‹ Œuvres de CapefigueChapitre 74 sur 165 · CONCILE DE CLERMONT. — PRÉDICATION DE LA CROISADE · texte numérisé non relu

CONCILE DE CLERMONT. — PRÉDICATION DE LA CROISADE

Urbain II à Clermont. — Composition du concile. — Pierre l'Ermite. — Campement des féodaux.— Exhortation d’Urbain II. Prise de la croix. — Actes du concile de Clermont. — Excommunication de Philippe Ier.

Dans les vallées du Puy-de-Dôme , au milieu des cratères formés par les volcans éteints, s'élève la ville de Clermont en la province d’Auvergne; la cité n’etait pas, au onzième siècle, entourée de florissantes manufactures et de ces campagnes fécondées par l'industrie. L’Auvergne avait quelque chose d'âpre comme ses montagnes ; des laves volcaniques couvraient son sol d’une pierre noire et calcinée; des montagnes veinées de porphyre et de marbre blanc, de basalte, de granit, de plomb,

(1} La vie du pape Urbain U mérite d'élre ipécialement écrite ; ce fut lui qui donna l'impulsion aux grandes croisades. l'oyez Baroriüs et son continuateur le P. Pagi, ad ann. 1088-1099.

(9) Je me suis plusieurs fois arrêté à Rome, dans le quartier transléverain, tout à côté du Vatican; c'est là qu'il faut chercher les souvenirs de la femme romaine des bas-reliefs.

CAPBrifiOB.

de fer, couronnaient des plaines couvertes de noyers, de châtaigniers et de verts pâturages pour les bestiaux : ici le ruisseau de Tiret ai ne allait se perdre en murmurant sous les murs de Clermont; plus loin la source de la Iloyat et le Puy-de-Dôme, d’où se découvre un horizon si lointain et si magnifique ; le Monl-Dor avec ses eaux bienfaisantes ; le lac Pavin qui bouillonne encore dans le goulfre éteint d’un volcan , vieux comme l'époque antédiluvienne ; la cascade d'Auvergne qui se brise en écume murmurante à travers les rochers, et au milieu de toutes ces merveilles d’une création agitée par les grands bouleversements terrestres , la viiledeCIcrmont, l'ancienne Nemetum d'Auguste, ruinée lors de l’invasion des barbares, reconstruite par les races gothiques au neuvième siècle , et toujours habitée par ces peuples aux traits réguliers et beaux qui rappellent les cariatides de la sculpture romaine , les types des bas-reliefs , et ces femmes transtéverainesquise groupent aujourd’hui encore, dans les grands jours de processions catholiques , sur les sept collines de Rome (2). L’Auvergne, comme la ville d'Arles, avait été une vieille colonie romaine , et conservait intacts et purs les beaux profils de la famille grecque et ionique , sans aucun mélange de ces traits bizarres et fades , de ces yeux ronds et de ce nez épaté de la race tartarc et envahissante. Auvergne, Provence, Languedoc, Arles surtout, offraient partout les traces d’une origine antique.

Ce fut vers la cité de Clermont que le pape Urbain II s’achemina, après avoir parcouru l'Italie et la Suisse , pour tenir le concile disciplinaire qui devait organiser le clergé de la Gaule, alors livré au plus grand désordre. Les cloches de Clermont avaient annoncé à pleine volée l'arrivée du souverain pontife qui entrait dans la cité. Urbain II était monté sur une mule grise ferrée d’argent, précédé de la triple croix, de la bannière pontificale, et suivi des cardinaux à la robe éclatante. Bientôt Clermont vit se réunir dans son sein treize archevêques ; deux cent cinq évêques ou abbés de monastères portant la mitre et la crosse en signe de juridiction. Les conciles étaient comme tics assemblées de sages qui allaient délibérer sur les vastes intérêts de la société chrétienne. Quand ce clergé se réunit dans sa première assemblée (3), son aspect fut magnifique : le pontife avec sa tiare aussi rcsplen-

I.e mélancolique tableau des Moissonneurs , de Léopold Robert, a seul reproduit ce» (rails ; les femmes d'Auvergne el d'Arles ont une grande ressemblance arec le type romain. Sur le concile, consutlcz Albert n'Aix el Guillaume de Tïr, liv. i«r.

(3) Sur le concile de Clermont, il faut consulter aussi Robert le Moire, liv. i«r. Il était témoin oculaire.

«lissante île rubis et d'émeraudes que les châsses bénites ; ces surplis blancs comme la neige , ers aubes fines et dentelées, ces chapes d'or sur or qui enveloppaient les évêques; ces dalmaliques, rouges comme le sang dos martyrs ; Pélole à franges, ornement grec du Bas-Empire; la chaussure de soie violette comme l’améthyste qui ornait Panneau épiscopal , en signe de l'union mystique de Pévèque et de l’Église : l’encens qui s’élevait en tourbillons, les chants des psaumes qui retentissaient dans l'enceinte, le faux bourdon des chantres, la voix séraphique des jeunes clercs; tout ce spectacle imprimait au concile un aspect solennel , et le peuple semblait entendre la voix des anges dans le paradis. Ne s’agissait-il pas de Pintcrèt du peuple , quand les évêques faisaient cesser la guerre terrible qui désolait la campagne , lorsqu'ils allaient calmer la fureur des barons et le désordre de cet état social si plein de passions et de guerres privées ! Un concile était un aréopage réuni pour le triomphe de la paix, de l'ordre et de l'intelligence.

