‹ Œuvres de CapefigueChapitre 78 sur 165 · V. aussi Ad. sanct. ordln. sanct. Benedict., ad ann · texte numérisé non relu

V. aussi Ad. sanct. ordln. sanct. Benedict., ad ann

(3) Regut. sanct. Benedict., chap. v, vm, x et xv.

(4) Il existe un admirable travail des jésuites sur l'histoire de l'église gallicane, où se trouve avec beaucoup «le développements la chronique des abbayes. Les PP. Loogueval, Fontenay, Brumoy cl Berthier ont emprunté leur beau travail à la grande collection des nollandisles, autre œuvre immense de la compagnie de Jésus.

monastère qui fui la base de leur origine provinciale.

Saint-Germain avait été un nom si populaire dans le Parisia ! Pieux évêque, il fut le grand négociateur au temps de l'invasion des barbares ; l'admiration des peuples n’arrive jamais follement comme un caprice à des esprits sans mérite et à de vaines intelligences. Il y eut dans les Gaules, du sixième au huitième siècle, une longue suite d’évêques éminents , de saints et de saintes qui entrèrent dans le Panthéon catholique pour les services rendus aux générations souffrantes : qui pourra nous dire tout ce que fit saint Loup pour préserver Troyes, sainte Geneviève pour sauver les Parisiens? Saint Âgnan lie délivrait-il pas Orléans d'un siège meurtrier, quand Attila réduisait les villes en cendres? Faudra-l-il vous parler de saint Hilaire, de saint Romain de Rouen (1), tous dévoués à la cause du peuple, tous martyrs pour le peuple , tous préservant les villes , et obtenant ainsi les honneurs et les invocations dans ces (denses cathédrales qui portaient leur nom comme un éternel témoignage? L’histoire antique ne présenta jamais uué plus magnifique galerie de citoyens célébrés , plus hautement placés que les évêques des Gaules élus par le peuple , et le sauvant au milieu de l’invasion des barbares.

En suivant la Seine, à quelque distance de Paris, s’élevait le monastère de Saint-Denis , l’apôtre des Gaules qui, parti de Rome, vint confesser sa foi sur le mont des Martyrs : ce n’était point encore l’église gothique avec scs vitraux de l’époque de la croisade , telle que Suger en jeta les fondements ail milieu des soucis d’une administration royale. Saint- Denis en France, construit sur le tombeau du saint martyr enseveli par Calulla , la noble dame romaine sa pieuse amie, formait commeune réunion de cellules garnies de fortes murailles avec des portes en fer ; il fallait se défendre contre les invasions des hommes d’armes (2) ; ces portes criaient sur leurs gonds quand on les roulait pesamment

(1) La plus belle chronique à écrire serait le Martyrologe dans les Gaules; là est l'histoire primitive de la France ; il n'y eut pas, dans l'invasion des barbares, de plus grands citoyens que les évéques gaulois qui domptèrent les envahisseurs. Je me propose de développer ces annales immenses dans mon travail sur la première race. Je me suis vivement étonné que Tbisloricn imitateur de Vicosc soit si étroitement empreint des préjugés de notre époque, et qu’il n'ait pas compris la pensée catholique dans son travail de fantaisie sur l 'Histoire de France! C'est un défaut commun à rtiistorien de la Conquête des Normands; l'un et l'autre ont toujours cru écrire des articles de revues et de journaux; qu'en est-il résulté 7 c’est que l 'Histoire des Normands , publiée en 18:27, se ressent de la situation des partis; cl , comme on l’a dit dans une revue étrangère , on la croirait faite dans la pensée de l’adresse des 221. L'his-

aux solennités de l’année. Le monastère de Saint- Denis était déjà un lieu vénéré sous le roi Dagobert ; quelques tombeaux de princes se voyaient là en (lierres blanches et carrées sous les voûtes ; la bourgade s'élevait tout autour du monastère ; au temps d’été , il y avait les foires du landit, pleines de juifs et de marchands italiens. Les religieux de Saint- Denis labouraient les (daines fertiles des environs de la Seine; ils étaient riches de toute espèce de biens, et dans la lutte féodale les religieux de Saint- Denis étaient menacés par les barons hautains et seigneurs terriers qui avaient leurs châteaux en Parisis. Combien de fois les Buchardus de Montrao rency ou les sires de Puiset n’avaicnl-ils pas essaye de fracasser les portes de l’abbaye ! quelle belle proie pour leur rapacité ! Les abbés de Saint- Denis possédaient de riches terres, des manses considérables, des serfs nombreux qui habitaient les champs ; leur carlulaire était rempli de Chartres royales ; ils avaient reçu d’immenses dons de la munificence des rois , qui aimaient à parer leur sépulcre ; et dans les journées silencieuses, au bruit des matines et des tierces, les religieux commençaient à écrire ces chroniques (3) devenues si fameuses , et toujours citées comme des actes authentiques sous le nom de Saint-Denis en France, belles chroniques qui font frissonner de joie l’anliquairc , tant elles sont naïves et sincères dans leur récit; là s’inscrivaient jour par jour les faits , gestes , merveilles , les légendes qui doraient la belle histoire de France, cl les traditions (lieuses, annales d’émotions, d’orgueil et de poésie pour chaque génération qui roule dans les temps ; car les unes ont des légendes de gloire , les outres des légendes de liberté ; quoi d étonnant que le moyen âge eût aussi ses souvenirs et ses traditions héroïques? On parlait des chroniques de Saint-Denis comme des actes de foi chevaleresque ; il y a pour chaque époque des erreurs qu’il ne faut pas approfondir, des préjugés

lorien imitateur de Vico a costumé son Idéalisme de l’esprit des petites écoles et des petites coteries du temps actuel, de telle sorte que l’ingénieux écrivain a été à ce pointdc parler de l’influence du vin de Champagne, et de la naissance de tel auteur incounu , pour expliquer le développement des races. J’aurais désiré d’ailleurs dans deux esprits d'études lin autre point de vue que celui de M. Dulaure et de M. l’abbé de Monlgaillard.

(2; Bollandist. Mens. Junl.; et sur l'abbaye de Saint- Denis, voyez le P. Moulfaucon , qui est encore la source la plus pure et la plus haute du moyen âge.

(3) La meilleure édition îles chroniques de Saint-Deuis a été récemment publiée sur un manuscrit antique et unique de la Bibliothèque du roi , écrit en 1330, le plus complet et le plus beau, sous ce titre : Ce sont les grans chronique » ; le volume a été imprimé à Lyon, Louis Perrin, ann. 1837.

HIÎGUES CA PET. — 950-11015.

qu'il faut sauver de l'examen, si l’on veut maintenir les nobles traditions d’un peuple , son héroïsme et sa fierté de lui-mème. Clercs, chevaliers, dames, recherchaient, dans les pages enluminées d’or et de miniatures à Saint-Denis, les annales de leur lignée, l’origine de leurs fiefs. On aime à fouiller dans ce passe qui remue l'esprit des temps et les fait apparaître (1).

