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TRANSACTIONS ET CHARTRES POUR LE DÉPART DES CROISÉS

Joie du peuple. — Donations pieuses. — Vente* de fiefs.— Emprunts d'argent. — Les clercs. — Les juifs. — Les marchands. — Abolition de* mauvaises coutumes. — Affranchissement des serfs. — Privilèges des croisés.

Quand une idée de voyage vous prend au cœur, quand on va «|uilter le clocher et le manoir, il se mêle au dernier adieu plaintif donné au lieu de naissance, une joie secrète, une insouciante pensée pour le foyer qu’on laisse; on brise son nid du pied,

(1) Extrait des Historiens arabes, de dom Uf.nTni.nt vu. I.a partie orientale du grand travail sur les croisades , de M. Wilken, est très- remarquable : Geschlchte der Krcuzzuge (l.eipsick, ann. 1807).

(S) Comparez sur l'enthousiasme des croisés les chroniqueurs Robert lk MoitiR, Albert d'Aix , Guirkrt or. Nockst dans Bosgars, Grsta Dci per Francos.

comme l'oiseau voyageur qui vole à lire d'ailes; ou ne pense plus qu'aux pays qu'on va voir, aux émotions qu'on va éprouver. On change sa vie d’habitude pour une plus brillante enveloppe; le pèlerin soupire après un nouveau soleil, il appelle un air plus pur. La vieille terre lui pèse ; il ne respire plus en liberté «lans ce vêtement «le pierre «pie forme le château , le clocher ou la ville natale ; il secoue la poussière dorée arec la joie «lu papillon ; il ne rampe plus sur le sol. Le pèlerin vole de climat en climat sous les mille feux du ciel qui réchauffent.

Ce saisissement de toute une population <|ui s’épanouit tout à coup à l’idée d'un saint p«'*lerinage explique la plupart îles transactions du onzième et «lu douzième siècle ; tenait-on à ses fiefs, à son manoir, quand on avait devant soi la perspective de brillantes complètes? Le croisé «levait être pro’diguc et insouciant de son patrimoine (2); «pie pouvaient être les terres «TOccident sons un horizon grisâtre , «piaud on les comparait aux merveilles «le Jérusalem telles «pie l'imagination les reproduisit? D’après les récits de l’Écriture, la Palestine n'était point cette terre brûlée où coule le Jourdain, toujours épuisé sous un lit «le limon et «le sable ; la fontaine de Siloê, le mont pierreux des Oliviers, la ville sainte avec ses maisons carrées , ses rues étroites, ses mosipiées appauvries, apparaissaient à la pensée des croisés comme un lieu «le délices où des ruisseaux de miel et de lait abreuvaient les hommes. Jérusalem était l'image de cett«î ville éternelle où Dieu conviait les vierges cl les archanges dans un commun festin du pain céleste. Jérusalem semblait aux simples . aux humbles chrétiens comme ces villes aux couleurs bleues , aux murailles de saphirs et d’escarboucles brillantes de mille feux qui se produisent à vous dans des nuages de pourpre quand l’esprit se plonge «lans les ravissements «le la contemplation (3). Ne devait-on pas tout donnera mépris, châteaux, terres, fiefs, pour jouir un moment de cette vue «le la ville sainte, et prendre part au festin des anges? Quoi d étonnant que les Chartres «le donations soient devenues si nombreuses aux dixième et onzième siècles, et que les chevaliers n’aicnl tenu compte «l’aucune des richesses qu'ils laissaient derrière eux? L’insouciance et la prodigalité formaient le caractère d’une génération qui s’en allait toute en pèlerinage , abandonnant le sol et la famille !

(3) Voyez les descriptions de Jérusalem dans les chroniques de la croisade. Les premières peintures reproduisent également la ville sainte dans des nuages, au milieu d’un cœur angélique. L'école florentine » le gran^ Sanzlo luimême, atteint Jérusalem dans les cieux. Voyez Gdirirt, Hist.des Croisades , liv. vu.

