‹ Œuvres de CapefigueChapitre 8 sur 165 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

siUnce de l'après-dInée du parlement.

La buvette du parlement. — Le régent cl le duc du Maine.

— Discussion. — Rentrée de la cour en séance. — Discours de M. le duc d'Orléans. — Du duc du Maine. — Arrêt définitif du parlement sur la régence. — Résultat.

— Prérogatives du pailemcnt. — I.e duc d'Orléans à Versailles. — Sa popularité. — Le duc du .Maine à Sceaux.

4 septembre 1713.

Les journées des vieux parlementaires se divisaient en deux parties : dès que l’aurore brillait aux tours «le Notre-Dame, ou que sonnait Y Angélus en été, les présidents à mortier et conseillers de la grand’ebambre étaient debout; ils n’avaient d’autres vêlements que la simarre de justice; ils la prenaient au sortir de letfé lit, comme le prêtre prenait ses vêtements sacrés, car la magistrature était un sacerdoce; ils commençaient ensuite une légère collation de bisque, de fruits et de vin; bientôt leur chambre était inondée d’une foule de plaideurs, aussi matineux que les clients d’Horace , toujours alertes au chant du coq ; tous venaient là dire leurs causes aux conseillers qui les écoulaient. Dès que le sablier d’os et de verre , placé sur la chcniiuée à côté d’un Christ d’ivoire, avait marque l’heure écoulée, le magistrat congédiait les plaideurs ; il se rendait au palais pour remplir sa belle charge; à neuf heures , il était à l’audience pour entendre les avo-

(I) Voyez le* devoirs «to la vie du magistral dans les discours un peu soirnocis de d'Aguesseau.

cals et procureurs, et faire justice à tous comme le devait un bon juge. La séance du matin durait jusqu’à une heure, puis on allait dîner; à trois heures elle était reprise jusqu’à six de relevée, que le magistrat rentrait au foyer domestique, noble sanctuaire qu’il ne franchissait plus après la prière du soir et le souper de famille à neuf heures (1). Ouand les affaires étaient pressantes et qu’il fallait juger sans désemparer, le parlement passait en la buvette, et ne quittait pas le palais. La buvette était une large pièce carrée, avec de petites huches et buffets aussi vieux que le règne de Charles VII, le roi judiciaire de France; là, les huissiers préparaient de petits pains molés ou espicés, îles gâteaux aux nnis et à la muscade , et quelques amphores de vin clairet ; rbaque conseiller avait son aiguière pour se laver et s’approprier . tout cela aux frais de la cour, et voilà pourquoi on appelait espices les droits dus aux juges sur les causes jugées en parlement.

Dans celte buvette les parlementaires s’étaient alors retirés afin de suspendre quelques instants la séance ; les débats hésitaient un moment; ils n’étaient plus aussi favorables au duc d’Orléans , et d’après le conseil de ses amis , le prince s’était hâté de demander qu’ils fussent retardés; il accourut en toute hâte dîner au Falais-Royal avec Saint Simon, Moailles et quelques autres de ses partisans intimes; ceux-ci étaient convenus qu’on tenterait tous les moyens d’enlever la régence absolue au scrutin ; on ne devait laisser au duc du Maine que la surintendance. Les avocats généraux vinrent dans «et intervalle prendre les ordres de M. le duc d’Orléans, qui insista pour l'cxéctflion de ses volontés; puis on partit pour le parlement. Toute la cour était encore pêle-mêle dans la buvette, et c’était un curieux spectacle de voir les ducs et pairs , princes du sang, princes légitimés, réunis dans celte grande pièce, au milieu des confitures, dragées, pain d’épices que leur distribuaient les huissiers avec profondes révérences (4).

Mais le tableau le plus curieux encore, et qui attirail les regards de tous , était la conversation très-animée de MM. les ducs d’Orléans et du Maine ; ils s’èlaienl placés dans l’embrasure d'une des vastes croisées du palais , et ils agitaient les questions sérieuses du testament ; le point de la régence était gagné par M. le duc d’Orléans, mais il voulait convaincre M. le duc du Maine que si la superintendance de l’éducation lui appartenait, la garde militaire devait essentiellement entrer dans le pouvoir du régent ; il demandait doue à M. le due du Maine