La Normandie possédait deux grandes abbayes î Jumiège et Saint- Wandrille, pieuses sœurs nées aux mêmes années, resplendissantes du même éclat comme deux améthystes sur l’anneau épiscopal. Lorsque vous avez quitté Caudebcc , vous trouvez là les ruines silencieuses d’un vieux monastère; à travers ces monceaux de pierres, suspendus en voûte sur votre tête, et que brise le vent de mer, au milieu de ces tronçons de colonnetles, jetés pêle-mêle à côté des saints évêques en pierres froides mutilés et debout dans ces débris du temps, vivaient, au onzième siècle, des moines soumis à la règle de saint Benoît, le fondateur des ordres monastiques dans les Gaules. Vous dirai-je la renommée de Jumiège (2)? Elle retentissait au loin cette grande renommée; on savait la fondation de l'abbaye qui se perdait dans la nuit de la première race : là était le tombeau de ses abbés , ici la sépulture de quelques grandes familles normandes avec leurs histoires incrustées sur le marbre. Le souvenir de Jumiège fut célèbre à l’époque surtout où les Scandinaves saccagèrent ses autels et mutilèrent ses trésors. Depuis, les siècles ont passé sur scs murailles, le temps a respecté quelques débris , et le paysan , qui chemine encore à travers les arceaux suspendus sur sa tête , se rappelle les légendes des vieux temps; triste légende que celle de la reine Mathilde , qui jeta ses pauvres enfants, les os brisés, dans une nacelle; et la pieuse chronique de saint Aichèdre, qui sut la mort de quatre cents des religieux dans une extase de méditation et de silence ; il les avait contemplés la face rayonnante, s’élevant au ciel comme on voit dans les basiliques les confesseurs de la foi dans un nuage de pourpre et d’or. Jumiège, au quatrième siècle, était une de ces grandes abbayes qui divisaient le sol de la Normandie; elle voyait alors agenouillés aux pieds des autels les fils de ces mêmes Scandinaves qui avaient brisé ses portes et pillé les châsses bénites. Ce monastère conservait les histoires des faits et gestes des dues de Normandie, et le chro-

(f) Il a été fail de belles recherches dans les recueils de la vieille Académie des inscriptions sur les grandes chroniques de Saint-Denis en France, Foyez sur le privilège de Saint- Denis, Concil. GaU. , tom. ii, pag. 113.

(9) Foy. sur ces fondations de Jumiège et de Fontenelle Chronlq. Fonlan tom. m. — Spicileg., pag. 192. — Fila Fandreg. , tom. i«r. — Biblioth. Labbe , pag. 784 ,

niqticnr Guillaume de Jumiège a gardé sa célébrité toute patriotique. Qui pourrait écrire l’Iiisloire normande sans recourir au moine de Jumiège (3)?

Fontenelle ou Saint-Wandrille était la seconde abbaye normande; la pieuse maison était située au milieu de taillis épais, et formait une de ces grandes solitudes que le catholicisme avait fondées dans les terres incultes. Son premier abbé fut saint Wandrille; dès sa fondation, Fontenelle avait été une des vastes maisons de Dieu dans une terre inondée de marais ou cachée sous les bruyères. On avait vu I s’élever les églises de Saint-Pierre , de Saint-Paul , de Saint-Laurent et de Saint-Pancrace , qui formaient comme une croix latine au centre «les cellules dans la forêt. Qu’opposer à la splendeur de Saint-Wan«lrille , si ce n’est l'antique monastère de Saint-Ouen de Uouen, saint Oucn , le confesseur «le la foi dans la Neustrie? Jumiège et Fontenelle étaient ainsi les deux perles de Normandie. La description «le Fontenelle à ces temps «lu moyen âge est curieuse : le monastère était comme une ville de pierres avec ses greniers abondants et bien pourvus «les récoltes de l’abbaye; de longues cellules où travaillaient les moines ouvriers, le pressoir où se faisait le cidre doré de Noël et de Pâques, l’écurie pour les bœufs du labeur et les mules de l’abbé; les cellules hospitalières , selon les règles de saint Benoit, car l’étranger était admis au monastère , hébergé et servi par les religieux ; le vivier pour les poissons abbatiaux , le brochet et la carpe; les jardins cultivés , et ce petit ruisseau qui avait donné son nom à la grande abbaye; un peu plus loin la chapelle Saint-Saturnin, où l’on voit encore les peintures grossières du vice et de la débauche , les serpents enlacés autour des tronçons «le statues, le démon , image de la tentation et du désordre (4) ; enfin la fontaine «le Notre-Dame de Caillouville, sorte de baptistère pour les néophytes, alors qu’ils abandonnait leurs faux dieux pour le Christ , le Sauveur «les hommes. Salut à toi ! sire Nicolas d’Estouleville. seigneur d'origine normande , issu des compagnons de Guillaume ; lu es là sur ton tombeau couché roide et froid comme la pierre, avec le lion «le tes armoiries sur la poitrine , le lion encore sous tes pieds, la longue épée à tes côtés. Ainsi mourait la race normande; elle bataillait toute la vie sans respecter les églises et muuliers , puis elle venait mourir «lans le monastère, ainsi qu’on voit

cl apud Mabill.,FHa Filiberll, apud Vuchesn., tom. i«.

(3) Gui/l. Jumietens. a été publié par üixiies>k, Normanor. histor. Cot/cct., tom. i*r.

(4) Fila Fandreg . — Biblioth. Labbe, pag. 784. M. Langlois a publié une dissertation érudite, mais un peu naïvement philosophique sur l’abbaye de Sainl-Wandrille. Paris, 1827.

le sire d’Eslouteville dans l'église de Notre-Dame de Yalmont (I).

Seigneurs et chevaliers , voici de grandes ruines encore dans Saint-Omer, la \ille de Picardie. Qui n'a oui la chronique de l'abbaye de Saint-Berlin? qui ne connaît , au moyen Age, les annales du monastère écrites dans la solitude? cette vieille chronique où tout est rapporté : les batailles, les transactions, les mœurs du peuple, pour l’époque carlovingienne surtout. Quand tout est silencieux dans les vieux âges, lorsque nous soulevons en vain la poussière des temps pour recueillir quelques souvenirs de l'épopée du neuvième au dixième siècle, pour connaître les guerres meurtrières, les cours plénières , les invasions des barbares , nous trouvons, comme des fanaux qui nous guident, les annales de Saint- Berlin et celles de Metz î l’une pour la race franque, l'autre pour la race germanique (2) ; n’y avait-il pas dans Charlemagne deux natures, deux hommes? Le vieil empereur imprimait l’obéissance aux deux côtés du Rhin, et dans sa grande enjambée, le colosse du moyen âge touchait Francfort sur le Rhin d’un pied, et Paris en Plie de l’autre. Le monastère de Saint- Berlin était la plus noble des fondations de la race picarde; ruiné, incendié incessamment, il se reconstruisait toujours; vieille institution qui trouvait au cœur des peuples une source puissante de richesses ; on comptait au dixième siècle jusqu’à quinze cents frères tous occupés à défricher la terre. Les moines de Saint-Berlin desséchaient les marais qui environnaient l'abbaye; les larges bâtiments semblaient s'élever sur les eaux, tant le lieu était marécageux ; mais que ne peut le labeur, la patience et la main de l’homme? Un siècle plus lard , le monastère de Saint-Berlin s’élevait au centre d’une plaine fertile ; des canaux serpentaient dans de riches prairies, autour des vieilles murailles. La règle de saint Benoit recommandait le travail de l'esprit et du corps; quelques-uns des frères de Saint-Berlin écrivaient les annales de France, tandis que d’autres poursuivaient leur grand labeur : le défrichement de la terre, la culture du sol (3).

Chaque province avait scs cellules monastiques dont les souvenirs sc rattachaient à sou histoire populaire. Les monastères étaient placés sous l'invocation d'un saint qui avait rendu d'immenses

(J) Notice sur le tombeau de* énervés de l'abbaye de Jumu-gc. Houen, ami. 1821, in-8°, et te Chronlc . Fontan. dans le Spidteg dedom Lee d'Achkav, tom. i*r.

(2) Les Annales de Saint-Berlin ont été publiées dans le tome vu de la collection de» Bénédictins. F oyez la préface : on trouve également une notice sur les annales de Metz.

13} Annal, ord.sanct. Bencd par dom Mabillor, 1. 1.

services dans la confusion et le désordre de l’invasion des barbares; il n’y avait pas de culte plus grand et mieux mérité que celui de ces illustres chrétiens, évêques éloquents, ou de ces clercs courageux qui avaient souffert le martyre dans les Gaules pour sauver les cités menacées , alors qu’Altila s’avançait comme un torrent dévastateur. Parcourez les légendes du huitième et du neuvième siècles; que de souvenirs nationaux ne se rattachaient-ils pas aux fondations monastiques ! Ici c’était l’abbayc Saint-Benoît sur Loire ( l’antique monastère de Fleury ) : on invoquait saint Benoit partout où devaient s'accomplir de pénibles travaux de culture. Plus loin, vers la Bretagne, de vastes solitudes dans les vieux bois druidiques étaient consacrées à la vie du désert : le Poitou , la langue d’oc, l'Anjou, étaient pleins déjà de ces cellules de solitaires qui s’élevaient comme des fermes modèles dans les retraites inaccessibles, nu rreux des rochers, dans les vallées arides que visitaient le loup et le sanglier (4). Qui pourrait nous dire l’hisloire de Saint Florent le Fieux, de la Croix Saint-Lcufroy, de Sainl-Ramhert en Lyonnais, de Saint- Marcel en Viennois?