Autour de Clermont, la campagne présentait un air tout animé, mille tentes diverses resplendissaient sous les derniers feux du soleil de novembre; on entendait le hennissement des chevaux, le cliquetis des armes, les cris de la foule émue. Des barons , des chevaliers, femmes , enfants, et vieillards à la main affaiblie, les manants des cités, les serfs de la campagne , attendaient pêle-mêle l’ouverture du concile, afin d’écouter la parole solennelle d’Urbain Il , le père commun des fiilèles, qui devait parler des malheurs de Jérusalem , et ap|>eler les chrétiens au secours de leurs frères de Palestine. On voyait au milieu de cette foule épaisse et agitée comme les flots de la mer, un homme petit de taille, le front chauve, couvert d’une robe de bure, avec un capuchon comme les serfs et les ermites qui habitaient les déserts de Bourgogne , de Champagne ou de Picardie; il était monté sur un âne, ainsi que l’on voit le Christ à son entrée à Jérusalem , quand les palmes et les branches d’olivier couvraient sa tête divine. La multitude s'approchait de ce pauvre ermite, baisait ses vêlements, s'agenouillait autour de l’âne pour atteindre les pieds et les mains du solitaire. Partout retentissait le nom de Pierre l’Ermite ou de Petit Pierre; c’était l’homme du peuple, parlant au peuple sa langue et ses émotions (1) ; on disait l'histoire de ses pèlc-

(1) L 'histoire de Pierre l’Ermite a été écrite avec hcaucoup de soin par teP. d’Outreman. 2 vol. in-12. Il y a des détails curieux, mais qui se rattachent plus A la croisade qu'à l'homme extraordinaire.

(2) Les chroniques opposent son corps exigu à scs grandes vertus : Major in exiguo corpore régna bat virtus. (Con-

rinages lointains ; de ses merveilleuses destinées , et les miracles de sa vie ; on parlaii des périls du saint homme, des accidents de sa traversée en Palestine , des visions qui avaient doré son sommeil des plus fantastiques images. El moi-même, puis-je résister au désir de vous faire connaître la naïve chronique du solitaire qui remua le monde par la parole ? car ce fut un grand triomphe de la parole que la prédication de la croisade (2); ce fut la propagande la plus démocratique à travers les temps : elle vint du peuple pour retourner au peuple.

Dans le diocèse d’Amiens, en Picardie, Pierre naquit vers le milieu du onzième siècle. Quelle fut son origine de race? on l’ignore; alors il n’y avait pas de titre traditionnel dans les familles, chacun portait un nom de saint avec le surnom d’un village, d’une qualité de corps ou d’esprit, d’un accident de la vie usuelle. Pierre s’était d'abord voué à la profession des armes; comme tous les hommes qui avaient quelque force dans le bras , il mania l’épée dans les batailles ; on le vit dans le rôle des hommes d’armes que le comte de Boulogne dirigea vers la Flandre en l’année 1071 ; il est porté sous le nom de Pierre des Achcris (3). Pierre était donc parmi les nobles francs avant de sc vouer à la solituile des anachorètes ; il épousa Anne de Boussy, dame de plusieurs fiefs dans l’Amienois : Pierre devint veuf presque aussitôt, et ce fut alors qu’il se consacra à l’ermitage dans la forêt. C’était vers l’an 1080, époque où les pèlerins abondaient en Orient comme les oiseaux de passage qui traversent les mers, pauvres oiseaux humbles et voyageurs. Pierre, qu’on désignait dès lors sous le nom de VErmite (4), comme on avait appelé Foulques d’Anjou le lliérosolymilain , visita tous les lieux de la Palestine; il vil Jérusalem, le Golgotha couvert de palmiers cl d’oliviers sauvages , lieux vénérés des pèlerins; il vit les étoiles du ciel scintillantes sous la voûte bleue de l’Orient; il coucha sur la dure, s’abreuva au puits, è la citerne du désert; puis il vint se jeter aux pieds du patriarche Simeon, et versa des pleurs sur la situation malheureuse des chrétiens d’Oricnt (3). Le tombeau du Christ était outragé par les mécréants qui insultaient la vie et la mort du Sauveur des hommes; la maison du grand Dieu était dévastée, chaque jour les barbares la remplissaient d’immondices et outrageaient les saintes images. Pierre revint en Occident par la

lultez Robert te ■orne, Monnch. Chronlq.f liv. r».

(3) Petrus d'Achirensis.

(4) lie et nominc Eremita. Robert, Monac/i., liv. v.

(5) Guillaume de Tyr parle avec détail de la visite de Pierre l’Ermite au patriarche Siméou : les traditions s’en étaient conservée», liv. m.