Les premières Chartres sont îles donations pieuses ; les chevaliers, en partant pour la croisade, étaient animés de la plus pieuse ardeur : comme ils avaient de grands périls n vaincre , de longues fatigues à subir, comme rien n’était plus chanceux que leur retour dans le pays d’Occident , car la traversée était lointaine, quelle plus utile destination pouvaient-ils faire de leurs Liens que de les consacrer à l’Eglise (1)? N’avaient-ils pas besoin de prières s’ils succombaient? ne devaient-ils pas laisser quelques saintes fondations pour l'âme des défunts? il y aurait tant de funérailles dans les croisades! tant de nobles chevaliers allaient trouver la mort dans ces longs pèlerinages ! Le éulte des Ames du purgatoire commençait alors à se populariser dans l’Occident, pieuse légende des tombeaux où vous apparaissent à la face tous les ancêtres, comme une pâle procession d’ombres chéries; adoration consolante qui vous fait causer une dernière fois avec les êtres qu'on a aimés, avec les âmes qui rous ont compris dans le court chemin de la vie. Lorsqu’une fondation était faite dans le monastère, on célébrait une messe perpétuelle ù'obiït dans le cloître, en présence des chevaliers, des nobles dames, des varlets agenouillés ; n’était-ce pas le meilleur moyen de perpétuer la mémoire des grands services? La chartre de donation était inscrite dans le cartulairc et renfermée au trésor de l’église ; le nom du chevalier étail incrusté sur le marbre ou la pierre froide qui dallait les nefs ; et quand les moines foulaient de leurs sandales ces inscriptions lumulairrs, plus d’une prière lamentable sortait de ces poitrines austères (2). L’Église avait institué la fête des morts , où toutes les funérailles sont réunies dans une même commémoration; jour de tristesse de la nature, caria feuille tombe de l’arbre, le vent d’automne vient pleurer dans les vitraux comme un triste et dernier entretien des âmes en souffrance dans le purgatoire. Ce culte des morts , alors que la nature sc mourait elle-même, cet appel aux tombeaux des ancêtres à travers les frissonnements de l'automne, excitait dans l'âme des chevaliers une pieuse terreur , les idées de la vie éternelle et de ses châtiments apparaissaient à leur imagination exaltée. En partant pour la croisade, tous désiraient laisser un souvenir dans l’église de leur naissance, alin que le glas des funérailles sonnât plaintivement s'ils succombaient dans la guerre sainte. Une chartre de donation au monastère était comme un témoignage tle la foi du chrétien ; on lisait souvent sur les car-

(t) Voyez BniQC-ovi, Collection des Chartres, lora. n, et >U billos, de tle diptoma/ied.

(2) Maullos, de lie diplomat-câ, tom. i.

(3; Voyez combien ce* formules soûl multipliées «tans Bnrçvifisv, Dipfomat. chart., inrti. n.

tulaires ces naïfs témoignages : u Guillaume (Miles), chevalier, et Ingerburgc son épouse (4), ont donné une mansc de terre pour le repos de leurs âmes. » Consacrer son champ inculte, son fief à Dieu, c’était le donner en quelque sorte à un service public ; celle terre, souvent aride, allait être fertilisée par le labeur des moines. L'homme d’armes dédaignait la culture des champs, ses mains gantées ne louchaient que l’épée ; les moines cultivaient les rochers élevés, arrosaient les plaines desséchées ; le bien n’élail-il pas ainsi, donné à bonne ferme?

La prédication de la croisade avait jeté dans toutes les âmes des féodaux une grande insouciance de la fortune; tout ce qu’on laissait en Occident paraissait à vil prix; que pouvait être un manoir pour qui rêvait avec Jérusalem un momie de merveilles? On avait besoin d’armes, de chevaux de bataille et de casques d'acier , de brassards et de cuirasses ; le sol n’élait plus rien , l’unique pensée était la terre sainte arrosée du sang du Christ ! A quoi pouvaient servir les forêts séculaires, les grands bois pleins de cerfs, de loups et de sangliers? Le seigneur, revêtu de la croix sur sa poitrine , ne pouvait plus lancer sa meute de lévriers; le château , le clocher du bourg allaient être en veuvage. Que pouvait être désormais le droit de propriété dans ces âmes ardentes pour la conquête? la terre n’était plus utile à ces nobles familles qui ne voyaient que la Palestine dans leurs rêves d’or. De cette insouciance pour le sol , de ce mépris pour tout ce qui n'était pas l’Orient , naquirent les ventes et les donations à 01 prix qui marquent l’époque du départ des croisés (4). L’érudition patiente a recueilli plus de trois cents Chartres scellées dans les trois premières années de la croisade ; les barons cédaient tout ce qui ne pouvait servir au départ : aux uns le fief, aux autres le château , le manoir où brillait le souvenir des ancêtres. Quelques écus d’argent suffisaient pour satisfaire les chevaliers impatients de suivre une autre fortune; les Chartres constatent qu’on obtenait cent acres de terre pour quelques pièces de monnaie. Le temps de départ pressait, et l’on vendait tout : péages, bacs, fours banaux, sels et greniers; on échangeait un serf, un juif contre un coursier au poil luisant, contre le bœuf qui traînait les chariots de vivres , ou pour une épée de bataille fortement trempée comme celle de Roland ou du grand Charles, ou même pour quelques provisions de route que l’on traînait sur de lourds chevaux. Tout ce qui n’était pas pour

