CROISADE POPULAIRE
émotion «les multitudes. — Gauthier sans avoir. — Pèlerinage «lu |>cu|>!c. — Se» chef». — Pierre l’Ermite. — Passage à irarer» la Bulgarie et la Hongrie.— Les Francs à Constantinople. — Croisade des bourgeois allemands. — Massacre des juifs.
Lorsque la parole retentit solennellement dans une houelic enthousiaste , le peuple en éprouve la première impression, et c’est lui qui s'émeut ; il sc groupe, il se précipite sans ordre vers une idée ou vers la passion généreuse ou mauvaise; il agit sans calcul , sans crainte, arec la foi des grandes choses. Le peuple avait été remue par la prédication de Pierre l’Ermite, et il suffit qu’on peignit aux enfants de l’Église universelle les souffrances de Jérusalem, pour qu’aussilôt la multitude s'armât avec cette impétuosité qu’on avait vu éclater, comme les vagues de la mer, au concile de Clermont (1). L’idée dominante fut alors la croisade, c'est-à-dire la délivrance des pauvres frères d’Orient et la glorification de l’étendard du Christ; on prêchait cette croisade partout , on soulevait les masses arec l'idée de la propagande chrétienne contre la servitude qu’imposaient les musulmans. L'enthousiasme fut indicible , la foule prit avec feu l’idée d’un pèlerinage armé , on sc réunissait confusément ; Jérusalem fut le vceu de tous. Il ne fallait plus qu’un chef à ces masses pour les diriger dans le pays inconnu.
La féodalité comptait deux natures de seigneurs et tenanciers : les uns avaient des fiefs, d’opulentes terres, de riches seigneuries, des domaines qui
(1) Je vais suivre l'histoire des croisade» sous un point de vue que je crois neuf et vrai ; j’ai toujours pensé que le grand poème du Tasse avait séduit et perdu les historiens de» croisades. Le poète a conçu mie œuvre d’art ; il a suivi sa fantaisie, et il a bien fait; mais les historiens des croisades oui voulu l'imiter; ils ont essayé de l’épiqiie au Heu de faire du vrai; on a calqué des discours, peint des caractères d’invention, cl fait un cadre compassé partout là
s’étendaient sur les rivières lointaines, des prés fleuris et des forêts sombres comme les Ardennes ; riches dans leurs escarcelles, ils n’avaient rien à désirer en hommes ni en serfs; ceux-ci étaient les sires terriers, les suzerains de vassaux et de riches maotes. Mais à côté d’eux il y avait encore de braves chevaliers au bras puissant, aux rudes coups de lance et d’épée ; ils n’avàîent point de terres , ils vivaient de batailles et de butins; souvent prodigues, ils avaient passé leur vie à la chasse au sanglier dans la forêt; tantôt ils se mettaient au service de tels sires, tantôt ils se posaient comme défenseurs et avoués d’un monastère, moyennant certaines redevances d’argent. C’étaient comme les prolétaire» du baronnage et de la chêvaleric; gens dissolus pour la plupart , qui mangeaient leur patrimoine ou leur avoir dan» de joyeux festins, quand la coupe pétillait jusqu'au bord. Y avait il une expédition périlleuse , ils se mettaient à la tête par plaisir et passetemps, ils allaient conquérir la fortune ; qu’avaient-ils à perdre? que laissaient-ils après eux? ils n’avaient .lerre ni famille. Ces chevaliers plaisaient au peuple, qui aime des caractères hardis et chercheurs d’aventures (2).
Quand la multitude donc s’éleva confuse, pêlemêle , pour marcher eu Orient , les plus impatients choisirent un chef : il se nommait Gauthier sans avoir (Walter senz aveir) (3). Voyez comme ce nom allait bien au pauvre chef du peuple ! comme il avait été élu à propos par les pèlerins dénués de tout ! (Waller senz aveir), c’est-à-dire sans sous ni mailles, joyeux compagnon de bonne naissance, mais ayant tout dépensé dans la vie aventureuse de la chevalerie. La première troupe de pèlerins n’était pas elle-même très-huppée; on ne comptait que huit hommes à cheval dans toute cette masse qui marchait à pied , armée d'arcs , de pieux et d’arbalètes. On voyait cette foule en capuchons et guenilles, avec ces figures grotesques et bizarres des multitudes au gros nez, aux lèvres épaisse», aux membre» forts ou mal lotis : les dignes compagnons étaient pauvrement vêtus, sans chaussures ni sandales, mais ils avaient un puissant enthousiasme qui leur faisait tout supporter ; ils marchaient ainsi à la conquête, au triomphe de la grande idée qui leur tenait au cœur : la délivrance de la patrie céleste et de leurs frères opprimés. Chaque fois que le peuple
où existe toute la coofusion d’une multitude. Je me garde bien de me poser épique, je reste chroniqueur. Le remarquable travail de M. Mazuy sur la Jérusalem délivrée nous a fait enfin connaître le Tasse dans sa grandeur ut son épopée.
(2) Dcc.ogf. , v® Feuda.— Saimts-Palrti, Chevalerie, tom. U.
