CROISADE DE LA FÉODALITÉ
Préparatifs du départ. — Le» grands feudatiire*.— Le duc de Mormandie. — Comte de Flandre. — Comte de Blois et de Champagne. — Comte de Toulouse. — Le» comtes de Boulogne , — Godefroy de Bouillon, — Hugues de France. — Caractère du pèlerinage féodal.
Ils marchaient tous pèle-mèle, les pèlerins du peuple, dirigés par le petit ermite, ou bien conduits par ce chevalier si pauvre qu’on l’appelait Gauthier sa fis avoir; les caractères exaltés comme les caractères sans souci, sans passé, sans avenir, jetant leur vie au vent, conviennent aux multitudes; elles aiment l'homme qui les entraîne par la parole vers les grandes choses , ou les esprits insouciants et vagabouds qui portent leur existence au jour le jour, comme le pauvre , le bâton à la main et la besace sur le dos (1). Le peuple suivait l'ermite couvert de bure et le chevalier qui portail la plume de faucon sur son casque, sans autre pensée que Jérusalem , sans autre avenir que sa ferveur et sa croyance.
(1) Le dénombrement de» chefs de la croisade, fait par le Taise dans la Jérusalem , a été encore une source d'erreurs et d'illunoni historiques ; on a créé de* héros imaginaires, on le» a vernistéa cl policés de telle sorte qu'on ne reconnaît plu» ces féodaux sautage» tels que les chronique» cl le» chartrc» le» reproduisent. Le Tasse a été le grand corrupteur de l'histoire ; je suis resté dans la
La troupe des pèlerins , conduite par Pierre l’Ermite , avait éprouvé trop de malheurs dans son itinéraire à travers la Hongrie et la Bulgarie , pour que la féodalité des comtes cl grands vassaux ne prit pas de nombreuses précautions militaires dans l’accomplissement de son propre pèlerinage. La féodalité, c'était la partie guerrière des nations envahissantes, les hommes d'armes du territoire; ils devaient faire la guerre incessamment, elle était leur vie ; leur métier n était pas de cultiver la terre et de tremper les sillons de leur sueur comme les serfs ; ils dédaignaient les arts et l'écriture des clercs ; réunir les carrés de lances, jouter à toute artnc, ou briser le crâne à coups de gantelet, traverser les colles de mailles épaisses, fracasser les armures quand se heurtait le poitrail des pesants chevaux , telle était la vie des sires comtes et des hommes d’armes (2). Fallait-il s’emparer d’un château sur la montagne, traverser une rivière à la nage, construire des batistes ou de longues poutres pour renverser les tours, la chevalerie était là, prête à toutes ces œuvres transmises des Romains ; c’était sa destinée ; elle passait sa vie à perfectionner les instruments de destruction , l’art des sièges et des batailles. Le varlet commençait son éducation d'homme par apprendre le déduit des armures, et le vieux chevalier, à la barbe blanchie par les ans, racontait sous le large foyer domestique les vaillants exploits qui avaient illustre sa jeunesse (3).
Tout était guerre ainsi dans la vie du comte, et quand le haut baronnage de France résolut son pèlerinage armé en Palestine, ce voyage dut se préparer et s'accomplir dans les conditions véritables d une expédition féodale arec la lactique et la méditation des batailles ; ce n’était plus ici une troupe qui I sYn allait Itfmullueusement en pèlerinage comme des vagabonds enthousiastes, mais de fortes armées régulières, comme elles avaient marché sous les empereurs, les rois et les comtes, en Flandre, en Souabe,en Normandie ou en Angleterre. Là devaient se montrer les vieux chevaliers des guerres d’Allemagne, les sergents d'armes au corps dur, à la main plus dure encore, et habile à décocher une flèche; il y avait des chariots pleins de vivres, des marcs d’argent cl d’or qui provenaient de la vente des flefs ; tous ces comtes étaient bien armés , leurs casques reluisaient d’acier, leurs cuirasses, leurs brassards étaient de bonne trempe, comme cela convenait à
vérité : Godefroy et Tancrède ne feront plu» de» héros du quinzième siècle, mais des hommes de la forêt, du château et de la sauvagerie féodale.
