LES MONASTÈRES AUX DIXIÈME ET ONZIÈME SIÈCLES
Organisation des ordre» monastique». — Règle de «ainl Benoit. — Vieilles abbaye». — Saint-Denis. — Saint- Germain. — Sainl-Wandrille. — Jumiège.— Flcury-»ur- Loirc. — Saint-Berlin. — Saint- Victor. — Développement de la règle de saiot Benoit. — Fondation de Cluny. — Clleaux. — Clairvaux. — Saint-Bruno et la Chartreuse. — F.ludcs monastiques. — Culture de» lettre». — Enseignement».
Ainsi soupirait après l’Orient la génération active et voyageuse du moyen âge , les barons, les dignes chevaliers. Aux champs de guerre, le tumulte; dans le monastère , la solitude et la prière sous les \ grandes voûtes , au milieu de la campagne déserte. Il y a des âmes qui appellent le bruit et l’éclat dans la vie qui passe ; d’autres adorent l’écho : quand un froissement subit vient briser les espérances , quand une déception amère s’imprime à votre front en caractères indélébiles, on a besoin d’étreindre les arbres touffus , on a besoin de pleurer au désert, le ciel sur la tète et la bruyère aux pieds (3).
Gesta Del per Francos ; comme ti tout «'était fait par Dieu. Bongar» était encore un de ces grands érudit» qui oui laissé des traces de leur passage aux seizième cl dix-septième siècle».
(3) L’histoire des ordres monastiques, étudiée sous le point de vue philosophique et moral , n’a point été écrite ; je ne peux dire l'indicible plaisir que j'ai éprouvé à lire ta Bibliolheca Cisterciens, cl Cluniacens., et les Annotes
L’histoire des ordres religieux , dans le moyen êgc , est le plus haut sujet des méditations politiques ; on peut la considérer comme la reconstruction du principe d’ordre et de sociabilité. C’est le gouvernement et la règle au milieu du désordre et de l’anarchie. En pénétrant dans les sources de notre nature , la vie monastique se trouve profondément empreinte au cœur; elle est puisée dans les émotions de tristesse et de désenchantement qui surgissent au milieu des générations. Le suicide moderne , c’est le désespoir athée et sensualiste ; le monastère, c’était le suicide spiritualiste, le sacrifice de la chair dans la pensée morale et dans le sein de Dieu. Et pourquoi n‘y aurait-il pas des cimes malades que le bruit imporluue (1)? et pourquoi n’y aurait-il pas des yeux qui n’aiment pas l’éclat des pompes mensongères? ceux-là fuient l'agitation fébrile, clarté passagère du plaisir qui aboutit à la dernière des solitudes, l’ablme sans fond. La retraite sous le ciel dans les vallées profondes console les douleurs , cicatrise les plaies, elle détache les liens importuns d’une sociabilité bruyante. Le malade repousse le bruit qui brise les parois du crâne.
Ce fut une forte conception politique et morale que la règle de saint Benoit au sixième siècle ; elle est la plus remarquable organisation d’une pensée de gouvernement et d’ordre au milieu de l’anarchie. Au temps où tout s’agitait dans les voies tumultueuses , quand les hommes d'armes ne respectaient rien , ni la hiérarchie ni les droits , ce fut une entreprise immense que l’organisation d’une règle, c’est-à-dire que l’application des formes du gouvernement et d’administration parmi les hommes. L’ordre monastique , dans les siècles premiers de l’histoire, fut le modèle le plus perfectionné de la démocratie sous une dictature; l’abbé fut élu parmi ses égaux; il y eut à côté de lui un chapitre pour délibérer, cl comme complément chaque membre de la communauté dut apporter une telle abnégation de lui-mème , que tout moine , vieillard ou jeune homme, dut s’abdiquer pour confondre sa personnalité dans la corporation (2). La règle de saint Benoit devint ainsi un grand modèle de la société politique ; il n’y eut pas de type plus profondément complet dans la marche du temps : quoi de plus parfait , pour réaliser l’idée
de l’ordre de Salnt-Benott, par Mabillon , cet érudit immense, à I 'âme si belle, à l'esprit si calme; Annal, ordln., tanct. Benedict. Paris, ann. 1707-1713.
(I) Il faut lire les Annales de Salnt-Benoll pour se faire une idée du bonheur paisible et de la paix studieuse de ces ordres religieux. Mabillon , Annal, ordln. tanct. Benedict., lom. i à iv, In fol.
(*) Regut. sanct. Benedict. Biblioth. Cluniacens. —
démocratique, que l’élection , la dictature , et une si absolue renonciation au moi humain, que tout l’individualisme se confonde et s’abîme dans la communauté (3) !
Aussi l’institut de saint Benoit développant les premières et folies idées de Cassien , le solitaire méditatif prit une commune existence dans les Gaules; l’esprit de corporation s’étendit avec une indicible rapidité, et dans te onzième siècle la forme monastique devint le type social dans sa plus vaste étendue. Tout ce qui était en armes courait à la conquête, aux batailles lointaines; les barons parlaient le faucon au poing pour la Palestine, et, à côté de cette population errante, les monastères accoutumaient les hommes à la vie régulière et stationnaire ; ils faisaient disparaître cette empreinte nomade des races du Nord; ils apprenaient comment on devait obéir à la règle ; les moines rédigèrent une formule de gouvernement dans le désordre.
En partant du çentre du Parisis, vous trouviez, un peu en dehors de la Cité même, deux grandes abbayes fortifiées comme des châteaux , car il fallait se défendre contre les barbares : sur la rive gauche, Saint-Germain-des-Prés avec son portique du huitième siècle, son pronaos, son baptistère, ses murailles épaisses, sa tour carrée, débris des vieilles murailles romaines, quand Julien bâtissait les Thermes, tout entourés de prés fleuris s’étendant au loin dans la plaine. Sur la rive droite, Saint-Germain-I’Auxerrois, autre abbaye antique assiégée par les Normands, lorsque le vigoureux Abbon défendait les murailles menacées et perçait sept barbares de sa flèche acérée (4). Autour de Saint-Germain l’Auxcrrois se groupaient des maisons basses et très-rapprochées en ruelles étroites qui serpentaient, car les monastères étaient le centre des bourgades. Aux premiers siècles, dans le parvis, ici là s’élevaient quelques maisons pour tenir la foire et loger les serviteurs de l’abbaye; peu à peu ces petites cases s’agrandissant , devenaient un bourg autour de l’église. Ainsi s’étaient formées la plupart des villes; la fondation d’un monastère était comme la première pierre jetée pour la civilisation ; les bourgades , les cités se formaient autour de la croix ; et voilà pourquoi tant de villes de France retiennent encore le nom du pieux