(3) Le seul cartulairc de Cluny contient cent trente-cinq ch. rires, toutes données par les croisés. Voyez Bibliolh. Ctuniaccns et Mabillox, Annal, ordin. sancl. Bened., ann. 1005 à 1107.

le service de la croisade était méprisable aux yeux le ces Ames ardentes (1).

Dans toutes les grandes exaltations de peuple pour la religion ou pour la patrie, il apparaît deux classes d'hommes marqués d’un caractère différent: les uns se laissent entraîner et dominer par l'enthousiasme, ils sont prodigues , aventureux , ils ne tiennent compte d’aucun sacrifice , ils marchent par le cœur et l’imagination vers le côté fantastique d’une idée qu’ils éprouvent fortement; les autres exploitent cet enthousiasme de nobles âmes, ils spéculent sur l’entrainement , ils profilent de la plus sainte ferveur pour la religion ou la patrie. La génération de la croisade fut empreinte de ce double caractère ; s’il y avait de braves et dignes chevaliers qui se dépouillaient de tous les biens des ancêtres pour courir au saint sépulcre , secouant ainsi la robe terrestre, il y avait d’autres hommes qui profitaient de celle entraînante prodigalité. Le croisé avait-il besoin de quelques deniers pour son voyage, il trouvait là les clercs du domaine royal, gens fins et matois, qui échangeaient quelques pièces d’or pour un comté , une baronnie , ou toute autre terre de celte nature dont ils augmentaient le domaine. Philippe Ier restait dans son royaume, et ses clercs, comme des vautours, pressuraient les barons prodigues qui ne pensaient qu’à la terre sainte (2).

Ces dons que faisaient à l’Église les dignes chevaliers partant pour la Palestine, étaient pour le repos de leurs âmes; les ventes qu’ils consentaient au profil du fisc avaient pour but de garnir un peu leurs escarcelles vides ; s’ils ne trouvaient pas à les vendre , ils donnaient ces mêmes terres en gagçs, selon Vus du droit coutumier ou romain, jusqu’à leur retour; n’avaient-ils pas des terres, les nobles chevaliers? étaient-ils sans fiefs et sans avoir? Les pieux voyageurs arrachaient l’cscarboucle , les topazes, l’émeraude de leurs toques ou capels aux plaids féodaux et cours plénières, pour les donner en gage aussi à des juifs, à des marchands italiens, à des bourgeois expérimentés de la cité qui avaient le nez toujours si fin pour les prêts à usure, à six sous pour livre le mois ; ces marchands couards , tous enfermés dans leurs maisons et échoppes, réunis dans les foires , spéculaient sur l’enthousiasme des croisés qui ne rêvaient que gloire et chevauchée ; ils cherchaient à garnir leurs huches de bons deniers comptant au préjudice des nobles hommes qui montaient les puissants coursiers. Les braves chevaliers féodaux allaient exposer leurs poitrines dans les champs de Palestine ; ils étaient

(1) Guibert, Chronique, dans Bosgais, G es la Dei per Francos.

(2) F'oyez le cartulaire de Philippe l*r, dans l’abbé ob Camps. {Règne de Philippe /«', Mss.)

CAPEPICUB.

suivis du menu peuple, car le menu peuple avait du courage; dignes preux , ils allaient passer les grandes mers avec insouciance , et mourir pour un sentiment , pour une exaltation , pour une idée. Les marchands calculaient mieux : ils arrachaient à ces poitrines des chevaliers tout ce qu’elles portaient de riches vêtements, en prêts sur gages; l’hermine de l’hiver , la toque des cours plénières agrafée de pierres précieuses ; tous ces ornements n’avaient-ils pas une bonne valeur (3)?