Pouillc cl l’Italie, car il détail visiter Home : il vit la ville éternelle , et se confessa de ses péchés au pape Urbain II ; il lui demanda , d'une voix étouffée de sanglots, la licence el indulgence de prêcher une glorieuse expédition contre les infidèles. Urbain II, tète puissante comme Grégoire VII, éleva la mission de Pierre jusqu'à l’apostolat ; et le pauvre ermite traversa les Alpes, prêchant partout la croisade; il voyageait monté sur un âne du désert , haut de taille . qu'il avait conduit de la Palestine; il portait un crucifix à la main en os blanc comme l'ivoire sur un bois de palmier; son corps était ceint d’une corde forte et noueuse qui pendait sur ses sandales ; il avait le vêtement de bure des ermites aux temps de solitude ; la multitude suivait ses pas , et déjà on lui prodiguait familièrement le surnom de Petrus Cucullus (\) [Pierre l’encapuchonné (2)] ; car il était peuple, Pierre l'Ermite, el il parlait au nom du Christ, qui était peuple aussi. Sa réputation s'étendait au loin ; des flots de multitude s'agitaient autour de lui, el quand il voyait un rocher élevé, une éminence couronnée d'une croix, Pierre y montait pour en faire le trùnc de sa prédication. De là il remuait les masses; sa parole, aussi puissante que celle des tribuns et des orateurs qui secouaient les entrailles démocratiques dans les vieilles républiques de Rome et d’Athènes, retentissait partout. Peut-on nier la puissance d’un homme et la Taleur des idées qu’il exprimait, quand un monde se lève pour le suivre! Pierre parlait des malheurs et de la caplirilé de Jérusalem , il conjurait les chrétiens de prendre les armes pour délivrer leurs frères d'Orient et reconquérir la citédc Dieu. 1*1 chronique nous dit le merveilleux effet de sa parole (3). Pierre s'achemina donc ainsi à travers les forêts, les bruyères, les lointaines campagnes et les cités populeuses; partout la foule attentive écoutait sa prédication , connue si c'était la manne céleste qui tombât sur les fidèles. Le pauve ermite visita l'Allemagne, le brahanl , le midi et le nord de la Gaule, le Languedoc au beau soleil^ aux riantes cités , cl la langue d'oil, plus sombre dans ses villes de pierres grisâtres. Jamais orateur n’avait conquis cette puissance , et les tribuns de Rome , sur les sept collines, exercèrent-ils jamais un pouvoir plus populaire que celui de Pierre Cucullus , le petit Pierre au capuchon de bure, celui-là qui parlait ainsi aux multitudes?

On le vil donc paraître au concile de Clermont ,

(1) Anne Comnène le nomme Kuxvittrftdans l 'Alexiade, lit. x.

(î) C’est ainsi que t'explique Ducange dans son Glossaire , v° Cucullus.

(3) Comparez Albert d’Aix, lit. »*».— Robert le Moire, lit. t«r. — Gcibert de Nogkrt, témoins oculaires, et historiens de la croisade .

le saint ermite, couvert de son vêtement de serf; il était là tout à côté du pape à la chape d'or, cl comme son égal. Pierre sc tenait sur son âne qui trottait modestement au milieu de la foule attentive. Pierre parla le premier «levant le peuple dans la langue vulgaire, car il était d’Amiens, et le patois picard lui était familier. La multitude de ccs contrées l'appelait le petit ermite dans son idiome naïf (4); mais ce petit ermite avait une puissance, une énergie de parole qui remuait au loin les masses ; elles s’agitaient bruyantes comme l'Océan autour de lui. (luatid Pierre l’Ermite ou le Petit eut longuement narré les lamentables histoires des chrétiens de Jérusalem . quand il eut rappelé les pleurs que les fidèles versaient chaque jour sur le tombeau du r.hrisl , les humiliations que leur faisaient subir les barbares envahisseurs ; alors , dis-je , il se fit mi grand bruit, suivi «l'un silence profond; le pape Urbain II prit la parole, car il fallait au pauvre ; ermite, au simple et enthousiaste prédicateur, la 1 grande sanction du pape. Urbain 11 avec sa figure grave , ses vêtements de lin , la tiare en tête , harangua aussi dans la langue vulgaire ; le pontife était ué de la race des Francs, el la langue latine il était |K>int alors assez répandue pour qu'elle pût être comprise par les chevaliers, les hommes d’armes ou le menu peuple. Ce fut aussi aux Francs que la harangue du pontife s’adressa spécialement ; ils étaient ses compatriotes bicn-aimés : « Hommes français, hommes d'au delà des montagnes; nation, ainsi qu’on le voit briller dans vos œuvres, choisie el chérie de Dieu , el séparée des autres peuples de l’univers, tant par la situation de votre territoire que par l'honneur que vous rendez à l'Église , c’est à vous que nous adressons nos paroles (8); il faut vous faire connaître quelles causes douloureuse) nous ont amenés dans ce pays lointain , comment nous y avons été attirés par vos cris et ceux de tous les fidèles. Voici que des confins de Jérusalem et «le la ville de Constantinople nous sont parvenus de tristes récits! Les l’ersans, nation maudite, entièrement étrangère à Dieu , oui envahi les terres des chrétiens et les ont dévastées par le fer, le pillage , l’incendie ; ils ont emmené les fidèles captifs ; d’autres chrétiens ont été mis a mort d’une manière atroce; ccs misérables ont détruit les églises de Dieu , ou les ont fait servir aux cérémonies de Mahom et de Tervaganl ; ces hommes renversent

(4) Kiokio (le petit).