(î) Mercure de France , a J ann. 1715.,

un désistement pur et simple sur les clauses du | testament qui le constituaient chef de la maison du roi. Le duc du Haine répondait : « Que la surveillance étant inséparable de la force d'exécution, il lui étoit impossible de se charger de la garde du roi mineur sans avoir en main la disposition des troupes (1). » Celte conversation était fort vive , et pendant cet intervalle 1rs chauds amis de M. le duc d'Orléans répandaient les promesses de Son Altesse parmi les conseillers clercs ou d'épée. L’âge d’or allait recommencer pour la France; les affaires ecclésiastiques comme les questions civiles seraient déférées à la cour du parlement, rien ne se ferait que par elle ; on révoquerait la constitution Unigenitus; la plupart des membres du conseil de ré-gence seraient choisis parmi les parlementaires ; la grande cour aurait toute faculté de remontrances; le prince reconnaîtrait sa décision suprême! L'intrigant Saint-Simon était à la tète de celte négociation ; on le voyait s’agitant de droite et de gauche à son banc de pairie; il avait peu d’influence sur les conseillers de robes longues, il protestait éternellement pour la prérogative des ducs; niais il était actif, naturellement porté aux petites choses; il faisait des signes d’intelligence au duc d'Orléans, et le poussait pour qu’il entrât enfin avec vigueur dans le plan d’une régence unique, absolue, placée entière dans ses mains. Tout était préparé pour cela quand sonnèrent trois heures de relevée.

M. le premier président de Mesmes fit signe du bonnet à mortier que le parlement rentrait en séance , et la cour reprit ses sièges habituels dans l'enceinte consacrée (2). M. le duc d’Orléans s’était un moment retiré dans la Sainte-Chapelle ; une députation vint le recevoir et le conduire à son siège de pairie : le prince avait des couleurs plus vives , il paraissait décidé à toutes les résolutions que pourraient prescrire les circonstances , même à l’emploi des forces militaires. Lord Stair lui avait déclaré que le moment d’agir était arrivé; un billet i du comte de Guiche lui assurait le concours des gardes s’il éprouvait la moindre résistance au sein du parlement. Le duc d’Orléans sc trouvait dès lors sur un terrain mieux affermi ; il vit qu’il pouvait frapper avec force, il le fit avec fermeté et mesure ; le prince demanda la parole, et dit : « Ou'aprèsdes réflexions plus sérieuses, il étoit bien aise de s'expliquer sur l’établissement de differents conseils dont il avoit parlé le matin; qu’il croyoit donc qu’outre le conseil de régence où se rapporteroient toutes les affaires, il étoit nécessaire d’établir un conseil de guerre , un conseil de finance, un conseil

(I) li faut voir (ouïes les giimaccs , ions les mouvements de Saint-Simon en croulant celle conversation, lom. xm.

de marine, un conseil pour les affaires étrangères, et un conseil pour les affaires du dedans du royaume; qu’il jugeoit même important «le former un conseil de conscience composé de personnes attachées aux maximes du royaume, et qu’il esperoil que la compagnie ne lui refuseroit pas quelques-uns de scs magistrats qui, par leurs capacités et leurs lumières, pussent y soutenir les droits et les libertés de l’Église gallicane; qu’à l’égard du conseil de régence, il étoit dans la résolution de sc soumettre à la pluralité des suffrages , étant toujours disposé à préférer les lumières des autres aux siennes propres. Mais que, des le moment qu'il s’assujcllissoit à celle condition, il croyoit que la compagnie voudroit bien lui donner la liberté de retrancher, d’ajouter ou de changer ce qu'il lui plairoit dans le nombre et le choix des personnes dont ce conseil seroit composé ; qu'il demandoil encore que l'on exceptât de ce qui seroit soumis à la pluralité des voix , la distribution des charges, emplois, bénéfices et grâces, sur quoi pourtant il consulteroil le conseil de régence; mais qu’il souhaitoit être à portée de récompenser les services dont il avoit été témoin , et ceux que l’on rendroit à l'Étal pendant la régence, qu’il vouloit être indépendant pour faire le bien, et qu’il consentoit qu’un le liât tant que l’on voudroit pour ne point faire «le mal. Que, pour ce qui regardoit les autres conseils, il «lemandoit aussi la liberté de les former comme il le jugerait à propos, et qu’il offroit d’en communiquer le projet comme il l’nvoit déclaré dès le malin à la compagnie. 11 demandoil en conséquence que les gens du roi donnassent leurs conclusions , après quoi il s’expliqueroit sur le reste (3). » Rien de plus habile que ce discours du duc d’Orléans ; toutes les paroles étaient appropriées à l’esprit parlementaire , tout était posé pour rehausser la vanité de la magistrature. l*e duc d’Orléans se montrait d’une adresse remarquable en développant un système de régence qui correspondait aux opinions du parlement; il faisait une large part aux idées judiciaires ; ces conseils multiples sc rattachaient toujours au plan de gouvernement tel que l’avait conçu le duc de Bourgogne, dans ces théories tant prônées par les parlementaires et le parti Beauvillicrs. Le duc d'Orléans s’adressait aux sympathies de toute la magistrature, en même temps que par l’établissement d’un conseil de conscience et sa déclaration sur les libertés de l’Église gallicane, il allait droit au parti janséniste et parlementaire : si le duc d’Orléans se réservait le choix des conseillers , c’est qu’il voulait se conserver la faculté de les ramener aux idées d’une bonne ré-