Ainsi les marchands et les juifs gagnèrent beaucoup aux croisades; c’était une bonne aubaine pour eux; ils exploitaient la prodigalité insouciante; ils échangeaient quelques armes de bataille , quelques deniers d’or contre de précieux atours de la chevalerie; ils prêtaient sur gages a grosse usure; ils s'emparaient de la terre pour une ou deux années de récolte payées d’avance ; des fiefs nombreux passèrent ainsi aux bourgeois. Les chroniqueurs ont décrit l’enthousiasme désintéressé des croisés pour se débarrasser de tout ce qui gênait le vœu de leur pèlerinage; et Guibert, abbé de Nogcnt, a dépeint, dans son style naïf et pittoresque, l'aspect du peuple quand la sainte prédication fut annoncée. »< Ainsi , dit-il , on voyait dans ce moment s’opérer ce miracle, que tout le monde achetait cher et vendait à vil prix (4) : on achetait cher, au milieu de cette presse, tout ce qu’on voulait emporter pour l’usage de la route, et l’on vendait à vil prix tout ce qui devait servir à satisfaire ces dépenses. Naguère les prisons et les tortures n’auraient pu leur arracher aucune des choses qu’ils livraient maintenant pour un petit nombre d’écus. Mais voici un autre fait non moins plaisant : la plupart de ceux qui n’avaient fait encore aucun projet de départ se moquaient un jour et riaient aux éclats de ceux qui vendaient ainsi à tout prix , et affirmaient qu'ils feraient leur voyage misérablement , et reviendraient plus misérables encore; et le lendemain, ceux-là mêmes, frappés soudainement du même désir, abandonnaient pour quelques écus tout ce qui leur appartenait , et partaient avec ceux qu'ils avaient tournés en dérision. Les enfants, les vieilles femmes se préparaienlà aller à la guerre ! Qui pourrait compter les vierges et les vieillards tremblants et accablés sous le poids des ans? Tous célébraient la guerre en même temps; ils se promettaient le martyre qu’ils allaient chercher avec joie au milieu des gtuives : « Vous, jeunes gens, disaienl-if&, vous combattrez avec l’épée ; qu’il nous soit permis à nous de conquérir le Christ par nos souffrances (3).»

(3) Gdibe&t de Nogkrt, Gesta Dei per Francos, in-fo!., an». 1005.

(4) Guibert, Chronic. adann. 1005.

(5) Comparez encore, sur l'enthousiasme des croisés , te

Elles étaient belles et héroïques ces paroles des vieillards ! Ne semble-t-il pas entendre , avec des émotions différentes et les accents d’une autre civilisation, les vieillards de Sparte conseillant à leurs fils de mourir pour la patrie? N’était-ce pas le même héroïsme? les bras débiles invoquaient les bras forts ; au lieu de la patrie terrestre , c’était la patrie céleste. Ainsi les mêmes sentiments exaltés produisent partout le même dévouement ; l’héroïsme grec et l’héroïsme chrétien s’étaient montrés puissants sur les Ames; les vieux barons, épuisés de guerre et de fatigue , ressemblaient aux archontes de Sparte et d’Athènes, qui léguaient leur exemple à leurs successeurs; les féodaux éteints disaient à leurs fils pleins de vie : «■ Mourez pour le Christ, » comme I les vieillards de Sparte disaient à leurs enfants :

•! Mourez pour la patrie. » Le chroniqueur Guibert partage tout l’enthousiasme de la croisade; il continue ainsi à peindre celte insouciance pour le sol et la propriété : « Vous eussiez vu en cette occasion des choses vraiment étonnantes, et bien propres à exciter le rire ; des pauvres ferrant leurs boeufs à la manière des chevaux, les attelant à des chariots à deux roues , sur lesquels ils chargeaient leurs minces provisions et leurs petits enfants, qu’ils traînaient ainsi à leur suite ; et ces petits enfants, aussitôt qu’ils apercevaient un château ou une ville, demandaient avec empressement si c’était là cette Jérusalem vers laquelle ils marchaient. A cette époque, et avant que les peuples se fussent mis en mou veinent pourceltegrandeexpédition, le royaume de France était livré de toutes parts aux troubles et aux plus cruelles hostilités; on n’entendait parler que de brigandages commis en tous lieux , d'attaques sur les grands chemins, et d’incendies sans cesse répétés. Partout on livrait des combats, qui n’avaient d’autre cause que l’emportement d’une cupiditéeffrénée ; et, pour tout dire en peu de mots, toutes les choses qui s’offraient aux regards des hommes avides étaient livrées au pillage sans aucun égard pour ceux à qui elles pouvaient appartenir. Bientôt les esprits se trouvèrent complètement changés d’une manière étonnante , même inconcevable, tant elle était inattendue; et tous se hâtaient pour supplier les évêques- et les prêtres de les revêtir du signe de

chroniqueur Guibert, Albert d’Aix et Robert le Moïse ; «Uns le Gesta Dei per Francos, de Boxgars, loin, i, i in-fol. *

(1) Guibert de Nogest, Chronlc., ad ann. 1095.