Dois-je oublier la chronique de l’abbaye de Sainl- Victor-lez-Marseille? Saint-Victor, monument des siècles primitifs , quand le sang des martyrs coulait dans les catacombes, à l’époque des pieuses femmes, des veuves qui ensevelissaient les clercs, les évêques, les centurions agenouillés au pied de la croix; temps des diacres, des vierges qui recueillaient les fioles d’un sang précieux ou essuyaient les plaies avec leurs chevelures flottantes, et plaçaient la palme dans le tombeau , comme on en retrouve de pieux fragments à Rome (5). Le monastère de Saint- Victor avait pour fondateur primitif saint Cassien; sa chapelle fut d’abord un souterrain taillé au vif dans les rocs de la montagne druidique qui s’étendait sur les bords de la Méditerranée ; celle grotte mystérieuse , où se trouvent encore ici là des tombes, des figures étranges, que les cierges éclairent d'une lumière fantastique, avait vu les chrétiens primitifs échapper à la persécution. Quand la fureur s'apaisa , on vit sortir de la grotte humide les fidèles; et le monastère de Saint-Victor s’éleva sur la chapelle souterraine qui avait salué les agapes et les repas fraternels des enfants du Christ (6). La

(4) On trouve une sorte de statistique sur l'état des monastères dans la FUa S. C/arl , chap. u, apud Bolland., 1" janvier, tom. i.

(5) Les religieux de Saint-Victor, à Marseille, n’avaient rien de la vie active et industrieuse des autres ordres religieux ; ils n'oul point laissé d'annales, mais seulement des cartulaircs.

(0) Je ne puis 'dire l’émotion que m’a fait éprouver ce

voilà debout encore celte image de saint Victor, incrustée avec son armure chevaleresque sur la vieille porte noire qui ferme le parvis de l’abbaye; ce guerrier plein d’énergie est donc le centurion Victor ( le Victorieux); il a la pique romaine au poing, il terrasse un dragon, serpent ailé qui enlace son fougueux coursier de ses longs replis; courage , brave et digne centurion ! ce monstre qui se débat dans les angoisses de la mort , n’est que la pieuse légende des services que saint Victor rendit à la cité grecque et romaine (1).

Presque toutes les saintes histoires des premiers siècles chrétiens disent les dévouements patriotiques ; et tandis que saint Victor terrasse le dragon à Marseille, sainte Marthe , la compagne de Lazare, délivre Tarascon d’une grande calamité, personnifiée dans l'abominable tarasque , monstre affreux qui se dchat encore au milieu des fêles municipales (2). Ce symbolisme des légendes était donc l’expression naïve de la gratitude des peuples : ce dragon à la peau d’écailles, ce monstre brisé par le courage et la prière , n’était-il que l’image du démon ou du péché? Peut-être exprimait-il le souvenir du fléau dont le saint faisait cesser la funeste influence par son généreux dévouement. Saint Victor fut le l’ersée chrétien. Il faut , à toutes les époques, ces légendes de courage qui rappellent les services et préparent les grandes actions ; le martyrologe des Gaules est la plus magnifique chronique des puissants efforts de la civilisation chrétienne. Le caprice des peuples n’élève pas des autels ; il y a au fond de toutes les grandeurs de l'homme une cause : ces immenses monastères qui peuplaient les provinces étaient comme un noble témoignage; l’adoration u’est pas une vaine chose ; la légende fut le bulle! in populaire des services rendus par les évêques et les clercs au temps de barbarie !

Que de saintes femmes se présentent également dans l’histoire de la prédication catholique au sein des Gaules! L’ordre monastique s’était étendu parmi de pieuses héroïnes, depuis sainte Geneviève jusqu’à sainte Bathilde du monastère de Chelles (3), et cette Gertrude (4), jeune fille qui mourut à peine à vingt

souterrain, qui ressemble beaucoup, du reste, aux catacombes de Rome; je le visitais eu 1858, à la lueur de quelques cierges, et je lourbais une à une ce* ruelles pieuses où sont reproduites ici là quelques figures des troisième et quatrième siècles chrétiens.

(1) Voyez dans Kvrn les traditions du monastère de Saint-Victor, in-fol.

(2; J'ai assisté, à Tarascon, à celle procession bruyante ; la tarasque est une grande poutre qui brise tout dans son itinéraire : image de la calamité qui bouleversait les cités municipales. Compares Papa x.Hist. de Provence, lora. i, et dom Vmssctc, Histoire du Languedoc , tom. il. Les I

ans, joyeuse et parée comme pour une fête; Gertrude portait , aux jours de scs funérailles, la couronne blanche et virginale au front. Chaque province avait aussi sa sainte, comme elle avait son pieux évêque; une église monastique lui était consacrée. Le christianisme avait élevé la femme à la double et nolde condition d’égalité et d’ainour pur et chaste; elle était passée de l’esclavage et de la servitude à toute la dignité de la nature sociale. L’imagede la vierge Marie, celte mère de souffrances, protégeait la vie faible et souffreteuse ; la proclamation enthousiaste que fit le concile de Nicée , souvenir de l’Eglise primitive , sur la divinité et la chasteté de Marie, fut un des magnifiques triomphes de la femme ; elle marqua une nouvelle époque dans les sociétés modernes. Le double culte de la Vierge et de l’enfant Jésus forme la plus belle légende en l’honneur de ce qui est faible et misérable: au temps d'une civilisation brutale et violente, ce fut une idée éminemment soeialc que de placer au ciel, parmi les gloires et les puissances, une femme et un enfant divin ; on arrachait la société à l’empire de la force. Sous la seconde race , les monastères de femmes se multiplièrent à l’infini ; cette consécration à des idées morales, à une vie chaste et solitaire, était un grand exemple au milieu du désordre des mœurs et de l’impureté des hommes d’armes ; la jeune fille se mettait ainsi sous la protection de Dieu et de cette empreinte virginale, pur sacrifice qui s’élevait au Seigneur, et que couronnait 1’hisloirc de Marie, le triomphe de la femme (3).

Tandis que les évêques préparaient des lois sévères et des disciplines pour arrêter les écarts de quelques monastères dissolus , une fondation immense était faite au milieu de la chrétienté , comme un acheminement vers la pureté plus haute de la règle. Le dixième siècle s'ouvrait ! l’Aquitaine était soumise au duc Guillaume, fils de Bernard, comte d'Auvergne, et petit-fils du comte de Poitiers. Guillaume avait pour femme Ingeiberge, fille de Boson, roi de Provence , et sœur de l’empereur Louis. Ainsi sa lignée était magnifique! Dès son enfance, ce duc s’etait lié avec un saint abbé du nom de Bernon,

légendes des Gaules se trouvent surtout dans Mabillox , Acta sanct. ordln. sanct. Benedtct. Rien n’cil, au reste, plut complet que les Bollandiites.

(3) nia sanct. Bathltd. apud Boltand., 17 mart.

(4) f'ita sanct. Gcrtrud. apud Bolland. , 17 mart. Je ne cesse de répéter que cette belle collection est la source historique la plus réelle pour la piemière cl la seconde race.