(2) Procès-verbal oriRinal la séance, 2 septembre 17 15.

(3) Procès-verbal original, 2 septembre 1715.

gcnce. Les corps comprennent les questions simples ou qui s'adressent à leur intérêt; M. le duc d’Orléans ne heurtait aucune opinion; il voulait la régence absolue, mais il parlait d’associer le parlement à son pouvoir ; il avouait tout tenir de lui pour faire contraste avec le gouvernement de Louis XIV, sauf ensuite à dominer ce parlement une fois maître de la régence.

Les gens du roi demandèrent alors à M. le duc d’Orléans qu'il eût à expliquer toutes ses idées, afin qu’on prtt les embrasser et les comprendre dans un seul système de conclusion. M. Joly de Fleury dit à Son Altesse : «■ Monsieur , expliquez-vous sur la superintendancc et la garde de Sa Majesté. »* Celte question avait été provoquée par l'attitude embarrassée de SI. le duc du Maine, qui tour à tour rougissait, pâlissait à chaque phrase du duc d’Orléans; le noble prince voyait le testament se briser; l’œuvre de Louis XIV était dépecée déjà par le droit de régence accordé exclusivement au duc d’Orléans , contre qui le testament avait été en quelque sorte rédigé ; les gens du roi voulaient que la cour suprême de magistrature prtt connaître la pensée tout entière de Son Altesse (1). Leduc d’Orléans n’hésita plus; le moment était décisif, et il parla avec un remarquable choix d’expressions; il déclara : « Qu'il restoit encore l’article important qui concernoit le commandement des troupes du roi , sur lequel la cour avoit remis la délibération à cette après-dlnée; qu’il ne pouvoit absolument se départir d’un droit qui étoit inséparable de la régence, et qui regardait la srtrelé de l’État, dont le soin étoit confié à la personne du régent, et qu’on ne pouvoit pas même en excepter le commandement des troupes employées chaque jour è la garde du roi ; que l’autorité militaire devoit toujours se réunir dans une seule personne ; que c’étoil l’ordre des commandements de celte nature , et l’unique moyen d’empêcher les divisions qui sont une suite presque inévitable du partage de l’autorité ; qu’il voyoit devant ses yeux des généraux d’armées et très-dignes qui pourroient rendre témoignage à la compagnie de la vérité et de l'importance de cette règle ; que les officiers mêmes qui commandaient les corps composant la maison du roi , regardoient comme le plus beau privilège de leurs charges de ne recevoir l’ordre que de la personne du roi ou du régent qui le représente; que c’éloit à lui principalement, et par sa naissance

(1) Voici le texte même du procèi-verbal : • Les gens du roi s'étant levés ont dit : que les articles dont M. le duc d’Orléans venoit de parler à la compagnie n'étant pas les seuls qu’il eût à proposer, ils croyoienl qu’il étoit plus convenable qu’il voulût bien s'expliquer sur toutes les difficultés qui devoient faire dans ce jour l’objet des délibérations de l'assemblée, afin qu’ils pussent prendre des conclusions sur

et par sa qualité de régent, de veiller à la conservation et à la srtrelé du roi dont la vie étoit si chère à l’État , et qu’il ne doutoit pas que M . le duc du Maine n’y concourrtt avec le même zèle; que même, suivant le testament du feu roi, la tutelle et la garde étoient déférées au conseil de régence , et que la compagnie lui ayant accordé de si bonne grâce le titre de régent, il entroit par là dans le droit du conseil : qu’enfin la nécessité du commandement demanduit absolument qu'un seul eût toute l’autorité sur les troupes sans aucune distinction et qu'il étoit persuadé que cela ne pouvoit lui être refusé : qu’ainsi, pour se réduire, il demandoit que les gens du roi eussent à prendre leurs conclusions sur ce qui regardoil les conseils , la distribution des grâces et le commandement des troupes, même de la maison du roi (3). »