(2) Cette manière de voir la question des communes diffère un peu de loulet les théories enfantines ou pédantes qu’on a développées sur la naissance et les progrès de la liberté politique. On s’est engagé dans des idées systématiques pour expliquer l’époqueoü 11 n’yavaitpasde système. I.'idée politique était- tout à fait étrangère à ces populations

la croix, scion les ordres donnés par le pontife de Rome ; comme le souffle d’un vent impétueux ne peut être calmé que par line pluie douce , de même ces querelles et ces combats de tous les citoyens ne furent apaisés que par une inspiration intérieure , qui provenait sans aucun doute du Christ luimême (1). » La croisade fut donc une grande trêve de Dieu ; les passions humaines se turent devant de si puissants desseins! Jamais chroniqueur n’a fait de peinture plus forte, plus naïvement expressive de l’enthousiasme qui animait la génération de ta croisade; on ne s’arrêtait à aucun intérêt, on transigeait, on vendait, on donnait le sol comme chose la plus simple et la plus vile ; ce fut un des I notables changements dans la propriété foncière. La permutation «le la terre se faisait de plein gré, sans que rien arrêtât : ni les liens de famille, ni l'instinct naturel des intérêts; on livrait son fief en gage à la couronne, à l’église , comme l'escarboucle au juif. Les cartulaires constatent tout ce que le roi et les monastères gagnèrent au milieu de cette émotion du peuple.

Dans l’entrainement général , il y eut également quelques concessions faites aux bourgs, aux villes, aux petits villages mêmes qui entouraient les châteaux. Il ne faut pas chercher dans ces actes l’idée morale et forte de la liberté politique , elle n’entrait pas dans la pensée de ces générations ; elles ne voyaient ni si haut ni si grandement : ce qu’on appela la chartre des communes fut tout d’abord une concession destinée a soulager les habitants et manants réunis (2) , des mauvaises coutumes que les siècles avaient établies ; on disait mauvaises coutumes les sujétions bizarres et pesantes, vieilles de dates : ici l’obligation de cuire le pain au four seigneurial sous une forte redevance ; là il fallait secouer la poussière de ses routes ; plus loin était constatée la nécessité d’une brutale servitude , qui obligeait le pauvre communal à des actes contraires à sa volonté et à sa liberté. Dans telles villes on devait fermer les portes durant les vendanges , pour que les agents du féodal où de l’abbé pussent percevoir un droit fiscal ; dans telle autre , il fallait porter toutes les prémices aux religieux des monastères, droit justifié par Chartres et donations

du moyen âge ; on ne pensait qu’à Dieu , à l’existence el à i la vie future. Je répète que tous ces théoriciens modernes des communes n’ont pas ajouté un fait ou une idée qui ne soit dans la préface des tomes x, xi, xit, des ordonnances du Louvre, par Laurière et Villeraut. M. de Pastoret a fait un bien remarquable travail sur les impôts el mauvaises coutumes en France, en tête des xili*, xiv« et xv« volumes, même collection; vieillard vénérable, M. de Pastoret protégea mes premiers efforts dans la carrière de l’érudition ; qu’il en reçoive ici le témoignage.

pieuses. Partout où il y avait réunion d'habitants, il y avait dos coutumes plus ou moins dures , et il était naturel (pie chacun eût la volonté de s’en alfranchir : c’était le mouvement de ce (pii souffre, pour conquérir le droit de respirer à l’aise dans sa demeure (1). Telle fut l’origine des Chartres appelées communales ; ces concessions ne furent , dans le onzième siècle, que l’abolition des mauvaises cou* tûmes ; en vain on chercherait le sentiment moral de la liberté et d’une théorie de gouvernement politique dans ces âmes primitives (2) : on s’affranchissait naturellement d’un joug qui pesait, mais on n’allait pas au delà.