(8) P Oyez Albert d’Aiï, liv. i«, et Giibf.ht, tiv. i«r.
s’émeu en armes, il n'invoque que son courage, il I marche à la défense de son principe ou de la pairie, sans souliers, sans vêtements, el il n'en est pas ! moins beau dans l'histoire. Il y a une sorle de magnificence dans l'enthousiasme de la misère, elle ne se bat point pour des idees sans élévation , elle est désintéressée dans les résultats; et, au milieu I de telle foule, s'élève à toute la hauteur du temps I un homme d’armes, comme Walter (senz aveir) , | pour la diriger et la conduire aux grandes choses! ;
Ce fut donc avec celte pauvre troupe, où l’on 1 voyait pèle-mèle , comme le dit la chronique , chevaliers , moutons , chèvres , ânes et mulets sans belle apparence , que Gauthier sans avoir se mit en marche pour Jérusalem. Helas! quel sort va donc les attendre ? auront-ils à la face amis ou enne- , mis (1) ? « En traversant la Hongrie, le seigneur ! Coloinan , roi très-chrétien des Hongrois, instruit des résolutions courageuses des fidèles el des motifs j de leur entreprise , accueillit Gauthier avec bonté, ; lui accorda la faculté de passer en paix sur toutes ! les terres de son royaume et d'y faire des achats. Il marcha en effet, sans faire aucun dégât et sans aucun accident, jusqu'à Belgrade, ville de Bulgarie; ayant passé à Malaville (2), cité située sur les confins du royaume de Hongrie, là il traversa en bateau et en parfaite tranquillité le fleuve de Méroé (5) ; mais seize de ses hommes s'étaient arrêtés dans ce même lieu de Malaville pour y acheter des armes à l’insu de Gauthier, qui déjà se trouvait de l'autre côté du fleuve ; quelques Hongrois d’ftn esprit pervers , voyant Gauthier et son armée déjà éloignés , leur enlevèrent leurs armes, leurs vêlements, et les j laissèrent aller ensuite nus et dépouillés. Désespérés, j privés de leurs ormes et de leurs effets, ceux-ci j pressèrent leur marche et arrivèrent bientôt à Bel- i grade, où Gauthier et son armée avaient dressé ! leurs tentes en dehors des murailles pour se reposer, i et ils racontèrent en détail le malheur qu’ils avaient éprpuvé. Gauthier, qui ne voulait pas retourner sur ses pas pour se venger, supporta cct événement ! avec fermeté d’âme. La nuit même que ses compagnons de voyage le rejoignirent dénués de tout , il demanda au prince des Bulgares el au magistrat de la ville la faculté d’acheter des vivres pour lui el les 1 siens ; mais ceux-ci les prenant pour des vagabonds et des gens trompeurs, leur firent interdire les marchés. Gauthier et les gens de sa suite, blessés de ces refus, se mirent à enlever les bœufs et les moutons qui erraient çà et là cherchant leur pâture j dans la campagne; et comme ils voulurent les em-
(1) Comparez Ccibert , liv. i«r, Albert d’Aix , liv. i«s et GCILLUJKE di Ttr.
(2) Scralin.
(3) La Moravia.
CABEMr.lt.
mener , il s’éleva bientôt de sérieuses plaintes entre les pèlerins et les Bulgares qui voulaient se faire rendre leurs bestiaux. On s'échauffa des deux côtés, et Ion en vint aux armes; tandis (pie les Bulgares devenaient de plus en plus nombreux , au point qu'ils se réunirent enfin cent quarante mille, quelques hommes de l'armée des pèlerius s étant séparés du reste de l'expédition, furent trouvés par les barbares dans un certain oratoire où ils s 'étaient réfugiés. Les Bulgares . ainsi renforcés en même temps que Gauthier perdait du inoude el fuyait avec tout le reste des siens , attaquèrent cet oratoire et brùlèrent soixante hommes de ceux qui s'y étaient réfugiés; les autres ne s’échappèrent qu'avec peine du même lieu, en cherchant à défendre leur vie, et la plupart d'entre eux furent dangereusement blessés. Après ce malheureux événement , qui lui fit perdre un grand nombre des siens , Gauthier , laissant les autres dispersés de tous côtés, demeura peudant huit jours caché et fugitif dans les forêts de la Bulgarie (4), et arriva enfin auprès d’une ville très riche nommée Nissa , située au milieu du royaume des Bulgares; là, ayant trouvé le duc et prince de ce pays, il lui parla des affronts el des dommages qu’il avait soufferts. Le prince , dans sa clémence , lui rendit justice sur tous les points , el lui donna généreusement , comme gage de réconciliation , des armes et de l'argent; il le fil en outre accompagner en paix à travers toutes les villes de la Bulgarie, Sternilz, Phinopolis, Andrinoplc, el lui accorda la permission d’acheter, jusqu’à ce qu’il fût arrivé avec toute sa suite dans la ville impériale de Constantinople. Lorsqu’il y fut parvenu , Gauthier demanda humblement et avec les plus vives instances au seigneur empereur la permission de demeurer en paix dans son royaume, et la faculté d'acheter les vivres dont il aurait besoin , jusqu'au moment où Pierre l’Ermite, sur les exhortations duquel il avait entrepris ce voyage, viendrait le rejoindre, afin qu’alors, réunissant les niillicrsd’hommes qu’ils conduisaient, ils pussent passer ensemble le liras de mer de Saint- Georges, et se trouver ainsi mieux eu mesure de résister aux Turcs el à toutes les forces des Gentils. Le seigneur empereur, nommé Alexis, répondit avec bonté à ces demandes, et consentit à tout (3). »
Ce devait être en effet un bien triste voisinage pour les Hongres et les Bulgares, que celte troupe aventureuse de pauvres pèlerins, querelleurs, mutins comme le peuple dans toutes les entreprises où il s'expose à des périls ! Gauthier (senz aveir) avait eu là une rude tâche pafcr lui, digne corn-
(4} Comparez ce récil avec celui du chroniqueur fiaudri , «ü ami. 10U5-9G. * > . -
(5) Voyez Albert d’Aix, Chroni'jue des Croisades, liv. *•*•.