Il était facile de voir le progrès successif que faisaient les opinions de M. le duc d’Orléans , si habile et si caressant pour tous les préjugés parlementaires ; il avait été timide d’abord ; il se raffermissait à mesure qu’il obtenait une position meilleure : maintenant le prince abordait le point décisif, il demandait le suprême commandement des troupes , la direction solennelle de la maison du roi ; M. le duc d’Orléans jetait cette attaque directe contre le duc du Maine, triomphe ménagé depuis la mort de Louis XIV. Là était la difficulté; il n’y avait plus rien de vague dans la parole du duc d’Orléans ; il demandait la régence avec la plénitude de l’autorité civile et militaire. Ce fut dans ce sens que conclurent les gens du roi ; ils développèrent la harangue de M. le duc d’Orléans : force du pouvoir pour le régent, pluralité de conseils, exécution civile et militaire confiée au prince, tel fut le triple point de la doctrine plaidée par M. Joly de Fleury; cependant l’avocat général insista pour que la superintendance de M. le duc du Maine frtt complète et bien réglée. M. le due devait avoir le soin surtout de l’éducation du roi enfant , et le diriger dans les grandes voies religieuses.

A ces paroles, M. le duc du Maine, qui était resté silencieux et pensif , demanda à s’expliquer sur le devoir de la charge qui lui était proposée ; il en éprouvait le besoin , après tout ce qui s’était passé dans cette séance si longue. M. le duc du Maine ne dit que peu de mots ; il déclara : « Que si on ne jugeoit pas à propos de lui laisser le COin-

toutcs îci propositions que M. le duc d’Orléans avoil à faire; cl que la cour pût aussi pourvoir à tout par un seul arrél ; que c’éloil là ce qui les cngageoil à supplier M. le duc d’Orléans de vouloir bien continuer d’exposer à la compaguic tous les articles sur lesquels il étoit nécessaire de prononcer. h 3 septembre 17 15.

(*) Procêt-verbal dn parlement, 2 septembre 1715.

mandement des troupes de la maison du roi , pas même de celles qui sont employées à la garde de sa personne, il ne pou voit répondre que de son zèle, de son attention, de sa vigilance, et qu'il espéroil au moins par là de satisfaire autant qu’il seroit en lui aux intentions du feu roi, puisqu’il n’y pouvoit satisfaire autrement, n’ayant aucunes troupes sous son autorité (1). » A travers toutes les convenances de ces dernières phrases , si noblement mesurées , il perçait un mécontentement et une douleur profondément sentis par le cœur honnête de TU. le duc du Maine; il acceptait la superinlcndance de l'éducation , mais il repoussait hautement la responsabilité qui désormais ne devait plus peser sur lui. A la manière grave et solennelle dont ces paroles furent prononcées , plus d’un conseiller dut voir ses souveuirs se rattacher aux fatales accusations d’empoisonnement portées contre le duc d’Orléans ; il semblait que la voix de M. le duc du Maine rappelait les dangers auxquels pouvait être exposée la tète de cet enfant; il semblait que la grande ombre de Louis XIV allait se réveiller de sa tombe pour accuser le parlement d'imprévoyance, puisqu’il osait confier la garde du seul et frêle rejeton de sa famille au prince que l’opinion publique désignait comme l'ennemi de la race royale. Mais tout n'était-il pas fait d’avance? le duc du Maine était resté inactif, et le duc d’Orléans avait remué toutes les ambitions et fait agir toutes les intrigues pour le triomphe d’un droit qui d’ailleurs appartenait à sa naissance; le duc d’Orléans avait bien conquis ce qu’il obtenait par son habileté , et c’est un titre dans l'bistoire des pouvoirs.