Lorsque les féodaux furent prêts à partir pour la croisade , et qu’ils requéraient argent de toutes mains, ils écoutèrent favorablement les plaintes et les griefs des manants et habitants qui demandaient à se racheter ; n'avaient-ils pas besoin pour leur voyage d’avoir leur escarcelle bien argentée? il fallait faire deniers de tout bois; et quand les manants venaient dire au seigneur : « Abolissez tel péage, et nous vous donnerons bonne récompense pour votre huche, » le seigneur ne refusait pas, et ainsi fut fait le rachat des mauvaises coutumes. Le croisé qui cheminait pour la Palestine donnait aussi bien l'affranchissement au bourg qu’il vendait le fief au roi et le manteau d'hermine au juif; il fallait de l’argent à tout prix , et la liberté fut donnée aux communautés , par ce motif de garnir un peu la panetière de voyage (3).

En échange de tous ces dons d’une prodigalité aventureuse , les chevaliers , peuples et clercs qui prenaient la croix, recevaient des privilèges, des garanties pour tout le temps qu'ils marchaient à la croisade, pieuse consécration, saint travail dans la vie de l'homme. La puissance du pape était alors si grande, que se mettre au service de l’Église, c’était se placer sous de nombreuses cl fortes immunités : avec l’étendard de saint Pierre , les Normands n’avaient-ils pas conquis l’Angleterre? Cet étendard aux clefs d’or ne s’élevait jamais que pour couvrir d'une protection absolue le défenseur des

(f) On n’a qu’j parcourir les tables de Bréqtiigny, si eiacles et si complètes , pour trouver ces Chartres des onzième et douzième siècles. M. de Bréquigny avait réuni une collection très-vaste de pièces et de copies de pièces; elles sont éparses dans les combles de la Bibliothèque du roi.

(2) A toutes les époques ii y a un esprit de parti un peu puéril , qui s'empare des recherches historiques ; aujourd'hui que nous avons l'idée bourgeoise triomphante, on s'occupe d’écrire l 'Histoire du tiers état, comme si au moyen Age il y avait un tiers état , comme si celte dénomination,exploitée par l’abbé Sieyes, allait au delà du quatorzième siècle. Au moyen âge il y eut des serfs réhelliounés, des manants qui sonnèrent le beffroi, mais la liberté ration-

idées catholiques. Dans une époque de désordre et de confusion, il fallait un refuge respecté également par tous; le croisé qui délaissait famille, manoir, richesses, opulence, avait à protéger sa personne et sa terre ; pour sa personne, elle était placée sous la sauvegarde de Dieu et de l’Église (4).

! Qui oserait toucher un pèlerin ? les mécréants seuls

I pouvaient commettre de tçlles indignités; le croisé devait être accueilli sous tous les climats, partout où la croix dorée réfléchissait les rayons du soleil : il n’était pas un baron puissant dans sou fief, ou un pauvre serf exténué de fatigue aux champs, qui ne dût l’hospitalité aux chevaliers croisés pour la terre sainte ; n’étnient-ils pas soldais du Christ? Le signe de la croix , cousu sur la poitrine en couleur d’un rouge flamboyant, établissait le principe de l’égalité : quiconque avait fait vœu de se dévouer à la milice sainte obtenait la même indulgence , le même pardon , la même protection de l’Église ; il ne payait plus de redevances, il ne devait aucun service militaire, soit au seigneur supérieur, soit à l’abbaye ou au monastère voisin. Le croisé était affranchi de ses dettes (») , nul ne pouvait toucher sa terre sans encourir l’excommunication ; nul ne pouvait coucher ses Idés sous les lévriers haletants , ou couper les arbres qui ombrageaient son fief. On ue pouvait poursuivre ni faire vendre la propriété du pèlerin ; elle était marquée d’une croix de bois ; le pèlerin ne restait plus soumis aux redevances envers le baron , et s’il voulait vendre sa terre, il n’avait pas besoin de requérir permission du seigneur suzerain . contrairement à la coutume. S'il était affranchi du péché , comment ne le serait-il pas d’une obligation matérielle qui se rattachait à la terre? Il reprenait sa liberté pleine et entière ; son fief était . comme son cheval de bataille , exempt de tout service , si ce n’est envers Dieu ; il pouvait en disposer à son gré, car il avait bien des marches lointaines à faire, liien des périls à essuyer.