(5) J’ai traduit le texte exact du sermon d'Urbain II ; je me luis gardé de la tentation de faire une harangue ; je regrette déjà que Robert le Moine, témoin oculaire, ait traduit le discourt du pape Urbain 11 ; j'aurais voulu le donner en laogue vulgaire, el dans toute sa simplicité. Comparez Robert le Moire, liv. t««, el GiiEtnt de Noce.vt ,UUd.

les autels après les avoir souillés île leurs impuretés; ils circoncisent les chrétiens, et font couler le sang îles circoncis ou sur les autels , ou dans les vases baptismaux; ceux qu'ils veulent faire périr d’une mort honteuse, ils leur percent le nombril, en font sortir l’extrémité des intestins, les lient à un pieu, puis, à coups de fouet, les obligent de courir autour jusqu’à ce que leurs entrailles sortant de leur corps, ils tombent à terre privés de vie. D'autres, attachés à un poteau, sont percés de fl clics ; à quelques autres ils font tendre le col , et *;• jetant sur eux le glaive à la main , s’exercent à le trancher d’un seul coup. »

A ces tristes tableaux , à ces lamentables histoires des souffrances de leurs frères en Jésus-Christ, un sentiment d’horreur se communiqua dans toute l'assemblée; on écoulait, eu pleurant, ces paroles du pape ; les chrétiens d’Orient n’élaient-ils pas des frères , des parents , des serviteurs d'une même loi? Tonies les fois que les hommes d'une même opinion souffrent, il n'y a pas de limites et de climats lointains qui arrêtent : on gémit de leurs gémissements, leur sang rejaillit à votre face, et l'on frissonne à l’aspect des ruines qu’amoncèle un implacable ennemi! Quand l'assemblée fut très-émue, bien vivement touchée, le pontife continua : « Que dirai-je de l’abominable pollution des femmes?, il serait plus fâcheux d'en parler que de s’en taire. » Alors le pontife se couvrit les yeux de ses mains comme témoignage de chasteté. « lis ont démembré l'empire grec, et ont soumis à leur domination un espace qu’on ne pourrait traverser en deux mois de voyage, A qui donc appartient-il de les punir et de leur arracher ce qu’ils ont envahi, si ce n’est à vous, à qui le Seigneur a accordé, par-dessus toutes les autres nations, l’insigne gloire des armes, la grandeur de l’âme, l’agilité du corps et la force d’abaisser la tète de ceux qui vous résistent? Que vos cœurs s’émeuvent et que vos âmes s’excitent au courage par les faits de vtps ancêtres, la vertu et la grandeur du roi Charlemagne et de son fils Louis, et de vos autres rois qui ont détruit la domination des Turcs cl étendu dans leur pays l'empire de la sainte Église (!).«

Ces souvenirs de Charlemagne le grand empereur, que rappelait ainsi Urbain II, étaient bien propres à exalter les cœurs dans d’immenses entreprises. Le nom de Charlemagne n’élait-il pas présent partout avec ses pairs, les Holnnd , les Renaud, la fleur des paladins? Déjà il se faisait dans la plaine un long murmure d'indignation et de courage; les chevaliers n'étaient- ils pas armés de pied en cap? On

(1) l/opinion générale , aux dixième et onzième siècles , < Uit que Charlemagne avait fait un pèlerinage armé en Palestine ; la chronique de Turpin, inférée dans celle de St Denis, lépandii encore cettcopinion. Il cxitte,daus les Mémoires do

entendait dans les airs mille cris de Jérusalem ! Jérusalem ! Dieu le reult ! Dieu le reult! au milieu des barons et de la foule. Le pontife reprit encore d'une voix plus grave , plus solennelle :

« Soyez touchés surtout, mes frères . en faveur du saint sépulcre de Jésus-Christ notre Sauveur, possédé par des peuples immondes, et des saints lieux qu’ils déshonorent et souillent avec irrévérence de leurs impuretés. O trcs-courageux chevaliers, postérité sortie de pères invincibles , ne dégénérez point, mais rappelez-vous les vertus de vos ancêtres! Que si vous vous sentez retenus par le cher amour de vos enfants , de vos parents , de vos femmes , remettez-vous en mémoire ce que dit le Seigneur dans son Évangile : « Qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne de moi; quiconque abandonnera pour mon nom sa maison , ou ses frères ou ses sœurs, ou son père ou sa mère, sa femme ou scs enfants , ou scs terres , en recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle. >»