HUGUES CAPET. — ioOS-1096.
pngnon de chevalerie ; mais enfin le hardi chevalier arrivait, après d'inouïes fatigues, à Constantinople, le lieu de rendez-vous pour toutes les troupes de pèlerins ; là devait sc réunir l’armée des fidèles , pour agir de concert dans une expédition contre les musulmans. Pendant celte longue roule, les compagnons de Gauthier avaient éprouvé bien des souffrances, avaient subi bien des privations: les pèlerins débordaient sur Constantinople exténués de besoins; ils avaient devant eux une grande et merveilleuse cité, pleine de richesses et d’abondance. Ils avaient traversé bien des terres arides, bien des montagnes sauvages ; ils pouvaient plonger maintenant leurs regards ravis sur le Bosphore et ses rivages (1). Magnifique spectacle que ces mille tours grecques! Elles s'élevaient autour des murailles comme «les géants qui enveloppaient de leurs vastes bras les palais de marbre , les hippodromes , les cirques , les jardins de roses de Damas, de cyprès et «le sycomores. Quelle différence entre les tristes villes de l'Occident , sans en excepter Paris sur Seine, Orléans sur Loire, avec leurs noires murailles ; Auxerre la vineuse, Champlittc, Troyes, Hcims, dont les coteaux arides et rougeâtres offraient le triste aspect d’une végétation «le ceps noircis comim* une bruyère de bois mort ! Tout était vert et ravissant à Constantinople ; les grands arbres avaient lé soleil à la cime et l'onde aux pieds! Quelle description pompeuse ne font pas les chroniqueurs, de ces richesses de la nature et «le l’art, de ces villes merveilleuses, du peuple si opulent, de ces vêlements de pourpre, de ces robes traînantes, de ces palais où les eunuques gardaient les portes d’airain roulant sur les parvis de marbre ! Quelle féerie pour les pauvres compagnons de Gauthier sans avoir ! Les débris de ce grand pèlerinage étaient dans le ravissement à l’ospcct de Constantinople; tous n’avaient, comme Gauthier, ni deniers ni mailles, lorsque l'empereur leur fit distribuer quelques mesures de tartarons de cuivre, ce qui excita l'enthousiasme de cette rspècc de Cour des miracles ambulante (2).
Pendant ce temps, l’ermite Pierre continuait sa prédication pour la croisade. Le voilà donc qui convoque le peuple chrétien pour le départ, au son des trompettes et buccines; la foule qui vint à lui était plus innombrable «pic le sable «le la mer ; telle est l’expression de la chronique. Pierre avait parcouru la Langue «Poil et la Langue «Poe, la Suisse , la Souahe , l'Italie ; la troupe qui suivait sa parole était encore un pêle-mêle de Français, «le Lorrains, de Bavafbis et de peuples étranges qui
(1) Anne ComnènedOcril avec pompe l'aspect dcCoiutantinople cl les grands travaux des em|>ereurs, A te xi mie, liv. x.
(9) Albert D'Ail, Üv. ■«-.
(X) l'i deres Scotorum apud se ferocium , alias imbet-
s’ëlaienl levés à la sainte prédication. « On y vit paraître même les Écossais, si féroces chez eux, si doux chez les autres , la cuisse nue , le manteau et le carquois sur l'épaule; ils arrivaient du pays des brouillards (3). >» La croisade était une de ces entreprises d'opinion qui remuent si profondément; le mouvement du peuple devenait universel ; Pierre l'Ermite , avec sa tunique de bure, ses pieds nûs, son pauvre âne trottinant, avait rassemblé les populations autour d’une idée qu'on saluait avec enthousiasme. Cette multitude lui dit: «' Conduisnous , loi «|ui as la parole si brûlante, loi qui as vu Jérusalem. » El l'ermite accepta; il était Phomme du peuple, il sortait de ses entrailles : avant la vie de solitude , n'avait-il pas fait la guerre ? Il se souvenait des champs de bataille où il avait brisé plus «l’une lance contre ses adversaires. Périlleuse mission, que de guider la multitude émue quand elle entoure de son enthousiasme une idée de religion, «le gloire ou de patrie ! Pierre avait prêché la croisade , et il résolut de conduire le pèlerinage. Le peuple s’élail rassemblé sans ordre (4) ; il se groupait par bandes de ville en ville , de campagne on campagne ; l’ermite prêchait, et «|uand la multitude s’était rassemblée, il lui donnait la parole , le baiser et la croix. Ce peuple avait du cœur, une résolution de mourir ; mais à quels emportements n'allait-il pas se livrer daus une si longue roule ! que d’imprudences cette folle armée ne devait-elle pas commettre à travers les populations hostiles oii étrangères à ses mœurs et à sa langue ! Elle était pauvre , et elle allait traverser de beaux pays et des terres plantureuses ; elle «piêtail l’aumône, et elle avait en face des villes riches et bien munies de tout ; elle sc sacrifiait pour Pillée chrétienne , et autour d’elle l'égoïsme savourait paisiblement les biens et les plaisirs du monde. Une armée qui marche sous les feux de l'exaltation est naturellement cruelle; elle ravage tout, parce que, sc sacrifiant elle-même à une cause, elle cousidère comme ennemi non-seulement ce qui s’oppose à ses desseins , mais encore ce qui reste indifférent au milieu de l'émotion commune.
Ainsi était l’armée du pauvre ermite ; que de peine pour la contenir ! Pierre se montra digne du commandement ; il comprima tant qu'il le put le désordre. Ce fut une longue et difficile marche ; la multitude se dirigea , comme la troupe de Gauthier sans avoir, vers le royaume «le Hongrie. Pierre dressa ses tentes devant les portes de Ciperon avec toute l'armée qu’il traînait à sa suite ; « de là , dit
Hum , cuneos, crure intcclo , hispidd ciamyde , ex humcrisdependcnlc psitarciâ, de flnibus uliginosis allabi. (Glidlbt, ahb.Jiv. «".)