(2) Liiez dans la vie de Louis le Gros, par Sugcr, le véritable caractère de la féodalité, chap. i à xxi.
(3) buuR«E, v° Miles.
de dignes chevaliers (1); leurs bannières flottaient au vent ; il y avait de ces bannières de toutes les couleurs et de tous les émaux ; ce n’étaient plus des serfs de ville, de pauvres chevaliers sans avoir; il y avait un puissant baronnage , et l’or et l’argent se voyaient sous la tente comme le fruit d’automne dans les greniers (2).
Voici en tète la Courte- lieuse , Robert duc de Normandie, le fils du Bâtard et le petit-fils du Diable ou du Magnifique ; qui ne savait l’insouciante chronique de Robert, le duc sans peur? Il passait incessamment des joies du festin aux batailles (3); il portait marquée sur son front toute sa vieille origine Scandinave; il aimait les trouvères, les scaldes , les baladins qui égayaient ses cours plénières ; il était si prodigue, si fol de sa huche! Pour eux il se dépouillait de la robe écarlate, du mantel d'hermine ; quand un chant de Geste racontai! les hauts faits de ses ancêtres , ou de Charlemagne, ou de Roland, ou du Bâtard, devenu roi des Anglais, comment un duc de Normandie n’aurait-il pas récompensé les poétiques inspirations qui rappelaient les grands exploits des ancêtres? Il était prodigue de son trésor, son escarcelle s’emplissait et se vidait incessamment; et le noble duc, tant il était libéral , restait souvent au lit faute de vêtements qu’il avait abandonnés aux folles filles et aux trouvères (1). Les hommes de batailles ne jeltenl-ils pas leur vie , leur or A tout vent ! Le pèlerinage d’Orient souriait à Robert , car il allait voir l’Italie , Constantinople et la Palestine. Ici , ce n’était plus un Gauthier sans avoirt pèlerin aventureux , mais un féodal possesseurde belles terres, de verts herbages qui produisent le cidre doré ; il était maître du duché de Normandie , noble fief qui s'étendait depuis Pontoise jusqu’à la mer, avec la suzeraineté même de la Bretagne et de plus soixante villes, cent dix bourgs et cinq cents châtellenies : le pèlerinage n’était-il pas d’origtne normande? I*a Scandinavie avait jeté sur le midi de l’Europe une population errante qui avait déposé ses glorieux enfanls dans la Neuslrie, et plus récemment encore des colonies s'étaient établies à Naples , dans la Sicile et dans l’Angleterre. La Courte-Heuse avait pour aïeul ce Robert le Diable qui avait accompli le saint voyage à Jérusalem; pourquoi ne suivrait-il pas l’exemple du Magnifique ? Robert se plaça donc à
(1) Comparez Guibert dk Noceur, liv. u , et Albert d’Aix, liv. u.
(2) Robert le Moïse, liv. t «*. Il était témoin oculaire.
(5; Orderic Vital, dans Dociiesne, Hist. Norman ,f
pag. 786.
(4) Ibid.
(5) Foyez, sur le pèlerinage de Robert le Magnifique, cette histoire, chap. xx.
awuDK.
la tète de ses vassaux ; sa chevalerie était brillante, il fallait l>eauceup d’argent pour aller outremer (5); la Courte-Heuse , prodigue, insouciant, engagea son duché de Normandie à son frère le Roux , roi d’Angleterre, prince déloyal et habile, pour dix mille marcs , comme s’il avait mis en gage son cheval de bataille ou sa couronne d’escarboucles (6) à un juif mécréant: Robert ne tenait plus à sa terre; l’idée de pèlerinage l’entraînait dans un avenir de changement et de dissipation. Ees dignes Normands allaient trouver partout les colonies de leurs frères; avant de toucher la terre sainte, iis visiteraient l’Italie , ils devaient y saluer le fils des Hauleville.
