils d'Harlcte de Falaise. Comment un bâtard scrait-il préféré aux neveux , aux cousins par lignage de Robert le Magnifique? Il se fit donc au milieu des barons danois et uorniands , d’un sang si pur, si généreux, une opposition puissante contre le bâtard ; on prenait ici là les armes contre lui ; les châtellenies bissaient desgonfanons ennemis au duc Guillaume : à mesure qu'on savait les nouvelles d'Orient , les périls de Robert de Normandie , on se montrait plus profondément opposé encore. Bientôt on apprit la mort du duc Robert à Nicce: des Chartres en Furent portées à Caen , à Bayeux , à Rouen , et le baronnage normand prit les armes. Les suivant» du duc se partagèrent : les uns soutinrent Guillaume, le fils d'IIarlele ; les autres se prononcèrent pour la lignée légitime des ducs de Normandie. Celte guerre civile, au sein du baronnage normand , empêcha d’abord

des Historiens de France , tom. xi , png. 400. )

(5) Manibus illorum manibus ejus, vice cordis, dutis. (I)i dox S. Queut. Mit.' pag. 137.) Dation de Saint-Quentin était contemporain ; il a écrit les plus'romancsques Chroniques de Normandie.

(0) Qui nominibus proprlis vulgà sunt nobilllali. Le chroniqueur Gui ll aube de Poitiers, pag. 181.

HUGUES CAl’ET. - 1024-1045.

le développement de la grande puissance de ses ducs ; la monarchie de Henri Ier s’affranchit un moment du joug des hommes du Nord , comme on le dira plus tard en cette histoire (1).

La Bretagne avait été soumise à l'influence des ducs de Normandie ; les Chartres mêmes constatent qu’elle faisait hommage aux successeurs de Ilolf c’était une population à part que la Bretagne, telle que nous l’avons décrite avec ses forêts druidiques, son peuple demi -sauvage dans les landes, et ses cités sur les roches escarpées : si la Normandie se montrait impatiente sous le petit billard d'Harlete , la Bretagne était aussi en minorité ; Alflin . tout enfant , était placé sous la tutelle de sa mère lorsqu’une révolte «le serfs vint agiter la Bretague (2) : on sent déjà, dès le onzième siècle, le frissonnement des serfs pour la liberté ; le cri de commune ne s’est point fait entendre encore, mais il y a comme une mer agitée qui annonce l'orage. En Bretagne, la révolte fut tout entière un mouvement de serfs contre les nobles hommes; le duc enfant dut monter à cheval pour réprimer les serfs armés de pieux et de bâtons durcis au feu. Les nobles hommes demeurèrent vainqueurs; les Bretons avaient la tête dure et chaude, ils se soulevaient avec plus d’énergie encore que les Francs ; il y eut là aussi guerre de bâtardise; on vit un bâtard de Conan le Tort se soulever contre Alain ; il périt, le hardi jeune homme, dans le château de Malestroit, où il fut assiégé par Alain à la tète d'une Hère noblesse ; ainsi, guerre de barons en Bretagne comme en Normandie, gonfanons s’élèvent contre gonfanons !

Quelle noble maison gouvernait alors la Flandre! Après Baudouin le Barbu , célèbre dans les gestes des races féodales, il vint en la terre de Flandre un comte du nom de Baudouin le Débonnaire, qui prit le surnom de Baudouin de Lille, parce qu'il orna celte grande cité de châteaux forts et de maisons hantes et carrées (3). Ce surnom de Débonnaire cachait néanmoins une âme altière et une ambition victorieuse; Baudouin ne fut débonnaire que pour les Flamands ; on le voit, dans les vieilles

(1) Le reproche de son obscure naissance fut souvent opposé au duc Guillaume ; il a’eo vengea plusieurs fois d’une façon cruelle. Le bâtard fit couper les membres et le nez aui gens hardis qui insultaient â son origiue. Voyez Chron. de Normandie. iRouquet, Hitt.de France, t. xi.)

(2) Comparez les Chroniques bretonnes, et dom Morice, Hist de Bretagne, tom. i, pag. 67.