(5) Ce culte do la vierge Marie n’a été bien dominant qu'à partir du onzième siècle; il, fut le principe et le mobile de la chevalerie. L'influence de la Vierge a été déterminante sur la civilisation du moyen âge.

orme ire.

issu du comté de Bourgogne ; Bernon s’en allait prêchant la réforme monastique , et la réputation de sa sainteté s’étendit bientôt au loin (1) ; il vint trouver Guillaume d’Aquitaine , le suppliant de lui donner un coin de terre pour établir sa réforme monastique; et comme le digne seigneur possédait des manoirs dans le Méconnais , il scella , lui et sa femme Ingelbcrgc, la cbartre suivante qui fut l’origine de la grande fondation de Cluny : « Moi , Guillaume (2) duc d’Aquitaine, voulant employer utilement pour mon âme les biens que Dieu m'a donnés, j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de m’attirer la gratitude de ses pauvres; <*t afin que cette œuvre soit perpétuelle , je veux entretenir à mes dépens une communauté de moines. Je donne donc , pour l'amour de Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ , aux saints apôtres saint Pierre et saint Paul, de mon propre domaine, la terre de Cluny, sise sur la rivière de Graune,avec la chapelle qui y est , en l'honneur de la sainte Vierge et de saint Pierre , et ses dépendances; le tout situé dans le comté de Mâcon ou aux environs. Je le donne pour l'âme de mon roi Eudes et de mes parents et serviteurs ; à condition qu’à Cluny on bâtira un monastère pour y assembler des pauvres vivant selon la règle de saint Benoit, et que ce soit à jamais un refuge pour ceux qui, sortant misérables du siècle, n'apporteront avec eux que la bonne volonté de servir Dieu (3). Ces moines et tous ces biens seront sous la puissance de l’abbé Bernon tant qu’il vivra ; mais , après son décès, ils auront le pouvoir d'élire librement pour abbé , selon la règle de saint Benoit , celui qui leur plaira , pourvu qu’il soit de la même observance ; sans que nous ou aucune autre puissance empêche l’élection régulière. Tous les cinq ans, ils payeront dix sols d'or à saint Pierre de Rome pour le luminaire, et auront les saints apôtres pour protecteurs et le pape pour défenseur ; qu’ils exercent donc tous les jours les œuvres de miséricorde , scion leur pouvoir, envers les pauvres , les étrangers et les pèlerins. De ce jour, ils ne seront soumis ni à nos parents, ni au

(1) Bibliolh. Cluniacens. , loin, i, ad ann. 910, el Ma* BH.LOS, loin, v, act. pag. 77.

(9) Concit. Gattic., tom. ix. Cette cbartre ac trouve en entier dans ta Bibtioth. Cluniacens., pag. 2, cl dans Mabillo», ,4c!. sanct. ordin. s. Bencilict ,sœcul. 5,p. 78.

(3) Celle rlurtre était conservée à Cluny en original. Le cartulaire de Cluny était le mieux préservé des ravages du temps ; le résumé connu sous le titre de Bibliolh. Cluniacens. est un précieux recueil pour l'histoire des dixième et onxième siècles.

(4) Bibliolh. Cluniacens. — Acta sanct . ordin. sanct. Benedict., sœcul. 5.

(5) J'ai visité les ruines de Cluny et le cloître qui est

roi , ni à aucune autre puissance de la terre ; aucun prince séculier, aucun comte, aucun évêque, ni le pape même , je les en conjure au nom de Dieu et de scs saints et du jour du jugement , ne devra s’emparer des biens de ces serviteurs de Dieu ; nul aussi ne les vendra, ne les échangera , diminuera ou donnera en fief à personne , et ne leur imposera point de supérieur contre leur volonté ; enfin anathème sera prononcé contre ceux qui voudront empêcher l’effet de celle donation ; el de ma propre puissance , moi comte , j’ajoute une amendede cent livres d’or contre quiconque méconnaîtra les immunités cl privilèges de mon hospice des pauvres (4). « Ainsi fut fondée la grande cellule de Cluny en Mâconnais, celle institution qui brille d’un si vif éclat dans la silencieuse société du moyen âge. Le nom de Cluny apparaît sur toutes les Chartres et diplômes; les carlulaires sont remplis de donations pieuses faites aux pauvres moines ; Cluny ! Cluny ! que ton souvenir est magnifique encore, au milieu même des ruines ! Lorsque vous descendez la Saône qui roule ses eaux paisibles, jetez les yeux à quelques lieues de Mâcon ; vous voyez s’élever des débris, puis un bâtiment, puis de vastes dortoirs, déliantes murailles, qui forment là comme une cité; foulez ces ruines, parcourez ces vallées, ces coteaux, ces lieux si animés, cette ville peuplée , ces hameaux riches si bien cultivés , ces petits bourgs de Sainl-Maur , de Jalogny , de Larency , de Saint- Vmcent-des-Prés, Donzy-Ie-Royal , baigné des mêmes eaux que Cluny, ce lieu si fertile avec ses prairies légèrement agitées par la Saône ; tout cela fut produit par le travail des religieux de Cluny (î$); cette civilisation fut leur œuvre, et les générations ingrates ont brisé les premiers auteurs de leurs richesses. Cluny était au dixième siècle un désert couvert de bruyères, dévasté par les féodaux des montagnes; ce fut là que les premiers fondements du monastère des pauvres de Sainl-Benotl furent jetés sous l'abbé Bernon ; le duc Guillaume d'Aquitaine avait désigné ce solitaire pour abbé de Cluny. Après la mort de Bernon, l'élection fut reaujourd'hui contacté à ce qu'on appelle des établissements d’utilité publique ? le cœur m'a saigné de voir toute* cea dévastation* ; ou a des inspecteur* de monuments publics , des comité* historiques, el la destruction des œuvres de l’art continue; nous sommes si ingrats envers les générations qui nous ont ptécédés dans la vie ! Ce grand égoïsme s'applique à tout: on Tait bruit des commissions el des écoles ; on nomme des comités, on fouille tumultueusement les Chartres selon 1rs passions du temps actuel; on exploite les idées politiques passagères, on ouvre boutique de communes, de tiers état , et dans ce triste bazar d’érudition mal conduite, déjeunes intelligences s'abîment dans d’infructueuses et inutiles recherches.

connue la base et le fondement de l’ordre. Désormais toute fondation religieuse dut réunir les grands principes de la liberté démocratique , avec la dictature ensuite, qui est le dernier résultat de tout système dont le peuple est la base (1).

Les privilèges «le la fondation de Cluny grandirent bientôt avec la piété et la renommée des religieux; on vit alors les règles et les coutumes monastiques de la pauvre cellule s’étendre sur toutes les provinces; les religieux de Cluny étaient affranchis de la juridiction épiscopale ; l’évèquc de Mâcon ne pouvait pas franchir le seuil du monastère , même avec le bâton pastoral aux mains. Cluny releva directement du pape ; l’abbé avec sa mitre sainte , sa croix de bois, ne dut son pouvoir qu’à ses frères (2J. Les cellules s’étendirent au loin dans la campagne ; des oratoires ici là placés devinrent comme des succursales qui saluèrent la croix de Cluny, leur mère et leur fondatrice ; et telle fut la puissante renommée de celte fondation, que, dans l'espace de quarante années, Cluny reçut plus de cent vingt Chartres de donations ; tout chevalier mourant léguait quelques manses de terre ou un droit féodal , ou une somme d’écus d’or aux pauvres de Cluny qui exerçaient l'hospitalité envers les voyageurs. Les religieux soignaient avec sollicitude dans leur infirmerie les hommes d’armes blessés ; nobles , clercs et peuple laissaient aux moines de Cluny des terres incultes que les frères allaient défricher après l’étude et la prière (3).

Les coutumes de Cluny étaient rigides : dès que le chant du coq se faisait entendre, les religieux étaient debout ; on écoutait psalmodier les saintes leçons morales de l'Écriture ; au milieu d’une silencieuse attention , on disait les cantiques des prophètes, cri douloureux qui exprime l’impuissance et le désespoir de la vie ; on récitait ces hymnes où l’âme saignante pousse un cri lamentable. Le roi David est l’image du sensualisme épuisé, qui a trouvé partout le vide et l’amère déception ; le roi puissant a porté la coupe du plaisir à ses lèvres ; elle s’est desséchée : quelle puissante consolation pour ces religieux qui macéraient leur chair et se séparaient du monde, quand on leur présentait ce monde avec

(1) Bibliolh. Cluniacens., tom. i.