C’est ainsi , au nom du Christ , qu’on faisait un appel à la piété chevaleresque d’une génération batailleuse; le Christ , l’image du Dieu-peuple, mort pour affranchir le genre humain ; le Christ qui brillait partout dans les églises et dans les cités naissantes; le Christ dont la croix de fer protégeait le serf, le pauvre, le souffreteux ! Quand cet appel eut été bien entendu , le pape s'adressa bientôt à l’ambition des servants d'armes, et là , parlant des iraniens* s terres qu’ils avaient à conquérir : « Chevaliers francs, continua-t-il , ne vous laissez retenir par aucun souci pour vos propriétés et les affaires de votre famille, car cette terre que vous habitez, renfermée entre les eaux de In mer et les hauteurs des montagnes , tient à l'étroit voire nombreuse population ; elle n’abonde pas en richesse , fournit à peine à la nourriture de ceux qui la cultivent; de là vient que vous vous déchirez et dévorez à l’envi, que vous élevez des guerres , et que plusieurs |>érissent par de mutuelles blessures (â). Éteignez donc entre vous toute haine, que les querelles se taisent, que les guerres s’apaisent, et que toute l'aigreur de vos dissensions s'assoupisse. Prenez la route du saint sépulcre , arrachez ce pays des mains de ces peuples abominables, et soumellez-lc à votre puissance. Dieu a donné à Israël cette terre en propriété, dont l’Écriture dit : « qu’il y coule du lait et du miel. » Jérusalem en est le centre; son territoire, fertile par-dessus tous les autres, offre, pour ainsi dire, les délices d’un autre paradis; le Rédempteur du genre humain la illustré par sa venue, honoré

l'ancienne Académie «le» Inscriptions, des travaux remarquable» sur cc point de critique historique , loin. xxi. J'examinerai ce» questions en traitant le règne de Charlemagne.

(2) Robert le Moïse, liv. »*».

0e sa résilience, consacré par sa passion, racheté j par sa mort , signalé par sa sépulture. Cette cité j royale, située au milieu du monde, maintenant 1 tenue captive par ses ennemis , est réduite en la servitude des nations ignorantes de la loi de Dieu ; elle vous demande donc et souhaite sa délivrance, et ne cesse de vous implorer pour que vous veniez à son secours ; c’est de vous surtout qu’elle attend de l’aide , parce que Dieu vous a accordé , par-dessus toutes les nations, l’insigne gloire des armes. Prenez donc celte roule en rémission de vos péchés, et parlez assurés de la gloire impérissable qui vous attend dans le royaume des deux (1). »

Les paroles du pape , transmises par les échos dans la plaine , excitèrent un indicible frémissement; traduites de bouche en bouche, ces exhortations produisirent le même effet que si la volonté de Dieu avait paru sur le mont Sinaï , à travers les foudres et la tempête. On entendait ce bruit effrayant , ces mille voix retentissantes qui ressemblent au bruit des vagues agitées ; on voyait cette mer de têtes qui j’ondule et s’agite lorsqu’une vive émotion réveille le peuple! Partout fut poussé' ce cri de Dieu le veult! Dieu le reull / prononcé dans des idiomes divers; car il y avait là des hommes de la langue d’oc et de la langue d’oil (2) , des Francs , des Provençaux, des Picards, des Auvergnats. Les cris d’armes se mêlaient au bruit des épées et des boucliers violemment secoués. Le pontife vit bien qu’il fallait iiqprimcr une règle, un ordre dans celte confusion; il reprit la parole : « Dieu le veult ! Dieu le veult! s’écria le pontife, mais nous n’ordonnons ni ne conseillons ce voyage ni aux vieillards , ni aux faibles , ni à ceux qui ne sont pas propres aux armes, (.lue cette route ne soit point prise par les femmes sans leurs maris ou sans leurs frères, ou sans leurs garants légitimes; car de telles personnes sont un embarras plutôt qu’un secours, et deviennent plus à charge qu’utiles. Que les riches aident les pauvres et emmènent avec eux , à leurs frais, des hommes propres à la guerre. Il n’est permis ni aux prêtres ni aux clercs, quel que puisse être leur ordre, île partir sans le congé de leur évêque; s'ils y allaient sans ce congé, le voyage leur serait inutile. Aucun laïque ne devra sagement se mettre en route, si ce n’est avec la bénédiction de son pasteur; quiconque aura donc volonté d’accomplir ce saint pèlerinage, en prendra l’engagement avec Dieu, et se dévouera en sacrifice comme une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu ; qu’il porte le signe de la croix du Seigneur sur son front

(1) Chronique de Robert le .Moïse , liv. i«r, chap. i*r. Guiherl de INogenl est peut-être le chroniqueur qui a le plus parfaitement décrit le mouvement imprimé au peuple par la croisade, liv. t*r.