(5] Lille est appelée dans les chirires Itla, Hla et même Insuta. Son origine ne remonte pas au delà du neuvième siècle . elle prit le nom de Lille, à cause que, située au milieu d'une plaine marécageuse , elle forma comme une Ile. ( Bénédicl. Art de vérifier tes Dates, t. iv, p. 07. in-4«.)

chroniques , incessamment en guerre avec la race des Frisons et des Germains; quel homme que ce fier comte ! il part la hache d'armes au poing et va brûler le palais impérial de Nimègue ; Baudouin , le grand constructeur de maisons et de châteaux , fit creuser les fossés neufs qui séparent l’Artois de la Flandre; continuez, noble duc, et le roi Henri Ier, couché dans le sépulcre , vous désignera comme tuteur de son fils Philippe 1er, roi de huit ans (4) !

N’avons-nous pas vu Foulques le Hiérosolymitain partir pauvre pèlerin pour la terre sainte, versant des larmes «le repentir ? Jérusalem ! Jérusalem ! tel fut son cri d'armes. Il enchâssait cette devise dans son vêtement grossier tissu de hure. Foulques avait eu de Hildegarde (de race allemande) un fils qui porta le nom de Geoffroy Martel : « à cause des coups qu'il portait et ferrait de droite et de gauche comme un martel qui frappe sur l’enclume. » Les guerres «le l’Angevin se dirigèrent surtout contre le comte de Blois et «le Tours ; il y avait là tant de belles châtellenies IVodales ! Le comte «l'Anjou obtint la foi et hommage de la ville de Tours! Quand un vassal man«iuail à son droit , Geoffroy savait bien recourir aux armes pour lui enlever ses terres (5) ; en vain Gucrin, sire de Craon, lui envoie un cartel de chevalerie d’homme à homme ; il travaille incessamment à sa conquête des fiefs. Les poéli«pies annales de l'Anjou nous racontent toutes les belles scènes de chevalerie , les lances brisées sur les brassards et les boucliers. Là se montre l'esprit féodalf » Duc , je te livrerai bataille sur un cheval à bel poil (G), et voici quelles seront mes armes. » Ainsi écrit Geoffroy Martel au duc Guillaume, bâtard de Normandie ; et le duc répond : « J’irai. « L’Anjou fut le théâtre des grandes prouesses au moy«*n âge (7); c’est la province qui a conservé longtemps le plus pur blason. Un de ses comtes se fil depuis l'historien des grandes chroniques angevines.

Quel beau cri d’armes que *< Champagne sous ses sires ! » La maison de Champagne était inèlée à celle de Blois ; Thibault III portait encore la couronne

(4) Dom Bocçcit. Co/tecl. des Hist. de France, I. xi. —Meier. Annal, de Flandre, ad ann. 1036, 1060.

(5) Comparez dom Morici, Histoire de Bretagne , et Münst, Hist. de Sablé, pag. 120 à 123.

(6; h Si mut rxlmid arrogant iâ cotorem equi sui, et armorum insignia quœ habiturus sit, insinuai, n ( Chronique d'Anjou, ad ann. 1035.)

(7) Voici de grand» coupa d'épée : » Il courut sua ledit chev aller, le fenl de aon épée tellement qu'il lui froina le heaultne. lui coupa la coiffe et lui trancha l’oreille, et de ce coup l'abbatit par terre. » ( Ancien . Chroniq. d’Anjou, ad ann. 1052.)

CAPEFIGl'E.

de comte, et avec cela il possédait le pays de Itrie, Provins , la vieille ville que chanta plus tard le noble serviteur de la reine Blanche. Thibault bataillait furieusement contre le comte d’Anjou , ils se mesuraient surplus d’un champ de guerre; puis le batailleur se fit pieux , et les églises sont pleines encore de fondations du comte Thibault. Le jour que son fils allié Eudes vint au monde , Thibault l’envoya baptiser à l’abbaye de Cluny, si sainte déjà, et il conféra la terre de Cossiaco à cette abbaye , en signe de réjouissance, car il avait un fils, noble héritier de sa race ! Les carlulaires de Cluny donnent à Thibault II* titre de comte des Francs( 1) ; pour Cluny, situé en terre de Bourgogne, les Francs étaient comme des étrangers, et l’on ne savait pas ce qui se passait en ces pays lointains. Le comté de Blois fut réuni à la Champagne , la même famille le possédait : cela se voyait souvent au moyen âge; deux terres éloignées étaient ainsi confondues dans une même race par héritage , alliance et transmission par lignage. « Dieu ait en aide le comte de Champagne et de Blois ! » Ainsi dirent longtemps les sergents d'armes de Provins et de Troyes (3).