(2) Ces privilèges furent reconnus et confirmés par plusieurs papes, et spécialement par Urbain II. Fay. Bahorius et Pagi, ad ann. 1094*1097.

(3) Bibliolh . Ciuniacent. , lom. ■ ; elle contienne résumé cartulairesi précieux de Cluny. La Bibliothèque de Mâcon en renferme des débris épars. Mabillox, Annal, ordin. sanct. Benedicl , tcvcul. 5.

(4) La règle de Cluny est en télé de la Bib/iof/t. C/unia • cens., in -fol. Elle fut recueillie par le frère Bernard en 1067 ; Trilhème a rapporté ce remarquable règlement ,

I ses misères! Après la prière, un frugal repas d’herbes cuites, de légumes sauvages, qu’assaisonuaient légèrement le sel et la graisse; on mangeait aux fêtes de l’Église un peu de chevreau et de viande, moins pour nourrir le corps que pour ne point ressembler aux manichéens, qui avaient répugnance de toute nourriture animale. Le repas était suivi du travail ; les disciples de saint Benoît se dispersaient les uns dans le désert pour cultiver la terre, les autres dans leurs cellules pour recueillir et copier les livres saints ou les traditions de l'antiquité grecque ei romaine. Il y a un indicible bonheur dans l’étude des générations mortes , alors qu’on est sous les grands bois , quand le murmure des vents secoue les feuilles qui naissent et tombent comme les années du passé. Le silence était impérieusement commandé ; on n’entendait pas dans le monastère un cliquetis de paroles oiseuses, d’inutiles propos; à certaines heures, les religieux (4) pouvaient se communiquer leurs pensées, mais habituellement ils devaient se replier sur eux-mèmes , et méditer profondément sur les vanités du monde; car l’énergie de la pensée vient des sensations qui se refoulent solitaires vers la tète cl le cœur.

L'habitude monastique recommandée par les premiers chrétiens, était de fonder ici là des colonies de frères dans les lieux les plus sauvages et les plus incultes des provinces; si un monastère se trouvait trop nombreux, il envoyait quelques-uns des moines au loin dans la campagne; souvent c’était sur les sollicitations mêmes de quelques pieux habitants que l'oratoire était fondé ; cinq à six pauvres frères s’acheminaient avec le souvenir chéri et les règles de l’ordre (5); lorsqu’ils trouvaient un lieu propice où l’écho seul retentissait, une roche audacieuse ombragée de quelques arbres sauvages, ou un torrent qui se précipitait écumeux à travers les broussailles; lorsqu'ils trouvaient un désert où l'oiseau de proie poussait ses cris aigus, où le loup faisait entendre son glapissement lugubre ; ou bien lorsque mille reptiles, la couleuvre, la salamandre, prenaient la vie sous un sol humide, réchauffé par le soleil ; dans ces lieux d’affreux aspect les moines choisissaient leurs cellules de préférence , comme

Script., chap. ccciltii. Le meilleur texte est dans dora d’Acrmiy. SpicUeg., tom. îv, aux preuves 9.

(5) Consulte/ les notices d’André Duchesnesur la Bibliolh . de Cluny, pag. 23. et doin d’Aciuby. Splclleg. , p. 7 et 9. Sur un de* manuscrits de la règle de Cluny, que J’ai en en ma possession, j'ai trouvé ces vers de la main d'un solitaire, sur lequel les siècles ont roulé :

Monache , qui Chrtstt fie ri pugil arrtpuistt ,

Vt pugnare scias, hoc opus tnsplcias.

l,ex sub quA vtvls quetr s il, cognoscere si vis .

Hotte quid hœc habeat pagina non pigeât.

si Dieu leur avait donné pour mission de cultiver, de défricher incessamment la terre pour la nourriture de l’homme. Bientôt s’élevaient des cellules de bois, une église de pierre, un hospice pour les pèlerins et les pauvres; puis un bourg, un village, une foire avec privilèges; la vie de l’homme, puissante et laborieuse, remplaçait bientôt la solitude sauvage. Ainsi fut fondé Clteaux , la fille de Cluny, colonie du monastère de Molesne en Bourgogne; vingt et un moines de l'abbaye allèrent s'établir dans un désert à cinq lieues de Dijon ; ces terres incultes portaient le nom latin de Cistercium , et l’on disait Clteaux dans la langue franque et bourguignonne. Il faut lire dans les légendes la description affreuse de celte plaine sauvage de Clteaux , toute couverte de bois et de broussailles; on ne pouvait faire un pas sans se déchirer la chair sous les vêtements de bure : les annales de Saint-Brnoit disent qu’on trouvait là le basilic aux yeux méchants, au regard oblique et pernicieux (1); et quand on jeta les premiers fondements de quelques cellules en bois de sapin, il fallut disputer la terre aux serpents qui sifflaient dans les herbes vénéneuses. Clteaux devint bientôt une magnifique demeure; les religieux s’y étaient établis dans la lune de mars 1098, un dimanche des Rameaux ; et , dix ans après , la renommée de Clteaux s’étendait par tout l’univers ; car alors Clairvaux n’était pas né encore; il n'exislaitdansla vallée d’ Absinthe, sur la rivière d’Aube, qu’un simple oratoire de toute part entouré par des repaires de voleurs, ainsi que nous l’apprend depuis saint Bernard ; triste surnom que celui dV/ôtinthe , car il exprimait la tristesse et l'amertume des habitants de ce désert en proie au pillage et à la •dévastation.

Dans ce temps apparaissait à Cologne la vieille ville du Rhin , un clerc qui devait remplir de sa pieuse renommée les annales des ordres monastiques; il s’appelait Bruno, archidiacre de la cathédrale , une des intelligences les plus savantes et les plus avancées de ce siècle : sa conduite était austère, son front large et chauve à vingt ans ; Bruno était ; déjà la pierre précieuse du chapitre de Cologne

(1) Comparez Cisterciens. Exoï'd., chap. xtu, xyii , et le» Bollamiisle», mens, april ., pag. GG3. n° 4, et 17 april., png. 490 , no 2. Je dois donner ici en son entier le titre des livres les plus curieux sur la fondation de Cluny et de Clteaux. Bibtiolheca C/uniacensls , in quâ SS. Fatrum, Abbalum Clunlacensium vitœ, mlracula, scripla , etc., cura I). Martini Marrier et Andrée Qucrcitani Tui'onensis. Paris, 1014, in-fol.; et Exordium cœnobil Cisterciensis , auctore S. Stephano , ittius archimonasterii fundatore et Abbalc : dans la Uibliotheca Cisterciensis , loin. i.

(S) y oyez, sur la fondation de la Chartreuse, Goibert,

avant que s'élevât cette belle cathédrale, couvre des confréries et des ouvriers de chaque étal en la ville. Bruno vint à Reims pour étudier et développer les enseignements scolastiques ; profondément affligé des mauvaises mœurs des clercs, il conçut la pensée d’une vie monastique plus rigide et d’une abdication du monde plus profonde; il ne trouvait aucune règle assez sévère, aucune discipline assez impérative ; il résolut de se consacrer tout à fait à la vie des ermites, et de fonder une communauté silencieuse qui se livrât tout à la fois à la contemplation , à la prière et à l’étude, comme ces pères du désert dont parle saint Jérôme , et dont le Titien a divinisé les magnifiques tètes.