on sur sa poitrine. Que celui qui , en accomplissement de son vœu , voudra se mettre en marche , la place derrière lui entre ses épaules ; il accomplira , par cette double action , le précepte du Seigneur , qui a enseigné dans son Évangile que: » Celui qui ne prend pas la croix , et ne me suit pas , n’est pas digne de moi (3). »

Le pape avait ici la grande pensée d’imprimer une règle, une discipline à cette multitude qui prenait les armes sans frein, sans plan militaire ; il lui donnait un signe visible , la croix ; il voulait faire de la croisade une véritable expédition guerrière , et non point une confusion de multitude; après avoir constitué la milice du Christ , Urbain II voulait la conduire dans une voie sûre et vers un plein succès (4). Alors tous les assistants se prosternèrent contre terre, et firent entendre , en se frappant la poitrine, le Confiteor des pécheurs , sorte «le confession générale à la face du jubilé et de la promesse d’un pardon. On s'accusa des fautes de la vie. des pillages et des dévastations commises : chevaliers , hommes d’armes , barons hautains , tous demandèrent rémission de leurs égarements et des troubles qu’ils avaient jetés dans la société ; et n’était -ce pas un résultat social que d’avoir abaissé le front des hommes d’armes barbares sous le repentir moral? La puissance de celte parole du pape fut immense; rien, dans les temps modernes, ne peut être comparé à celte agitation produite par la parole." Il fallait voir celte plaine tonte remplie d'hommes appartenant aux provinces les plus éloignées ; ils s’entendaient , se jetaient dans les bras les uns des autres. Quand les hommes se touchent, souvent éclate cet enthousiasme subit qui fait frissonner de joie les âmes exaltées, et les entraîne aux grands sacrifices. Ce dévouement à une cause, produit par l’exaltation des idées, sc voit de temps à autre dans l’histoire des peuples : liberté, religion, gloire , toutes ces nobles idées lèvent en masse les générations , parce qu’elles reposent sur la foi.

Tous demandaient que le pape et les évêques voulussent bien coudre la croix du pèlerinage sur leurs épaules ; celte croix était le signe de l’engagement pris par tous, de suivre la milice sainte, l’armée du pape qui allait délivrer le tombeau de Jésus-Christ. Il arrive ainsi que tout un peuple court en armes pour défendre une idée : et ces lemps-Ià ne sont pas les moins beaux , les moins héroïques dans l'histoire. L’enthousiasme fut au comble ; n'était-ce pas parler au véritable caractère de l’homme d’armes que de lui offrir le pardon de ses fautes en

(2) Albert d’Aii, liv. i«r.

(3) Chroniq. de Korert le Moïse, liv. »«.

(4) t'oyez lettre d'Urbain II, dam les Annales de Barosils, cl Pagi, ad ann. 1095.

échange d’une conquête féodale dans un lointain voyage (1)? Quoi de plus noble pour lui! quelle destinée répondait mieux au caractère belliqueux de la nation , le pardon accordé au courage! Marchez , marchez , dignes chevaliers , vous avez des terres à conquérir, de beaux pays â visiter, et audessus, de tout , vous obtenez l’indulgence plénière de vos fautes après les violents orages de la vie ; quand vous vous coucherez dans la tombe , les prières de l’église apaiseront votre cercueil (2).

En Occident , la famine poignante rongeait les os du peuple; les produits de la terre ne suffisaient plus pour assouvir la faim des multitudes; les entrailles étaient déchirées; des tempêtes, des orages bruyants venaient secouer les grandes eaux ; un ciel habituellement grisâtre, des brouillards épais jetaient la mélancolie au cœur; on passait sa vie entre le château aux murailles noircies et le moutier, où s’inscrivaient les noms des morts dans l’obituaire. Qu’offrait-on aux barons et aux chevaliers en prêchant la croisade? que promettait le pape A leurs nobles épées? Un beau ciel, des terres plantureuses comme les Normands en avaient trouvés en Sicile ; il leur offrait cet admirable soleil tout reluisant sur des terres chaudes et abondantes. Il faut lire dans les chroniques quelle fut l’impression produite par les paroles pontificales ; jamais peut-être on n’avait vu d’enthousiasme égal dans les émotions de l’antiquité. « Déjà les comtes des palais étaient préoccupés du désir d’entreprendre ce voyage, dit Guibert , et tous les chevaliers, d’un rang moins élevé, cédaient à cette impulsion (3). Mais voici que les pauvres eux-mêmes furent bientôt enflammés d’un zèle si ardent, qu’aucun d’entre eux ne s’arrêta à considérer la modicité de ses revenus, ni à examiner s’il pouvait lui convenir de renoncer à sa maison, à ses vignes ou à ses champs : chacun se mit en devoir de vendre scs meilleures propriétés à un prix beaucoup moindre que s'il se fût trouvé livré à la plus dure captivité , enfermé dans une prison, et forcé de se racheter le plus promptement possible. Il y avait à cette époque une disette générale, les riches mêmes éprouvaient une grande pénurie de grains, et quelques-uns d’entre eux,

(1) Bientôt furent publiées une succession de bulles du pape sur les privilèges des croisés. Dl'carce, le grand Durante a réuni dans son Glossaire, sous le titre de Cruels privilégia, tous les privilèges accordés aux croisés [Gloss, lat. Cl, col. 1279 et seq.).