La race champenoise, grasse et fraîche , tenait à la famille du Nord; il n’en était pas de même des barons de l'antique Aquitaine , confondue bientôt avec la Gascogne , et qui passa , plus lard , dans le vaste comté de Toulouse, la véritable souveraineté île la race méridionale. Les derniers ducs de Gascogne avaient été : 1° Sanche-Guillaume, le fondateur d’un grand nombre de moutier^et de l’abbaye surtout de Saint-Pé de Générez : les Gascons luttaient sans cesse contre les Navarrois vantards. Des Chartres disent même que la Gascogne subit alors la souveraineté de Navarre; 2° Bérenger fqt le dernier duc de Gascogne; son héritier Bernard , de la race d’Armagnac, réunit au duché de Guienne et d'Aquitaine la souveraineté des Gascons. Le gouvernement de la race méridionale fut toujours placé dans le comléde Toulouse. Quel magnifique domaine que celui de Pons , l’aleul du comte Raymond de Toulouse, célèbre dans les croisades ! Pons possédait non-seulement l’Albigeois, le Quercy, mais encore une partie de la Provence, et même Nîmes,

(I) Cornet Francorum. Dom Maitemb, Thésaurus anecdofor. tom. il.

(3} Le cri d'arme du comte de Champagne nous a été conservé dans le Roman du Rou :

François crie Mont-joyc, et Normand Dirx-aye;

Flamand crie Arras, et Auçevln r' allie }

El 11 cucniTlilcbaut Charlrtsel Passavant.

(5) ‘i Quapr opter ego in Pei nom i ne , Ponliut do no tibi dilectce sponsœ mecv Majorée episcopalum Albicnxem. i (Uom VaIISÉte, Ilist. de Languedoc, t. il,p. 306.)

la ville romaine. Pons fut un des grands pilleurs d’églises; sa foi n’était pas très-fervente, car les chroniques lui reprochent d’avoir usurpe les biens des clercs pendant sa vie de plaisirs et de dissipations. Savez-vous bien que, par une charlre scellée de son anneau , il conféra l’évêché d’Alby à sa propre femme (3) , tant alors les biens d’Eglise étaient confondus avec les fiefs laïques ; barons féodaux prenaient terres partout où ds eu trouvaient, quand elles étaient plantureuses !

Bourgogne et Provence se renfermaient encore dans le commun royaume d’Arles aux mains de la race germanique ; la terre entre les Alpes et le Rhône était bien dans la souveraineté nominale de l’empereur, mais quel était le vassal qui aurait reconnu cette haute suprématie? Chaque fief avait là son seigneur, chaque alcud son propriétaire ; la Provence avait même des comtes héréditaires ; le premier fut Guillaume II , qui embellit Montpellier, sa cité de race; scs héritiers possédèrent par transmission ces belles terres : toute une lignée gouvernait ainsi militairement les cités, et les fiefs du Midi ! On voit ces familles méridionales apparaître dans l’histoire féodale de Provence, de Languedoc et de Gascogne (4); elles ont leur nom particulier, leur patrimoine de race, depuis les ancêtres qui se perdent dans la nuit des Mérovingiens. Le royaume de Bourgogne ne dura qu’un temps; il ne faut pas le confondre avec le duché de ce nom , bien et dûment advenu comme apanage aux cadets de la race de Hugues Capet. Si le royaume de Bourgogne et d'Arles était tout méridional, quoique sous la main d’un prince germanique, le duché de Bourgogne était formé de la famille du Nord , se liant aux souvenirs des races d’Helvélie.

Tels étaient les hauts tenanciers ! Il faut maintenant dire l'histoire des féodaux moins puissants qui enlaçaient la monarchie naissante. Au milieu même du Parisis, on trouvait des sires, comtes, barons, vidâmes, simples tenanciers sans grandes terres. Là-bas, à deux lieues de l’abbaye de Saint-Denis, sur une petite hauteur, se déployait une seigneurie antique, qui s’appelait Mon s Morenciacus; quelle était son origine, à quelle coutume avait-elle emprunté son nom (5)? En fouillant bien, vous

(4) Comparez «loin Valstèlc avec Papon, les historien» provinciaux <iu midi de la Frauce. Les preuves surtout forment la plus belle collection des Chartres et des pièces diplomatiques, t axez tom. u et ut.