(4) Albert d’Aix, Ht. 1*' . — Gt ibeht, liv. »tr.
la chronique , il envoya des députés au souverain de ce royaume pour lui demander la permission d’y entrer et île le traverser avec tous scs compagnons de voyage. Il en obtint l’autorisation sous la condition que l’armée ne ferait aucun dégât suites terres du roi, et qu’elle suivrait paisiblement sa route en achetant les choses dont elle aurait besoin, sans querelle et a prix débattu. Pierre se réjouit beaucoup de ces témoignages de la bienveillance du roi envers lui-même et tous les siens; il traversa tranquillement le royaume de Hongrie, donnant et recevant toutes les choses nécessaires en bon poids et bonne mesure, selon la justice ; et il marcha ainsi avec toute sa suite et sans aucun obstacle jusqu’à Malaville. Comme il approchait du territoire de celle ville , la renommée lui apprit , ainsi qu’à tous les siens , que le comte de ce pays , nommé Gur, l’un des primats du roi de Hongrie, séduit par son avidité, avait rassemblé un corps de chevaliers armés , et arrêté les plus funestes résolutions avec le duc Nichas, prince des Bulgares et gouverneur de la ville de Belgrade, afin que celui-ci, à la tète de scs \ aillants satellites, combattit et massacrât ceux qui avaient précédé Pierre l’Ermite, tandis que lui-même attaquerait et poursuivrait avec ses chevaliers ceux qu’il trouverait sur les derrières, en sorte que cette nombreuse armée prit être entièrement dépouillée , et perdit ainsi ses chevaux et tous ses vêtements (1). En apprenant ces nouvelles, Pierre ne voulut pas croire que les Hongrois et les Bulgares, qui étaient chrétiens, oseraient commettre de si grands crimes ; mais lorsqu’il fut arrivé à .Malaville , il vit , et ses compagnons virent aussi, suspendues encore aux murailles de la ville, les armes et les dépouilles des seize hommes de la troupe de Gauthier que les Hongrois avaient surpris tandis qu'ils étaient demeurés en arrière, cl pillés sauy remords. En apprenant l’affront fait à ses frères, en reconnaissant leurs armes et leurs dépouilles, Pierre excite ses compagnons à la vengeance. Aussitôt ceux-ci font résonner les cors bruyants, les bannières sont dressées, ils volent à l’attaque des murailles, lancent des grêles de flèches contre ceux qui occupent les remparts, et les accablent sans relâche d’une si grande quantité de traits , que les Hongrois , hors d’état de résister à l’impétuosité des Français qui les assiègent, abandonnent les remparts , osant à peine croire qu'il leur soit possible de faire face, dans l'intérieur même de la ville, aux forces qui les attaquent.
(1) ALBf.n r d’Aix , liv. iCr. — Gcillacrb de Tïr , liv. x , el Gcibbrt de Nogekt, toujours un peu montant contre les croisés, liv. i*r.
(3) Magister et signifer ducentorum peditum gui et ipse pedeterai. Albert d’Aix, liv. i«.
Alors un certain Godefroy, surnommé Burel, né dans la ville d’Étampes . chef et porte-enseigne d’une troupe de deux cents hommes de pied , et qui était lui-même à pied (2), homme plein de force , voyant lus ennemis quitter les remparts eu fuyant, saisit une échelle qu’il trouve là par hasard, s’élance aussitôt sur la muraille. Uenaud île Bréis, illustre chevalier, la tête couverte d’uu casque et revêtu d’une cuirasse , monte après Godefroy sur le rempart, el dans le même temps tous les cavaliers et les gens de pied fout les plus grands efforts pour entrer dans la place. Se voyant serrés de près et en danger, les Hongrois se réunissent au nombre de sept mille pour se défendre, et sortant par une autre porte de la ville qui fait face à l’orient , ils se rendent et s’arrêtent sur le sommet d'un rocher escarpé, au pied duquel coule le Danube, el qui forme une position inaccessible de ce côté. La plupart d’entre eux cependant n'ayant pu se sauver assez vile , à cause des étroites dimensions de la porte, succombèrent sous le glaive auprès même de cette porte ; d’autres , qui es|féraienl se sauver en parvenant sur le sommet île la montagne, furent mis à mort par les pèlerins qui les poursuivaient ; d’autres encore, précipités de ces hauteurs, se noyèrent dans les eaux du Danube; mais un plus grand nombre se sauva en traversant le fleuve eu bateau. On tua environ quatre mille Hongrois dans celte affaire ; les pèlerins perdirent cent hommes seulement, non compris les blessés. Après avoir obtenu celte victoire , Pierre et tous les siens demeui'èreul pendant cinq jours à Malaville, à cause de la grande quantité de provisions qu’ils y trouvèrent en grains, en troupeaux de gros et menu bétail , et en boissons ; ils prirent aussi un nombre infini de chevaux (3). »
Pierre avait déployé dans celle marche militaire de l’audace et de la fermeté; il n’avait pu retenir l'indignation des pèlerins à l'aspect des cadavres de leurs frères massacrésà Malaville; Pierre avait dirigé l’assaut, en d'autre temps il avait porté le casque. Il y avait parmi celle troupe émue quelques chevaliers qui connaissaient les grands coups de lance; ils avaient secondé Termite dans le commandement de celle multitude désordonnée qui était restée en possession d’une grande cité. La guerre se trouvait ainsi déclarée par les pèlerins aux Hongrois, aux Bulgares . populations nomades dont ils traversaient le territoire (4). Pierre pouvait-il empêcher que des troupes pleines de misères fussent toujours dispo-
(3) Albert d'Aix, Chronique des Croisades , Hv. i*r.
(4) Ils avaient surtout pour ennemis les Petirhcucges. [tincenarii, qui Bu/gariam inhabitant. Albert Allias, lit). 1er.)
sées à ravager 1a campagne pour se munir de vivres? Celte fouie de peuple était , comme toutes les multitudes, passionnée, impatiente ; elle avait le sentiment profond des sacrifices quelle s'imposait pour une mission sainte, et cette conviction rend les jnasses difficiles à conduire et à comprimer. Tout ce qui arrêtait te peuple dans son pèlerinage , il le brisait ;• 41 avait des méfiances contre ses chefs , contre les nations qui lui donnaient l'hospitalité : ici les pèlerins prenaient une ville , là ils pillaient les troupeaux. Les Hongrois eux-mêmes , population à peine civilisée ; les Bulgares, les Petscheneges s'étaient levés pour les combattre ; n’avaient-ils pas à défendre leurs propriétés et leur vie? Il faut lire dans les chroniques les peines et les douleurs de ce peuple franc à travers la Hongrie , la Bulgarie et la Uomanie jusqu’à Constantinople; Pierre les conduisait avec une fermeté , une lactique remarquables ; il s'agissait de dominer tout un peuple avec ses passions, scs inquiétudes, ses besoins; il fallait tout l'ascendant de la parole de l'ermite , toute la puissance de son caractère pour empêcher les pèlerins de s'abandonner à leur fureur contre ces races tarlares qui les entouraient de toutes parts. Ils avaient devant eux de si beaux troupeaux , des bœufs atix cornes ornées de Heurs , des chariots à quatre roues, des moutons et des brebis qui se trouvaient épars au milieu des cavales et de leurs poulains bondissants!