La bannière de Robert II , comte de Flandre* est levée! Il est le seigneur de ces grandes cités Ile métiers qui depuis un siècle déjà fermentaient pour l'indépendance. Robert était fils du Frison , comte de Flandre, si renommé pour son pèlerinage; seigneur de haute expérience, de grande noblesse et de fermeté (7), sa réputation retentissait jusqu’à Constantinople même. On se rappelle qu’Alexis lui avait écrit pour demander son secours quand les barbares envahissaient l’empire grec. Dans une seconde épltrc pourprée, Alexis éploré disait au comte: « Je fuis de ville en ville, et je ne reste dons chaque cité que pour fuir encore ; j’aime beaucoup mieux être soumis à vous autres Francs, que d’être le jouet des païens (8). Comte, comte, accourez donc avant que Constantinople ne tombe en leur pouvoir! n Ainsi Robert le Flamand était appelé |>ar les prières de l’empereur dans son lointain pèlerinage ; il quittait la Flandre et ses villes, les métiers et les clercs: toute la grande vassalité flamande suivit le comte; l’éclat de sa chevalerie brillait dans les campements autour de Bruges et de Lille. Noble compagnie que celle de Robert comte de Flandre, avant que ces mutins de bourgeois et de métiers n’eussent abaissé les gonfanons de la chevalerie (9) !
Rien ne pouvait égaler le Flamand , si ce n’est Étienne comte de Blois, le batailleur; Étienne n’avait point encore la Champagne: en naissant il reçut le comté de Meaux et de Brie, belles plaines si plantureuses en grains et en blé. Dès son enfance, il avait montré son ardeur de guerre et de chicane, car il sortait d’une race de tricheurs ; Étienne avait
(6) Orderic Vital, Dlcmesre, Cotlect. jV orm. script. , pag. 785.
(7) Chrontc. Brrtinlacens. , dom Bocçoet, loin, xm, p. 459.— Chronic. Cambr., ibid., pag. 482.
(8) Albert d'Aix, liv. i«, et Giiirert, Ibid.
(9) Fuyez aux chapitres suivants le drame de la mort de Charles lo Bon, comte de Flandre, emprunté aux Rollandisles.
HUGUES CAPF.T. - 1095-1096.
conquis fiefs sur fiefs, suivi de ses braves vassaux, si bien qu’à la fin il eut autant dj* châteaux qu'il y avait de jours dans l’année (1), grands et petits manoirs sur les hauteurs près des rivières, et tous avec redevances: la richesse du comte de Blois était passée en proverbe ; il s’était croisé avec les barons du Blaisois, suivant ainsi le fils de leur suzerain. Il y avait alors confusion dans la race des comtes; on se partageait les comtés, les fiefs, car on trouvait en la terre champenoise tant de beaux vignobles et de villes resplendissantes au milieu desquelles brillait Troyes , l’escarboucle de la Champagne.
Accourez tous maintenant pour saluer Raymond IV, comte de Toulouse, le fin, le matois saint Gilles, dont parlent même les chroniques arabes (2). Quelles richesses! combien ne commandait-il pas a de florissantes villes, à des vassaux qui arboraient leurs gonfanons sur Montpellier, sur Lunel , la ville ail vin doux , sur Béziers , déjà pleine d’Albigeois et d’hérétiques, moqueurs des moines et des clercs ! Le comte avait scs droits de suzeraineté sur Saint-Pons, vieux monastère, sur Saint-IIippolyte et le Vigan (3) , près de la montagne et des noires Cévennes; puis sur Frontignan et le bel étang de Maguelonne, si riche pour le trésor des sires de Toulouse. Raymond IV était spirituel comme toutes ces populations méridionales; il aimait les jeux et les plaisirs , la poésie et les troubadours: qu’elles étaient riches toutes les campagnes de la Langue d’oc ! elles avaient pour elles le soleil, l’eau et l'ombrage; le peuple avait l'imagination vive, la résolution prompte, et ce babil de la Langue d’oc, dout se plaignent si souvent les chroniques plus graves du nord des Gaules. Raymond, le comte dcToulouse, s’était montré digne des populations du Midi dans son ardeur pour les guerres de Palestine; il avait offert au concile de Clermont son corps et scs vassaux, et quand il prit la résolution de quitter son comté, quand il visita l’église de Sainlc-Maguclonnc pour prendre congé des reliques, il fut suivi par plus de cinq cents
(1) Les Bénédictins ont consacré un article, dans /'///*foire littéraire de France , à Étienne , comte de Blois, totn. ix.
