LETTRE SUR L'ESPRIT DES XI-« ET XII”' SIÈCLES
variées ; îe château a cesse d’avoir cette vie monotone et silencieuse, secouée seulement par les phénomènes du ciel et l’ouragan qui sifflait dans les tours isolées : les cours plénières partout s'établissent avec la chevalerie; les trouvères et les troubadours viennent égayer les longues soirées d’hiver; la légende elle-même abandonne ce caractère assombri qui marque le dixième siècle. Ce ne sont plus les chroniques sinistres des loups dans le désert et des pieux ermites qui vivaient sous l’arbre séculaire , en creusant leur fo9se de mort ; les légendes prennent un caractère moqueur cl plus attrayant ; la société est joyeuse comme si les temps de tristesse étaient loin d'elle : le paon Féodal apparaît sur la table avec ses ailes déployées; le faisan d'or avec sa belle couronne s’épanouit sur de riches plats que servent les varlels. Les lices, les tournois se multiplient, et la vie se passe avec un caractère plus sensualiste.
Ce changement dans l’esprit de la société, qui l’a produit? Ce progrès vers une civilisation plus grande, qui l’a préparé? I.es croisades. Ces glorieuses expéditions en Palestine ont entraîné la nouvelle génération dans une vie plus active ; on a traversé bien des pays ! on a vu tant de merveilles! l’Italie , la Grèce, la Syrie. On a secoué l’enveloppe de pierre pour courir au delà des mers , et fonder des seigneuries à Antioche, à Jérusalem , à Édesse; on a éprouvé des malheurs durant les croisades, mais ceux qui sont revenus de ces climats lointains ont tant de belles histoires à raconter! Ils ont vu Rome et ses sept collines, Constantinople et ses mille tours ; ils ont vu le soleil avec ses feux éblouissants, tel qu’il se montre dans les pays du Midi, (^uand ils s’en reviennent dans les villes froides, pluvieuses du nord et du centre de la France, depuis la Loire jusqu’au Rhin ; quand ils séjournent à Blois, à Tours, à Caen la Normande, a Paris en Pile, ils apportent là leurs légendes dorées et les émotions de leur longue route ; ils content avec délice ce qu'ils ont vu et ce qu’ils ont senti. Tout se colore de leur joie ; ou n'a plus à craindre la famine et les fléaux du dixième siècle; autant les deux époques précédentes semblent frappées de malédiction , autant le douzième siècle se complaît dans les délassements des nobles cours de chevalerie.
Ainsi se montre et se développe le caractère des temps qu’embrassent ces deux périodes. Mais il est un autre fait dominant , c’est l’apparition de la scolastique, de l’idée universitaire en face de la pensée catholique. Je trouve à cette époque ces
deux forces en lutte; elles se personnifient dans saint Bernard , la puissante intelligence , et dans Abélard l’universitaire. J’éprouve joie au douzième siècle à monter sur la colline Sainte-Geneviève, alors toute coupée en jardinets avec leurs puits et leurs figuiers , pour entendre les disputes universitaires, et Champeaux qui donna là ses premières leçons. Puis vint Abélard son élève, qui voulut établir une vive controverse , et mit en face l’esprit d'autorité et l’esprit d’examen. Il est important de s'arrêter beaucoup sur celte lutte immense au douzième siècle ; la forme passe daus la succession des temps, mais la pensée reste; les grands systèmes se transforment; ils ne se perdent jamais. Au moyen âge l’autorité de l'Église triompha , et cela devait être , parce que la foi était alors la pensée dominante ; et quand j’emploie ici celte expression de la foi , je la prends dans l’acception la plus absolue ; je l'applique aussi bien à la croyance pour une pensée religieuse que pour un système politique. Les sociétés les plus fatalement menacées sont celles précisément où il n’y a plus de foi , où l’indifférence dessèche tout ; elles sont en décadence et en ruines. L’examen produit le terrible résultat de ne rien laisser debout, et tandis que saint Bernard organisait l’admirable et forte hiérarchie monastique , Abélard s'efforçait d’introduire des idées de doute et de réformer l’œuvre du génie ; il ne réussit pas dans celle lutte, et l’on vit le scolastique abaisser sou front devant la parole du saint abbé.
Mon but , ici , est de faire connaître encore l’esprit de toute une génération; je me complais dans la peinture d’un siècle, et loin de le juger avec la froide méthode des philosophes , je m'identifie avec lui. Hélas! qui pourrait dire la pensée des âges qui ne sont plus? qui pourrait pénétrer dans les œuvres des vieux siècles pour porter des jugements téméraires? qui pourrait réveiller les morts pour leur demander compte de leurs œuvres? Chaque temps a ses idées , chaque homme ses passions : tout roule sous la main de la Providence , vaste océan où s’engloutissent les pensées et les systèmes.
J'ai laissé la société à la première croisade , quand l’ermite Pierre , Gauthier sans avoir et Godefroy de Bouillou se préparaient pour leur passage en Palestine. Dans ce grand mouvement des peuples il a fallu distinguer les races, séparer les Francs, les Allemands, les Provençaux, qui transportent leurs habitudes dans les colonies chrétiennes d'Orient. Ici l’auteur a dû rectifier- bien des idées, et des-
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cendre de l’épopée du Tasse é la réalité hisloriquc ; il a dû rendre les personnages à leur brutalité féodale , et ne pas faire de Godefroy de Bouillon un paladin du quinzième siècle. Les croisades seront ce que les chroniques et les Chartres veulent qu’elles soient; le Tasse a été, par son droit de poete, un des grands corrupteurs de l’histoire; il a entraîné les écrivains les plus froids dans de fausses peintures et des portraits de fantaisie.