Dans cette indiscipline de ses compagnons, l’ermite s’ctail souvenu de son ancien métier de guerre ; on le voyait sans cesse entouré d'un petit conseil d'hommes d'armes : Gauthier le Franc, cadet de la raccdeGalcran,siredeflreleuil, près de Beauvais (1), et Godefroy Burel , de la ville d’Étampes, tous deux chevaliers nommés dans les Chartres. C'est avec l'aide et les conseils de ces hommes d'armes que Pierre l'Ermite conduisait sa troupe indomptée ; son itinéraire fut un passage incessant de tristesse, de joie, de hardiesse et de découragement, comme il arrive toutes les fois que le peuple entreprend une œuvre de patience et de résignation. Les pèlerins étaient poursuivis par les Bulgares , les Komans cl les Hongrois ; ici là on les voyait accourir sur des chevaux tarlares , leurs arcs de corne sur l'épaule et la pique en main ; ils se précipitaient sur les troupes éparses , ils emmenaient les chars , les femmes . les jeunes filles, les pèlerins épuisés qui s'écartaient de l'armée chrétienne , alors organisée en rangs pressés. Pierre veillait à tout avec sa puis- j
(1) Cette pénéalogic de* chef* de Ij croisade et de Pierre j l’Ermite e*l toujours attestée par le* chroniqueurs. J faite- ! rus fil't vs ffaleramnl de Bretoil Castro, quod estjuxtà ; BelvaÜum. (ALBr.nr d’Ajx, liv. i*r.)
f2) Guibert a des reproches très-durs contre tes croisés ; I
sance de parole , il avait besoin de réprimer les masses qui avaient leurs caprices, letirs volontés, leur souveraineté mobile ; scs compagnons Godefroy Burel et Foucher d'Orléans exécutaient ses ordres, se portant tantôt à la tête, tantôt sur le derrière de la troupe , pour que les rangs ne fussent point ouverts; tous veillaient à la subsistance si. difficile ; et comme on était au milieu des chaleurs de juillet, on coupa les moissons jaunies qui fléchissaient sous les pas des chevaux ; on fil rôtir les grains à des fours que les pèlerins portaient avec eux , et celte nourriture agreste et abondante servit à tout ce peuple qui marchait en armes vers Constantinople en parcourant les plaines immeuses de la Romanie (2).
A travers un si long itinéraire , Pierre l’Ermite s’était montré d’une grande prévoyance , et les malheurs qu’avaient subis les pèlerins n’étaient pas son ouvrage ; ils avaient été le résultat de l'indiscipline et des besoins du pèlerinage : avec sa seule parole , Pierre avait dompté bien des passions brutales au cœur des multitudes. A S ternilx, près de Phinopolis, l’ermite reçut des messages d’Alexis; ils étaient conçus en ces termes : « Pierre , le seigneur empereur a reçu des plaintes graves contre toi et ton armée , car dans son propre royaume cette armée a enlevé du butin et semé partout le désordre. C’est pourquoi l’empereur lui même te défend de demeurer plus de trois jours dans aucune des villes de son royaume , jusqu'à ce que lu sots arrivé à la ville de Constantinople; nous prescrivons, en vertu des ordres de l’empereur, dans toutes les villes par lesquelles tu auras à passer, que l’on vende tranquillement à toi et aux liens toutes les choses nécessaires, et qu’on ne mette aucun obstacle à ta marche, puisque tu es chrétien et que tes compagnons sont chrétiens. I/empereur le remet en outre entièrement toutes les fautes que, dans leur orgueil et dans leur fureur, les soldats peuvent avoir commises contre le duc N'icétas , car il sait que déjà ils ont chèrement expié ces offenses (3). » C’était donc à l'intervention de Pierre , à sa grande renommée catholique, à la puissance de sa parole, que les pèle rius francs devaient les secours qu’ils recevaient de l’empereur Alexis dans leur longue route. L’éclat de l'ermite était grand : quand il arrivait dans nnc ville, il montait sur une hauteur et rassemblait le peuple ; il demandait quelques secours pour les soldats de la croix et pour le saint sépulcre. Ces harangues produisaient toujours un effet mervciF-
i) les accuse même d’arracher les poils de la barbe à leurs hôtes..1 Suis hoipilibus barbas vettebant.(*>v\tmT,Hr. i«».)
(3j Albert d’Aix, liv. Ier. Anne Coranène commence aussi à s’occuper de la marche rapide do croisés vers la Grèce ; elle n'épargne pas les reproches. ( Alexiade , liv. *.)
leux; à Phinopolis et A Andrinople , les Grecs se dépouillèrent de leurs vêtements, jetèrent à pleines mains les byzantins d’or et d’arpent , afin que les pèlerins pussent continuer leur route, car ils étaient bien fatigués. On amenait des mulets, des chevaux , des vivres en abondance ; et la puissance morale de l’ermite fut si active , que l’empereur Alexis lui écrivit encore plusieurs lettres pourprées , pour l'inviter à hâter sa marche sur Constantinople. On avait dessein de voir ce petit Pierre , et Anne Comnène ne dissimule pas qu’elle était impatiente de contempler l’homme qui avait soulevé l'Europe , celui qu’elic nomme le petit encapuchonné (1).