Les mesures étaient si bien concertées dans le parlement par les amis du duc d’Orléans, qu’on ne pouvait pas s’arrêter dans cette pensée de confiance et d’abandon. Lorsque , dans une crise , on parvient à dominer une assemblée, on peut tout lui demander en une seule et même journée ; il y a un sentiment qui entraîne les corps à tout donner ou à tout refuser : le parlement était dans la voie des concessions , il n’y eut pas de barrière. Un arrêt solennel organisa bientôt la régence, la garde et leducation du roi mineur. La pensée du duc d'Orléans s'était réalisée ! « Ce jour, la cour, toutes les chambres assemblées , où étoient les princes du sang et les pairs ci-dessus nommés , après qu’ouver-

(1) Procès-verbal du parlement, 9 septembre 1715.

(3) J'ai copié le texte même de l'arrêt sur le registre original; c'est l’acte qui constitue la régence. Je ne puis donner le nom de tous les conseillers ; mais voici celui des présidents 1 mortier, et des ducs et pairs qui signèrent l’arrêt : - Présidents des enquêtes et requêtes : Ameiot, Gilbert, Lambert. Cochet, Frizon, de La Garde, Chevalier, Vallier, Poncel, Roland, Rochard, Dodun, Laml>ert de Torigny, Berthicr, cartriouK.

ture a été faite du testament du feu roi , déposé au greffe de la cour, suivant son édit du mois d’août 1714, et l’arrêt du 29 dudit mois , ensemble des codicilles des 13 avril et 23 août derniers 1713, apportés par M. le duc d’Orléans ; et ouïs les gens du roi en leurs conclusions , la matière mise en délibération , a déclaré et déclare M. le duc d’Orléans régent en France, pour avoir, en ladite qualité, l'administration des affaires du royaume pendant la minorité du roi ; ordonne que M. le duc de Bourbon sera dès à présent chef du conseil de la régence sous l'autorité de M. le duc d’Orléans, et y présidera en son absence; que les princes du sang royal auront aussi entrée audit conseil , quand ils auront atteint l'âge de vingt-trois ans accomplis. Et après la déclaration faite par M. le duc d’Orlëaus, qu’il entend se conformer à la pluralité des suffrages dudit conseil de la régence dans toutes les affaires, à l’exception des charges , emplois , bénéfices et grâces, qu’il pourra accorder à qui bon lui semblera , après avoir consulté le conseil de régence , sans être néanmoins assujetti à suivre la pluralité des voix à cet égard ; ordonne qu’il pourra former le conseil de régence, même tels conseils inférieurs qu’il jugera à propos , et y admettre les personnes qu’il en estimera les plus dignes , le tout suivant le projet que M. le duc d'Orléans a déclaré qu’il communiquera à la cour. Que le duc du Maine sera surintendant de l’éducation du roi ; l'autorité entière et commandement sur les troupes de la maison dudit seigneur roi , même sur celles qui sont employées à la garde de sa personne , demeurant à M. le duc d’Orléans , et sans aucune supériorité du duc du Maine sur le duc de Bourbon , grand maître de la maison du roi. Ordonne que les duplicata du présent arrêt seront envoyés aux autres parlements du royaume , et des copies collationnées aux bailliages et sénéchaussées du ressort, pour y être lues, publiées et registrées. Enjoint aux substituts du procureur général du roi d’y tenir la main , et d’en certifier la cour dans un mois. Fait en parlement, le 2 septembre 1715 (2). »

Ainsi périssait l’œuvre de la prévoyance de Louis XIV ; le testament était cassé ; l'organisation que la pensée du monarque avait donnée à la monarchie pendant la minorité de son petit-fils était détruite par un simple arrêt du parlement ; le nou-

Moreau, Leféroo, Hénault, du Tlllel; lei ducs d'Uzèt, de Monlbazon, de La Tremouille, de Sully, de Saint-Simon, de La Rochefoucauld, de La Force, de Rohao,d‘Albrct, Piney- Luxembourg, d'Estrées, de Grammonl, de La Meilleraye,de lUortemart, de Noaillet, d’Aumont, de Charrosl, de V illare, d'Harcourt, de Fitx-James, d’Anlin, deChaulnci, de Rohan- Rohan, d'Oitun. »