Bruno s’achemina donc vers les montagnes du Dauphiné; il y était attiré par la réputation des vertus du saint évêque de Grenoble. Bruno et deux de ses compagnons s’agenouillèrent la face contre terre pour solliciter la solitude et le désert ; l’évêque leur concéda des rochers amoncelés sur des rochers, une sorte d’aire, nid d’aigle dans la montagne : ce lieu est nommé, dans les vieux documents, la Chartrouec ou Chartreuse (2) , cl devint une communauté d’ermites. Les compagnons de saint Bruno vécurent ensemble, mais jamais ils ne se communiquèrent leurs désirs, leurs volontés par la parole; celaient des corps en dehors du monde, s'élevant par l’âme vers la cité céleste, la seule espérance de leur amour. Dès qu’un peu de terre leur fut concédé , ils l’ensemencèrent de quelques grains , puis ils sc livrèrent à l'éducation des troupeaux sur la montagne, comme les pasteurs et les bergers ; leurs yeux s’élançaient au ciel , leurs mains calleuses brisaient les rochers pour jeter quelque culture sur la cime des monts. Les chartreux durent s’abstenir de vin et de viande, qui alourdissent le corps et enflamment l’imagination des vains désirs du monde ; le silence méditatif fut la règle impérative des religieux de la Chartreuse ; le travail dans chaque cellule , l’élude par l’esprit surtout, puissante nourriture, ainsi que le dit saint Bruno : voilà les prescriptions qui furent imposées aux solitaires (3).

abbé de Nogent, Fila, lib. i, chap.

n°* 85 et 86. — Acta, sonet, ordln. sanct. Benediet., tom.ix. n° 88. Rien n’est plus curieux pour suivre l'histoire du désert et de la solitude.

; 3,i I.a Chartreuse commença d'élre habitée par les religieux à la Saint-Jean 1084. Guisert, de Fitâ sud , ch. xi, est toujours fort curieux sur la règle des chartreux, t'oyez aussi Mabillox, Frafat. de ses annale», sœcul. 0. Comparez avec tes Dollandtsles, Fit A Bug. 1° april., lom. ix.

| Le P. I. alibi? a également publié un fragment curieux sous ce titre: De Institut. Cartusianœ. Bibtiolh., I. i, p. 638.

On conçoit à peine , dans les sociétés modernes si agitées, ce besoin qui jeta toute une génération dans le désert. Au moyen âge, une sorte de tristesse soudaine pousse des populations entières à la solitude ; aujourd'hui voyez autour de nous l’aspect de tout ce peuple qui travaille, et se remue incessamment; la génération actuelle est comme une vaste fourmilière, où tout se meut sans but déterminé, pour arriver ensuite au tombeau ; le dernier terme d’une vie laborieuse. Spectacle bien mélancolique, que l’aspect de ces masses qui s’agitent avec une sorte d’instinct d’animalité , et bourdonnent comme des insectes autour de la société qui n’a plus ni traditions, ni croyance, ni foi en elle-même ! Ce spectacle d’une activité stérile , ce rapide retour des fêles sans plaisir, des joies sans bonheur, des félicités amères , tableau si elfrayant dans la marche des siècles, entraîne les esprits méditatifs en dehors de ce tourbillon qui vous prend , vous mène sans cause et sans résultat. Quand l’âme déchirée pousse un profond soupir, l’existence du désert soulage ; qu'importe le dur cilice sur la chair, quand le cœur est en lambeaux ! qu’importent la macération et le jeûne , quand la tête brûle et s'affaisse sur la poitrine ! qu’importe l’aspect d’une terre sauvage, lorsque l’affreuse satiété ne donne plus de sensations à l’âme épuisée ! La vie monastique s'explique par le cœur même : en vain vous briserez la vocation solitaire , vous disperserez au vent les débris des monastères ; cette vocation viendra , parce qu’elle est dans l’instinct douloureux de chaque existence fatiguée. Les corporations religieuses s’abîment et se reforment ; les hommes d’armes envahissaient les monastères dans le moyen j âge, comine aujourd'hui les soldats, les industriels j envahissent les ruines des cloîtres pour y transporter leurs habitudes actives. Cluny a servi longtemps de caserne; le bruit des armes s’y faisait entendre, comme au moyen âge le hennissement des chevaux dans le monastère. Clteaux abrite quelques ouvriers qui s’agitent pêle-mêle : femmes, enfants, vieillards, abrutis devant une mécanique pour gagner un salaire péniblement obtenu ; et Glairvaux est devenu la prison des délits politiques, invention ! cruelle des sociétés modernes. Ainsi rien ne change ; que dans la forme ; l’invasion de la solitude par les hommes sensuels, par les forts et les puissants, ' est le retour vers la brutalité féodale ; la pensée

morale est dominée par la force de la chair jusqu’à ce qu’elle triomphe à son tour, car l’intelligence est au-dessus de la matière, et l’homme n’est pas condamné à marcher sans but, comme s'il était marqué au front par la malédiction de Caïn (1).

La règle de saint Bruno fut une réforme austère de celle de saint Benoit : les mêmes prescriptions delravail et d’étude furent ordonnées ; Bruno recommanda surtout l'hospitalité envers les étrangers , pauvres voyageurs égarés dans les solitudes. Ce fut la première vertu (2). Je vécus enfant au milieu des débris d’une chartreuse, à la face de quelques fresques en ruines qui reproduisaient les tableaux de Lesueur sur la vie de Bruno , et l’hospitalité des frères qui avaient cultivé ces jardins potagers, ces bosquets embaumés de roses au milieu d’une nature aride fécondée par les religieux (3) ;ce qui me frappait dans ces fresques , c’était l’humble posture de ces religieux qui s’agenouillaient la face contre terre , devant les étrangers au maintien grave , à l’œil doux et reconnaissant; et tandis que les frères observaient une abstinence rigide , ils offraient aux visiteurs émus le poisson des viviers, des fruits magnifiques étalés sur une table avec l’aménité d’une hospitalité antique. Ces images qui m’avaient si vivement frappé, je les retrouvai plus lard à la chartreuse de Grenoble, fondée par saint Bruno. Qui ne sent la paix silencieuse d’une âme battue par les orages de la vie au milieu de celte nature sauvage, de ces rochers brisés par l’ouragan, de ces cascades en poussière , moins déchirées encore que le cœur de l'homme ! qui n’aime à contempler celte neige éternelle avec sa teinte rosée, lorsque les derniers feux du soleil viennent frapper les lacs de glaces, mers immobiles dont les ondes pétrifiées ne s’agiteront qu’au jour où la terre s'abîmera dans le heurtenienl des mondes !

Dans les solitudes sous l’invocation de saint Benoit, le premier devoir était l’étude , la première mission l’enseignement ; au sein des monastères , comme dans les cathédrales , on avait formé des écoles publiques destinées a apprendre aux riches et aux pauvres, sans distinction, lesélémentsdela science, il n’était pas une église qui n’eût , indépendamment de la prédication dominicale, des leçons scientifiques après matines; les scolastres présidaient à l'éducation des jeunes clercs et étudiants. La science resta néanmoins stationnaire dans les dixième et

(I) Les statistiques de la France se vantent beaucoup de i firme déjà; alors lui viennent la mendicité et l'hospice!

cette transformation. Je visitais Cluny en 1837, et Clteaux • (2 ) De Institut. Cartusianœ. Libre, Bibl., loin. i,

l'année suivante; je vis là une nature plus abaissée , plus p. 638.

souffrante à la face des machines de manufactures que (3) Je veux parler de la Charlreusc, à une demi-lieue de les serfs et les manants du moyen âge ; l'enfant de j Marseille , colonie de la Chartreuse de Villeneuve ; l'église

huit ans est jeté devant une machine qui roule, roule cxisteencore tout entourée de cellules détruites, et de petits

pour lui jusqu'à quarante ans , époque où il devient in- I jardins que les chartreux avaient cultivés de leurs maïus.

onzième siècles ; elle ne fit aucun progrès remar- I «piaille depuis l’époque du roi Robert jusqu’à l’apparition de saint Bernard et de Pierre le Vénérable, types de la scolastique. Un caractère commun se manifeste entre la situation littéraire des deux siècles ; l’état de sauvagerie n’avait pas changé dans la société, et, au milieu des querelles sanglantes , la lance au poing, ou des combats à outrance, comment trouver le moyen d’agrandir le cercle des études (1)?