Tout ce peuple arriva devant la ville de Constantin ; l’étonnement fut encore grand parmi ces pauvres pèlerins exténués de fatigue , quand ils virent, comme les compagnons de Gauthier sans avoir, ces murailles de sept lieues de tour, ces palais somptueux sur le Bosphore, et ces jardins qui s’étendaient sur les rivages fleuris. Dès que l’empereur Alexis eut appris l’arrivée de cette multitude de pèlerins sous la conduite de Pierre l'Ermite , il désira l'appeler immédiatement auprès de lui. « Or Pierre, petit de taille, mais grand de cœur et de parole, suivi seulement de Foucher, fut conduit par les députés en présence de l'empereur, désireux de ioir s’il était tel en effet que la renommée le publiait. Alors, se présentant avec assurance devant l’empereur, Pierre le salua au nom du Seigneur Jésus-Christ ; il lui raconta en détail comment il avait quitté sa patrie pour l’amour et par la grâce du Christ lui-même pour aller visiter son saint sépulcre; il rappela brièvement les traverses qu'il avait déjà essuyées ; il annonça que des hommes très-puissants , de très-nobles comtes et ducs marcheraient incessamment sur ses traces , enflammés du plus ardent désir d’entreprendre le voyage de Jérusalem , et d'aller aussi visiter le saint sépulcre (2). L’empereur, après avoir vu Pierre , et appris de sa bouche même les vœux de son cœur, lui demanda ce qu'il voulait , ce qu'il désirait de lui ; Pierre lui demanda de lui faire donner, dans sa bonté, de quoi se nourrir lui et tous les siens, ajoutant qu’il avait perdu des richesses innombrables par l’imprudence et la rébellion des hommes de sa suite. Ayant entendu cette humble prière , et touché de compassion, l’empereur ordonna de lui faire compter deux cents byzantins d’or, et de distribuer à son armée un boisseau de pièces de monnaie que l’on appelle torturons. Après cette eulrevue ,
(1) Arsi Comvèsr, Atexiade , liv. x.
(2) ALBtur d’Aix,IîV. I«.
(Si IMd.
(4) Pierre l'Ermite fut dès ce moment très-dévoué à l’empereur Alexis; il fit tout par ses conseils. Albert d'A<x
Pierre se retira du palais de l’empercur qui parla de lui avec bonté; mais il ne demeura que cinq jours dans les champs voisins de Constantinople. Gauthier sans avoir dressa ses tentes dans le même lieu , et dès ce moment ils se réunirent et mirent en commun leurs provisions , leurs armes et toutes les choses dont ils avaient besoin (3). » Pierre, ainsi que tout le peuple chrétien , accueillit avec empressement le message et les conseils de l’empereur, et lotis passèrent deux mois de suite en festins continuels, vivant en paix cl en joie, et dormant en pleine sécurité à l’abri des attaques de tout ennemi.
La politique habile d’Alexis consistait tout entière à s’emparer de l’autorité morale sur les croisés, à mesure de leur arrivée à Constantinople , et de les réduire à l’hommage; l'empereur voulait, en réprimant leur insolence , employer leur courage à la défense du territoire grec si fatalement menacé. Ces pèlerins francs, qui arrivaient par nuées comme les sauterelles des champs, avaient le bras fort, une valeur éprouvée; on pouvait les appeler an service de l’empire , comme on avait alors les Bulgares et les Warengcs dans le palais ; ils pouvaient former comme une barrière de fer opposée aux races turques sur le Bosphore ; Alexis les avait sous sa main à Constantinople. Fierre écoutait ses conseils et servait d’organe à l’empereur pour les porter ensuite ail camp des pèlerins (4). On jetait à ces pèlerins des boisseaux de lartarons , la monnaie du peuple ; on leur distribuait des vivres avec régularité comme à des pauvres de Jésus-Christ. Anne Comnène nous raconte quels furent les soins de son père pour assouplir le lier caractère des Francs et comprimer leur impatience. Il fallut de grands sacrifices! Mais l’ermite, par sa parole et son habileté, préserva les croisés de beaucoup d’imprudences. Hélas! resterait-il toujours le maître (3)!
Constantinople avait clé choisie comme le vaste rendez-vous du pèlerinage ; les troupes des croisés s’y succédaient comme les flots qui suivent les flots ; et bientôt les coureurs de l’empire annoncèrent qu'une nouvelle lrou|>e de pèlerins venait de se montrer sur les frontières de la Bulgarie. Les lettres des officiers de l’empire disaient que ces nouveaux croisés parlaient la langue dure et gutturale de la Souabe et des frontières du Rhin. Dois-je raconter la chronique de ces nouveaux venus? Avez-vous quelquefois longé les bords du Rhin, depuis sa chute tumultueuse qui rebondit en écume de neige,
et Guibxbt, liv. i«. Anne Comnène avait vu Pierre l’Ermite, elle fait son portrait avec une attention scrupuleuse, Alexiadc, liv. x.
(5) Alexiade, liv. x.