(2; Extraits arabes de dom BcnTaeitEAC, analysés par M. Bernaud. Bibiioth. des Croisades.
(3) I)oin Vaissète, Hist. du Languedoc, tom. si, p. 280 et suivantes.
(4) Rien nVst plus curieux que la chronique de Raymond d'Agiles ; Raymond suivit son comte , dont il était chapelain , avec une fidélité exemplaire ; ses impressions ne peuvent être plus naïves. Celte chronique a été publiée dans la collection de Bongars. ( Gcsla Dci per Franco s, 2« pari.)
chevaliers possédant fiefs et demeures à la face du ciel, ainsi que le dit le chroniqueur Raymond d’Agiles, chapelain du comte, à l’imagination vive et légendaire , qui accompagna son suzerain à la croisade (4).
Ainsi se préparaient les hauts sires de la féodalité territoriale: Normandie, Flandre, Champagne et Toulouse, n’étaient-cc pas les plus dignes baronnages de France ? Qui pouvait se comparer à ces bannières flottantes au vent , ou l’on voyait le lion rampant, la merlellc et le lévrier, le griffon ailé, le lambel de la table pendante , le tourteau crénelé , le pal ou les émaux , symboles qui furent plus tard régularisés dans le blason héréditaire ? Chacun de ces grands sires en (rainait à sa suite des vassaux particuliers dépendant de haut baronnage , Normands , Champenois , Flamands ou de Guienne , dans la Langue d'oil ou dans la Langue d’oc. Pour le baronnage de Normandie , voici le sire de Grandménil , Roger de Barneville , Etienne comte d’ Albcrmale, et Gauthier de Saint- Valéry (5); voulez-vous le baronnage franc? voici Robert de Paris, l’insolent comte, Éherard de Puisaye, Raoul de Bau gency ; puis les noms bretons , de Fergant et de Conan (6). La Langue d’oc, celle province de vieille noblesse , avait donné Guillaume de Sabran et Éléazar de Castres ; llcracle, comte de Polignac ; et vous. Ponce de Balazun, le serviteur fidèle du comte , le porte-étendard dans la bataille ! Goulfier de la Tour, et le gai chanteur Pierre Barrai ou Barrai, dont la famille était antique comme les rochers du sol ! quelle foison de noldes comtes sous la bannière de Toulouse! Salut à vous, Raymond Pelet, seigneur d’Alais! à vous. Isard, comte de Die ; Rairabault, comte d’Orange ; Gérard, comte de Roussillon ; Gaston , vicomte de Réarn , dignes compagnons de Raymond de Toulouse, votre suzerain dans l’ordre des fiefs (7)1
Parmi tant de nobles barons qui n’avaient pas grands patrimoines, cadets ou puînés de races, brillait un sire de renommée retentissante et sauvage daus les manoirs du Nord (8) : quand on parts) Orderic Vital, ad ann. 1096.— Guibert de Nogmt. liv. il.
(0) Albert d'Aix, liv. u. M. Maxuy, dans scs notes sur le Tasse, a donné la nomenclature des croisés.
(7) Dom Vaissèle a recueilli avec un grand soin tous le* noms de* croisés qui se rattachent à la Langue d’oc. ( Hist. du Languedoc , tom. il.)