La langue vulgaire était toujours parmi le peuple un mélange corrompu du latin et des idiomes de la conquête, débris de la vieille Gaule. Le peuple ne parlait pas la langue de Tite-Livc et de Cicéron ; les tournures de phrases longues et développées de Rome antique ne pouvaient servir aux passions belliqueuses et rudes de la race franque et des autres barbares envahisseurs ; la colère vive, brutale , impétueuse, ne pouvait s'exprimer en périodes étudiées ; il lui fallait une langue plus simple et plus altière. Il se forma donc partout dans les Gaules un patois distinct, idiome de chaque province, qui se fondit et se régularisa dans la double syntaxe de la langue romane (2) et de l’anglo-normand , mélange du latin corrompu , du gaulois et du saxon. Là fut la parole du peuple, la phrase usuelle, même dos barons et chevaliers ; si les clercs conservaient dans le sanctuaire l’étude de la langue latine, s’ils s’en servaient dans leurs livres ou dans les hymnes qui s’élevaient à Dieu, les hommes d’armes, les serfs, les manants employaient le parler vulgaire; cet idiome éclate et retentit dans les chansons de Geste, les canlilènes, dans les serments prêtés de prince à prince (3), dans le cri de guerre ou d’armes avant la bataille, comme à Haslings, ou dans la rédaction primitive des lois normandes de Guillaume , et bientôt il se déploie avec plus de magnificence dans les longs poèmes ou romans qui furent publiés à la fin du onzième siècle. « Chevaliers, voulez-vous ouïr la chanson de Guillaume au Court Nez ? voulez-vous ouïr la cantilène du vicomte de Veuladour en Limousin, ou bien la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ par le chantre du Dorât? Voulez-vous ouïr le cantique de saint

(1) Bénédictins, Histoire littéraire de France, tom. vu ( discours préliminaire J.

(2) Le glossaire de Ducangc est la preuve vivante des révolutions qu'avait éprouvées la langue latine.

(3) Voici un exemple de la syntaxe adoptée dans les neuvième et dixième siècles. Serment de Louis le Germanique : u Pro Deo amur et pro Christian popio, et noslro commun salvamento disl di in avant, in quant Deus savir et podirme dunat , etc. » Nithaud, liv. m, pag. 374.

(4) L'origine de ccs chansons de Geste a été discutée et résolue dans une multitude de travaux; c'est une matière

Wulfram et de saint Wandrille, par Thiébauld de Vernon, ou la belle légende de saint Thibaud de Provins (4)? » Vous trouverez ces longues histoires, ces naïves poésies des contadours , baladins . jongleurs, toutes écrites en langue vulgaire ; car n'ëlailce pas ainsi qu’on devisait dans les cours plénières? El comment les liâmes et chevaliers eussent-ils pu lire en latin la langue des clercs , les aventures de Guillaume au Court Nez, avec les enfances de saint Guillaume , le couronnement de Louis le Débonnaire, le moinagede noire sire?comment auraient-ils lu les beaux faits d’armes de Roland qui mourut à Ronccvaux? Tout ce qui s’adressait aux masses était écrit dans la langue du peuple ; ce peuple riait et gambadait en écoutant les jongleurs et ménestrels ; quelle était la fête ou cour plénière qui pouvait se passer de ménestrandie? L’usage de multiplier les chansons de Geste se répandit dans la société, et, à la fin du onzième siècle, on commença à réciter la plupart des vastes chansons qui appartiennent au cycle de Charlemagne et de la Table ronde. Sous la période suivante, les épopées se régularisent dans des œuvres plus parfaites (5).

La génération ne fut donc point littéraire dans le sens de la vieille latinité grecque et romaine; après les faibles lueurs du règne de Charlemagne , il y a peu de souvenirs et de goût dans les intelligences pour Rome impériale avec son cortège illustre de Cicéron , Virgile , Horace , Tite-Live, Tacite et Saluste; on bégaye une littérature nationale, on prépare en loogues poésies les premières œuvres des langues d’oc et d’o/7, ces chants de Geste , épopées dont je retracerai plus tard le développement successif : ne cherchez pas encore une philosophie dispilleuse, les arguties ne vont pas aux époques de brutalité native et de franchise dans les idées et dans les mots. La scolastique n’est point née, la croyance domine tout, et lorsque quelque hérésie se montre, comme sous le roi Robert , on se hâte de l’étouffer par un cruel mouvement de peuple et par de sanglantes exécutions. S’il y a quelque trace de libre examen , elles s’abîment dans la foi naïve, qui jette les ténèbres sur le monde , et abaisse toute conscience devant Dieu et l’Église. L’examen libre ,

usée. Comparez Bénédictin» , Hist. littéraire de France , tom. vu , préface, et le» travaux érudits de M. Rayoouard sur la langue romane, et l'histoire de la vieille Académie des inscriptions, tom, i , part, i ; tom. ii, pag. 73G.

(5) Comparez le président Fauciiet, liv. s, rhap.iv; Mkxage, pag. 396, 570, et le Journal des Savants, 1712, pag. 533. M. Raynouard se distingue toujours parmi les modernes {Choix des poésies des Troubadours). M. Raynouard défendait la Provence, M. l'abbé de La Rue s'élail fait le champion de la Normandie et de la langue d'oil. W oyez son ouvrage Jongleurs et Trouvères, aon. 1834.)

hardi , ne vient que clans les époques avancées ; il ne se montre point quand la croyance embrasse tout ; la philosophie du doute ne s'implante pas dans un champ stérile et sauvage; l'examen est le type et lu plaie des sociétés épuisées et raisonneuses.

Au onzième siècle, les premières lueurs de la critique hautaine ne paraissent point encore dans les sciences; les observations pratiques font plus de progrès : comme elles sont le résultat de l’application , elles se développent instinctivement ; ainsi la chirurgie et la médecine s’avancent vers des résultats. Dans ces époques où tant de fléaux régnaient, quand les chevaliers et les barons se faisaient de profondes blessures de leurs grandes épées, il fallait bien que des chirurgiens habiles pussent panser, par des moyens simples , les ravages de la guerre; s’il y avait des expériences maladroites, comme les chroniques nous en ont laissé de nombreuses traces (1), d’autres furent heureuses : de là toutes ces traditions de guérisons merveilleuses qui nous restent dans les chansons de Geste; de là celte poétique herborisation des châtelaines bienfaisantes qui couraient la campagne pour chercher des plantes, des baumes; nobles dames qui guérissaient de leurs mains les plaies cruelles des chevavaliers blessés dans les combats. Les jongleurs faisaient intervenir sans cesse dans l’épopée du moyen âge les fées enchanteresses en rapport avec les esprits; elles venaient porter aux hommes d’armes blessés le secours de leur art divin. Qui nous rendra les épopées d’or de Merlin et de Morgane? Ces traditions, en les dépouillant du merveilleux qui les environne , font supposer un avancement assez sérieux dans la médecine et la chirurgie (2); les légendes des vieux romanciers indiquent quelques guérisons surprenantes qui avaient vivement frappé les esprits. Il n’y a pas de légendes absolument fausses; elles prennent toutes leur origine dans les impressions et les souvenirs populaires ; ces fées gracieuses qui, dans les romans de Geste, se servaient de quelques paroles murmurées pour rendre les forces et la vie aux chevaliers, rappelaient les services des nobles châtelaines instruites dans la science des simples , transmise depuis les druidesses sous les hautes forêts celtiques. L’astronomie , les mathématiques et la chimie se

(1) Richard Cœur de Lion mourut par l'inexpérience des chirurgiens. F oyez Philippe-Auguste, loin, ii , d’après Roctn db Uovsoeti.

(S) Bénédictins, Histoire littéraire de France, tom. vii (préface, pag. 10 à 50,-.

(3) Sur la médecine et les mathématiques aux dixième et onuème siècles, lisez Oaderic Vital, liv. iT,p.ig.550 ; Mabillos , Annal. 00, n® 14. Gerbert cl Abhon de Fleury

mêlaient alors d'une façon étrange à toutes les superstitions : l’astronomie cherchait les temps, les horoscopes dans les phénomènes célestes , dans les étoiles filantes ou les éclairs lumineux qui parcouraient l'horizon enflammé avec le fracas de la foudre: elle étudiait la grêle qui moissonnait les champs, les pluies de pierres et d'animaux immondes qui de temps à autre venaient effrayer l’imagination des solitaires. Tous ces phénomènes jetaient les chroniqueurs dans d’étranges conjectures sur le mouvement des mondes et sur la fin prochaine du genre humain : car tout se rattachait alors à la vie future ; la chair était comme une enveloppe importune. L’idéalisme catholique (3) était l'abdication de toute sensualité.