jusqu’à Cologne la vieille cité? ?^à vivaient des chevaliers lin peu insouciants de l’arenir; ils passaient leur existence de mécréants à boire le vin du Ithin , boisson divine qui coule à grands flots dans les immenses foudres de Nuremberg et d'Heidelberg , le château aujourd'hui désert sur la colline. Tout à coup la population des sept montagnes , ces chevaliers, ces burgraves de cités, se sentant animés d’une sainte ardeur, vendirent leurs terres , aliénèrent leurs tonnes à vil prix , tous pour prendre la croix. C’étaient des Lorrains, «les Bavarois, des Allemands, bonnes gens, gros buveurs, la trogne rouge, comme le disent les chroniques, et qui avaient les escarcelles pas mal garnies (1). Voilà donc ccs rustres, ces chevaliers si réjouis qui se mettent en niarrhc pour Constantinople! Les Hongrois les traitèrent dignement en frères, car ils étaient pèlerins pour la foi du Christ; le roi Coloman fit donner ordre de les bien nourrir et de les vêtir durant toute la route. Mais qui peut répondre des Allemands quand ils ont la tète frappée par le vin nouveau et par la bière qui fermente? Ils se mirent à vagabonder, et voici comment : « Les Bavarois et les Souabes, hommes impétueux, et d'autres insensés encore , sc livrèrent sans mesure aux excès «le la boisson, et en vinrent bientôt à enfreindre les conditions du traité. D’abord ils enlevèrent aux Hongrois «lu vin, des grains et les autres choses dont ils avaient besoin ; puis ils allèrent prendre dans les champs des bœufs et des moutons pour les tuer ; ils tuèrent aussi ceux qui voulurent leur r«*sislcr ou repremlre sur eux les bestiaux , et ils commirent encore beaucoup d'autres crimes que je ne saurais rapporter en détail, se conduisant en gens grossiers, insensés, indisciplinés et indomptables (2). » C’étaient bien là les Allemands, quand la tète leur partait sous les coups du vin de Hongrie , si capiteux , comme on le boit à JPresbourg. La race germa ni«juc n 'était pas méchante une fois la colère apaisée ; tous ces Bavarois étaient d’une simplicité candide, ils avaient fait beaucoup d’excès, et tout repentants ils consentirent, pour donner bon témoignage aux Hongrois , de sc désarmer; ils devaient marcher désormais comme de pauvres pèlerins , sans épées et -même saus bâtons. A peine avaient-ils quitte leurs cuirasses, que les Hongrois mécréants se précipitèrent sur cette multitude aux chairs grasses et lourdes , et la massacrèrent sans pitié. Ainsi fut dispersée la troupe de pèlerins qui était partie «les provinces «le Souabc cl de Lorraine; elle arriva exténuée de
(1) «'oui parez Albmit d’Aix, liv. i«, Guillaume de Txb, l'iv. i«el Goisr.KT pk Nogeet , liv. ict.
(2) A un. et d’Aix, Chronique d*M Croisades, liv. i«f.
(3) CuiBtur el Alblht d’Aix , liv. !«*■. Ce» détail» sur le»
fatigues sur les confins «le IVmfdre greo”; l’Allemand , bon et confiant , s’était échauffé là tête avec ce vin de Hongrie noir et épata comme le raisin au midi du Danube. Hélas ! les pauvres Germains avaient payé cher leur ivresse un peu brille l Les officiers de l’empire les accueillirent par ordre d'Alexis (3).
Les troupes de croisés se succédaient dans cette tempête de peuples qu'avait soulevés la parole «le l*ierrc l’Ermite. Ce même été, quand les feux de juillet sc firent sentir, on vit accourir sur 1rs bords du Rhin des bandes de pèlerins «le France , de Flandre, d’Angleterre et «le Lorraine; ils étaient pris d'un zèle impétueux, ils appelaient Jérusalem dans leurs cris «l’armes el dans leurs itlées exaltées ; ils se livraient à tous les excès «lu plaisir et de la dissipation. Les chroniques «lisent :« qu’ils se «lirertissoirnt sans cesse arec les femmes et les jeunes filles qui sortoient aussi de chez elles pour se livrer aux mêmes folies (4). » Voilà «lonc une croisade de joyeux compagnons s’abritant sous la tente el passant nuit et jour en agréables festins! Au bord du Rhin , l’argent manqua ; mais n’y avait-il pas dans toutes ccs villes des juifs à la barbe longue et sale , aux vêlements longs et crasseux? Que faisaient-ils à Cologne la vieille ville , à Mayence la cité de Charlemagne? Pillards de bourgeois et de serfs, ils prêtaient à usure : un chevalier, un pauvre avait-il besoin de quelques besants rognés , il allait trouver le juif, lui portant IVscarboucle de sa toque , ou bien encore son cheval de bataille , sa lance aigue , et le pauvre , même sou vêlement trempé «le sueur.
Ces maudits juifs n’avoient-iU pas élevé en croix le Sauveur des hommes? Quoi! l’on partoit pour Jérusalem à la délivrance du saint sépulcre, et on laisseroit les juifs paisiblement se gorger «les richesses «lu peuple ! » Ainsi parlaient les pèlerins en contemplant les jttiveries toutes pleines d’or et d'argent imposés à la misère «lu pauvre. Delà colère à la vengeance le passage est rapide ; pour les nobles, un beau lévrier était plus qu’un juif; pour le pauvre, l’Israélite au vêtement sale était-il autre chose qu’un animal immonde qu’on pouvait écraser du pied ? Au juif on pouvait arracher les poils de la barbe ou briser les «lents de la mâchoire. Alors le cri de massacre se fit entendre, on courut partout sur eux comme à la chasse d'un gibier friand , car celui-là était doré. A Cologne, rien ne fut épargné : ni le vieillard aux cheveux blancs , à la belle figure «l’Abraham et de Ja«*ob, ni la jeune femme aux magnifiques traits de la Sulamite, ni l’enfant à peine
croisés allemand* , détails qu'on trouve surtout dans Albert d’Aix , disent assez que ce chroniqueur était d’Au-la-Cbapclle , et non «PAix en Provence. .
(4) Guisekt de Nogcnt. liv. i«.
HUGUES CAPET. — IW» 1096.
circoncis; tout fut massacré sur les rives du Rhin par les paysans allemands pleins de haine contre le juif pillard et usurier; c’était une vengeance du peuple (1).