(8) C'est surtout Godefroy de Bouillon dont on a changé le véritable caractère. Le Tasse en fait le pieux Fnée ; l’histoire, partant dc celte donnée, l’a habillé eu véritable paladin de romans. Godefroy était de race barbare, et conservait son caractère iudoiüpL<b:c. Foy. Albert d'Aix, liv. il à viii.
courait , il y a moins d’un demi-siècle , la vaste plaine de Nivelle du côté de Fleurus, si célèbre depuis par d'immenses faits d’armes et de lamentables funérailles, on voyait quelques débris d’un château aux créneaux ruinés, aux tours en poussière; là, disait-on , avait été élevé un chevalier de haute stature; son nom était Godefroy (Goth-freed dans In langue flamande) ; sa naissance était toute féodale , car son père tenait en lignée le comté de Boulogne : or, vous avez dit lire dans les vieilles chroniques ce qu’étaient les comtes de Boulogne, les Kustache de père en fils, rois de la mer ( sccking ), qui bravaient les flots de l’Océan; par tradition de race, ils montaient de petits navires pour se livrer à la piraterie la plus audacieuse. Le père de ce Godefroy était le fameux Eustachc de Boulogne, qui portail sur son casque un fanon de baleine (1) , symbole de son empire de la mer et de sa lutte, contre les monstres qui désolaient les côtes; Eustache, alors vieilli, avait, aux temps de sa jeunesse, foulé aux pieds de ses chevaux bardés de fer les habitants de Douvres , avant l’expédition de Guillaume le Bâtard. Quelle histoire de fiers hommes que celle de ces comtes de Boulogne I Leurs ancêtres portaient le nom barbare de Régnier Erkenger; ils sortaient de la ligne collatérale des premiers comtes de Flandre , et par conséquent le sang germanique de Charlemagne coulait dans leurs veines (2), ebr un comte de Flandre avait enlevé une fille carlovingienne , et l'avait couchée dans le lit nuptial. Godefroy était le puîné d’Kustache au fanon de baleine , comte à la barbe blanche et pendante sur sa poitrine; il eut pour mère Goda, fille d’Ethelred , roi d’Angleterre, avant que la race normande eût succédé aux Saxons (3) : Godefroy avait grandi dans le château des Ardennes dont nous avons parlé ; de vieux serviteurs relevaient dans la sauvagerie de la chasse et de la guerre ; et comme à l'abri de l’antique forêt il n’avait pas d’héritage direct , il se jeta impétueusement dans les expéditions de pillage et de féodalité. Godefroy le Flamand suivit les empereurs d’Allemaguc dans leurs guerres contre le pape; sa main était forte, son corps dur comme l’acier, et sur le champ de bataille ce fut Godefroy qui perça d’un coup de lance Rodolphe de Rhinfelden, duc de Souabe, le bras droit de l’Église, que Grégoire VII avait élevé
(1) F'oyez chap. xxiv de ccl ouvrage.
(2) Albert d'Aix,Iîv. il.
(3) Bénédictins, Art de vérifier tes Dates, art. Comtes de Boulogne, lom. ni, ln-4°.
(4) Les chroniqueur» «'occupent beaucoup du Godefroy de Bouillon ; comparez Aui.nr o’Aix, lir. il, cl Giikut , liv. II.
à la couronne. C’était un de ces vigoureux témoignages dont la mémoire restait : aussi Godefroy fut-il investi par l’empereur Henri IV du duché de basse Lorraine et de Bouillon. Alors sa tète s’anima plus encore, il devint comme l’expression féodale de la race germanique contre les papes et les Italiens; quand les Allemands, grossiers envahisseurs, vinrent fouler de leurs chevaux caparaçonnés les monuments de l’antique Rome , le barbare Godefroy des Ardennes et de la Souabe était à leur tète; ce fut lui qui , brisant les murailles et pénétrant dans le château Saint-Ange, proclama l’antipape Anaclet, l’homme de la race allemande. Là finit la vie grossière et sensuelle de Godefroy et ses violences contre le pape ; comme l’empereur Henri IV, d éprouva à l’aspect de Rome un profond repentir; l’homme de chair et de sang s’agenouilla devant les pompes de l’Église catholique , et ce fut après ses victoires qu’il jura de revenir pénitent et de se couvrir la tète de cendres ; le Germain abaissa son col devant le pape (4). Comme il ne devint point ermite, à l’exemple du géant Rohoaslre des chansons de Geste , il se fit pèlerin.