(5) Montmorency ne dépendait pourtant pas de la ihâlcl- Icnie de Paris .» Les fiez de la chastellenie d<* Montmorency ne sont pas de la condition du fiez de la vicomté de Paris, comment que ladite chastellenie soit enclose en ladicle vicomté. » Manuscrit cité par Leboouf, Hist. ccc/ésiast. de Paris, tom. ut, pag. 366.

voyez d’abord apparaître Buchardus, fils du seigneur de Colombe ; sa femme, Hiblegarde, était issue de Thibault te Tricheur: salut donc, premier baron de Montmorency : seigneur de Marly et d’Écouen ! Voici venir le second seigneur de Montmorency : il porte le nom de Buchardus la Longue Barbe ; il eut pour femme la dame de Château-Basset dans la manse de l'abbaye de Saint-Denis : or, déjà la baronnie de Montmorency était devenue le refuge des bannis et maudits sujets du royaume de France (1); cette lignée se transmit à Buchardus III , l’un des hommes d’arm-s les plus vaillants du dixième siècle. La seigneurie de Montmorency s'étendait de la colline boisée sur toute celte plaine fertile arrosée par de limpides ruisseaux , des cascades et des lacs où se miraient les chevaux caparaçonnés.

La châtellenie de Montlhëry, à quelques lieues d'Orléans, était aussi antique que In race des Montmorency; son premier sire fut nommé Thibault File-Étoupes, parce qu'il aimait à tisser le drap ou la toile dans son manoir, comme un clerc dans un monastère, ou un serf en sa case. Le roi Robert lui donna le titre de grand forestier, car il poursuivait les sangliers et loups avec une vigueur sans pareille dans les forêts d’Orléans. Que dites-vous aussi des sires de Coucy, ces braves seigneurs d’une vieille lignée? il y a là les débris d’une tour bien haute dans la baronnie de Coucy. Le premier baron porta le nom d’Albéric; homme fort de corps, géant immense auquel les romans ont donné neuf pieds de haut ; il succomba dans une fameuse bataille contre les Lorrains sur la Meuse (2).

Et pourquoi oublierions-nous les sires de Montfort-l'Amaury , châtelains qui avaient choisi leur poste féodal sur une hauteur entre Paris et Chartres? Le premier de ces féodaux portait le nom d’Amaury 11; il s’était fait vassal fidèle du roi de France, il ne quilLail point sa cour plénière, et signait au besoin ses Chartres. Amaury fut le père de Simon baron de Monlfort, l'aïeul de ces Monlfort si redoutés de la race méridionale, quand les barons du Nord fondirent sur les Albigeois hérétiques des belles terres du Midi (5); triste croisade, hélas! Voici maintenant les sires de Beaugency , pays de

vin blanc et clairet si aime du roi Robert et de Henri son fils couronné! Les chanoines d’Amiens possédèrent la souveraineté de ce Jteau vignoble , et je vous en dirai le motif : c’est que le seigneur de Beaugency, attaqué de la lèpre, était venu prier le corps de saint Firmin en leur église, et il avait été miraculeusement guéri. Le premier seigneur héréditaire de Beaugency porta le nom de Landry; il fut f bien soumis à l'Eglise , car tandis que le seigneur abbé de Vendôme était sur le palefroi pour recevoir l’hommage, Landry était à pied et baisait le genou de son seigneur (4).

Pour compléter le terrier féodal du centre du Pariais, je dois parler des comtes de Corbeil. Vieille cité que le Carbolium des Chartres du moyen âge! Quelle belle situation pour un comté, que de voir la Seine et i'Essonc passerai! pied «le ses murailles! Aussi étaient-ils bien riches les sires de Corbeil ! Le troisième comte, vivant sous Robert et Henri de France, portait le nom de Maugis ou Mauger9 célèbre dans les romans de chevalerie et les chansons de geste. Maugis, l’un des grands tenanciers des domaines du roi , prêta secours à Henri l«r dans les guerres qu’enfant il eut à soutenir contre Constance. Corbeil, Montlhéry, Coucy , Montmorency, telles sont les seigneuries les plus souvent citées aux Chartres et chroniques de Saint-Denis en France! C’étaient les anciens vassaux en la cour du suzerain.