Ainsi la prédication de la croisade opéra dans la propriété et dans les personnes un changement

nelle et politique était inconnue ; c’est un peu le système des passions du jour jetées au milieu des ruines des vieux siècles. Je m'eo tiens à la méthode savante et sévère de dom Brial , de M. Dan non et des vieux Béoédictins.

(3 Dec ii stop., v° Crucis privilégia.

(4.1 Quicumqtte pro sold devotione , non pro honoris vrl pccuniir adoption»? , ad tiberandam Del Jérusalem fecerit lier Itlud, pro omni pœnilentiâ reputetur. Canon coucil. Clerm., tom. il, pag.839.

(5; Ducascb, Gloss., v° Crucis privilégia. Aussi, dit Kouirherde Chartres, en parlant de la multitude des croisés, Trislitia remanenlibus, gaudium aulcm cuntibus crat , lit». I®». —

HUGUES CAPET. - 930-1 10ÎÎ.

rcmtrquable; il y eut comme une suspension d'armes dans toute la chrétienté ; on ne courut plus chevaliers contre chevaliers ; la société ne fut préoccupée désormais que d’une seule idée : la délivrance de la Palestine. Les guerres privées furent suspendues (1); les nobles coursiers des paladins, nourris aux pâturages de Normandie ou du Poitou , ne heurtèrent plus leurs beaux poitrails les uns contre les autres; les lances cessèrent de se croiser en champ clos; il y eut repos pour la campagne désolée. Par un mouvement spontané, la trêve de Dieu s’exécuta partout; quand il y avait une guerre sainte, que devenaient les intérêts humains! On considéra comme impie le fougueux baron qui lançait ses hommes contre la terre d'autrui; un frein fut mis au désordre. La police se fit par un pieux dévouement à la guerre du Christ; les Gestes de Dieu , par les Francs (2), commencèrent sur un vaste théâtre.

Il résulta de cet enthousiasme pour le saint voyage une plus libre disposition de la propriété, livrée jusque-là aux usurpations et au pillage. Le croisé put vendre son fief et en disposer. Comme à toutes les époques de grandes commotions militaires, le croisé reçut ensuite les privilèges et immunités des défenseurs de la patrie : le chevalier qui abandonnait son manoir pour Dieu , ne dut point payer d'autres redevances; la croix était un affranchissement dans le sens divin comme dans l’interprétation terrestre. Il y eut un principe d'cgalité; tout fut soumis à une règle commune, le serf comme le baron , l’homme du bourg comme le châtelain; plus de distinction de naissance pour qui suivait le même étendard. Ainsi les besoins de la croisade amenaient de rapides transmissions de propriétés ; ils entraînaient également l'abolition des mauvaises coutumes; on vendait à poids d’argent cet affranchissement successif de la bourgade ou du hameau, du serf et du ^bourgeois. La prédication d’Urbain II changeait la face de la société et en bouleversait la vieille physionomie : à une génération sédentaire et silencieuse succédait une autre génération tout empreinte d’émotions voyageuses et actives : chrétien , on voulait saluer le tombeau du Christ; habitant d'un ciel grisâtre, trempé sous la pluie des brouillards, on voulait voir le soleil. La terre d’Europe pesait, les chà-

(t) Les larron» eux-mêmes furent touché» «le repentir, Furet et pirata: a/iique tcehroû, tac tu tpirilùs sanctl, de profundo inlquitatis exsurgebant , rltus suot confite nies relinquebant, et procutpis suis Deo satisfacientes peregrè pergebant. Orueric Vital dan» Dccbesse , Hist. Norman., collcct, in-Fol.

(9) Cet admirable mot, qui témoigne de toute la modestie des croisé», a été adopté parBongars dan» sa belle colloction.

teaux n’étaient plus que des prisons de pierres pour des oiseaux qui mouraient du désir de jeter leurs ailes au vent. Telle était la génération belliqueuse.

A côté de vous, braves pèlerins qui partez pour la croisade , n’exisle-t-il pas encore un peuple silencieux qui adore les bois touffus , l’ermitage de la montagne et les froides murailles du monastère? Quand vous brillez de visiter les lointaines contrées , que fait le pauvre religieux au désert? Vous cherchez au loin le soleil et ses rayons d’or , et le moine fouille la terre et cultive les sillons ! Le spectacle de la solitude se place à côté de l’agitation désordonnée; et je dois ici raconter la chronique de saint Benoit et de ses magnifiques institutions qui embrassent le monde !

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