Godefroy fut ainsi le type et le modèle de la vie féodale; sa jeunesse fut donnée à la violence, à b force matérielle ; l’âge mûr vint à la repentance. Il était d’une énergie de corps prodigieuse, qualité hautement saluée aux temps de barbarie; il jetait un javelot avec la puissance du Parlhe, il brisait un écu de batailles , il séparait la chair et les os d’un coup d’épée : il dispersait l’armée la plus serrée (3) ; quel homme que ce Godefroy duc de Lorraine et de Bouillon , qui de ses mains étouffait un sanglier de la For^t-Noire ou des Ardennes! Il avait peu de fiefs, peu de fortune et un triste repentir surtout de sa vie passée; il devait prendre une grande place au pèlerinage sacré. Dans ses nuits pleines de remords pour les désordres de sa jeunesse, il avait eu une vision; Dieu l'avait appelé à la sainte entreprise par des apparitions soudaines (G), quand le sommeil vient jeter l’imagination dans des instincts sublimes et révélateurs; et qui n’a pas, dans les temps d’héroïsme, ces vives apparitions qui remuent le cœur? Toutes les fois que l’âme éprouve fortement, le passé, le présent et l’avenir se lient dans une sorte de sympathie; les rêves fantastiques les unissent d’une chaîne de
(5) Sive h ntt a laeulant tr quart t Parlhica Ma ,
Continu* aut fenen s lertbrarel ftrrea scuta ,
Seu gladlo pugnant cames reiecaret et osta,
SI te etjues a! que pedes propelier et agmina tien ta.
{Hist. Gest. vite nostri temporis Hierosotym. Duchesse, loin, iv, pa£. 8'J0.) En Rilhynic Godefroy étrangla un ours de ses mains, f'oyez Albert d’Aix, liv. iv.
(6) Albert o'Aix, liv. ii.
356 HUGUES CAI’ËI
roses blanches mystérieuses et inconnues ; l’esprit frissonne et s'éclaire à la pâle illumination des cierges jaunes et de cette odeur vague et indéfinie , parfum sans saveur qui brûle dans les songes comme une lampe funèbre , pour nous révéler les instincts de l'âme et de l'avenir qui fuit comme une longue traînée d’ombres.
La puissance des apparitions est immense : quand le soldat a profondément admiré une grande renommée militaire , elle lui apparaît dans ses rêves de gloire ! quand on a aimé ou beaucoup souffert , on conserve une indicible prévoyance des maux qui se rattachent à la vie; quoi détonnant que le barbare (îodefroy repentant fût entraîné au pèlerinage de la terre sainte par une apparition soudaine? Pourquoi n'aurait-il pas vu le Christ en sa face, lui annonçant sa fortune? Les hommes à grandes destinées iront-ils pas toujours en leur âme le noble instinct de l’avenir, la révélation de leur sort? Godefroy engagea ses fiefs , aliéna ses domaines; Metz acheta sa commune et sa liberté de Godefroy le comte ; le noble croisé vendit son duché de Bouillon à l’évêque de Liège, moyennant quatre mille marcs d’argent (IJ et une livre d’or. Féodal désormais sans fief, Godefroy de Bouillon quitta sans regret son manoir pour les conquêtes dans la Palestine ; il convoqua ses Lorrains, race germanique et sauvage comme lui; quelques hommes du comté de Boulogne sous Euslache son frère ; Godefroy était habitue à la vie errante; il avait suivi les gonfanons des empereurs; il appartenait à la race voyageuse des barons du moyen âge.