2 fl

veau régent recevait une autorité absolue dans la direction de son pouvoir. L’affaire avait été conduite avec une grande habileté ; le duc d’Orléans avait la parole facile, prometteuse ; il s’était placé sur un terrain parfait. Toutes les mesures d’ailleurs étaient prises pour assurer le triomphe de la régence, même par la force; les troupes étaient disposées; un coup d’Etat aurait été osé , et quand un homme de quelque résolution en est là , il est difficile qu'il ne mène pas les événements à son gré. Les assemblées sont habituellement discoureuses, incertaines, quelques hommes qui s’entendent , une main ferme qui les conduise , et elles marchent comme on le veut dans In direction politique qu’on leur imprime; elles ne sont embarrassantes que pour qui ne sait pas les dominer. Le duc d’Orléans s’était adressé à la prérogative des pairs , à la vanité des parlementaires , aux petits intérêts de corps ; il avait tout promis, il avait flatté les souvenirs et les espérances; il réussit auprès du parlement , le prince eut l’autorité comme il la désirait, sauf à modifier ses promesses quand il serait complètement maître de la situation. Le jour qu’on arrive au pouvoir, on est entraîné à beaucoup promettre; on le doit, parce qu’il faut enlever une position hautement et fortement. Un homme de volonté est un levier si puissant dans une crise, qu’il emporte tout ce qu’il veut.

Le parlement avait vu néanmoins grandir sa prérogative ; quelle différence entre celle époque de l’arrêt solennel sur la régence, et ces temps de sujétion où l’on avait vécu ! Depuis la Fronde , le parlement avait toujours marche en décadence : d’abord le droit de remontrance avait été restreint , puis absolument aboli ; le parlement devait enregistrer sans réflexion et s’agenouiller devant la volonté royale ; quelques compagnies de mousquetaires suffisaient pour réduire au silence les plus mutins d’entre les conseillers ; aujourd'hui, combien les temps n’étaient-ils pas changés ! Le parlement venait de décider, par son autorité , une des plus solennelles questions de la monarchie; il avait brisé un acte sous le scel royal ; il n’avait pas tenu compte des volontés suprêmes de Louis XIV au lit de mort ; il avait constitué une régence comme le faisaient les états généraux. Un gouvernement se constituait ainsi dans le royaume ; il devait arriver l>ar la force des choses que la régence aurait à lutter bientôt contre le parlement ; le duc d’Orléans s’était servi de la cour de justice contre le duc du Maine, il aurait plus tard à restreindre cette grande cour; quand une assemblée a fait un pouvoir , elle prétend le dominer, et quand ce pouvoir ale sentiment de sa force , il engage hautement la lutte; il n’est donc pas rare de voir que les assemblées périssent par l’homme qu’elles ont élu dans les premiers mo-

ments d’une révolution. La domination la plus importune est celle de l’opinion qui vous a fait dans un jour d’émotion et d’enthousiasme.

Au reste , l’arrêt du parlement fut accueilli par l’assentiment de la foule (1) ; le peuple va toujours au succès ; si l’homme même qu’il a le plus détesté réussit, il applaudit et suit le char; il faut In victoire pour obtenir l’enthousiasme des multitudes. M. le duc d'Orléans n’était pas aimé à Paris ; on l’avait naguère poursuivi dans les halles , sur le parvis, de l’épithète d’empoisonneur ; il n’y avait pat une harengère , un fort des marchés , un mitron bavard qui ne se souvint de monseigneur le duc et de Mmc la duchesse de Bourgogne , ce beau couple enlevé par une mort si prématurée! Le nom du duc d’Orléans se mêlait à toutes les accusations du peuple , à tous les cris de l’indignation publique. Mais le prince sortait triomphant du parlement, et Messieurs le saluaient du noble titre de régent de France; il était maître des grâces; il avait réussi , et cela justifie tout ; si quelques âmes d’élite se rattachent au malheur, la foule court au succès. Le nouveau régent d’ailleurs s’était appuyé sur dis questions et des intérêts évidemment populaires; il venait de reconnaître l’action du parlement, l'autorité de Messieurs, et rien n’était applaudi à Paris comme la grand’chambre ou les enquêtes : le parlement n’avait-il pas aussi une belle clientèle de procureurs , d’avocats , de clercs de la basoche et d’université, lesquels remplissaient bientôt les rues de Paris de leurs bruyantes acclamations! On saluait dans le régent le pouvoir que le parlement avait fait , et puis , les promesses de l’avcnemcnt n’étaicnt-elles pas l’abolition de la bulle Unigenitus ? Les jansénistes triomphaient des jésuites ; on promettait l'exil des révérends pères , si opposés à l'université et aux écoles. En temps de partis , ce n’est pas l’estime qu'on a d’un homme qui lui vaut les applaudissements , mais les services que rend l'homme à ce parti , les passions qu’il caresse , les intérêts qu’il sert ; voilà comment il arrive qu’un caractère sans hauteur peut être très-populaire; ensuite il y a une grande passion dans les masses pour ce qui est la démolition du pouvoir'. Dieu n’a pas mis seulement la destruction dans le monde physique , elle est aussi dans le monde moral ; la régence arrivait comme une époque où l’unité allait disparaître ; cela plaisait au vulgaire.