A ce moment, en effet, la race germanique s’était levée sous le comte Emicon , seigneur d’habitudes sauvages, qui vivait sur les bords du Rhin, dans ces nids d’aiglons où se déploient encore les ruines féodales. Le comte Emicon fut le chef de celle guerre à la juiverie; les malheureux Israélites se placèrent en vain sous la tutelle de l’évèque de Mayence ; ce bon évêque les reçut en son château fortifié. (Qu’importe aux Allemands enflammés de colère? Ils attaquèrent la maison épiscopale, brisèrent les gonds, fracassèrent les murs; tout ce qui portait au front le caractère juif fut massacré; puis l’on se partagea les marcs d’or renfermés dans les huches. On vil alors, comme à la prise de Jérusalem par les légions de Rome, les juifs s’immoler entre eux. « Hélas! disent les rabbins, les frères perçoient de leurs poignards la poitrine de leurs sœurs et de leurs femmes. H péril là des docteurs de la loi, des vierges élevées dans le temple, déjeunes hommes, espérance d'Israël (2) » ; et le lendemain le comte Emicon et Enguerrand de Yandeuil, qui commandaient les pèlerins, burent à longs traits dans de vastes coupes d’or, pour célébrer leur victoire. Les chefs de la troupe se distribuaient les immenses trésors qu’ils avaient trouvés dans la juiverie; ainsi procèdent toutes les armées qui se lèvent pour une opinion exaltée; elles tuent, elles massacrent, et cela pour une idée politique comme pour une idée religieuse !
Voilà donc celle troupe furieuse à travers la Hongrie et la Bulgarie ; partout des excès et défrayantes catastrophes : ces croisés étaient partis innombrables, et ils arrivaient à Constantinople exténués de fatigues et de privations; ils étaient si simples, si simples , qu’ils avaient entre eux les pratiques les plus folles, comme toutes les armées de peuple. Les chroniques nous ont conservé de curieux épisodes de ce pèlerinage et les témoignages de ces naïves et brutales croyances. « Ces hommes avoient
(1) Toutes les fois qu’il y avait une grande émotion de peuple, on tombait sur les juifs. On massacra les juifs dans la croisade du duc d’Aquitaine contre les Mores d’Espagne ( Collection Ducblsrk, tom. it, p.88j. Le pape Alexandre 11 prit leur défense, Alexard. ii, Epis toi. in coltect. concit., tom. ix, p. 1154. Les rabbins Joseph ben Josué, part., fo 5, pag. 2, et David Gaxx, Tzcmach David, 27, p. ir*, parlent également des massacres de leur coreligionnaires. La Chronique de Rouen a conservé souvenir d'un massacre de juifs lors de la croisade, Labre, in nov. Blblioth. mss., tom. t, pag. 307.
(2) raye* tout ce récit dans Albert d’Aix , liv. i*r. La
une oie et une chèvre qu’ils disoienl animées d’un souffle divin , et ils avoient pris ces animaux pour guides de leur voyage à Jérusalem ; ils aboient jusqu’à leur porter respect, et semblables eux-mêmes à îles bêles, ils adoptoient ces erreurs avec pleine tranquillité d’esprit (3). (Que les cœurs fidèles, ajoute Albert d’Aix, se gardent de croire que le Seigneur Jésus veuille que le sépulcre où reposa son corps très-saint soit visité par des bêles brutes et dépourvues de sens, et que ces bêtes servent de guides aux âmes chrétiennes que lui-même a daigné racheter au prix de son sang pour les arracher aux souillures des idoles; car, en moulant aux deux, le Christ a institué pour guides et pour directeurs de son peuple les très-saints évêques et abbés qui sont dignes de Dieu, et non des animaux brutes cl privés de raison (4). » 11 y avait, helas! une brutalité instinctive dans ces gros pèlerins allemands qui préféraient une oie et une chèvre aux prêtres et aux évêques, comme le rapporte , avec une colère pleine de simplicité , Albert d’Aix. La chèvre bondissait sur les collines de la Souabe, et faisait les délices de celle population de pasteurs; l’oie s’épanouissait également par troupeaux dans les villes du Rhin, et quand le pâté de venaison était servi à la table féodale , il était rare que le foie d’oie , gras et luisant , ne se mêlât au jambon de sanglier, à la hure réjouissante et à la chair du chevreuil faisandée sous les bandes de lard. L'oie et la chèvre qui guidaient les pèlerins étaient donc un souvenir de la patrie!
Les pauvres Allemands furent bien accueillis à Constantinople , le rendez-vous général des croisés ; là mille tentes diverses étaient dressées dans les faubourgs; Pierre l’Ermite, à l’aide de sa grande renommée et de sa parole entraînante, cherchait à maintenir quelque discipline dans les rangs des croisés (3); mais l’ascendant de l'ermite s’affaiblissait sensiblement. II en est toujours ainsi du peuple : il élève ses idoles et les brise presque aussitôt. Ce pèlerinage avait été tout multitude, il s’était préparé avec enthousiasme, on l avait vu se développer dans une sorte de pêle-mêle et de tumulte, comme un torrent qui rebondissait de rocher en rocher en
situation des juifs en Allemagne est restée mercantile et abaissée; je me souviens qu’eu 1837, entre Schardiog et Liutz , je vis un juif battu et bafoué par les étudiants.
(3) «t Anserem quemdam divino spirilu asserebant afjlatum et capettam non minus codent repletam, et hos sibi duces hi/jus secundo! vit v fecerunt in Jérusalem, quos et nlmium venerabantur et bestiali more his in tende baril ex totd animi intentione.» ( Albert. Age ers., lib. i*.)
(4) Albert d’Aix, Chroniques des Croisades , Iir. t».
(5) Voyez Arre Corrf.rf, liv. x.
éparpillant ses ondes immenses. Maintenant ce peuple de pèlerins était à Constantinople, et l’empereur cherchait à le discipliner pour le faire servir <i ses desseins; il n'y avait aucun ordre, aucune hiérarchie , et les croisés pouvaient se précipiter sur les Grecs aussi bien que sur les mécréants , car ils avaient un besoin de batailles et de pillages.
Vous voilà rendu à la ville de Constantin, peuple de la croisade; soyez prudent! attendez, pour combattre dignement les infidèles , qu'il vous arrive le secours de la féodalité en pèlerinages. Si la multitude n’a que son zèle et sou corps , la chevalerie a ses armes bien trempées, ses rangs pressés de lances. Les barons ont de plus vastes desseins lorsqu'ils poussent leur cri d’armes et qu’ils déploient leurs bannières de guerre !