Si le roi de France Philippe Ier était excommunié, Hugues son frère, surnommé le Grand à cause de sa stature élevée, parlait pour la croisade : ainsi le voulaient les mœurs du moyen âge ! Fils puîné de Henri l,r le roi des Français, il n’avait pas de fief de son chef, le digne comte Hues ou Hugues; mais il avait épousé Adélaïde, fille d'Herbert IV, duc de Vermandois; Adélaïde lui apporta en îlot le fief de Valois et la châtellenie de iMouchi-la-Gâche ; il devint ainsi comte de Vermandois. C’était le seul titre de Hugues, cherchant fortune dans les coups d’épée : caractère tout féodal comme Godefroy, Hugues s’était jeté dans le pillage et le dépouillement des clercs; il prenait à toutes mains les fiefs «l’Église , cl il s’était fait excommunier par les assemblées d’évéques (2), comme mécréant et ravageur de monastères. Au temps où la force du corps était tout, on remarquait le comte Hues de Vermandois dans
(1) Dom Calbbt, Histoire de Lorraine, lom. u. p. 372.
(2) Comparez le Cartulaire de Saini Pierre de Beauvais, f" 85, ei les Bénédictin*. Art de vérifier les Dates. Guibert et Koberl le Moine parlent aussi du duc de Yerinandoia.
les rangs au milieu même de cette grande milice de féodaux qui allaient conquérir le sépulcre. Les chroniqueurs , qui aimaient à comparer les qualités physiques de l’homme , disaient « que tout ressentait en lui l’origine royale (3) », car la pensée souveraine , l'idée du commandement sc mêlaient alors à In conviction d’une su|>eriorilé matérielle.
Tous ces dignes barons quittaient leurs terres pour la croisade; ils vendaient leurs fiefs pour acheter des chevaux de bataille et grossir leurs équipages de guerre. Est-ce qu'on s'imagine qu’ils allaient aux batailles confusément, comme les pèlerins de Gauthier sans avoir ou de Pierre l'Ermite? Les féodaux prenaient toutes les précautions militaires pour faire réussir l’expédition lointaine; on sentait que les vieux envahisseurs des Gaules allaient s’agiter; ils avaient les rangs pressés de lances, des compagnies de forts archers, d’arbalétriers et de balistaires, à l’abri de leurs boucliers pointus et hauts : si les compagnons de Gauthier sans avoir et de Pierre l’Ermite comptaient à peine quelques hommes à cheval, les féodaux, au contraire, montaient leurs grands coursiers caparaçonnés de pied en cap; ils avaient des instruments de siège, de longues poutres pour construire des ponts, et des machines de guerre pour abattre les remparts. Tous étaient habitués aux guerres, aux fortes expéditions ; les uns avaient combattu en Italie, les autres en Flandre ou en Allemagne ; l'obéissance existait parmi eux comme une règle féodale; ils reconnaissaient les supérieurs; la bannière Bottante était le signe commun ; celle chevalerie devait marcher avec ordre ; il y avait sous la tente des vivres pour les lointaines marches, et on empilait les marcs d'argent destinés pour les dépenses du long itinéraire, comme les paysans empilent les fruits de la récolte (4). Les pauvres pèlerins avaient commencé la croisade avec lin enthousiasme irréfléchi, comme il arrive toutes les fois qu’une expédition sc fait peuple; les seigneurs à cheval venaient après pour régulariser la guerre sainte. Si l’on voulait éviter les catastrophes, il y avait des règles , des disciplines à observer, des précautions è prendre; on ne devait pas courir à la croisade , guidé par le seul entrainement : que de malheurs n’avaient pas éprouvés les compagnons de Gauthier sans avoir? que de fautes n’avaicnt-ils pas commises? Le baronuage féodal avait à se garder contre de tels périls. Allez, nobles chevaliers, et que Dieu soit en aide à vos armes! Après le peupledu Christ venait l’armée des barons du Christ !
(3) liega/em de qufi ortus erat commendabat prosapiam. ( Robert Mohacb., lib. n. ) Apud inertisslmos hominum Grstcos , de regis t'rancorum fratre prœvotàrat infinifa cetebrilas. (Gcibert, lib. u, cap. xu.)
(4) KoBt.ni le Moibe, liv. u.