Les mathématiques ne rectifiaient rien ; elles s’éloignaient de toute rectitude , elles étaient dans ces imaginations simples et ardentes un moyen de calcul algébrique pour les sorts ; chaque nombre avait sa signification et son pronostic. « Fuyez, (pauvres serfs . lorsque le nombre treize apparaît ou sur votre case ou dans le calcul de vos journées, ou bien encore si vous l’apercevez en songe au milieu de figures étranges et de créations fantastiques. Maintenant si vos troupeaux s’amaigrissent , si de pâles figures demeurent désormais dans les villages, c’est qu'on a jeté une mauvaise combinaison sur les hommes et les troupeaux : le cercle, le triangle, le mélange informe des signes cabalistiques, est comme la fatalité qui vous menace. Fuyez au loin , dames et chevaliers, vos manoirs sont marqués par les mauvais esprits (4). » Dans ces combinaisons de simples, de nombres, dans ces mixtions de plantes, apparaissent les premières idées de l’alchimie; la science commence à se déployer avec les ailes noires des esprits qui voltigent , comme des chauves-souris , sur 1rs fourneaux allumés de quelques solitaires; les savants soufflent les ustensiles rouges de feu , et s’abîment en méditations à la face «les métaux liquéfiés, pour y chercher incessamment les secrets de la nature et de la vie des choses.

Au-dessus de tout il n’y a qu’une science qui reste intacte comine une tradition sacrée, c’est la théologie ; elle domine les intelligences , clic préoccupe les esprits, parce que la croyance est au fond du cœur de ces peuples, et que la théologie n’est

furent de remarquable» mathématiciens. F oyez encore Orueric Vital, liv. ix, pag. 719.

(4) Les principaux mathématiciens du onzième siècle soni, indépendamment de Gerbert, 1®Halinard.archevéquo de Lyon ; 2® tlelherl , moine «le Sainl-liubcrt , dan» les Ardennes; 3» Francon Scolastique, de Liège. Voyez Spicileg tom. i, pag. 461 ; Martes s. amplissim. Colleci., tom. iv, pag. 925; Marillos, Annal., liv. lv, n® 95.

IIUGDES CAPF.T. - 930-1103.

que la rt’ijle imposée au culte qui monte vers le ] ciel : chroniques, légendes, histoires, tout se rattache à l’adoration de Dieu (1) ; douce science qui, vous détachant des misères de la terre et de la tristesse des réalités, vous place dans un monde rêveur et imaginaire où se montrent le Seigneur dans sa gloire , les vierges, les archanges et la poétique hiérarchie des cieux ! Le matériel de la vie n’est qu’un long désespoir autour des joies qui se dessèchent et des plaisirs qui fuient ! Nature fatale qui s'attache à l’homme, et lui présente toujours la plaie de sa destinée passagère! La vie est comme ces beaux fruits aux couleurs veloutées : on les louche, on les cueille , et l’on trouve au cœur le ver rongeur. La théologie vous enlève au désespoir des réalités, elle vous fait vivre dans un monde d’imagination où tout est beau comme l'arc-en-ciel , où tout est nuage d’or et d’idéalisme , comme ces horizons vagues et brillants qui présentent à l’œil une population de feu, des tètes rayonnantes, des vierges au bleu céleste , et des séraphins aux ailes d’argent; tout cela disparaît quand la nuit vient avec ses ombres noires; la nuit, triste condition pour l’intelligence de l’homme, image de la matière dans son effrayante nudité, lorsque nous voulons pénétrer le mystère des sources de la vie. Au moyeu âge, la théologie et la croyance s'emparent des arts; elles les élèvent, elles les font beaux, elles jettent sur les grandes œuvres comme un rayon céleste.

A lors commence la construction des vieilles cathédrales : l’église de Sainte-Bénigne de Dijon , celle de Saint-Martin de Tours, de Suint-Hilaire de Poitiers, la cathédrale de Chartres, Saint-Martial de Limoges, la primitive église de Cluny appartiennent à celle période, et leur architecture commence à s’élancer vers les cieux, le luit ardent des générations. Ces cathédrales n’ont pas de peintures encore , elles sont simples et froides comme la pierre, elles n’ont d’autres ornements que les stalles du chœur et les tombeaux : les stalles où les moines passaient la vie, le sépulcre où ils la finissaient (2); ici là des sculptures dans les cintres des voûtes, figures grotesques ou hideuses. Le goût des nations primitives a quelque chose d’ahrupl qui ne devine pas le beau. De grossières miniatures de l’art byzantin sont reproduites dans les missels; Part de l’orfèvrerie y brille en topazes, émeraudes, fer-

(I) r. Mabillox, Elud., pag. 210, et Ilurt , Discours sur Vital des études ecclésiastiques au moyen Age.

(2j Mabillox, Annal, ordin. sanct. Benedict., liv. mi, n®8;liv. iv, o»7; liv. lui, n°11G; liv. lviu, no 100; liv. lx vu, n® 57.

(5) t'oyez les Missels de la Bibliolh. du roi. Un «les granits orfèvres de ce lemps fut O.loraonc, moine de Saint-

moirs d’ivoire, d’or ou d’argent, avec l'améthyste au centre, enchâssée dans l'argent blanc et plat, selon Vus de saint Eloi , l’argentier et orfèvre du roi Dagobert (3). Ces peintures et ces couleurs se reproduisent demi-effacées encore sur les tapisseries qui se sont conservées comme des débris des vieux âges; ou tissait la laine grossière qui servait aux vêtements du menu peuple. Au coin du feu, dans les longues veillées, on voyait la quenouille antique aux mains desa matrones; elles racontaient les légendes et les chansons de Geste des lemps passés. One ne sait-on pas lorsqu'on a vu tant d’années s’écouler devant soi avec le sablier des heures , le rouet qui tourne et l’horloge du temps? On a tout appris, excepté la science des choses, l'énigme de la mort , fatal mystère où vous apparaissent les nuées noires , les ombres épaisses, les feux éblouissants qui brûlent l’orbite de l’œil. La quenouille fut le meuble héréditaire du manoir; on la vit plus lard dans les images de sorcellerie, et les vieilles devineresses parurent aux miniatures une quenouille eu maiu qu’elles filaient en jetant les sorts et les malencontreuses aventures sur le populaire.

Au milieu de ces progrès informes encore dans Part , il y eut alors des métiers qui se perfectionnèrent par l’usage. Voici d’abord les fourbisseurs d’armes qui Inmpaient de bonnes épées comme celles de Charlemagne , de Iloland et de Renaud : Joyeuse, Durandal et Flambcrge ; les ouvriers qui tressaient les mailles d’acier du haubert; les faiseurs de cuirasses , les caparaçonneurs de chevaux , les maréchaux ferrants avec leurs chefs, les connétables; tous ces états devaient grandir avec l'usage des armes de guerre; la bataille était la pensée absorbante! ne formait-elle pas toute l’éducation des varlets et nobles hommes ? Les traditions d’épées enchantées, des armes à l'abri d’un coup d'estoc, de ces lances qui résistaient au heui lemenl des chevaux , devaient se rattacher à un perfectionnement immense dans le travail de l'ouvrier : quand les besoins alimentent une industrie, elle enfante des merveilles (1); les armes furent bien trempées alors. Le baron avait aussi des manteaux d'hermine pour tenir ses plaids de justice cl ses cours plénières; les nobles dames portaient coiffes et bonnets de fin lin , robes traînantes, souvent doublées d'étoffes : à aucune époque on n’abandonne le désir

Pierre-lo-Vif. t'oyez Mabii-lui» , Annal, ordin. sanct. Benedict., loin, vin, pag. 2G4, n® 2G.

(4) Il n'existe pas «Je travail spécial sur 1rs corporations d'ouvriers au moyen âge; ce sérail plus important que les recherches sur laclasse moyenne et la bourgeoisie, la petite préoccupation du jour, t'oyez «loin UouqutT, Histor. de France , loin, xi et xu (préface).

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