(2) Toutes les Chartres révèlent cette pensée craintive de la mort au coeur du baroo. Payes la grande collection de Bréquigny, loin, i et u.

(3) Chronique de Guibf.et de Mocert, liv. ii. Il était contemporain de la croisade. J’ai consacré un chapitre spécial sur les effets produits par les prédications de la croisade

quoiqu’ils eussent beaucoup de choses à acheter, n’avaient cependant rien ou presque rien pour pourvoir à ces acquisitions (4). Un grand nombre de pauvres gens essayaient de se nourrir de la racine des herbes sauvages ; et comme le pain était fort rare, ils cherchaient de tous côtés de nouveaux aliments pour compenser la privation qu’ils s’imposaient en ce point. Les hommes les plus puissants se voyaient menacés de la misère dont on se plaignait de toutes parts, et chacun, témoin des tourments qu'éprouvait le petit peuple par l’excès de la disette, s’imposait avec beaucoup de soin une extrême parcimonie, dans la crainte de dilapider ses richesses par trop de facilité; les avares, toujours insatiables , se réjouissaient d’un temps qui favorisait leur cruelle avidité ; et jetant les yeux sur leurs boisseaux de grains conservés depuis longtemps , ils faisaient sans cesse de nouveaux calculs pour évaluer les sommes qu’ils auraient à ajouter à leurs monceaux d’or après avoir vendu ces grains (3). Ainsi , tandis que les uns éprouvaient d'horribles souffrances , et que les autres se livraient à leurs projets d’avidité , « semblables au souffle qui brise les vaisseaux de la mer » , le Christ occupa fortement tous les esprits ; et celui qui délivre ceux qui sont enchaînés par des chaînes de diamant , brisa tous les liens de cupidité qui enlaçaient les hommes dans celle situation désespérée. Comme je l’ai déjà dit, chacun resserrait étroitement ses provisions dans ce temps de détresse; mais lorsque le Christ inspira à ces masses innombrables d’hommes le dessein de s’en aller volontairement en exil, les richesses d’un grand nombre d’entre eux ressortirent aussitôt ; et ce qui paraissait fort cher, tandis que tout le monde demeurait en repos, fut tout à coup vendu à vil prix lorsque tous se mirent en mouvement pour entreprendre ce voyage ; et comme un grand nombre d’hommes se hâtaient pour terminer leurs affaires, on vit, chose étonnante à entendre, et qui servira pour donner uu seul exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les valeurs , on vit sept brebis livrées en vente pour cinq deniers, l.a disette des grains se tournait aussi en abondance, et chacun, uuiquement occupé de

(4) Comparez Albert d'Aix, Robert le Moire et Guibert de Nocekt.

(5j Gcibert de Nogert, lit. il. Guibert était abbé do Nogenl : c’est uu des plus remarquables chroniqueurs du onzième siècle ; les Bénédictins ont écrit sa vie dans V Histoire littéraire , tom. ix. Le recueil de Bon gars , G es ta Del per Francos, est toujours le plus complet sur les croisades. Bongars, comme tous les diplomates des seizième et dix-septième siècles , s’occupait beaucoup d’érudition; il ht ce recueil au milieu même de ses ambassades.

ramasser plus ou moins (Vargent d’une manière quelconque, rendait tout ce dont il pouvait disposer, non d’après l’évaluation qu'il en faisait, mais d’après celle de l’acheteur, afin de n’ètre pas le dernier à embrasser la voie de Dieu (1). »

Tous donc voulaient quitter cette terre sombre des Gaules inondée par les pluies , pressurée par une famine horrible. Il y avait partout un besoin d’émigrer; les Francs reprenaient leur vieux caractère de nation errante; ils imitaient les Scandinaves, les Normands qui étaient partis du Danemark et de la Suède pour visiter des terres plus méridionales. On souhaitait l’abondance et les rayons d’or du soleil. Celte terre brumeuse , remplie de nuages humides , de vapeurs noires et froides , semblait un sépulcre où le corps était mal à l’aise; le peuple appelait le ciel bleu que Dieu lui refusait depuis vingt années ; il souhaitait Jérusalem comme le voyageur appelle l'Italie quand il a passé quelques journées sur la cime des Alpes, au milieu des neiges éternelles et des brumes glacées du matin. Ainsi , au sentiment de piété profonde , exaltée , venait se joindre encore le besoin d’une existence plus gaie, d’un bien-être plus sùr, d’une vie plus douce; la société avait été si triste dans le dixième et le onzième siècles , qu’elle avait besoin d’un changement (2).