11 y avait au Midi un autre vieux baronnage qui se liait à la vie des cités, à la force populaire du sol : dans celte belle race méridionale apparaissaient les vicomtes princes de Béarn, depuis les antiques seigneurs de l’époque carlovingicnne du nom de Centulfe, jusqu’à Gaston 111, qui recevait l'hommage de ses vassaux, les seigneurs du Béarn. Et les comtes de Comminges , d'antique mémoire ; ils étaient issus de Lupus, comte de Gascogne, qui périt dans une bataille; vigoureux comte, il était attaché à son cheval comme à son château et à sa famille : ce palefroi, dit une vieille chronique, marquait ccnt ans d'âge et avait encore une grande vigueur (5). Et les Fezenzac, alors représentés par Guillaume, surnommé ( Asta-note) Nouvelle Épée (6), prodige des batailles; cette branche se

(1) I.a première cliarlre ob il est fait mention «tes Ruchardus de Montmorency émnnc de Lothaire : Qutrcumr/ue verà à prœfato Burchardo eidem loco donata sunt , vittam videticet Brajncus, et duos molendinos apud vlltam f/uœ dlcîtur Monsmurendut. Mabillo*, Jet. sanct. Bencdict sweu/.v , pic- 245, ex autographo, et Bocqiet, loin, ix, pag. 633.

(3) Lion, qui «le r.ouchy tenotl tout te terrai ,

Qui tu de ncur pie gran , un bra* eut trop mori.it ce* Loberain* dClranctH* ticHc*, jambe* et mutteal*.

L'evei«|uc Rlglnalrc noblement *oy demain©,

De ta baebe a**cna Lion le capitaine.

On sait que les sires de Coucy prirent pour devise :

Je ne eut* rot ne duc, prince ne comte au**l ;

Je tula le «Ire de Coucl.

(3) Voir Philippe- Auguste, tora. II*.

(4) Gaflia chrlstiana, tom. x, pag. 1148, appendix.

(5) Foyei dora Bolqclt, tom. vu», pag. 188.

(6) Gallia Christian tom. i, col. 979.

fondit dans les Armagnac, race dont les ancêtres portaient aussi pour surnom de bataille, Trancaidon (Traque-Lion). Quel rude courage que celui des comtes d’Armagnac (1) !

Pourrais-je oublier, parmi ces antiques familles des provinces méridionales, les comtes de Périgord? Dans les épais nuages de l’époque carlovingienne, d’abord apparaissent les Boson, comtes de Périgord; le premier d’entre eux (Boson le Vieux), remplit les provinces de ses souvenirs. On le voit construire le château de Bellac dans la basse Marche, et conquérir une partie du Limousin. Hélie lui succède; c’est le grand ennemi des clercs : Benoit est élu ù la dignité épiscopale, Hélie lui fait crever les yeux pour l’empêcher d’être sacré par le pape. Alors apparaît Guy I", vicomte de Limoges, l’ennemi des comtes de Périgord. Antiques féodaux que ces comtes de Limousin : ils étaient d'origine visigothe; leur souche était Pocher ou Fulcher, habile ouvrier pour les machines île guerre (2); puis vient la lignée des Adhémar , qui se confondit avec les Guy vicomtes de Limoges. Giraud le vicomte poursuit llélie de Périgord pour lui imposer la peine du talion, œil pour œil, dent pour dent; comment s’en sauver? et voilà qu’Hélie part en pèlerinage pour Borne. Parmi ces comtes de Périgord , fut Aldebert, vigoureux féodal qui répondit à Hugues Capet : « Ceux qui m’ont fait comte , sont ceux-là qui t’ont fait roi. » Le fier Aldebert mourut frappé d’une flèche au siège de Gençay ; il fut le plus hautain des comtes de Périgord ; c’est dans le troisième des Bis d’Hélie III, surnommé Cadoirac ou Cadenat, qu’on a cherché l’origine des Talleyrand (3). Les Périgord, les Fezenzac, grandes maisons dans les provinces méridionales, antique souche d'un magnifique nobiliaire !

Telle était la brillante lignée féodale qui entourait la royauté en France : comme la couronne d’or sur le front du roi était ornée d’escarhoucles*, de topazes, de saphirs, ainsi la royauté était environnée de grandes et illustres races qui brillaient d’un vif éclat ; au moins ainsi le disaient les vieilles légendes !

(t) Renedicl., Art de vérifier tes Dates , tom. m, pag. 47, tn-4°.

(2) Industrium fabrum in lignis. — Voyez Aoûts m de Chabaxais. — Voyez aussi Labre, Biblioih. Ms»., lom. i, pag. 103.

(3) Dans le litre copié par le P. Labbc, il n'y a que Caderanus ; mais l'homme modeste cl prodigieux pour le» généalogie» du Midi cl du Périgord particulièrement , M. l'abbé de Lcspine, me dit souvent que le P. Labbc *’élait trompé, et que le manuscrit portait Tateranus L'ahlté de Lcspinc fut mon professeur à l'école des Chartres; c'était un homme vénérable, savant sur l'histoire nobiliaire , sans

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