Le régent traversa les rues de Paris au milieu de l’enthousiasme; il souriait gracieusement à ce même peuple qui Petit écharpe quelques années avant, lors de la mort cruelle de M. le duc et de la duchesse de Bourgogne. A son retour à Versailles, la

(!) t'oyez te We/ri/rc «l'octobre 1715.

Foule des courtisans se déploya dans le palais tout à côté de la chambre mortuaire où gisait le corps de Louis XIV à peine refroidi; on cherchait à se montrer plein de zèle , à caresser le pouvoir nouveau. Le régent fut parfaitement convenable pour tous; il avait des griefs à venger, il pouvait avoir mémoire de cette solitude qui avait environné sa personne proscrite par la disgrâce de Louis XIV ; il ne s’en souvint pas. Le régent accourut saluer le jeune roi; il lui baisa respectueusement la main comme à son maître ; il lui donna le litre de Majesté (1), selon la loi monarchique. Quel noble spectacle à voir que ce royal enfant de cinq ans à peine, qu’une nation tout entière entourait de ses espérances et de ses acclamations, beau prestige de la sainteté royale que le temps a emporté ! Le régent vit ensuite la hère Madame qui le complimenta, avec sa morgue allemande , du résultat qu’il avait obtenu contre les bâtards; Madame lui ht quelques recommandations sur le principe même de son gouvernement et sur les agents qu’il devait employer : comme la princesse connaissait le faible de son fils pour les caractères d'intrigue , elle lui recommanda de s’en séparer le plus tôt possible, et particulièrement de l’abbé Dubois. Le nouveau régent promit tout, c’était un peu son habitude, sauf à prendre conseil des événements.

Si le duc d’Orléans recevait les ovations de Versailles, si les courtisans s’empressaient de saluer son pouvoir, il n’en était pas ainsi du duc du Maine; de toutes les faveurs de Louis XIV, et des diverses fonctions que le testament lui déférait, M. le duc du Maine ne conservait que la dignité nominale de superintendant de l’éducation du roi, sans avoir aucune action sur la force militaire. Dans le parlement, M. le duc du Maine s’était montré honnête homme, mais dénué d’énergie politique, de toute puissance de caractère ; s’il avait pris la moitié des | récautions du duc d’Orléans , il serait sorti de la lutte avec le commandement des forces militaires; une partie des conseillers était pour lui, et le président de Mesmes s'était tout à fait lié à son parti (2); mais au lieu de déployer la moindre volonté, le duc du Maine s’était renfermé dans la puissance du droit testamentaire; il avait cru à la mémoire de Louis XIV; habitué à l’obéissance absolue sous le grand roi , il ne pouvait s'imaginer qu’on secouerait si vite et si facilement le prestige de cette immense autorité!

(1) Voici une petite anecdote racontée par le Mercure.

« Monsieur le duc d'Orléans alla avec tous les princes du sang saluer le jeune roi ; dès que cct enfant s'entendit traiter de Sire et de Majesté, U fondit en larmes et eu sanglot», (ans qu'on lui eût dit que le roi fût mort ; il aimait son aïeul avec tendresse. Quand les princes dusang furent sortis, tous tes seigneurs et les principaux courtisans qui sc trouvèrent

Le duc du Maine fut délaissé par la cour ; il reçut de vifs reproches de sa femme, In châtelaine de Sceaux, impérieuse et décidée; elle le traita avec mépris , parce qu’il avait agi sans force et sans résolution. La duchesse du Maine ne pouvait s'habituer à l’idée d’une régence exclusive dans les mains du duc d’Orléans ; hile des Coudé, devait-elle subir ce joug sans se croire insidtée? Dès ce moment, elle déclara la guerre au pouvoir du régent ; elle avait pour elle les gens d’esprit, les faiseurs d’épigrammes , et ce fut de son beau manoir de Sceaux que partirent celle multitude de pamphlets qui accablèrent les premiers temps de la régence. L'opposition avait besoin de se formuler, elle se fit en noels et en chansons : on la verra sc déployer plus tard dans toutes les puissances de l’esprit.

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