Le pape Urbain II profita de l’ascendant que la prédication de Pierre l’Ermite avait donné à l’appel pontifical, pour ramener un peu de police sociale au milieu de celte multitude qui se pressait autour de sa chaire. Les actes du concile de Clermont embrassent une série de dispositions canoniques sur la discipline ecclésiastique et l’ordre de la société . « L’Église, y est-il dit, doit être catholique, chaste et libre, c’esl-à-dire exempte de toute juridiction séculière; la simonie et la pluralité des bénéfices sont défendues; l’abstinence et le jeûne pendant le carême et les Quatre-Temps sont ordonnés; les prescriptions pour la trêve de Dieu sont renouvelées avec défense de toutes violences contre les ecclésiastiques et leurs biens; que les armes des barons respectent les champs de blé , les prairies , les jardins cultivés des pauvres laboureurs; qu’ils ne pillent ni leurs outils , ni Irurs semoirs qui éparpillent les grains dans les guérets, ni leurs bœufs, ni leurs ânes; puis, défenses sont faites de marier les pa-

(1) Chronique de Guiseat de Nocbit, liv. it.

(9) Une grande gaieté domina les chroniques une fois la croisade résolue. Ce n'est plus le même peuple ; il ressemble à l'homme fatigué de travail quand il s'élance dans une voilure de posto pour l'Ilalie : il respire I

(5) Oademc Vital, ad ann. 1095. — Duchesse, Hist. Norm., pag. 719.

(4) L'école philosophique du dix -huitième siècle s'est

rents en deçà du septième degré , d’élever les fils des prêtres et des concubines à I épiscopat, s’ils ne sont faits moines auparavant (5). »

(les dispositions du concile étaient destinées h constituer la police civile et cléricale dans l’Europe chrétienne. Le souverain pontife Urbain II profitait du suprême ascendant que la croisade donnait à son pouvoir pour mettre un peu d’ordre dans l’Église et dans la société politique. Delà hauteur où il s’était placé, et dans la majesté de puissance qui éclatait autour de sa parole, le pape aperçut . avec un admirable instinct, que le moment était bien choisi pour frapper un grand coup contre la rébellion de Philippe le roi de France, relaps et concuhinaire , ce monarque qui violait la loi divine et humaine , en renvoyant l’épouse légitime pour une femme adultère. Urbain II voyait à ses pieds tous les barons francs; il venait remuer, de sa sainte parole, des milliers d’hommes armés; des masses de peuple inondaient les avenues du concile, et formaient comme une nuée de tètes dans le creux des rochers du Puy-de-Dôme, nouvelle vallée de Josaphal où se pressaient les générations devant la parole du grand Dieu. Fort de cette puissance morale, quand les fronts étaient abaissés vers la terre, Urbain II frappa la terrible excommunication contre Philippe l*r comme adultère et relaps. Le pape était dans la province d’Auvergne sous des comtes indépendants (4); il invoquait la puissante loi morale de la chrétienté, il avait à ses ordres toutes les consciences et tous les liras, il créait une milice de la croix dévouée et obéissante au saint-siège, et mettant l’Église bien au-dessus du suzerain temporel. Il n'y avait plus d’idées étroites et territoriales ; la pensée universelle dominait les imaginations et les cœurs. Comment , à l'aide d'une telle puissance , le pape aurait-il craint de frapper anathème contre le roi? comment aurait-il redouté l’adultère et l'incestueux, alors même qu’il portail le sceptre delà suzeraineté? Dans ce vaste univers moral qui avait sa couronne d'étoiles au ciel, que pouvait être un roi tout de chair? Ainsi , quand la parole de la croisade soulevait l’Occident contre l’Orient, Urbain II frappait anathème contre le roi des Français. Philippe Ier allait devenir un objet d’horreur pour le peuple, car l'excommunié était en dehors de la société des hommes (5). Les croisades avaient semé une ferveur

indignée de ce que le pape Urbain osa braver le roi jusque dans son royaume; ceci est de la phrase; d'abord l'Auvergne n’étaU pas France, el les vassaux étaient assez indépendants pour agir selon leur volonté : ensuite le mouvement catholique était si prononcé pour la croisade que le pape pouvait tout oser.

(5) Consultez toujours sur le divorce et l'excommunication de Thilippc les épi très d'Yves, évéque de Charlrcs, dans

catholique qui partout assurait l’obéissance aux lois de l'Église; qui aurait osé résister au pape, quand sa sainte parole soulevait des myriades de chevaliers bardés de fer? Voici quelle était la différence du pape et du roi : Urbain II , précédé d’un pauvre ermite, le capuchon sur la tète , monté sur un âne, remuait les entrailles de la société par la seule puissance de la parole; et Philippe 1", roi couronné, couvert de sa cotte de mailles , le sceptre en main, convoquait en vain quelques féodaux pour obéir à ses ordres et volontés ; if envoyait scs Chartres scellées, et personne ne répondait ; il appelait ses boutei tiers, ses comtes de l’étable, scs panetiers, et ils avaient fui le roi comme si c’eût été un lépreux ! Ouand une forte idée de religion , de gloire , de liberté, je le répète, se révèle pour dominer le monde , tout ce qui se met en dehors . serait-ce un roi couronné, est proscrit, brisé, parce qu’il faut que le monde moral marche, et les générations ne s’arrêtent pas pour un homme!

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