Trois règnes se développent dans ces deux périodes : la fin de Philippe leT, l’administration de Louis VI et de Louis VII. Philippe 1er se place en dehors des croisades, il est tout absorbé par le grand coup d’excommunication, il ne règne plus ; c’est Louis VI, enfant élevé à Saint-Denis, qui prend en main le gouvernement de la monarchie ; on le voit, noble sire féodal, attaquer successivement toutes les châtellenies du Parisis, assiéger Montmorency ou Luzarche, comme s’il s’agissait de lutter contre la race germanique ou anglaise. Pauvre suzerain, il n'est pas maître à quelques lieues du territoire et de son palais en Plie ; il conquiert et lutte corps à corps , il sue la peine et le travail sous son casque et sa cotte de mailles ; mais avec l’aide de Dieu , des communaux et de son activité, il reprend un peu sa couronne, et à sa mort il laisse un meilleur héritage à Louis VII , enfant élevé aussi à Saint-Denis; Saint-Denis, la grande abbaye de France, où pendait l’oriflamme sur la châsse bénite ! Louis VU commence à peine sa vie qu’elle est immédiatement absorbée par une pensée de croisade. Souverain impétueux , il a puni d’une manière impitoyable scs vassaux révoltés ; ses vêlements sont couverts de sang, et le voilà dominé par l’idée de pénitence. Il conduit en Orient Aliénor de Guienne, qui lui avait donné tant de terres en mariage. Là les haines de races éclatent encore; Aliénor est Poitevine et méridionale, les barons francs ne sont satisfaits que lorsque Louis VII l’a répudiée ; il s’agit moins ici d’une affaire de jalousie ou de lignage intime que d’une question de races. Louis Vil personnifie les barons francs. Aliénor la châtellenie provençale; le divorce les sépare violemment.
Ces trois règnes amènent mon travail jusqu’à l'administration de Philippe-Auguste, qui forme une histoire spéciale. J'ai peint celte civilisation du moyen âge sans la juger ; je n’en ai ni la mission ni la volonté ; et qui pourrait entreprendre la téméraire tâche de déprécier un siècle si loin de nous? Chaque génération n’est-elle pas soumise à des infirmités particulières, à des tendances bonnes ou mauvaises?
Certes je suis fier de mon époque ; mais, au milieu même de ces immenses progrès de la civilisation, je me surprends souvent à avoir peur, à tressaillir involontairement comme en face d’un danger. Les temps de merveilles annoncent de grandes catastrophes ; quand on foule la poussière de Tyr, de Palmyre , de Ninive t de Memphis, on se rappelle, avec une indicible mélancolie, qu'elles eurent , elles aussi, des pyramides qui s’élevaient aux cieux , des tours gigantesques qui défiaient les nuages, des jardins suspendus, des rivières qui passaient sur des villes immenses, des palais de porphyre et d’or, des canaux qui unissaient les mers, des galères de bois de cèdre, d’ébène et d’ivoire. Eh bien! tout a disparu sous le glaive des barbares ou sous les fléaux qui ravagent le monde. Les barbares peuvent venir de loin ou de près; les Romains les avaient à leurs frontières; nous, peut-être , nous les avons dans notre sein , nous les portons dans nos flancs ! Les siècles passés eurent leurs pompes , leurs richesses , leur civilisation ; les âges les ont détruites quand ce n’est pas la fureur de l’homme. Notre génération ingrate se prépare à son lourde grandes ingratitudes; et nous qui avons dégradé de nos mains profanes les monuments de nos pères, qui sait? peut-être des mains profanes aussi gratteront un jour les images de nos victoires, et briseront les souvenirs d’Austerlitz et de Wagrain, comme nous avons brisé les vitraux de Suger qui reproduisaient les croisades , l’héroïque mémoire îles conquêtes de nos aïeux.
Je cherche en vain, dans l’antique abbaye où j’écris ces lignes, les vestiges des traditions nationales ; il n’y a plus de châsses bénites, l'oriflamme a cessé d’ombrager l’autel, et les tombes ont pris un aspect de rajeunissement qui décolore la vieille épopée de trois races de rois se déroulant dans ces sépulcres noircis. Je vois à peine quelques débris qui me rappellent Suger : on n’a pas respecté ta vieille image , digne abbé de Saint-Denis , avec ta mitre en tète et tes deux doigts de marbre roides qui bénissaient les générations depuis tant de siècles! Tout a été mutilé, fracassé. Noble abbé, ouvre-moi une fois encore les vieilles traditions de tes chroniques , afin que je puisse pénétrer dans ce mystérieux moyen âge, qui nous apparaît comme une épopée fantastique où se pressent les légendes , les vies des saints, les exploits de chevalerie et les magnifiques œuvres dont je vois s’effacer chaque jour les débris !
Saint-Denis en France, juin 18Ô9.
HUGUES CAPET. — ONZIÈME SIÈCLE